‹ Démonstrations évangéliques (volume 2)Chapitre 91 sur 167 · DÉFENSE DE BONIFACE VII · texte numérisé non relu

DÉFENSE DE BONIFACE VII

haute, fermes et intrépides, défendre les droits du sainl-siége, et firent éclater leur énergie et leur zèle en luttant contre les tentatives arrogantes, injustes et oppressives de ses adversaires. Us ont été chargés des crimes les plus noirs, on leur a prêté les desseins les plus honteux, et chacun des faits principaux de leur vie ou de leur règne a été malicieusement défiguré. On les a même dépouillés de leurs qualités les plus éclatantes, et la calomnie en a fait l'objet de la censure la plus amère : leur invincible fermeté a été appelée obstination ; leur sévérité provoquée, leur inflexible ardeur à soutenir de justes droits, ont pris le nom d'arrogance et d'ambition. Mais la divine Providence a fait apparaître de nos jours, l'un après l'autre, plusieurs zélés et puissants défenseurs de ces pontifes suprêmes. Nous pouvons sans doute, et à juste litre, sentir s'éveiller en nous quelque remords de ce qu'une si noble tâche ait été en partie abandonnée à des étrangers d'une autre croyance, sans qu'aucun de nous ail mis la main à l'œuvre jusqu'à celle heure : cependant nous puisons en cela même un motif plus puissant d'assurance dans nos discussions avec les protestants qui auraient pu mettre en doute les assertions et les rapports d'écrivains catholiques. Mais si Grégoire VII a trouvé un puissant défenseur dans Voigt, Innocent ïil dans Hurter, et Silvestre II dans Hock, il est un souverain pontife des siècles catholiques qui atlend encore, parmi les modernes, un avocat qui veuille prendre en main sa cause, un pontife dont la mémoire est toujours la proie des calomnies qui l'assaillirent pendant sa vie et qui se sont attachées àson nom avec une rage infatigable depuis sa mort jusqu'à nous. Je veux parler de Boniface VIII, dont le pontificat mit fin au XIIIe siècle, et commença le XIV' avec le premier jubilé ; de Boniface, qui vit apparaître sous les plus glorieux auspices les prémices d'un règne terminé au sein des calamités, qui voua à la poursuite d'un but noble et utile un puissant génie, cultivé par des études profondes et mûri par une longue expérience dans les affaires ecclésiastiques les plus délicates; de Boniface, qui, dans le cours de sa carrière, fit preuve; de vertus nombreuses et éclatantes, et put, pour atténuer ses fautes, alléguer le bouleversement des choses publiques, la barbarie du siècle où il vécut, et le caractère violent et sans foi de la plupart des hommes auxquels il eut affaire. Toutes ces choses, agissant sur un esprit naturellement droit et inflexible, le portèrent à des mesures bien sévères en apparence, à des actions bien rigoureuses,qui, considérées avec les sentiments et au point de vue des temps modernes, pourront paraître extrêmes et sans justification possible. Je l'avoue, en examinant la vie et le caractère de ce grand pape, après avoir minutieusement feuilleté chacune des page» des historiens les plus acharnés contre lui. c'est là. j'en suis convaincu, l'unique point sur lequel on puisse fonder une accusation ave' quelque apparence de vérilé ;

accusation d'ailleurs que les circonstances exposées doivent suffisamment détruire ou du moins atténuer en partie.

Les accusations fausses et injurieuses adressées à ce pontife commencèrent à peser sur lui durant sa vie ; elles ont trouvé des échos dans des écrivains de chaque siècle jusqu'au nôtre. Je ne parle point ici des libelles infâmes rédigés en France par Guillaume de Nogaret, son ennemi capital, et par d'autres hommes qui avaient senti le poids de sa sévérité. Mais malheureusement il en est d'autres auxquels l'esprit des partis politiques inspira des haines impérissables contre l'autorité ecclésiastique, chaque fois qu'elle se trouva en contact avec le pouvoir civil; ceux-là ont servi à inventer ou à propager des opinions fausses ou exagérées sur la conduite de Boniface et sur les dispositions de son âme. Parmi eux on est vivement affligé de trouver en première ligne l'illustre auteur de la Divine Comédie : mais pour grande que soit l'autorité que ses sentiments et ses paroles peuvent retirer de la gloire de son nom et de la beauté de ses vers, on ni n doit pas moins y voir surtout la violence de ses passions gibelines. Dans le 27e chant de son Enfer, il s'entretient avec Guido de Montefeltro, qui, de guerrier fameux, devint, avant de mourir, religieux de l'ordre de saint François : cet homme fait retomber sa damnation éternelle sur le pape, qui était parvenu à lui arracher un conseil déloyal sur la manière de prendre Paleslrine :

Lung.i proinessa con l'altender corto Ti l'ara iriont'ar nell' allô seggio (1).

Le poêle se déchaîne librement contre le pontife, par la bouche de Guido, qui s'exprime dans les termes les plus injurieux, et qui forme les vœux les plus coupables; il l'appelle le prince des nouveaux pharisiens (v. 85), o' le grand prêtre à qui mal prenne (v. 68). Puis dans son Paradis, le même poêle déclare que, Boniface n'est point pape légitime, et que le siège laissé vacant par Célestin V n'est pas encore rempli; il fait dire en effet à saint Pierre :

Quogli che usurpa in terra il luogo mio , Il luogo mio, il luogo mio, che vaca Nella | reseoza del ligliuol di Dio (2).

Et il le fait appeler homme de sang cl de crimes.

Je n'ai pas besoin de recourir aux historiens prolestants , tels que les Centurialeurs et Mosheim, ni à plusieurs écrivains d'histoire civile, tels que Gibbon, Hallam et Sismondi : ces auteurs rivalisent à qui mettra le plus de faussetés dans la bouche de ce chef suprême de l'Eglise catholique ; pour cela ils se copient l'un l'autre sans se donner la peine de vérifier les assertions, ni de peser les jugements de ceux qui écrivirent avant eux. Mon

(I) Beaucoup de promesses, qu'on s'occupera peu d'ac complu , le Ici oui Irioniplier sur le siège pontifical.

(j) Celui qui usurpe sur la lerre ma place, ma place qui

reste viilc au\ yeUJ 'lu Fils de Dieu.

Vl», iU\ I ION f.

dessein dans ce travail bsI de mettre on évidence quelqoea preuve* de celle coupable négligence des premiers devoirs d'un bislorien. Ceque je \ ;«is dire est on effet destiné uniquement à donner une idée de tout < e q l'on pourrait faire sur ce sujet; je ne ferai dés lors que i ni. lie- légèrement quelques ,, ,:,,u de m vie de co pape, écartant toute discussion approfondie des grandes questions d*Elat qui eurent lieu durant son règne.

L'arrivée môme de Boniface an ponliucat est p ; » n r les historiens le sujet (l'une censure amère. Ils supposent tous comme une chose certaine qu'il amena Célestin à renoncer à la papauté afin de s'asseoir à sa place, et qu'il se servit pour cela des artifices les plus honteux. Voici comment Mosheioi parle de ce fait : // arriva que plusieurs cardinaux, et particulièrement Benoit Gaétan, tuiconseillèrent d'abdiquer la papauté qu il avait a avec tant de répugnance; et ils eurent le plaisir de voir leur avis suivi avec la plu» grande docilité (Hist. ecclés., t. il, 1826. p. 567 . Sismondi va un peu plus avant : il ajoute foi aux contes les plus mensongers, publiés par les ennemis les plus déclares du pape. Il dit de Boniface (alors cardinal Benoît Gaétan) : Il avait SU à la fois flatter les cardinaux, qui le considéraient comme le défenseur des privilèges de leur collège, et dominer l'esprit de Célestin, qui faisait tout d'après ses instructions, et n'avait peut-être commis tant de fautes que parce que son perfide conseiller le voulait rendre odieux et ridicule (Hist. des rép. ital., 2'édil., t. IV, p. 78). Puis il affirme que le cardinal Benoit offrit ses services à Charles, à condition que ce prince lui ferait avoir la papauté; et il ajoute : Alors tous ses efforts tendirent à persuader à Célestin d'abdiquer une dignité qui n'était pas faite pour lui. L'historien rapporte aussi la fable ridicule qui accuse Benoît d'avoir, au moyen d'un porte-voix, contrefait une parole d'en haut qui intimait à Célestin ses volontés; puis il conclut : Outre cette fourberie, il avait encore mille autres moyens de déterminer les résolutions de cet homme simple cl timide dont il avait alarmé la conscience.

Tout ce récit n'est qu'un mensonge ; et les monuments historiques mômes que ces auteurs ont eu , ou du moins, auraient dû avoir sous les yeux , suffisaient pour les en convaincre. 11 y a ici deux questions qui doivent être soumises à examen.

1" Le cardinal Benoît usa-l-il de quelque coupable artifice pour engager le pape Célestin à abdiquer?

2° S'il ne mit en œuvre que des moyens légitimes, esl-il à blâmer?

A la première question je réponds que nonsoulement il n'eut recours à aucune mesure condamnable ou injuste, mais qu'il ne fut même ni l'instigateur ni l'auteur Se celte abdication. ::i on doit la regarder comme le résultai de quelque conseil . elle fut l'effet du conseil de loul le collège des cardinaux, et nonde Benotl eu particulier. LA écrivains les plus accrédités do ce I ips so contentent

de h- mettre en rang ave i i autres. Ptolo-

le Lucques .\p. Reyn •■/ •/ ., wl on. li

«lit : Domina s ll< H I ' ttliau

dinnlib • ' ut offleio cédai ;

quiapropter tuai* stmplicitalem, lu tir, 'i vilaj magni foret txempli, sapiut adconfundehatur Ei ' leien*

dis ci in regimine or bis. Mais le cardinal Siefanerio (Ap. Rub.,Bonif. VIII, Ron p. -2<i2), dans miii poème sur l'abdication de Célestin , dit en propres tenues, que le cardinal Gaétan , appelé par le paj ulail

prendre son conseil , clr-n ha a le détourner

de son dessein : il lui met dans la bouclie les

paroles suivantes :

Quld paler his "pus (si? quenam cniK-iaiio curam Ingerilf o Lanlia al^i^te gravare qnletem!

Egidio Colonna, disciple de saint Thomas et auteur contemporain , écrit en toute- 1 !tres dans son livre De Renuntiatione papa : comprobari potuisse ex pluribus tune i tibus , dominant Bonifacium Y III papam tanc in minoribus agentem, et cardinalem tune existentem, persuasisse domino Cœlestino quod nonrenuntiarel, quia suf/teiebat collegio quod nomensuœ sunctitatis invocarclur super eos !'/&.). De ces témoignages, il résulte évidemment que le cardinal Benoit ne fut point le principal instigateur de la démission de « tin, et qu'il n'eut point recours à d'indignes artifices pour obtenir sa place. C'est ce qui est encore mieux confirmé par l'auteur anonyme de la Vie de Célestin, conservée dans les archives secrètes du Vatican [Cod. Ann. VII, capsula l,n.l.),et intili; tilde con-

tinua conversatione ejus, quam quidam sans scripsit dévolus. Or on y lit ce l'ail suivant (fol. kO) : Advcnientc vero quudragesima S. Martini, papa ille sanctus decrevit solus mancre, et oralioni vacare ; fcceralque sibi ccllam ligneam intra cameram fxeri, et cœpit in eadem solus mancre , sicul unie facerc c> verat. Et in eadem ibi permanente cœpit coyitare de ancre quod portabat . et quomodo posset illud abjicere dosque periculo et discrimine suœ animée. Ad lias suos cogitatus advocavil unum sagacissimum algue probatissimum cardinalem lune temporis, dmninum licnedictum qui , ut hoc uudivit , gavisut est nimium , et respondit ci dicens, quod posset libère , et dédit cidem cxemplum aliquorum poiUi/icum ( à savoir S. Clément , cité par Célestin dans sa bulle ) , qualiter olim renuntiai rrunt. Hoc i'ic audilo , quod posset pap itui renuntiarc. ita in hoc consilto firmavit cor suum , quod nullus illum ab illo poluil remo— rerc. Voilà donc le témoignage d'un disciple affectueusement dévoue à Célestin . qui montre dans loul son livre une parfaite connaissance des actions de ce pape, et qui p irle constamment de Boniface en des termes remplis d'aigreur. L'écrivain poursuit en disant que, le bruit du projet de Cêleslin s'élant répandu au loin, le clergé de Naples, l'archevêque à sa tète . >e transporta à Cartel Nuovo . ou ce pontife habitait . pour le priei d- vouloir bien renoncer à son dessein I Reynald.) Ptolomée de Lucques nous ap-

Page 1