IDÉE GÉNÉRALE DU LIVRE DE M. GUADAGNINI
162. J'ai déjà fait observer, M. l'archiprêlre, que votre livre pourrait très-bien être appelé le livre des digressions : deux tiers au moins sont en dehors du sujet, que j'ai eu en vue dans mes Faits dogmatiques , que vous prétendez combattre. Le plus beau, c'est que vous-même, jusque dans la dédicace à feu Mgr Morosini, vous annoncez que votre livre a pour but de soutenir l'autorité de saint Augustin et de saint Thomas sur les matières très-importantes de la grâce chrétienne. Or, qu'y-a-t-il de commun entre l'infaillibilité de l'Eglise dans ses décisions sur les faits dogmatiques avec l'autorité de saint Augustin el de saint Thomas sur les matières de la grâce? je ne le comprends pas. 11 est vrai que vous affirmez que je suis un écrivain ennemi de saint Augustin et de saint Thomas, et que je m'efforce, en dépit du saintsiège, de décrier t'un et l'autre : mais c'est vouloir m'infecler, et me communiquer la maladie qui vous travaille. Mon livre est tout entier dans le sujet que j'ai en vue de traiter , et pour atteindre ce but, l'autorité de saint Augustin el de saint Thomas sur les matières de la grâce ne m'était pas nécessaire. Donc si mon ouvrage tend directement à sa fin , l'autorité de ces saints docteurs sur ces matières ne pouvait être mise en question par moi ni en bien ni en mal. Et soyez sûr, monsieur, que je vous abandonnerai toujours la gloire singulière d'écrire el d'imprimer des livres qui, en tout ou en grande partie, ne regardent point mon sujet.
1G3. Vous avez dit encore (n. k'\, 4î>) qu'il « ne vous sera pas nécessaire d'écrire beau-
« coup pour réfuter M. Rolgeni qu'il
« ne faudra pas écrire beaucoup.... Il prend « à tache d'obscurcir une vérité non-seulc-
EOI CHRETIENNE. |.ig
« ment claire, mais évidente Qu'est-il
« donc besoin de beaucoup de paroles pour « la faire triompher de ses faibles attaques. » Vous avez en galant homme tenu votre promesse, quoique vous ayez mis au jour un livre fort gros. Si nous reiranchons toutes les digressions, il ne restera qu'un tout petit livre de quelques pages , qui tend à attaquer mes Faits dogmatiques. Comme presque toujours, vous vous fatiguez à exhaler votre bile sur les jésuites el à exposer au grand jour leur ambition el leurs méfaits, en les dépeignant sous les couleurs les plus noires. Vous dressez un théâtre sur lequel les jésuites jouent presque seuls toute la comédie. Rarement les faits dogmatiques paraissent sur la scène ; pour mieux soutenir l'intrigue, et divertir plus longtemps les spectateurs, on voit sortir de temps en temps, accoutrée du costume le plus étrange madame l'histoire de Auxiliis, pour nous chanter une ariette ; trois ou quatre fois apparaît la bulle de condamnation préparée contre le molinisme, destinée à un court message, ensuite elle se relire; les rites malabares et chinois se présentent avec grâce pour faire un complimenta l'assemblée ; les jansénistes plusieurs fois livrent un combatacharné auxjésuiles.et ceux-ci restent toujours morts sur le champ de bataille ; et sur ces entrefaites on entend du milicudela scènelescrisetletumulte excitésdans la Flandre, dans la France el dans la Hollande. Mais les Révérends Pères Rerruyer et Hardouin savent égayer l'assemblée en dansant un gracieux ballet à deux, en guise d'intermède. Quelquefois enfin vous prenez votre essor et tentez de vous élever jusqu'au ciel, porté sur vos ailes, pour attaquer l'infaillibilité de l'Eglise dans les faits dogmatiques; mais bientôt, entraîné par votre propre poids, vous retombez à terre, et vous tranchez encore du nouvelliste. Que le lecteur s'en convainque en lisant attentivement votre livre toul entier : quand il sera arrivé à la fin, qu'il retourne sur ses pas, et qu'il mesure du regard l'étendue immense qu'il a dû parcourir. Ulysse, avant d'arriver dans sa pairie, n'a pas vu autant de pays et de mers que nous en a montré notre guide, M. l'archiprètre de Valcamonica. Nous sommes allés en droite ligne à Paris, et après avoir fait une excursion à Louvain et à Utrecht, nous sommes venus à Rome, où nous sommes retournés plusieurs fois pour baiser les pieds aux très-saints pontifes Innocent X, Alexandre VII, Clément IX, Innocent Xll , Clément XI et Benoît XIV ; nous avons dû assister aux congrégations de Auxiliis sous Clément VIII et Paul V, aux congrégations tenues souslnnocenl Xconlre le jansénisme, cl à l'examen du livre de Quesnel sous Clément XI; nous avons visité les archives du Vatican pour en extraire la bulle contre le molinisme. Dans le temps intermédiaire qui s'est écoulé au milieu de tant de voyages, ot qui élait consacre aux douceurs du repos après de si grandes fatigues, montés dans un ballon, nous avons traversé les air; el sommes descendus à Malabar, au Japon el en
DEMONSTRATION EVANGELIQUE. BOLGENI.
Chine ; et chargé» d'un trésor préi jeux de connaissances tontes «lu domaine de la Com-
pagnicdeJésus, quenoui avons trouvée morte
depuis quelques années a notre retour en Italie, nous sommet demeurés, par une heureuse aventure, héritiers ub intestato de tous les biens qu'elle avait ramassés. Enflai quand M. l'an liipnlre semble se disposer à vouloir nous conduire au terme projeté de tant de voyages, accablé de fatigues, il s'assied tranquillement, nous laisse cruellement déçus dans noire attente.
Ki'i. Pour vous dire une bonne fois pour toutes linéiques mots sur les jésuites, écoutez la réponse suivante, qui doit être précieuse à vos yeux; car je la tire d'un saint l'ère, de saint Augustin : « Ce n'est pas une « petite consolation, ni une moindre gloire « pour chacun de nous, que nous soyons ca- ■ lomniés par les ennemis de l'Eglise avec « l'Eglise elle-même. Et toutefois la défense « de l'Eglise ne dépend pas de la défense de « ces personnes, que ceux-ci cherchent nom- « roément à dénigrer par de fausses accusa- « lions. Que les Pères Annal, Hardouin, IJer- « royer et autres jésuites, auxquels les jan- « sénistes, pour couvrir leur propre audace, « reprochent tout ce qu'il leur passe par la « tête, aient été bons ou mauvais, cela ne « porte aucun préjudice à l'Eglise catholique « répandue par toute la terre ; leur inno- «* cence ne peut nous servir d'excuse, comme « leur méchanceté ne peut être pour nous « une cause de condamnation. S'ils ont été « bons dans l'aire de l'Eglise, ils ont élé net- « toyés comme le froment ; s'ils ont été mau- « vais, ils ont été rejelés et foulés aux pied9 « comme la paille. Dans l'aire de l'Eglise il « peut y avoir de bons et de mauvais ; hors « d'elle il ne peut y avoir de bons. Celui qui, « emporté par le vent de l'orgueil, se sépare « de l'unité de l'Eglise , comment a-t-il le « courage d'insulter à l'aire du Seigneur à « cause de la paille qu'il y trouve mêlée avec « le grain (t). »
165. Si vous voulez encore donner à votre livre un litre qui lui convienne très-bien, intitulez-le le Livre des secret». Vous êtes toujours occupé à faire pénétrer vos lecteurs, marchant toujours le premier pour leur servir de guide, dans les vues les plus obscures et les plus cachées que j'ai eues en composant mon livre des Faits dogmatiques , et qu'onl eues aussi constamment les jésuites en faisant la guerre au jansénisme. Vous me connaissez beaucoup mieux que je ne me connais moi-même; il me faut faire un petit voyage à Valcaraonica , dans le Bressan, pour savoir de M. l'archiprètrc Guadagnini
(I) « Non sane parva est , parumque gloriosa eonsolatio cujnseumque nostrnmtsi ab inimiéis Ecclesfae, coin ipsa Écclesia criminainur : ejus lainen defensio non in coruinlioininiiindefensione consislit. qnos isli unminaiiin falsiscriiiMiiaiionibns appelant rrorsasqaalescumquefuerini MarceUinus,narceUuB,Syrvegier,Melcliiades, Mcnsurius,Coerilianus,atquc alii quibusobjiciunt pro sua dissensions quod volunt, nitiil prxjod cat Ecclesia! calholicre tolo terrarum orbe diffusa: : nullo modo eorum innocentia coronamur, nullo mo-
tMl
les pensées de mon esprit et les affections de mon iieur. Vous savez, i n'en pouvoir douter, qu'eu écrivant sur les f.iils dogmatiques, je me suis proposé de faire ( ondamner comme hérétique la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, et celle dc> écoles aiiL'USlinienne et thomiste, « l même de faire déclarer hérétiques ces méines saints docteurs Augustin et Thomas. Bt tel ■ été, d'après vous, le but de tous les jésuites, depuis la bulle d'Innocent X, qui cond non a les cinq propositions de Jansénius, jusqu'à nos jours. C'est ce que vous répétez à loul propos. Je me suis occupé de compter le nombre de fois que vous l'avez répété, alin de pouvoir en rendre compte à mes lecteurs d'une manière exacte cl précise ; je suis arrivé au nombre cinquante, et j'avais à peine dépassé la moitié de votre livre : le courage m'a manqué, et j'ai abandonné l'entreprise. Pour vous , en intrépide scrutateur des cœurs, vous pénétrez beaucoup plus avant dans les vues mêmes des jansénistes , et vous nous montrez que ces bonnes gens ne mettent tanl d'ardeur à défendre le livre de Jansénius, que pour soustraire aux censures de l'Eglise la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, celle de leurs écoles. Ce que vous faites , eu vérité, en mauvais professeur; vous débandez et mettez à nu les plaies des jansénistes, sans trouver un bon emplàlre qui les couvre et les guérisse.
16(5. Votre ouvrage est une mine féconde en choses magnifiques. Un troisième litre pourrait très-bien lui convenir, celui de Livre des médisances. Il fera certainement fortune auprès de tous ceux chez qui les nouvelles et les satires tiennent lieu de raisons. Pour prouver l'infaillibilité de l'Eglise dans les faits dogmatiques, je cite les Pères, les conciles, les papes; je donne des preuves et des raisons; vous, que répondez-vous? Vous calmez un peu la haine qui vous dévore par le plaisir de la médisance. On voit que la mode vous entraîne, cl que vous ambitionnez, vous aussi, d'occuper une place parmi les faiseurs de satires. Donnons à nos lecteurs un échantillon du style de M. Guadagnini dans ce genre; nous le prenons au numéro i69, qui esl le dernier de ses Trois observations. « Mais le pas est déjà fait, et il a (l'abbé Holgeni) ne peut plus y porter re- « inède, qu'en rétractant son malheureux « lhre; et s'il en agit ainsi, il aura beaucoup « fait pour son honneur et pour sa cons- « cience. Mais tant qu'il ne le fera pas, «qu'il ne se flatte jamais d'avoir réussi, ni «de pouvoir par la suile en imposer au\ «âmes simples et qui ne sont pas versées
do eorum iniquilale donamur. Si boni (lieront, in nrex calholic;e tritura lanquain grava muiul.iii miiU: si mali fueruni, in are.e < .ulioiu .e lulura l.inqtiam stipula: coinininuli suni. Inlr.i iaUSl are. nu boai et
mali essse posraot, extra eam boni esse non possunC Qaiaqais .ili bac imitait» vento soperbix tanquam sola palea Beparatur, arae dominicae propier rominixtaui bateau <imvl calomnia tur? [Bt umeo llaptismo coni. I\iili<ntum, cap. \\\, n. 30.)
ECONOMIE DE LA FOI CHRETIENNE
« danscesmalières. Plusieurs de ces dernières « liront nus observations et seront délrom- « pées;un plus grand nombrcsera éclairé par « les personnesà qui elles entendront détester « ce mauvais ouvrage. Tout ce qu'il aura ga- « gné, ce sera d'avoir fait connaître au monde « qu'il n'aime ni la vérité, ni la paix : qu'il a « pris à tâche de soutenir une proposition di- « reclement opposée aux premiers éléments « de la théologie, regardée par tous les sa- « vanls comme une erreur capitale très- « grave et féconde en conséquences impies et « sacrilèges ; que, pour y réussir, il a recours, « depuis le commencement jusqu'à la On, à « une foule d'équivoques et aux plus mons- « trueuses falsifications, qu'il» emploie les « mensonges les plus évidents, les calomnies « les plus manifestes et les plus atroces; et « qu'il tombe évidemment en contradiction, « viole les décrets apostoliques les plus « clairs, les plus énergiques, les plus impor- « lants et les plus nombreux, et qu'il a le « courage d'exciter tout le monde à les fou- « 1er aux pieds. »
167. Permettez-moi de mettre sous vos yeux quelques paroles de saint Basile rapportées par saint Grégoire de Nazianze : Je vous dirai donc , injuriez-moi, de' versez sur moi toute l'amertume de votre bile, menacezmoi encore ; soyez assuré néanmoins que vous n'arriverez jamais à obtenir que je garde le silence sur les doctrines erronées, dangereuses et impies qui se répandent, et encore moins que je les partage. Ceci soit dit à vous et â tous ceux qui approuvent et vos sentiments et vos écrits (1). Car , comme le dit ce bon saint Thomas, que je cherche à faire déclarer hérétique, les méchants (il n'est pas question ici des mœurs, mais de la doctrine} , les méchants doivent être tolérés par les bons, en souffrant patiemment les injures qui leur sont propres et personnelles, mais non en dissimulant les injures qui sont faites à Dieu et au prochain; parce que, dit saint Jean Chrysostome , se montrer patient dans ses propres injures, c'est une chose très-louable, mais dissimuler celles qui sont faites à Dieu , c'est une impiété (2). Or , on fait une injure grave à Dieu et an prochain quand, dans des ouvrages rendus publics, on répand des doctrines qui tendent à renverser le fondement de la foi et de l'Eglise de Jésus-Christ, et à précipiter dans l'abîme éternel les âmes de nos frères. Faisant toujours abstraction de vos intentions et de vos vues (car je vous abandonne entièrement le noble emploi de scruter les cœurs d'autrui), et voulant même les supposer innocentes par une erreur irrépréhensible, je vous dis nettement que vos doctrines sont très-mauvaises, et je vous le prouverai dans le chapitre iv qui suivra.