CHAPITRE VII
GRULICH.
L'incertitude est comme le fond du protestantisme. Il y a, sans nul doute , dans les Eglises dissidentes , un grand nombre d'intelligences distinguées qui tiennent deloutesles forces de leurâme à ladiviniléduSauveur Jégus-Christ. Les conséquences impies du rationalisme les épouvantent. Elles s'aperçoivent , avec une juste lerreur,que sans le Christ tous les mouvements supérieurs du cœur sont étouffés par l'orageuse tempête des passions. Le secret instinct d'une âme naturellement chrétienne les fait saisir de leurs mains empressées la croix qui a sauvé et purifié le monde moral. Mais croit-on qu'il leur soit facile, dans la vie tourmentée que le protestantisme leur fait nécessairement, de trouver cette paix profonde et cette sécurité complète qu'on ne rencontre jamais qu'aux pieds de la sainte Eglise de Dieu? Le doute est un élément si essentiel des doctrines protestantes , qu'il reparaît toujours, jusqu'à un certain degré, dans les convictions qui semblent les plus fermes et les plus décidées. Les sociétés prolestantes ont si rapidement perdu le sentiment des choses divines ; elles sont si complètement absorbées par le confortable de la vie maléiielle, qu'il faut de prodigieux efforts d'énergie et de bonne volonté pour que le regard de l'âme, perçant cette pesante atmosphère, envisage l'éternelle lumière qui réchauff,' et rajeunit les intelligences engourdies. Il semble que là, la vérité est comme une étrangère, qu'on craint à chaque instant de \oir retourner vers les d'eux, souffrante cl désolée. La pensée protestante , comme le Méphislophélès de Goethe, est mauvaise conseillère. Elle aime à semer dans les cœurs et dans les esprits l'inquiétude et l'angoisse. Un des hommes les plus vertueux que le protestantisme ail produits allait mourir. Tout à coup, comme s'il eût vu se dresser devant lui le scepticisme de son Eglise, il s'écria avec énergie: « L'Evangib; est vrai, vrai , toujours vrai 1 » Ne semble-l-il pas qu'il faille, pour rester chrétien dans une société qui commence et finit par le dotite, s'armer d'une sublime inconséquence et protester jusqu'au dernier soupir contre la logique qui vous entraîne ?
Ces considérations nous ont été inspirées naturellen eut par l'ouvrage de Grulieh, archidiacre deTorgau, publié à Leipzig en 1886. Il a pour litre : Considérations rassurantes sur la dernière tentative faite pour transformer la vie de Jé<us en légende. M. Ci ùlich est disciple, de Ueinhard. C célèbre théologien
(->) Voy. , dit Lang, II.
M. Zeller, Préface de l'ouvrage d*
DLMONSTKATION EVAMGEI
protestant lutta avec une certaine énergie contre les envahissements du rationalisme dominant (1). Mais, comme tous les défenseurs protestants de la révélation, il se laissa arracher plus d'une fois des concessions fatales. Il était convaincu avec rai m m (|ue l'histoire réduit à néant les prétentions fastueuses du rationalisme. Il faisait sentir avec éloquence les variations sans fin, les contradictions dérisoires, les incertitudes perpétuellement renaissantes de tous les systèmes enfantés par l'orgueil ou le caprice de l'homme. Mais le défaut de stabilité des idées prolestantes l'entraîna plus d'une fois dans des conceptions très-inexactes sur la nature de la révélation et sur l'inspiration des livres saints (S). M. Gràlich veut rester chrétien connu • Heinhard; mais !e«: forces du rationalisme ont bien grandi depuis la mort du célèbre prédicateur de Dresde. Le disciple, d'ailleurs, paraît avoir dans l'esprit moins de décisionque son maîlre. Heinhard aurait certainement vu plus vile cl senti plus vivement tout ce qu'il y a d'aventureux et de fantastique dans l'hypothèse du docteur de Tubingue. La première impression que l'ouvrage de Strauss produisit sur Griilich, ce fut évidemment un sentiment de terreur instinctive. Il lui scmhlaqucla théologie protestante nepouvail pas répondre à tous les doutes qui s'étalaient à ses yeux avec tant d'audace et de franchise. 11 y a, en effet, quelque chose dans cette inquiétude qui n'est pas sans fondement. La science du protestantisme a fourni, pour une réfutation de Strauss , des matériaux de la plus haute valeur. Mais s'ensuit-il que les docteurs protestants soient réellement placés sur un terrain solide , pour saper par la base toute l'exégèse des mythologues? En abandonnant le principe sacré de la tradition, n'ont-ils pas sacrifié par là même le point de départ de la vérité historique? Esl-ce que les preuves de l'Eglise ne sont pas cell s du christianisme (3) ? Il nous semble donc , en réalité , tout à fait impossible que le protestantisme parvienne jamais à étouffer de ses bras impuissants l'hydre dévorante de l'exéi^èse nouvelle. Nous nous expliquons donc parfaitement les terreurs du ministre de Torgau. On peut croire qu'elles viennent du fond même des choses et des embarras d'une situation que le temps montrera bientôt incompatible avec la raison et les faits. Le mouvement des opinions est rapide au temps où nous vivons. Les distances s'effacent. Les peuples se louchent et se mêlent. Les idées franchissent les mers, portées par le soufiledcla tempête. Les Eglises nationales bâties par l'illusion et par la fraude tombent en morceaux. Il n'y a pas de puissance au monde qui soit capable, comme l'a dit merveilleusement le IL P. Lacordaire , île faire du granit avec celte poussière. Uu jour, et ce
(1) Voyez ses Aveux et son Essai sur le plan de Issus.
(2) MM. iieller et Saintes, ions deux protestants, conviennent du danger de ces conceptions.
(3) Le R. P. de ltavignan l'a supérieurement démontre. Voir, dans les Anna!** de vhitosophie chre-
IQLK. L'AliUF. CIIASSAY. 056
jour n'est pas loin, il n'y aura plus que deux puissances intellectuelles au monde : le It itionalisme et VSglitê du Snuv-ur. Alors il faudra bien choisir, choisir entre la Crox et le paganisme reasaacité, entre la tradition et le scepticisme. Oh I si le ciel pouvait, dans sa bonté , f.iire briller sur les Eglises •.'ermaniques quelques r.i\ Dusdc celle divine lumière, qui vienl, dan> cet derniers tempe, d'éclairer tanl de nobles UUelHgaacef I Us ont compris , les Seager, les Ward , les Newinann, les Oakeley, les Faber, qu'il fallait redevenir catholique si l'on voulait rester chrétien. C'est là une «le ces vérités fondamentales qu'avait entrevues dans la nuit des temps le génie pénétrant de lio-suet, et que le progrès de l'histoire vérifie tous le> jours
Est-ce que Grulich n'entend pas lui-même retentir à son oreille le bruit toujours plus voisin des orages de l'avenir? Ce n'est pis , en effet, la seule témérité de Strauss qui l'épouvante; c'est qu'il semble entrevoir derrière lui comme une foule révolutionnaire qui va bientôt faire rouler son niveau de fer sur tout ce qui reste du passé. Elle a grandi dans les écoles du protestantisme, celle jeunesse qui veut continuer l'œuvre de Luther en faisant de l'athéisme de Hegel la religion définitive des Eglises protestantes. Est-ce qu'elle fait mystère de ses intentions et de ses théories ? Est-ce qu'elle n'élail pas , l'aunée dernière, avec les drapeaux de l'anarchie sous les murs de Lucerne ? L'Europo entière a entendu son cri de guerre, et elle a commencé à voir quelles tempêtes cachaient-dans leur sein les écoles du rationalisme. Nous comprenons donc toutes les (erreurs que le livre de Strauss doil inspirer à Grulich. 11 voit dans cel outrage comme un pamphlet menaçant, et on dir.nl qu'à la voix de Strauss toutes les baïonnettes du rationalisme vont sortir du sol ébranlé de la tîermanie. Supposons , en effet , que Strauss ne partage pas les opinions anarclnques [h de la jeune Allemagne ; Griilich n'.il-il pas pourtant raison de craindre que ses doctrines n'augmentent encore l'étrange confusion qui divise les intelligences , el que cette confusion u'amène bientôt un immense bouleversement social?
Après avoir exprimé loules les craintes que lui cause la nouvelle théologie qui se répand de Merlin dans toutes les Eglises germaniques , Grulich passe à l'examen de la Vit de Jésus, telle qu'elle a été comprise par le docteur Strauss, et il essaie d'indiquer les affirmations qui lui paraissent tout à fait contestables. En effet , s'il fait à Strauss des concessions téméraires et hasardées sur certains points de l'histoire ei augelique, il est loin de penser que son système renverse les bases de l'autorité historique de nos saints évangiles. H constate, en effet, d'une manière ingénieuse et spirituelle, dans l'œuvre de son
tienne, les Conférences de 184 1 . l. 111 (5e série) , p. U9.
(4) Depuis la révolution de lévrier, le docletirSlrauss a eu occasion «le se prononcer svee énergie contre les démagogues dam les chambres de Wurtemberg.
LE DOCTEUR STRAUSS ET SES ADVERSAIRES EN ALLEMAGNE
adversaire, un défaut capital qui fait reposer tout son système sur une contradiction palpable et manifeste. Quand Strauss prétend réduire la vie de Jésus-Christ à des proportions rigoureusement scientifiques, il éteint l'un après l'autre, avec une ironie railleuse, tous les rayons de son auréole divine. Le panthéisme, comme l'a dit très-bien M. Edgar Qoinet, est jaloux de la vie de l'oiseau qui vole dans l'air. Il devait donc craindre de laisser au Sauveur une- personnalité trop caractérisée. Dans l'hypothèse mythique, le fils deMarieest à peine cenoblerMtryejuifdont Wieland s'est tant moqué dans son Agathodémon.el qui n'a trompé l'univers qu'après avoir été dupe lui-même de sa propre imagination. Mais, s'il en est ainsi, toute l'histoire du christianisme primitif devient une véritable énigme. D'où viennent ces hommes héroïques qui ont formé le monde moderne, cimenté de leurs sueurs et de leur sang ? Socrale, Platon, Arislote et Zenon, n'ont pas chassé de l'olympe les dieux immortels.
Quelle parole a donc été plus puissante que la. parole de ces merveilleux esprits ? Quelle main invisible a frappé au front toutes les idoles du paganisme défendu par la loi? Koung-fou-tseu , Zoroastre , Sakia-Mouni , Mahomet, Luther, tous [ceux, en un mot, qui ont commencé de grandes révolutions religieuses, étaient-ils des esprits vulgaires? 11 est clair que si Strauss était conséquent, il ne pourrait refuser à celui qui a fait bien plus qu'eux, les grandes ressources de caractère et de génie qui n'ont manqué à aucun des hommes dont l'humanité garde un souvenir profond. Il est donc obligé, pour essayer de rendre raison des laits, d'avoir recours à une seconde hypothèse qui renverse complètement la première. En effet, comment expliquer l'enthousiasme de l'Eglise primitive ? Comment comprendre ces immenses travaux, ces combats sans fin, ces morts héroïques? L'impression que la personnalité du Christ avait laite sur tous ses auditeurs fut si sérieuse et si profonde, qu'elle leur fit voir, entendre, loucher, comme des réalités sensibles , tous les vains rêves d'une imagination exaltée par les souvenirs vivants de leur maître bien-aimé. C'est ainsi que toute la merveille s'évanouit : tout est illusion et fanatisme visionnaire, et depuis dix-huit siècles le monde civilisé adore un fantôme sublime, rêvé par l'esprit enthousiaste d'ignorants pécheurs galiléens!
Grùlich ne se borne pas à faire sentir la contradiction singulière qu'il y a à peindre tour à tour Jésus sous des traits si divers; il ajoute encore, avec un grand bon sens, que Strauss ne parviendrait jamais à expliquer l'histoire primitive de l'Eglise, au point de vue de la théorie mythique, il a raison, et j'irais plus loin que lui. Ne pourr it-on pas
(I) De Bcaulerne, Sentiment de Napoléon sur le christianisme, conversaiions avec le général Bertrand.
(i) C'est ce que M. Louandre a fait remarquer dans la Revue de» deux mondes , quand il a dit du
dire, en effet, que toute l'histoire du christia' nisme suppose le Christ évangélique, et que sans cette pierre angulaire, tout ce magnifique édifice s'écroule et s'abîme dans le vide? Un homme célèbre faisait remarquer avec raison qu'on sent à tous les moments de la durée du christianisme l'influence vivante et permanente du divin fondateur del'Eglisc (1).
Dans l'hypothèse mythique, au contraire , l'étonnante histoire du christianisme devient inexplicable, et pour ne pas croire d'incompréhensibles vérités , il faut admettre d'incompréhensibles suppositions.
On s'étonnera peut-être de nous voir examiner aussi longuement tout le système de Strauss. Qu'on ne l'oublie pas, ce n'est pas ce nom que nous poursuivons, mais c'est l'idée qu'il représente d'une manière complète et significative. Cet homme résume en lui cinquante ans de travaux, entrepris pour avilir les livres saints. Moins il a d'originalité personnelle, plus il a d'importance véritable (2).
Réfuter complètement ses idées, ce serait donc renverser les prétentions les plus spécieuses du rationalisme contemporain contre l'Evangile. Un seul homme est-il capable de ce travail immense? Est-il quelqu'un parmi nous d'assez fort pour étouffer le monstre dans ses bras? N'y a-t-il pas, au contraire, une méthode plus naturelle et plus facile? De même que nos adversaires ont réuni contre nous toutes les forces de l'er« reur, nous essayerons de réunir contre eux toutes les forces de la vérité. C'est là , sans doute, une besogne laborieuse et sans gloire. Nous ne l'ignorons pas, bien peu de personnes oseront nous suivre dans ce dédale de discussions sévères. La forme lourde et pesante qu'il nous est très-difficile de ne pas adopter constamment dans l'examen sérieux d'une multitude de faits particuliers doit rebuter un grand nombre de lecteurs. Notre seule consolation dans ce labeur ingrat, c'est de fournir à la défense de la vérité des matériaux que nous croyons solides. Un jour, peut-être, quelqu'un plus habile que nous ramassera ces pierres dispersées pour en construire un édifice aux proportions véritablement harmonieuses et régulières.