‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 131 sur 305 · EDITION DE L ABBE BOSSUT · texte numérisé non relu

EDITION DE L ABBE BOSSUT

Trois années après la publication de Condorcet, Pascal eut enfin pour la première fois les honneurs d'une édition complète. Les Pensées y trouvèrent leur place. Jamais le texte n'en avait paru aussi épuré, aussi complet. Port-Royal avait, à peu près sans motifs, écarté des dissertations d'un intérêt élevé et d'une assez grande étendue sur l'autorité en matière de philosophie, par exemple, sur la géométrie en général et sur l'art de persuader: tous morceaux plus précieux que je ne puis dire, par l'exquise justesse et la singulière vigueur de raison qui les distinguent: L'abbé Bossut les inséra judicieusement dans son recueil.

Cette édition a généralement servi de modèle à toutes celles qui ont suivi; il y eut bien, jusque dans le xix* siècle, des réimpressions du travail de Condorcet ; bien plus, en. 1783, un père André, de l'Oratoire, ex-bibliothécaire du chancelier d'Aguesseau, ex-éditeur de ses

œuvres, et auteur de je ne sots quelle réfutation de l'Emiic, fit réimprimer les Pensées suivant l'ordre de Port-Royal, non pourtant sans jeter à la suite, à titre de suppléments, les nombreuses additions empruntées par Bossut aux manuscrits originaux. Mais autant le bon oratorien, dans la première série, est fidèle à Vombre de Port-Royal, autant, dans le supplément, s'attache-t-il jusqu'au scrupule, à la double division suivie par Condorcet et par Bossut ; ce qui fait un admirable chaos. Le débit du livre n'en fut que plus prompt, et l'édition du P. André fut reproduite par la presse en 1787.

Vinrent ensuite MM. Renouard et Lefèvre, qui d'abord réimprimèrent le texte de Bossut, et finirent par l'allonger de quelques nouvelles pensées qu'ils avaient pris la peine d'extraire des manuscrits de Pascal, déposés à la bibliothèque du roi. Une de ces pensées est celleci : « Est fait prêtre maintenant qui veut l'être, comme dans Jéroboam. » // ne faut pas trop en vouloir aux précédentes éditions d'avoir négligé de pareils non-sens. Une autre particularité des éditions de M. Renouard, comme de celle de M.\ Lefèvre, c'est d'avoir pris au P. André une des imaginations les plus bouffonnes qui se puissent concevoir. Tous ces éditeurs mettent clans la bouche d'tin incrédide qu'ils donnent pour interlocuteur à Pascal, toutes les pensées de Pascal lui-même, sur l'inefficacité des preuves communément reçues touchant l'existence de Dieu. L'incrédule et Pascal prennent tour à tour la parole, mais en ayant l'attention de ne point se répondre ; c'est une série de monologues parallèles, véritables à parte de théâtre, qui pourraient se prolonger indéfiniment sans que la question eût fait un seul pas. Ainsi, l'incrédule dit : « S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, » et Pascal répond : Je n'entreprendrai pas ici de prouver la Trinité par des raisons naturelles, bien que son adversaire n' ait pas dit un mot de la Trinité. Sur quoi, l'incrédule s'écrie : «C'est une chose admirable que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouveT Dieu ; il fallait qu'ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis : » et ainsi de suite.

(Th. Foisset, Annales de philosophie chrétienne, lom. u, pag. 8 et suiv.).

prifaci

OU L'ON FAIT VOIR DE QUELLE MANIÈRE CES PENSÉES ONT ÉTÉ ÉCRITES ET RECUEILLIES ; CE QUI EN A FAIT RETARDER L'IMPRESSION ; QUEL ÉTAIT LE DESSEIN DE L'AUTEUR DANS CET OUVRAGE, ET COMMENT IL A PASSÉ LES DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE.

Pascal , ayant quitté fort jeune l'étude des sciences profanes, dans lesquelles il avait mathématiques, de la physique et des autres fait un si grand progrès, commença, vers la

(I) Composée pour la première édition des Pensées publiée en 1C01).

Démonst. Evang. III. [Vingt.)

6ir>

IONSTRATION

trentième année de son âge , à s appliquer a

des choses plus sérieuses et plus relevé

à s'adonner uniquement, autant que sa santé

le put permettre1, à l'étude de l'Ecritulfe, des

pères et de la morale chrétienne.

Mais quoiqu'il n'ait pas moins excellé dans ces sortes de sciences, comme il l'a bien fait paraître par des ouvrages qui passent pour assez achevés en leur genre , on peut dire néanmoins que si Dieu eût permis qu il eut travaillé quelque temps à celui qu il avait dessein de faire sur la religion et auquel il voulait employer tout le reste de sa vie , cet ouvrage eut beaucoup surpassé tous les autres qu'on a vus de lui ; parce qu'en effet les vues qu'il avait sur ce sujet étaient infiniment au-dessus de celles qu'il avait sur toutes les autres choses. . ,

Je crois qu'il n'y aura personne qui n en soit facilement persuadé en voyant seulement le peu que l'on en donne à présent, quelque imparfait qu'il paraisse; et principalement sachant la manière dont il y a travaille , et toute l'histoire du recueil qu'on en a fait. Voici comment tout cela s'est passé.

Pascal conçut le dessein de cet ouvrage plusieurs années avant sa mon; mais il ne faut pas néanmoins s'étonner s'il fut si longtemps sans en rien mettre par écrit : car il avait toujours accoutumé de songer beaucoup aux choses et de les disposer dans son esprit avant que de les produire au dehors , pour bien considérer et examiner avec soin celles qu'il fallait mettre les premières ou les dernières, et l'ordre qu'il leur devait donner à toutes, afin qu'elles pussent faire l'effet qu'il désirait. Et comme il a\ ait une mémoire excellente et qu'on peut dire même prodigieuse, en sorte qu'il a souvent assuré qu'il n'avait jamais rien oublié de ce qu il avait une fois bien imprimé dans son esprit : lorsqu'il s'était ainsi quelque temps appliqué à un sujet, il ne craignait pas que les pensées qui lui étaient venues lui pussent jamais échapper: et c'est pourquoi il différait assez souvent de les écrire, soit qu'il n'en eût pas le loisir, soit que sa santé, qui a presque toujours été languissante, ne fût pas assez forte pour lui permettre de travailler avec application. „ . , C'est ce qui a été cause que 1 on a perdu a sa mort la plus grande partie de ce qu il avait déjà conçu touchant son dessein ; car il n'a presque rien écrit des principales raisons dont il voulait se servir, des fondements sur lesquels il prétendait appuyer son ouvrage, et de l'ordre qu'il y voulait garder ; ce qui était assurément très- considérable, lout cela était parfaitement bien grave dans son esprit et dans sa mémoire; mais axant négligé de l'écrire, lorsqu'il l'aurait peut-êire pu faire,il se trouva, lorsqu'il l'aurait bien voulu, hors d'état dy pouvoir du toul travailler.

Il se rencontra néanmoins une occasion . il y a environ dix ou douze ans. en laquelle on rpbligea non pas d'écrire ce qu'il avait dans l'esprit sur ce sujet-là , mais d en dure quelque chose de vive voix. Il le lit donc en présence et à la prière de plusieurs personnes

ÉTANGÉL1QUE. 016

très-considérables de ses amis. Il leur développa en peu de mots le plan de lout son ourrage; il leur représenta ce qui en devait faire le sujet et la matière ; il leur en rapporta

en abrégé les raisons el les principe*, et il leur expliqua l'ordre et la Suite des choi qu'il y voulait trait' qui

sont aussi capables qu'on le puisse être de juger de ces sortes de choses, avouent qu'elles n'ont jamais rien' entendu de plus beau, de plus fort, de plus touchant, ni de plus convaincant; qu'elles en lurent charmées et que ce qu'elles virent de ce projet el de ce 'I sein dans un discours de deux ou trois heures fait ainsi sur-le-champ cl sans avoir été prémédité ni travaillé, leur fit juger ce que pourrait être un jour s'il était jamais exécuté et conduit à sa perfection par une personne dont elles connaissaient la force et la capacité ; qui avait accoutumé de travailler tellement tous ses ouvrages qu'il ne se contentait presque jamais de ses premières pensées , quelque bonnes qu'elles parussent aux autres, el qui a refait souvent jusqu'à huit ou dix fois des pièces que tout autre que lui trouvait admirables dès la première.

Après qu'il leur eut fait voir quelles sont les preuves qui font le plus d'impression sur l'esprit des hommes et qui sont les plus propres à les persuader, il entreprit de montrer que la religion chrétienne avait autant de marques de certitude et d'évidence que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubitables.

11 commença d'abord par une peinture de l'homme, où il n'oublia rien de tout ce qui le pouvait faire connaître et au dedans et au dehors de lui-même et jusqu'aux plus secrets mouvements de son cœur. 11 supposa ensuite un homme qui ayant toujours accu dans une ignorance générale el dans l'indifférence à l'égard de toutes choses et surtout à l'égard de soi-même , vient enfin à se considérer dans ce tableau et à examiner ce qu'il est. Il est surpris d'y découvrir une infinité de choses auxquelles il n'a jamais pensé, el il ne saurait remarquer sans étonnem ni et sans admiration tout ce que Pascal lui fait sentir de sa grandeur et de sa bassesse . de ses avantages et de ses faiblesses, du peu de lumières qui lui reste et des ténèbres qui l'environnent presque de toutes parts, et enfin toutes les contrariétés étonnantes qui se trouvent dans sa nature : il ne peut plus après cela demeurer dans l'indifférence . s'il a lanl soit peu de raison, et quelque insensible qu'il ait été jusqu'alors, il doit souhaiter, après avoir ainsi connu ce qu'il est, de connaître aussi d'où il vient et ce qu'il doit devenir.

Pascal, l'ayant mis dans celte disposition de cherchera s'instruire su- un doute si important , L'adresse premièrement aux philosophes : et c'est là qu'après lui avoir développé tout ce que les plus grands philosophes de toutes les sectes ont dit sur le sii|ei de L'homme, il lui fait observer lanl de défauts . lanl de faiblesses . tant de contradictions et tant «le faussetés dans tout ce qu'ils en ont avance , qu'il n'est pas difficile à cet homme

PRÉFACE

Page 1