III. — ÉDITION DE CONDORCET
Cinquante ans passèrent encore sans qu'on remuât la cendre de Pascal. On était en pi 18e siècle, lorsqu'en 177(>, le marquis du Condorcet, secrétaire perpétuel de l'académie des sciences, prit et tacite d'en finir avec la sw renommée chrétienne qui imposai encore aux géomètres, et donna le volume intitulé Eloge et Pensées de Pascal, qui mérita l'hount d'être annoté par Voltaire en 1778. Cette falsification est dès longtemps jugée. On tic croit plus aujourd'hui que Condor cet fétt le secrétaire de Marc-Aurèle, ni qu'il ait été si supérieur au secrétaire de Port- Royal . cotmni Voltaire le dit dans ses noirs. On n'approuve plus qu'un éditeur, que! qu'il sott, se substitue à l'auteur, et qu'en publiant un livre aussi intimement chrétien que celui de Pascal, o>. croie permis de mutiler ses vues sur l'écriture, et de retrancher tout un ensemble de considérations sur la personne de J .-C.
Mais le vice radical du remaniement à* Cb«dorcet fut d'imaginer un ordre double de Pensées, les unes purement philosophiques it morales, les autres relatives et la religion. <t de scinder ainsi l'unité du dessein de Pascal jusqu'à le rendre méconnaissable. Conçoit-on, pur exemple, tpte cinq des fameux chapitres sur l'homme, si hautement, si profondément . inspirés et dominés par la foi au dogme de la chute originelle, soient entièrement sépart l i par Condor Cet du sixième chapitre, qui a pour , titre : Contrariétés étonnantes dans la nature de l'homme? Lesuns sont classés dans la première vartii • /■ ' dilion de 177G, /'-•
GiS
PREFACE
tre dans la seconde. Ainsi Pascal parle-t-il tour à tour de la grandeur de l'homme et de sa faiblesse, de son orgueil et de ses misères: il ne fait que de la morale. Mais résume-t-il sa pensée et repasse-t-il comme à la fois toutes ces contrariétés, il fait de la religion. La belle chose que la philo sophie l comme disait M.Jourdain.
Je n'ai garde, au reste, de calomnier personne ; et quand je reproche à Condorcet d'avoir falsifié Pascal, je n'entends pas dire qu'il ait altéré le texte autrement que par des interversions et des suppressions , ce qui est bien, certes, la manière de falsifier la plus adroite. A cela près, l'édition de Condorcet est fidèle ; il a généralement conservé les leçons originales, se bornant à mettre en relief le côté sceptique du Itère, et à donner le change sur là pensée fondamentale qui en est l'âme, en rejetant toute la partie religieuse sur les derniers plans. L'éditeur tient fort à prouver d'ailleurs que la faiblesse de l'homme, ses vices et sss crimes ne viennent point de sa déchéance primitive, mais des institutions sociales. Seulement il oublie de démontrer que ces institutions si perverses ne viennent pas de l'homme, et que sa faiblesse n'y soit pour rien. La naïveté est forte : mais qui ferait l'histoire des distractions que donne l'esprit de parti, dirait vraiment des choses incroyables.