‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 133 sur 305 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

De V autorité en matière de philosophie. Le respect qu'on porte à l'antiquité est au-

jourd'hui à tel point, dans les matières où il Bel rail avoir le moins de force, que l'on te fait des oracles de tontes ses pensées, et des

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PENSÉES DE PASCAL

mystères même de ses obscurités; que l'on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril, et que le texte d'un auteur suffit pour détruire les plus fortes raisons. Mon intention n'est point de corriger un vice par un autre et de ne faire nulle estime des anciens, parce que l'on en fait trop ; et je ne prétends pas bannir leur autorité pour relever le raisonnement tout seul, quoique l'on veuille établir leur autorité seule au préjudice du raisonnement. Mais parmi les choses que nous cherchons à connaître, il faut considérer que les unes dépendent seulement de la mémoire et sont purement historiques n'ayant alors pour objet que de savoir ce que les auteurs ont écrit ; les autres dépendent seulement du raisonnement et sont entièrement dogmatiques, ayant pour objet de chercher à découvrir les vérités cachées. Cette distinction doit servir a régler l'étendue du respect pour les anciens.

Dans les matières où l'on cherche seulement de savoir ce que les auteurs ont écrit, comme dans l'histoire, dans la géographie, dans les langues, dans la théologie ; enfin dans toutes celles qui ont pour principe ou le fait simple, ou l'institution, soit divine, soit humaine, il faut nécessairement recourir à leurs livres, puisque tout ce qjje l'on peut en savoir y est contenu : d'où il est évident que l'on peut en avoir la connaissance entière, et qu'il n'est pas possible d'y rien ajouter. Ainsi, s'il est question de savoir qui fut le premier roi des Français, en quel lieu les géographes placent le premier méridien, quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette nature, quels autres moyens que les livres pourraient nous y conduire? et qui pourra rien ajouter de nouveau à ce qu'ils nous en apprennent, puisqu'on ne veut savoir que ce qu'ils contiennent? C'est l'autorité seule qui peut nous en éclaircir. Mais où celte autorité a la principale force, c'est dans] la théologie; parce qu'elle y est inséparable de la vérité, et que nous ne la connaissons que par elle : de sorte que pour donner la certilude entière des matières les plus incompréhensibles à la raison, il suffit de les faire voir dans les livres sacrés ; comme pour montrer l'incertitude des choses les plus vraisemblables , il faut seulement faire voir qu'elles n'y sont pas comprises : parce que les principes de la théologie sont au-dessus de la nature et de la raison ; et que, l'esprit de l'homme étant trop faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences s'il n'y est porté par une force toute-puissante et surnaturelle.

Il n'en est pas de même des sujets qui tombent sous les sens ou sous le raisonnement. L'autorité y est inutile, la raison seule a lieu d'en connaître; eiles ont leurs droits séparés. L'une avait tantôt tout l'avantage; ici l'autre règne à son tour. Et comme les sujets de cette sorte sont proportionnés à la portée de l'esprit, il trouve une liberté tout entière de s'y étendre : sa fécondité inépuisable produit continuellement, et ses inventions

peuvent être tout ensemble sans fin et sans interruption.

C'est ainsi quela géométrie, l'arithmétique, la musique, la physique, la médecine, l'architecture et toutes les sciences qui sont soumises à l'expérience et au raisonnement, doivent être augmentées pour devenir parfaites. Des anciens les ont trouvées seulement ébauchées par ceux qui les ont précédés : et nous les laisserons à ceux qui viendront après nous en un état plus accompli que nous ne les avons reçues. Comme leur perfection dépend du temps et de la peine; il est évident qu'encore que notre peine et notre temps nous eussent moins acquis que leurs travaux séparés des nôtres ; tous deux néanmoins, joints ensemble, doivent avoir plus d'effet que chacun en particulier.

L'éclaircissement de cette différence doit nous faire plaindre l'aveuglement de ceux qui apportent la seule autorité pour preuve dans les matières physiques, au lieu du raisonnement ou des expériences , et nous donner de l'horreur pour la malice des autres, qui emploient le raisonnement seul dans la théologie, au lieu de l'autorité de l'Ecriture et des pères. 11 faut relever le courage de ces gens timides qui n'osent rien inventer en physique, et confondre l'insolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie.

Cependant le malheur du siècle est tel qu'on voit beaucoup d'opinions nouvelles en théologie, inconnues à toute l'antiquité, soutenues avec obstination, et reçues avec applaudissement, au lieu que celles qu'on produit dans la physique , quoique en petit nombre, semblent devoir être convaincues de fausseté dès qu'elles choquent tant soit peu les opinions reçues : comme si le respect qu'on a pour les anciens philosophes était de devoir, et que celui que l'on porte aux plus anciens des pères était seulement de bienséance.

Je laisse aux personnes judicieuses à remarquer l'importance de cet abus, qui pervertit l'ordre des sciences avec tant d'injustice; et je crois qu'il y en aura peu qui ne souhaitent que nos recherches prennent un autre cours, puisque les inventions nouvelles sont infailliblement des erreurs dans les matières théologiques, que l'on profane impunément, et qu'elles sont absolument nécessaires pour la perfection de tant d'autres sujets d'un ordre inférieur, que toutefois on n'oserait toucher. ■

Partageons avec plus de justice notre crédulité et notre défiance, et bornons ce respect que nous avons pour les anciens.

Comme la raison le fait naître, elle doit aussi le mesurer ; et considérons que s'ils fussent demeurés dans celte retenue de n'oser rien ajouter aux connaissances qu'ils avaient reçues, ou que ceux de leur temps eussent fait la même difficulté de recevoir les nouveautés qu'ils leur offraient, ils se seraient privés eux-mêmes et leur postérité du fruit de leurs inventions.

Comme ils ne se sont servis de celles qui

Côl DEMONSTRATION

leur avaient été laissées que comme de moyens pour en avoir de nouvelles, el que celte heureuse hardiesse leur a ouvert le chemin aux. grandes choses, nous devons prendre celles qu'ils nous ont acquises de la même sorte, et, à leur exemple, en taire les moyens, cl non pas la fin, de notre étude, et ainsi lâcher de les surpasser en les imitant. Car qu'y a-t-il de plus injuste que de traiter nos anciens avec plus de retenue qu'ils n'ont fait ceux qui les ont précédés; cl d'avoir pour eux ce respect incroyable, qu'ils n'onl mérite de nous que parce qu'ils n'en ont pas eu un pareilpour ceux qui ont eu sur eux le même avantage?

Les secrets de la nature sont cachés; quoiqu'elle agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses effets : le temps les révèl" d'âge en âge; et quoique toujours égale en ellemême, elle n'est pas toujours également connue. Les expériences qui nous en donnent l'intelligence se multiplient continuellement ; et comme elles sont les seuls principes de la physique, les conséquences se multiplient à proportion.

C'est de cette façon que l'on peut aujourd'hui prendre d'autres sentiments et de nouvelles opinions, sans mépriser les anciens el sans ingratitude envers eux : puisque les premières connaissancesqu'ils nous ont données ont servi de degrés aux nôtres; que dans ces avantages, nous leur sommes redevables de l'ascendant que nous avons sur eux:

parce que s'étant élevés jusqu'à un certaindegré où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut ; et avec moins de peine et moins de gloire nous nous trouvons au-dessus d'eux. C'est de là que nous pouvons découvrir des choses qu'il leur était impossible d'apercevoir. Notre vue a plus d'étendue : et, quoiqu'ils connussent aussi bien que nous tout ce qu'ils pouvaient remarquer de la nature, ils n'en connaissaient pas tant néanmoins, et nous voyons plus qu'eux.

Cependant il est étrange de quelle sorte on révère leurs sentiments. Ou fait un crime de les contredire et un attentai d'y ajouter, comme s'ils n'avaient plus laissé de vérités à connaître.

N'est-ce pas là traiter indignement la raison de l'homme, et la mettre en parallèle avec l'instinct des animaux , puisqu'on en ôtc la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse; au lieu que l'instinct demeure toujours dans un état égal ? Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui, el chacune belles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. Il en est de même de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte. La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse ; mais celle science fragile se perd avec les besoins qu'ils en ont: comme ils la reçoivent sans étude, ils n'ont pas le bonheur de la conserv er ; et toutes les lois qu'elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puis-

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que, la nature n'ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire celle science simplement nécessaire et toujours égale, de peur qu'ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur <pi ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrit*

11 n'en est pas ainsi de l'homme, qui n i -t produit que pour l'infinité. 11 est dans l'ignorance au premier âge de sa vie ; mais il » instruit sans cesse dans son progrès: car il lire avantage non seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédi seurs, parce qu'il gardet oujours dans sa mémoire les connaissances qu'il s'est une fois acquises, ctque celles des anciens lui sont toujours présenlesdanslesliv res qu'ils en ont laissés. El comme il conserve ces connaissances, il peut aussi les augmenter facilement; de sorte que les hommes sont aujourd'hui en quelque sorte dans le même étal où se trouveraient ces anciens philosophes, s'ils pouvaient avoir \ieilli jusqu'à présent . en ajoutant aux connaissancesqu'ils avaient celles que leurs éludes auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles. De là vient que , par une prérogative particulière, non seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais quelous les hommes ensemble y font un continuel progrès, à mesure que l'univers vieillit , parce que la même chose arrive dans la succession des hommes, que dans les âges différents d'un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours, et qui apprend continuellement: d'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse de cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés 1

Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes chos formaient l'enfance des hommes proprement; et comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver celte antiquité que nous rêverons dan I s autres. Ils doivent être admires dans les conséquences qu'ils ont bien tirées du peu de principes qu'ils avaient , et ils doivent être excuses dans celles où ils ont plutôt manqué du bonheur de l'expérience que de la force du raisonnement,

Car, par exemple, n'étaient-ils p s r\, niables dans la pensée qu'ils ont eue pour la voie lactée, quand, la faiblesse de leurs yeux n'ayant pas encore reçu le secours de l'art, ils ont attribue celte couleur à une plus grande solidité en celle partie du ciel, qui renvoie la lumière avec plus de force? .Mais ne serionsnous pas inexcusables de demeurer dans la même pensée, maintenant qu'aides des avantages que nous donne la lunette <f approche ,

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nous y avons découvert une infinité de petites étoiles dont la splendeur plus abondante nous a fait reconnaître quelle est la véritable cause de cette blancheur?

N'avaient-ils pas aussi sujet de dire que tous les corps corruptibles étaient renfermés dans la sphère du ciel et de la lune, lorsque, durant lecoursde tant de siècles, ils n'avaient

point encore remarqué de corruptions ni de générations hors de cet espace? Mais ne devons-nous pas assurer le contraire lorsque toute la terre a vu sensiblement des comètes s'enflammer (1) et disparaître bien loin au delà de cette sphère?

C'est ainsi que sur le sujet du vide ils avaient droit de dire que la nature n'en souffrait point, parce que toutes leurs expériences leur avaient toujours fait remarquer qu'elle l'abhorrait et ne pouvait le souffrir. Mais si les nouvelles expériences leur avaient été connues, peut-être auraient-ils trouvé sujet d'affirmer ce qu'ils ont eu sujet de nier par la raison que le vide n'avait point encore paru. Aussi dans le jugement qu'ils ont fait, que la nature ne souffrait point de vide, ils n'ont entendu parler de la nature qu'en l'état où ils la connaissaient; puisque, pour le dire généralement, ce ne seraitpas assez de l'avoir vu constamment en cent rencontres, ni en mille, ni en tout autre nombre, quelque grand qu'il soit: car s'il restait un seul cas à examiner, ce seul cas suffirait pour empêcher la décision générale. En effet, dans toutes les matières dont la preuve consiste en expériences, et non en démonstrations, on ne peut faire aucune assertion universelle que par l'énumération générale de toutes les parties et de tous les cas différents.

De même , quand nous disons que le diamant est le plus dur de tous les corps, nous entendons de tous les corps que nous connaissons ; et nous ne pouvons ni ne devons y comprendre ceux que nous ne connaissons point : et quand nous disons que l'or est le plus pesant de tous les corps, nous serions téméraires de comprendre dans cette proposition générale ceux qui ne sont point encore en notre connaissance, quoiqu'il ne soit pas impossible qu'ils soient dans la nature.

Ainsi, sans contredire les anciens, nous pouvons assurer le contraire de ce qu'ils disaient ; et quelque force enfin qu'ait celte antiquité, la vérité doit toujours avoir l'avantage, quoique nouvellement découverte, puisqu'elle est toujours plus ancienne que toutes les opinions qu'on en a eues, ci que ce serait ignorer la nature, de s'imaginer qu'elle a commencé d'être au temps qu'elle a commencé d'être connue.

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