‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 136 sur 305 · ARTICLE III · texte numérisé non relu

ARTICLE III

De Vart de persuader.

L'art de persuader a un rapport nécessaire à la manière dont les hommes consentent à ce qu'on leur propose , et aux conditions des choses qu'on veut faire croire.

Personne n'ignore qu'il y a deux entrées par où les opinions s'insinuent dans l'âme, qui sont ces deux principales puissances : l'entendement et la volonté. La plus naturelle est celle de l'entendement; car on ne devrait jamais consentir qu'aux vérités démontrées: mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté; car tout co qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportés à croire, non pas par la preuve, mais par l'agrément. Cette voie est basse , indigne et étrangère; aussi tout le monde la désavoue : chacun fait profession de ne croire et même de n'aimer que ce qu'il sait le mériter.

Je ne parle pas ici des vérités divines, que je n'aurais garde de faire tomber sous l'art de persuader ; car elles sont infiniment au-dessus de la nature : Dieu seul peut les mettre dans lame, et parla manière qu'il lui plaît. Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du cœur dans l'esprit , et non pas de l'esprit dans le cœur, pour humilier celte superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit; et pour guérir cette volonté infirme, qui s'est toute corrompue par ses indignes attachements. Et de là vient qu'au lieu qu'en parlant des choses humaines on dit qu'il faut les connaître avant que de les aimer, ce qui a passé en proverbe; les saints, au contraire, disent, en parlant des chose divines, qu'il faut les aimer pour les connaître , et qu'on n'entre dans la vérité que par la charité, dont ils out fait une de leurs plus utiles sentences.

En quoi il paraît que Dieu a établi cet ordre surnaturel cl tout contraire à l'ordre qui devait être naturel aux hommes dans les choses naturelles. Ils ont néanmoins corrompu cet ordre, en faisant des choses profanes , ce qu'ils devaient faire des choses saintes; parce qu'en effet nous ne croyons presque que ce oui nous plaît. Et de là \ ienl l'éloignement où nous sommes de consentir aux vérités delà religion chrétienne, tout opposée à nos plaisirs. Dites-nous des choses agréables, et nous vous écoulerons , disaient les Juifs à Moïse; comme si l'agrément devait régler la croyance ! Et c'est pour punir ce désordre par un ordre qui lui est conforme que Dieu ne verse ses lumières dans les esprits qu'après avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste , oui la charme et qui l'entraîne.

Je ne parle donc que des vérités de notre' portée , et c'est d'elles que je dis que l'esprit et le cœur sont comme les portes par où i sont reçues dans l'âme; mais que bien peu cnliei.l par l'esprit: au lieu quelles y sont

[Vingt et une.)

introduites on foule par les câpriers téméraires de la volonté, sansleconse.il du raisonnement.

(les puissances ont chacune leurs principes et les premiers moteurs de leurs actions.

Ceux de l'esprit sont des vérilés naturelles cl connues à tout le monde , comme que le tout est plus grand que sa partie; outre plu sieurs axiomes particuliers que les uns reçoivent, et non pas d'autres , mais qui , dès qu'ils sont admis, sont aussi puissants, quoique faux, pour emporter la croyance, que les plus véritables.

Ceux de la volonté sont de certains désirs naturels et communs à tous les hommes , comme le désir d'être heureux, que personne ne peut ne pas avoir ; outre plusieurs objets particuliers que chacun suit pour y arriver, et qui, ayant la force de nous plaire, sont aussi forts, quoique pernicieux en effet, pour faire agir la volonté, que s'ils faisaient son véritable bonheur.

Voilà pour ce qui regarde les puissances qui nous portent à consentir.

Mais pour les qualités des choses que nous devons persuader, elles sont bien diverses.

Les unes se tirent, par une conséquence nécessaire , des principes communs et des vérilés avouées. Celles-là peuvent être infailliblement persuadées: car, en montrant le rapport qu'elles ont avec les principes accordés, il y a une nécessité inévitable de convaincre ; et il est impossible qu'elles ne soient pas reçues dans l'âme dès qu'on a pu les enrôler à ces vérilés déjà admises.

Il y en a qui ont une liaison étroite avec les objets de notre satisfaction ; cl celles-là sont encore reçues avec certitude ; car aussitôt qu'on fait apercevoir à l'âme qu'une chose peut la conduire à ce quelle aime souverainement , il est inévitable qu'elle ne s'y porte avec, joie.

Mais celles qui ont cette liaison tout ensemble et avec les vérités avouées , et avec les désirs du cœur, sont si sûres de leur effet, qu'il n'y a rien qui le soit davantage dans la nature; comme , au contraire , ce qui n'a de rapport ni à nos croyances , ni à nos plaisirs, nous est importun , faux et absolument étranger.

En tou(es ces rencontres il n'y a point à douter. Mais il y en a où les choses qu'on veut faire croire sont bien établies sur des vérités connues, mais qui sont en même temps contraires aux plaisirs qui nous louchent le plus. VA celles-là sont en grand péril de faire voir, par uue expérience qui n'est que trop ordinaire, ce que je disais au commencement, que celle âme impérieuse, qui se vantait de n'agir que par raison, suit, parmi choix honteux et téméraire, ce qu'une volonté corrompue désire, quelque résistance que l'esprit trop éclairé puisse ) opposer.

C'est alors qui) se fait un balancement douteux entre la vérité cl la volupté . et que la connaissance de l'un et le sentiment de l'autre fonl un combat don! le suc ce \ e l bi incertain , puisqu'il faudrait, pour eu juger. connaître (oui ce qui se passe dans le plus

Page 1