‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 140 sur 305 · ARTICLE V · texte numérisé non relu

ARTICLE V

Vanité de l'homme: effets de V amour- propre. I Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et -en notre propre être: SSÎ unions vivre dans l'idée des autres .dunevieimaginaire.etnousnou. efforçons pow ^irdepa>aHrc.Nou8travaiUon*incewam-

,, .,,1 à Embellir et à conserver cel être ima-

^^l'è.etmL-H-ligeonsle véritable; cl si

ivons ou la tranquillité) «mi la généro allé, « > 1 1 li fidélité, nous nous empressons de le faire savoir, afin d'attacher ces ferlas à cet être d'imagination : nous les détacherions

plutôt de nous pour les y joindre, et nous sciions volontiers poltrons pour acquérir la réputation d'être vaillants. Grande marque du néant de noire propre être, de n'être p.is satisfaits de l'on sans l'autre, et do renoncer souvent à l'un pour l'autre ! Car qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-là serait infâme. La douceur de la gloire est si grande , qu'à quelque chose qu'on rattache, même à la mort, on l'aime.

II. L'orgueil contre-pèse toutes nos misères; car ou il les cache, ou, s'il les découvre, il se glorifie de les connaître. Il nous lient d'une possession si naturelle, au milieu de nos misères et de nos erreurs, que nou i perdons même la vie avec joie, pourvu qu'on i n parle.

III. La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme, qu'un goujat, un marmiton, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs : et les philosophes mêmes en veulent. Ceux qui écrivent contre la gloire veu- 1; ni avoir la gloire d'avoir bien écrit ; et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l'avoir lu : et moi qui écris ceci, j'ai peut-être celle envie; et peut-être ceux qui le liront l'auront aussi.

IV. Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent et qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.

V. Nous sommes si présomptueux que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus; et nous sommes si vains, que l'estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente.

VI. La curiosité n'est que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler. On ne voyagerait pas sur la mer pour ne jamais en rien dire cl pour le seul plaisir de voir, sans espérance de s'en entretenir jamais avec personne.

VIL On ne se soucie pas d'être estimé dans les villes où l'on ne fait que passer; mais quand on doit y demeurer un peu de temps, on s'en soucie. Combien de temps faut-il? un temps proportionné à notre durée vaine et chétii e.

\ III. La nature de l'amour-propre et de ce moi humain est de n'aimer (pie soi, el de ne considérer que soi. Mais que fçra-t-ilï il ne saurait empêcher que cet objet qu'il aime ne soit plein de défauts el de misères : il v eut être grand, et il se voit petit; il veut être heureux , et il se voit misérable; il veut èlre parfait, et il se voit plein d'imperfections; il veut èlre l'objet de l'amour et de l'estime des hommes, et il voit que ses défauts m- méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se [couve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu'il soit possible de s'imaginer; car il conçoit une haine mortelle contre celte vérité qui le reprend et qui le convainc do ses de-

DÉMONSTRATION I \ \ ICI l IQI i

ne

fauls. Il désirerait de I ané inlir, el ne pouvant la détruire en elle-même, il la détruit,

aillant qu'il peut , dans M connais. n

dans celle des auh l -à-dire qu'il met

toute son application a coui ru- -. s dél et aux autres, et à soi-même, et qu'il ne peut souITrir qu'on les lui fasse voir ni qu'on les \ oie.

Ce doute un mal que d'être plein

fauts; mais c'est encore un plus grand mal d'en être plein et de ne point vouloir les reconnaître . puisque c'est y ajouter ( •:,

celui d'une illusion volontaire. Nous ne Minions pas que les autres nous trompent; nous ne trouvons pas juste qu'ils veuillent être estimes de nous plus qu'ils ne le méritent : il n'est donc pas ju-te aussi que nous les trompions, et que nous voulions qu'ils nous estiment plus que nous ne méritons.

Ainsi, lorsqu'ils ne nous découvrent que des imperfections et des vices que nous avons en effet, il est visible qu'ils ne nous font point de tort, puisque ce ne sont pas eux qui en s ml cause ; et qu'ils nous font un bien, puisqu'ils nous aident à nous délivrer d'un mal qui est l'ignorance de ces imperfections. Sous ne devons pas être fâches qu'ils les connaissent : étant juste, et qu'ils nous < onnaissent pour ce que nous sommes, et qu'ils nous méprisent si nous somme- méprisables.

Voilà les sentiments qui naîtraient d'un cœur qui serait plein d'équité et de jusiicc. Que devons -nous donc dire du nôtre, en y voyant une disposition toute contraire! Car n'esl-il pas vrai que nous haïssons la vérilé et ceux qui nous la disent, et que nous aimons qu'ils se trompent à notre avantage, et que nous voulons être estimés d'eux, autres que nous ne sommes en effet?

En voici une preuve qui me fait horreur. La religion catholique n'oblige pas à découvrir ses pêches indifféremment à tout le monde : elle souffre qu'on demeure cache à tous les autres hommes ; mais elle en excepte un seul, à qui elle commande de de< ouv rir le fond de son cœur, et de se faire voir tel qu'on est. 11 n'y a que ce seul homme au monde qu'elle nous ordonne de désabuser, et elle l'oblige à un secret inviolable, qui fait que celte connaissance est en lui comme si elle n'y elait pas. Peut on s'imaginer rien de plus charitable el de plus doux? Et néanmoins la corruption de l'homme est telle, qu'il trouve encore de la durcie dans cette bu: et c'est une des principales raisons qui a fait révolter contre l'Eglise une grande partie de l'Europe.

Que le CŒUr de l'homme est injuste et deraisonnable, pour trouver mauvais qu'on l'oblige de faire à l'égard d'un homme ce qu'il serait juste, en quelque sorte, qu'il fit à l'égard de lous les hommes ! Car est-il juste que nous les trompions T

Il \ a différents degrés dans celte aversion pour la vérité; mais on peut dire qu'elle est dans tous en quelque degré, parce qu'elle < -t inséparable de l'amour-propre. C'est celle mau\ aise délicatesse qui oblige ceux qui sont dans la nécessité de reprendre les autre», de

PFNSÉES DE PASCAL.

choisii1 tant de tours et' de tempéraments pour éviter de. les choquer. 11 faut qu'ils diminuent nos défauts, qu'ils fassent semblant de les excuser, qu'ils y mêlent des louanges et des témoignages d'affection et d'estime. Avec tout cela, cette médecine ne laisse pas d'être arrière à l'amour-propre. Il en prend le moins qu'il peut, et toujours avec dégoût, et souvent même avec un secret dépit contre ceux qui la lui présentent.

Il arrive de là que si on a quelque intérêt d'être aimé de nous, on s'éloigne de nous rendre un office qu'on sait nous être désagréable ; on nous traite comme nous voulons être traités : nous haïssons la vérité, on nous la cache; nous voulons être flattés, on nous flatte; nous aimons à être trompés, on nous trompe.

C'est ce qui fait que chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu'on appréhende plus de blesser ceux dont l'affection est plus utile et l'aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute i'Europe , et lui seul n'en saura rien. Je ne m'en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu'ils se font haïr. Or ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu'ils servent; et ainsi ils n'ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à euxmêmes.

Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes; mais les moindres n'en sont pas exemptes, parce qu'il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n'est qu'une illusion perpétuelle; on ne fait que s'entre-tromper et s'entre-flalter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie; et peu d'amitiés subsisteraient si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu'il n'y est pas , quoiqu'il en parle alors sincèrement et sans passion.

L'homme n'est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie , et en soi-même , et à l'égard des autres. Il ne veut pas qu'on lui dise la vérité, il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur.

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