ARTICLE IV
Connaissance générale de l'homme.
I. La première chose qui s'offre à l'homme quand il se regarde, c'est son corps, c'est-àdire une certaine portion de matière qui lui est propre. Mais pour comprendre ce qu'elle est, il faut qu'il la compare avec ce qui est au-dessus de lui et tout ce qui est au-dessous, afin de reconnaître ses justes bornes.
Qu'il ne s'arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent, qu'il contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté : qu'il considère cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit (1), et qu'il s'étonne
(1) Pascal s'exprime ici d'après les idées populaires conformes au système de Plolémée, qui faisait tourner le soleil et les planètes autour de la terre regardée comme le centre de l'univers. Cependant Copernic avait , dès Tan 1530, publié son système, ou pluiôt celui de Pylbagore ou de Pmtolaus son disciple; et après la découverte des télescopes i ar Galilée, en 1610, les savants en avaient reconnu l'évidence. Comment donc Pascal, très-savant luiménie, et qui écrivait cinquante ans après cette dernière époque, partageait-il ou du moin» semblait-il partager encore l'opinion des anciens.' On ne peut en trouver d'autre raison que la crainte qu'il avail . sans doute , de se mettre en opposition avec le clergé qui , de son temps encore, combattait de tout son pouvoir le nouveau système. C'est a peu près ce qu'avoue l'auteur dans une autre pensée, où il dit : «Je trouve bon qu'on n'approfondisse pas l'opinion de Copernic. « Voyez pari u , art. V\ § 19 (Eait, de 1819].
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de ca que eo vaele leur n'esl lui-même qu'an point très-délicat à l'égard <Ic- celui que les astres <|ui roulent dam le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre. Elle se lassera plus tôt de concevoirque la nature de Fournir. Tout ce ((lie nous vovons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample de la nature. Nulle idée n'approche de l'étendue deses espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que ('■•s atomes au prix de la réalité dis cho C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est un des plus grands caractères sensibles de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans celte pensée.
Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est : qu'il se rc carde comme égaré dans ce canton détourné delà nature; et que de ce que lui paraîtra ce petit cachot où il se trouve logé, c'est-à-dire ce monde visible, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même, son juste prix.
Qu'est-ce que l'homme dans l'infini? qui peut le comprendre ? Mais, pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron, par exemple, lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces et ses conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours. 11 pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau. Je veux lui peindre non seulement l'univers visible ; mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de l'immensité de la nature, dans l'enceinte de oet atome imperceptible. Qu'il y voie une infini lé de mondes dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible ; dans celte terre, des animaux, et enfin des cirons , dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donne : trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos. Qu'il se perde dans ces merveilles aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par leur étendue. Car qui n'admirera (pie notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit maintenant un colosse , un monde ou plutôt un tout à l'égard de la dernière petitesse où l'on ne peut arriver?
Qui se considérera de la sorte s'effraiera, sans doute, de se voir comme suspendu dans la masse que la nature lui a donnée entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, dont il est également éloigné. Il tremblera dans la vue de ces merveilles : et je crois que sa curiosité se changeant en admiration, il sera
plus disposé A les < ontemplcren silence, qu'à les rechercher arec présomption.
Car enfin au une l'homme dans la
nature î un néant .1 I égard de l'infini , un tout à l'égard du néant, un milieu eo et tout. Il est infiniment éloigné des d<
extrêmes, < 1 son être n'est pis moins distant du néant d'où il est tiré que de l'infini où il est englouti.
Son intelligence ti< ni dans l'ordre des choses intelligibles le même rang que son corps dans l'étendue de la nature : et tout M qu'elle peut faire est d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses dans un devoir éternel d'en connaître ni le principe ni la Gn. Toutes choses sont sorties du néant, et portées jusqu'à l'infini. Qui peut suivre ces étonnantes démarches-? L'auteur de merveilles les comprend; nul autre ne peut le faire.
Cet état, qui lient le milieu entre le, extrêmes, se trouve en toutes nos puissant Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit, trop de lumière nous éblouit, trop de distance et trop de proximité empêchent la vue, trop de longueur et trop de brièveté obscurcissent un discours, trop de plaisir incommode, trop de consonnan déplaisent. Nous ne sentons ni l'extrême chaud ni l'extrême froid. Les qualités excessives nous sont ennemies, et non pas sensibles. Nous ne les sentons pins, nous les souffrons. Trop de jeunesse rt trop de vieillisse empêchent l'esprit, trop et trop peu de nourriture troublent ses actions, trop et trop peu d'instruction l'abêtissent. Les choses extrêmes sont pour nous comme si ( | n'étaient pas. it nous ne sommes point à leur égard. Elles nous échappent, ou nous à elles.
Voilà notre état véritable. C'est ce qui resserre nos connaissantes en de certaines bornes que nous ne passons pas : incapables de savoir tout, et d'ignorer tout absolument. Nous sommes sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants entre l'ignorance et la connaissance: et si nous pensons aller plus avant, notre objet branle et échappe à 009 prises : il se dérobe et luit d'une fuite éternelle; rien ne peut l'arrêter. C'est notre condition naturelle, el toutefois la plus contraire à notre inclination. Nous brûlons du désir d'approfondir tout el d'édifier une tour qui s'élève jusqu'à l'infini. Mais tout notre édifice craque et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes.
IL Je puis bien concevoir un homme sans mains, sans pieds; el je le concevrais même sans tête, si l'expérience ne m'apprenait que c'est par là qu'il pense. C'est donc la p. Misée qui fail l'être de 1 homme, et «ans quoi ou ne peut le concevoir. Qu'est-ce qui sent tlu plaisir en nous ? Est-ce la main? est-ce le bras? est-ce la chair? est-ce le sang? On verra qu'il faut que ce soit quelque chose d'immatériel.
111. L'homme est si grand que sa grandeur parait même en ce qu'il se connaît mi-
PENSÉES W, PASCAL
Ci ,
«érable. Un arbre ne se connaît pas misérable • il est vrai que c'est être misérable que de se connaître misérable; mais aussi c est être -rand que de connaître qu on est misérable Ainsi toutes ces misères prouvent sa grandeur; ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossède.
IV Oui se trouve malheureux de n être pas roi, sinon un roi dépossédé? Trouvait-on Paul-Emile malheureux de n être pus consul ? Au contraire, tout le monde trouvait qu'il était heureux de l'avoir ete, parce que ^condition n'était pas de l'être toujours Mais on trouvait Persée s, malheureux le n'être plus roi , parce que sa condition clan de l'être toujours , qu'on trouvait étrange qu'il pût supporter la vie. Qui se trouve malheureux de n'avoir qu'une bouche? et nu ne se trouve malheureux de n'avoir qu un
œil ?- On ne s'est peut-être jamais avise de s'affluer de n'avoir pas trois yeux ; mais on est inconsolable de n'en avoir quun.
V Nous avons une si grande idée de l'âme de l'homme que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés, et de n être pas dans l'estime dune âme; et toute la félicite des hommes consiste dans cette estime.
Si, d'un côté, cette fausse gloire que les hommes cherchent est une grande marque de leur misère et de leur bassesse, c en est une aussi de leur excellence ; car quelque possession qu'il ait sur la terre, de quelque santé et commodité essentielle qu'il jouisse , 1 'est pas satisfait, s'il n'est dans 1 estime des hommes. 11 estime si grande la raison de l'homme que, quelque avantage qu il d daïsT monde, il se croit malheureux s'il n'est placé aussi avantageusement dan la "Ion de l'homme. C'est la plus belle place dumonde: rien ne peut le détourner de ce dés ! et c'est la qualité la plus ineffaçable du cœur de l'homme. Jusque-là que ceux qui méprisent le plus les hommes, et qui es 3e t aux bêtes, veulent encore en être •.dmirés, et se contredisent a eux-mêmes par eur propre sentiment -,1a nature qu, es nlus nuissante que toute leur raison, les ?onSvaînquantplus fortement de la graii cur de l'homme que la raison ne les convainc ue
Savrï'homme n'est qu'un roseau le plus
faible de la nature; mais c est un roseau
usant 11 ne faut pas que l'univers entier
s'arme pour l'écrier. One vapeur, une
ioïïe dPeau suffit pour le tuer. Mais quand
luni vers l'écraserait. 1 homme se. a t encore
nias noble que ce qui le tue: parce qu il
sa t qu me ut ; et l'avantage que 1 univers
a suï lui l'univers n'en sait rien. A.ns,
?ou"e notre dignité consiste dans la pfiwée.
Cet de là q-,Vil faut nous relever, non de
Yspacc et de Va durer. Travaillons donc : à
bien penser: voilà le principe de la morale.
Virîlest*an«efJS de trop faire voir
à nonun, rombien il est égal ,ux bê^S, v,ins lui montrer sa grandeur. 11 es .encore flangereux de lui faire trop voir sa grandcui vns-a bassesse. 11 est encore plus danger ux de lui laisser ignorer l'un cil autre;
mais il est très-avantageux de lui représenter l'un et l'autre.
VIII. Que l'homme donc s'estime son prix. Qu'il s'aime, car il a en lui une nature capable de bien ; mais qu'il n'aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu'il se méprise, parce que cette capacité est vide; mais qu'il ne méprise pas pour cela celte capacité naturelle. Qu'il se haïsse, qu'il s'aime : il a en lui la capacité de connaître la vérité, et d'être heureux; mais il n'a pointde vérité, ou constante, ou satisfaisante. Je voudrais donc porter l'homme à désirer d'en trouver, à être prêl et dégagé des passions pour la suivre où il la trouvera; et sachant combien sa connaissance s'est obscurcie par les passions, je voudrais qu'il haït en lui la concupiscence qui la détermine d'elle-même, afin qu'elle ne l'aveuglât point en faisant son choix , et qu'elle ne l'arrêtât point quand il aura choisi.
IX. Je blâme également , et ceux qui prennent le parti de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de le divertir; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant. , , .
Les sloïques disent : Rentrez au dedans de vous-mêmes , et c'est là où vous trouverez votre repos; et cela n'est pas vrai. Les autres disent : Sortez dehors , et cherchez le bonheur en vous divertissant; et cela n est pas vrai. Les maladies viennent : le bonheur n'est ni dans nous ni hors de nous ; il est en Dieu et en nous.
X. La nature de l'homme se considère en deux manières : l'une selon sa fin, et alors il est grand et incompréhensible ; l'autre selon l'habitude, comme l'on juge de la nature du cheval et du chien par l'habitude d y voir la course : et animum arcendi ; et alors l'homme est abject et vil. Voilà les deux voies qui en font juger diversement, et qui font tant disputer les philosophes ; car l'un nie la supT position de l'autre. L'un dit : 11 n'est pas ne à celte fin, car toutes ses actions y répugnent ; l'autre dit : 11 s'éloigne de sa fin quand il fait ces actions basses. Deux choses instruisent l'homme de toute sa nature : l'instinct et l'expérience.
XI Je sens que je peux n avoir point été; car le moi consiste dans ma pensée : donc moi qui pense n'aurais point élé, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été anime. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini ; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel infini.