‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 151 sur 305 · XXII. Diseur de bons mots , mauvais caractère · texte numérisé non relu

XXII. Diseur de bons mots , mauvais caractère

XXIII. Le moi (1) est haïssable : ainsi ceux qui ne l'ôtent pas , et qui se contentent seulement de le couvrir . sont toujours haïssables. Point du tout, direz-vous ; car en agissant, comme nous faisons, obligeamment pour tout le monde, on n'a pas sujet de nous haïr. Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en re\ ient. Mais si je le hais parce qu'il est injuste, et qu'il se fait centre de tout , je le haïrai toujours. En un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu'il se fait centre de tout; il est incommode aux autres , en ce qu'il veut les asservir. Car chaque moi est l'ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l'incommodité, mais non pas l'injustice; et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui en haïssent l'injustice : vous ne le rendez aimable qu'aux injustes . qui n'y trouvent plus leur ennemi : et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu'aux injuste-.

XXIV. Je n'admire point un homme 'qui possède une vertu dans toute sa perfection , s'ilne possède en même temps, dansun pareil degré, la vertu opposée , tel qu'était Épaminondas, qui avait l'extrême valeur jointe à l'extrême bénignité; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être en une extrémité; mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux. Mais peut-être que ce n'est qu'un soudain mouvement dé l'Ame de l'un à l'autre de ces extrêmes . et qu'elle n'est jamais en effet qu'en un point : comme le tison de feu que l'on tourne. Mais au moins cela marque l'agilité de l'âme . si cela n'en marque retendue.

XXV. Si notre conditiou était véritablement heureuse, il ne faudrait pas nousdhcit ii- d'y penser.

Peu de chose nous console , parce que peu de chose nous afflige.

XXVI. J'avais passe beaucoup de temps dans l'élude des sciences abstraites ; mais le peu de gens avec qui on peut en communiquer m'en a\ ail dégoûté. Quand j'ai commen-

(l) L'amour-propre.

PENSÉES DE PASCAL

cé l'étude de l'homme, j'ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres ; et que je m'égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant : et je leur ai pardonné de ne point s'y appliquer. Mais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons dans l'étude de l'homme , puisque c'est celle qui lui est propre : j'ai été trompé; il y en a encore moins qui l'étudient que la géométrie.

XX VII. Quand tout se remue également, rien ne se remue en apparence : comme en un vaisseau. Quand tous vont vers le dérèglement, nul ne semble y aller. Qui s'arrête fait remarquer l'emportement des autres comme un point fixe.

XXVIII. Les philosophes se croient bien fins d'avoir renfermé toute leur morale sous certaines divisions. Mais pourquoi la diviser en quatre plutôt qu'en six? Pourquoi faire plutôtquatre espèces de vertus que dix? Pourquoi la renfermer en Abstine et Sustinc plutôt qu'en autre chose? Mais voilà, direz-vous, tout renfermé en un seul mot. Oui : mais cela est inutile, si on ne l'explique , et dès qu'on vient à l'expliquer et qu'on ouvre ce précepte qui contient tous les autres , ils en sortent en la première confusion que vous vouliez éviter : et ainsi , quand ils sont tous renfermés en un, ils y sont cachés et inutiles; et lorsqu'on veut les développer, ils reparaissent dans leur confusion naturelle. La nature les a tous établis chacun en soi-même ; et quoiqu'on puisse les enfermer l'un dans l'autre , ils subsistent indépendamment l'un de l'autre. Ainsi toutes ces divisions et ces mots n'ont guère d'autre utilité que d'aider la mémoire et de servir d'adresse pour trouver ce qu'ils renferment.

XXIX. Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à un autre qu'il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose : car elle est vraie ordinairement de ce côté-là ; et lui avouer cette vérité. Il se contente de cela; parce qu'il voit qu'il ne se trompait pas, et qu'il manquait seulement à voir tous les côtés. Or on n'a pas de honte de ne pas tout voir : mais on ne veut pas s'être trompé; et peut-être que cela vient de ce que naturellement l'esprit ne peut se tromper dans le côté qu'il envisage, comme les appréhensions des sens sont toujours vraies.

XXX. La vertu d'un homme ne doit pas se mesurer par ses efforts, mais par ce qu'il fait d'ordinaire.

XXXI. Les grands et les petits ont mémos accidents, mêmes fâcheries et mêmes passions ; mais les uns sont au haut de la roue, et les autres près du centre, et ainsi moins agités par les mêmes mouvements.

XXXII. Quoique les personnes n'aient point d'intérêt a ce qu'ils disent, il ne faut pas conclure de là absolument qu'ils ne mentent point; car il y a des gens qui mentent simplement pour mentir.

XXVIII. L'exemple de la chasteté d'Alexandre n'a pas tant fait de continents que • elui de son ivrognerie a fait d'intempé-

rants. On n'a pas de honte de n'être pas aussi vertueux que lui, et il semble excusable de n'être pas plus vicieux que lui. On croit n'être pas tout à fait dans les vices du commun des hommes, quand on se voit dans les vices de ces grands hommes ; et cependant on ne prend pas garde qu'ils sont en cela du commun des hommes. On tient à eux par le bout par où ils tiennent au peuple ; quelque élevés qu'ils soient, ils sont unis au reste des hommes par quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l'air et séparés de notre société : s'ils sont plus grands que nous , c'est qu'ils ont la tête plus élevée; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Ils sont tous à même niveau , et s'appuient sur la même terre ; et par cette extrémité ils sont aussi abaissés que nous, que les enfants, que les bêtes.

XXXIV. C'est le combat qui nous plaît, et non pas la victoire. On aime à voir les combats des animaux, non le vainqueur acharné sur le vaincu. Que voulait-on voir sinon la fin de la victoire? et dès qu'elle est arrivée, on en est soûl. Ainsi dans le jeu, ainsi dans la recherche de la vérité. On aime à voir dans les disputes le combat des opinions; mais de contempler la vérité trouvée, point du tout. Pour la faire remarquer avec plaisir, il faut la faire voir naissant de la dispute. De même dans les passions, il y a du plaisir à en voir deux contraires se heurter; mais quand l'une est maîtresse, ce n'est plus que brutalité. Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. Ainsi dans la comédie., les scènes contentes sans crainte ne valent rien, ni les extrêmes misères sans espérance, ni les amours brutales.

XXXV. On n'apprend pas aux hommes à être honnêtes gens, et on leur apprend tout le reste ; et cependant ils nesepiquentderien tant que de cela : ainsi ils ne se piquent de savoir que la seule chose qu'ils n'apprennent point.

XXXVI. Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ! et cela non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir, mais par ses propres maximes et par un dessein premier et principal. Car de dire des sottises par hasard et par faiblesse, c'est un mal ordinaire; mais d'en dire à dessein , c'est ce qui n'est pas supportable, et d'en dire de telles que celles-là.

XXXVII. Plaindre les malheureux n'est pas contre la concupiscence, au contraire ; on est bien aise de pouvoir se rendre ce témoignage d'humanité, et de s'attirer la réputation de tendresse sans qu'il en coûte rien : ainsi ce n'est pas grand'chose.

XXXVIII. Qui aurait eu l'amitié du roi d'Angleterre, du roi de Pologne et de la reine de Suède, aurait-il cru pouvoir manquer de retraite et d'asilo au monde (1) ?

(l) Pascal veul parler ici de trois révoinlions arrivées

on temps ; la cruelle catastrophe de Charles I", roi

d'Angleterre, en 1619; la retraite le Jean Casimir, roi de

Pologne, dans la Silésie, en 1658: et l'abdication de

Christine reine de Suède en lOiil. Il De faut i>as confon-

DÉMONSTRATION ÊV INGÉUQUE.

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\\\IK Les chQSeï ont diverses qualité*, et l'âme diverses Inclinations; car rien n'< simple de ce qui B'ofre à L'Ame, el Varna m

s'offre jamais simple à aucun sujet : de là vienl qu'on pleure et qu'on rit quelquefois d'une même chose.

\i.. il ^ a direrses classes de forts, de beaux, de'hons esprits et de pieux, dont chacun doit régner chez soi, non ailleurs. Ils se rencontrent quelquefois; et le tort et le beau se battent sottement à qui sera le maitre l'un de l'autre : car leur maîtrise est de divers genres Us ne s'entendent pas, et leur faute est de vouloir régner partout. Rien ne le peut, non pas même la force : elle ne fait rien au royaume des savants ; elle n'est maîtresse que des actions extérieures.

XLI. Werox gens nultam esse vilam sine aurais putul. Ils aiment mieux la mort que la paix, les autres aiment mieux la mort que la guerre. Toute opinion peut être préférée à la vie, dont l'amour paraît si fort et si naturel.

XLH. Qu'il est difficile de proposer une chose au jugement d'un autre sans corrompre son jugement par la manière de la lui proposer 1 Si on dit : Je le trouve beau, je le trouve obscur; on entraîne l'imagination à ce jugement, ou on l'irrite au contraire. Il vaut mieux ne rien dire, car alors il juge selon ce qu'il est, c'est-à-dire selon ce qu'il est alors, et selon que ies autres circonstances dont on n'est pas auteur l'auront disposé; si ce n'est que ce silence ne fasse aussi son effet, selon le tour et l'interpétalion qu'il sera en humeur d'y donner, ou selon qu'il conjecturera de l'air du visage ou du ton de la voix ; tant il est aisé de démonter un jugement de son assiette naturelle, ou plutôt tant il y en a peu de fermes et de stables !

XLIII. Montaigne a raison : la coutume doit être suivie dès là qu'elle est coutume, et qu'on la trouve établie, sans examiner si elle est raisonnable ou non ; cela s'entend toujours de ce qui n'est point contraire au droit naturel ou divin. Il est vrai que le peuple ne la suit que par cette seule raison qu'il la croit juste; sans quoi il ne la suivrait plus, parce qu'on ne veut être assujetti qu'à la raison ou à la justice La coutume, sans cela, passerait pour tyrannie ; au lieu que l'empire de la raison et de la justice n'est non plus tyrannie que celui de la délectation.

XLIV. La science des choses extérieures ne nous consolera pas de l'ignorance de la morale au temps de l'affliction ; mais la science des mœurs nous consolera toujours de l'ignorance des choses extérieures.

XLV. Le temps amortit les afflictions et les querelles; parce qu'on change, et qu'on devient comme une autre personne : ni l'offensant ni l'offensé ne sont plus les mêmes. C'est comme un peuple qu'on a irrité el qu'on reverrait après deux générations. Ce

dre cette première retraite de CaskBlr avec la seconde. (|ni n'arriva qu'après ion indication, en liit.s • alors P - ii

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