ARTICLE PREMIER
Contrariétés étonnantes qui se trouvent dans la nature de l'homme à l'égard de la vérité, du bonheur et de plusieurs autres choses.
I. Rien n'est plus étrange dans la nature de l'homme que les contrariétés qu'on y découvre à l'égard de toutes choses. Il est fait pour connaître la vérité ; il la désire ardemment, il la cherche : et cependant.
quand il tâche de la saisir, il s'éblouit el se confond de telle sorte, qu'il donne sujet de lui en disputer la possession. C'est ce qui a fait naître les deux sectes des pyrrhoniens el des dogmatistes, dont les uns ont voulu ravir à l'homme toute connaissance de la vérité, et les autres tâchent de la lui assurer; mais chacun avec des raisons si peu vraisemblables qu'elles augmentent la contusion cl l'embarras de l'homme, lorsqu'il n'a point
d'autre lumière que celle qu'il trouve dans sa nalure.
Les principales raisons des pyrrhoniens sont que nous n'avons aucune certitude de la vérité des principes, hors la foi et la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous; or ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincante de leur vérité : puisque, n'y avant point de certitude, hors la foi, si l'homme est crée par un Dieu bon ou par un démon méchant, s'il a été de tout temps ou s'il s'est fait par hasard, il est en doute si ces principes nous sont donnes, ou véritables, ou faux, ou incertains, selon notre origine ; de plus : que personne n'a d'assurance, hors la foi, s'il veille OU s'il dort, vu que durant le sommeil on ne croit pas moins fermement veiller qu'en veillant effectivement. On croit voir les espaces, les Ggures, les mouvements i or
PENSÉES DE PASCAL
sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé. De sorte que la moitié de la vie se passant en sommeil , par notre propre aveu , où, quoi qu'il nous en paraisse, nous n'avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie , où nous pensons veiller, n'est pas un sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir :
comme on rêve souvent qu'on rêve, en entassant songe sur songe?
Je laisse les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de l'éducation, des mœurs, des pays, et les autres choses semblables, qui entraînent la plus grande partie des hommes qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements.
L'unique fort des dogmatistes, c'est qu'en parlant de bonne foi et sincèrement, on ne peut douter des principes naturels. Nous connaissons, disent-ils, la vérité non seulement par raisonnement, mais aussi par sentiment et par une intelligence vive et lumineuse; et c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes. C'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part, essaie de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n'ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison. Cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de noire raison ; mais non pas l'incertitude de toutes nos connaissances , comme ils le prétendent : car la connaissance des premiers principes , comme , par exemple, qu'il y a espace, temps, mouvement , nombre , matière , est aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c'est sur ces connaissances d'intelligence et de sentiment qu'il faut que la raison s'appuie et qu'elle fonde tout bon discours. Je sens qu'il y a trois dimensions dans l'espace , et que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit double de l'autre. Les principes se sentent ; les propositions se concluent : le tout avec certitude , quoique par différentes voies. lit il est aussi ridicule que la raison demande au sentiment et à l'intelligence des preuves de ces premiers principes pour y consentir, qu'il serait ridicule que l'intelligence demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre. Cette impuissance ne peut donc servir qu'à humilier la raison qui voudrait juger de tout ; mais non pas à combattre notre certitude, comme s'il n'y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n'en eussions au contraire jamais besoin , et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment! Mais la nature nous a refu bien, et elle ne nous a donne que très-peu de connaissances de celte sorte : toutes les autres ne peuvent être acquises que par le raisonnement.
Voilà donc la guet r< ■<>< • 1 le. antre les
hommes. Il faut que chacun prenne parti et se range nécessairement, ou au dogmatisme, ou au pyrrhonisme ; car qui penserait demeurer neutre serait pyrrhonien par excellence : cette neutralité est l'essence du pyrrhonisme; qui n'est pas contre eux est excellemment pour eux. Que fera donc l'homme en cet état? Doutera-t-il de tout ? doutera-t-il s'il veille, si on le pince? si on le brûle? doutera-t-il s'il doute, douterat-il s'il est? On ne saurait en venir là, et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif et parfait : la nature soutient la raison impuissante, et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. Dira-t-il, au contraire, qu'il possède certainement la vérité, lui qui, si peu qu'on le pousse, ne peut en montrer aucun titre et est forcé de lâcher prise?
Qui démêlera cet embrouillement? La nature confond les pyrrhoniens , et la raison confond les dogmatistes. Que deviendrezvous donc, ô homme qui cherchez votre véritable condition par votre raison naturelle ? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes ni subsister dans aucune ! Voilà ce qu'est l'homme à l'égard de la vérité.
Considérons-le maintenant à l'égard de la félicité qu'il recherche avec tant d'ardeur en toutes ses actions ; car tous les hommes désirent d'être heureux : cela est sans exception. Quelque différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que l'un va à la guerre et que l'autre n'y va pas , c'est ce même désir qui est dans tous les deux , accompagné de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes , jusqu'à ceux qui se tuent et qui se pendent. Et cependant, depuis un si grand nombre d'années, jamais personne , sans la foi, n'est arrivé à ce point, où tous tendent continuellement. Tous se plaignent: princes, sujets; nobles , roturiers; vieillards , jeunes ; forts , faibles ; savants , ignorants ; sains , malades : de tout pays, de tout temps, de tous âges et de toutes conditions.
Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme devrait bien nous convaincre de l'impuissance où nous sommes d'arriver au bien par nos efforts : mais l'exemple ne nous instruit point. Il n'est jamais si parfaitement semblable, qu'il n'y ail quelque délicate différence ; et c'est là que nous attendons que notre espérance ne sera pas déçue en celte occasion comme en l'autre. Ainsi , le présent ne nous satisfaisant jamais , l'espérance nous pipe, et, de malheur en malheur, nous mène jusqu'à la mort, qui en est le comble éternel.
C'est une chose étrange, qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de tenir la place de la lin cl du bonheur de l'homme : astres, éléments, plantes, animaux, insectes, maladies, guerres, vices, crimes, etc. L'homme étant déchu de son état naturel, il n'y a rien'
uni il n'ait élé capable de se porter. Doii ■> perdu le vrai bien , loul
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ni peut lui paraître tel; jusqu'à m dèslion propre, toute contraire qu'elle est à ison <'i a la nature tout < nseuible.
uns ont ( h< rché la félicité <!ans l'aulol<s autres dans les curiosités et aces, les utrès dans les volupli l trois concupiscences ont fait trois sectes; et ceux qu'on appelle philosophes n'ont fait efli h ; ment que suivre une des trois. Oux qui «-n ont le plus approché ont considéré qu'il est nécessaire que le bien universel,
Sue tous les hommes désirent et où tous oivent avoir part, ne soit dans aucune des choses particulières, qui ne peuvent être possédées que par un seul, et qui, étant partagées, affligent plus leur possesseur, par le manque de la partie qu'il n'a pas, qu'eues ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient. Ils ont compris que le vrai bien devait être tel, que lous pussent le posera la t'ois, sans diminution et sans envie, et que personne ne pût le perdre contre son pré. Ils l'ont compris; mais ils n'ont pu le trouver : et, au lieu d'un bien solide et effectif, i!s n'ont embrassé que l'image creuse d'une vertu fantastique.
Notre instinct nous fait sentir qu'il faut ebereber notre bonheur dans nous. Nos passions nous poussent au dehors, quand même les objets ne s'offriraient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d'euxmêmes et nous appellent, quand même nous n'y pensons pas. Ainsi , les pbiiosophes ont beau dire : Rentrez en vous-même, vous y trouverez votre bien; on ne les croit pas, et ceux qui les croient sont les plus vides cl les plus sots. Car qu'y a-l-il de plus ridicule et de plus vain que ce que proposent les stoïciens, et de plus faux que tous leurs raisonnements : ils concluent qu'on peut toujours ce qu'on peut quelquefois; et que puisque le désir de la gloire fait bien faire quelque chose à ceux qu'il possède , les autres le pourront bien aus >i ! Ce sont des mouvements fiévreux, que la santé ne peut imiter.
II. La guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions et devenir dieux : les autres ont voulu renoncer.à la raison, et devenir bêles; mais ils ne l'ont pas pu , ni les uns. ni les autres ; et la raison demeure toujours, qui accuse la bassesse et l'injustice des passions et trouble le repos de ceux qui s'y abandonnent : et les passions sont toujours vi\anles dans ceux mêmes qui veulent y renoncer.
III. Voilà ce que peul l'homme par luimême et par ses propres efforts à l'égard du vrai et du bien. Noue avons une impuissance à prouver, invincible à lOul le dogmatisme : nous avons une idée de la vérité, invincible à tout le pyrrbonisme. Nous souhaitons la vérité, et lie trouvons en nous qu'incertitude. Nous cherchons le bonheur, et ne trouvons que misère Nous «S incapables de ne i s souhaiter la vérité et le bonheur, et n sommes incapables et de certitude et de bonheur, Ce désir nous est laissé tant pour nous
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punir que pour nous faire sentir d'où nouj Mjuimcv tombés.
IV. Si l'homme n'< si pas lut pour Dieu pourquoi n'est-il heureux qu'en De- ' n l'homme est fait pour Dieu, pourquoi est-il
intraire à Dieu?