ARTICLE IV
Marques de la véritable religion.
I. La vraie religion doit avoir pour marque d'ohligerà aimer Dieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune autre que la nôtre ne l'a ordonné. Elle doit encore avoir connu la concupiscence de l'homme, et l'impuissance où il est par lui-même d'acquérir la vertu. Elle doit y avoir apporté 1rs remèdes dont la prière est le principal. Notre religion a fait
(1) Ici (inii le diali giie.
1,1. M ffl i iGÉLIQI !..
ii, ut cela; et nulle nuire n'a jamais demandé ix Dieu de l'aimer el de le suivre.
II. Il faut, pour faire qu'une religion soit Traie, qu'elle ait connu notre nature ; car la a raie nature de l'homme , son vrai bien, la vraie vertu et la vraie religion sont choses dont la connaissance est inséparable. Elle doit avoir connu la grandeur et la bai
de l'homme, et la raison de l'une el de l'autre. Quelle autre religion que la chrétienne a connu toutes ces choses?
III. Les autres religions, comme les païennes, sont plus populaires; car elles consistent toutes en extérieur : mais elles ne sont pas pour les gens habiles. Une religion purement intellectuelle serait plus proportionnée aux habiles; mais elle ne servirait pas au peuple. La seule religion chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d'< rieur et d'intérieur. Elle élève le peuple à l'intérieur et abaisse les superbes a l'extérieur, et n'est pas parfaite sans les deux : car il faut que le peuple entende l'esprit de la lettre, et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre en pratiquant ce qu'il y a d'extérieur.
IV. Nous sommes haïssables : la raison nous en convainc. Or, nulle autre religion que la chrétienne ne propose de se haïr. Nulle autre religion ne peut donc être reçue de ceux qui savent qu'ils ne sont dignes que de haine. Nulle autre religion que la chrétienne n'a connu que l'homme est la plus excellente créature et en même temps la plus misérable. Les uns, qui ont bien connu la réalité de son excellence, ont pris pour .'acheté et pour ingratitude les sentiments bas que les hommes ont naturellement d'euxmêmes ; et les autres, qui ont bien connu combien cette bassesse est effective, ont traité d'une superbe (I) ridicule ces sentiments de grandeur, qui sont aussi naturels à l'homme. Nulle religion que la nôtre n'a enseigné que l'homme naît en péché ; nulle secte de philosophes ne l'a dit : nulle n'a donc dit vrai.
V. Dieu étant caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n'est pas véritable ; et toute religion qui n'en rend pas la raison n'est pas instruisante. La nôtre fait tout cela. Cette religion qui consiste à croire que l'homme est tombé d'un état de gloire et decommunicalion avec Dieu en un elatde tristesse, de pénitence et d'éloignementdeDieu, mais qu'enfin il serait rétabli par un Messie qui devait venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes choses. Car Dieu voulant se former un peuple saint, qu'il séparerait de toutes les autres nations, qu'il délivrerait de ses ennemis, qu'il mettrait dans un lieu de repos, a promis de le faire el de venir au monde pour cela; cl il a prédit par ses prophètes le temps et la manière de sa venue. Et cependant, pour affermir l'espérance de ses élus dans tous les temps,
(1) Oi-fUL-il.
il leur en a toujours fait \oir des images H des figures; et il ne les a jamais laisses tans des assurance! de sa puissant e et de sa volonté pour leur salut. Car, dans la création de l homme, Adam était le témoin et le dépositaire de la promesse du Sauveur qui devait naître de la femme. Et quoique les hommes, élant encore sj proches de la création, ne pussent avoir oublie leur création et leur Chute, et la promesse que Dieu leur avait faite d'un Rédempteur; néanmoins, comme dans ce premier âge «lu monde ils se laissèrent emporter à toute sorte de désordres, il y avait cependant des -.nuis, comme Enoch, Lantech et d'autres, qui attendaient en patience le Christ promis de- le commencement du monde. Lnsuile Dieu a envoyé Noé, qui a vu la malice des hommes au plus haut degré; et il l'a sauvé en noyant toute la terre, par un miracle qui marquait assez et I pouvoir qu'il avait de sauver le monde, et la volonté qu'il avait de le faire, et de faire naître de la femme celui qu'il avait promis. Ce miracle suffisait pour affermir l'espérance des hommes; et la mémoire en étant encore assez fraîche parmi eux, Dieu fit des promesses à Abraham, qui était tout environné d'idolâtres, et il lui fit connaître le mystère du Messie qu'il devait envoyer. Au temps d'Isaac et de Jacob, l'abomination s'était répandue sur toute la terre : mais ces saints vivaient en la foi ; et Jacob mourant et bénissant ses enfants, s'écrie, par un transport qui lui fait interrompre son discours ; J'attends, ô mon Dieu 1 le Sauveur que vous avez promis : Salutare tuum expectabo, Vumine {Gni., XLIX, 18)1
Les Egyptiens étaient infectés et d'idolâtrie et de magie; le peuple de Dieu même était entraîné par leurs exemples. Mais cependant Moïse et d'autres voyaient (1) celui qu'ils ne voyaient pas, et l'adoraient en regardant les biens éternels qu'il leur préparait.
Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régner les fausses divinités ; les poètes ont fait diverses théologies, les philosophes se sont séparés en mille sectes différentes : et cependant il y avait toujours au cœur de la Judée des hommes choisis qui prédisaient la Nenue de ce Messie qui n'était connu que d'eux.
Il est venu enfin en la consommation des temps : et depuis, quoiqu'on ait \u naître tant de schismes et d'hérésies, tant renverser d'états, tant de changements en toutes choses; celte Eglise, qui adore celui qui a toujours été adoré, a subsiste sans interruption. Et ce qui est admirable, incomparable et tout à fait di\in, c'est que celte religion, qui a toujours dure, a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d'une destruction universelle; et toutes les fois qu'elle a été en cet état, Dieu l'a relei ée par des coups extraordinaires de sa puissance. C'est ce qui est étonnant, et qu'elle s'est maintenue
(I) Peut-Olre devrait-on lire ici croyaient [Edit. dt
PENSEES DE PASCAL
sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans.
VI. Les états périraient, si on ne faisait / plier souvent les lois à la nécessité; mais ja- ' mais la religion n'a souffert cela et n'en a ' usé : aussi il faut ces accommodements ou
des miracles. Il n'est pas étrange qu'on se conserve en pliant, et ce n'est pas proprement se maintenir : et encore périssent-ils enfin entièrement; il n'y en a point qui aient duré quinze cents ans. Mais que cette religion se soit toujours maintenue et inflexible (l),cela est divin.
VII. Il y aurait trop d'obscurité, si la vérité n'avait pas des marques visibles. C'en est une admirable qu'elle se soit toujours conservée dans une Eglise et une assemblée visible. Il y aurait trop de clarté s'il n'y avait qu'un sentiment dans cette Eglise ; mais pour reconnaître quel est le vrai, il n'y a qu'à voir quel est celui qui y a toujours été : car il est certain que le vrai y a toujours été, et qu'aucun faux n'y a toujours été. Ainsi le Messie a toujours été cru. La tradition d'Adam était encore nouvelle en Noé et en Moïse. Les prophètes l'ont prédit depuis, en prédisant toujours d'autres choses dont les événements qui arrivaient de temps en temps à la vue des hommes , marquaient la vérité de leur mission, et par conséquent celle de leurs promesses touchant le Messie. Ils ont tous dit que la loi qu'ils avaient, n'était qu'en attendant celle du Messie ; que jusquelà elle serait perpétuelle , mais que l'autre durerait éternellement: qu'ainsi leur loi, ou celle du Messie, dont elle était la promesse, serait toujours sur la terre. En effet, elle a toujours duré; et Jésus-Christ est venu dans toutes les circonstances prédites. Il a fait des miracles, et les apôtres aussi, qui ont converti les païens ; et par là les prophéties étant accomplies, le Messie est prouvé pour jamais.
VIII. Je vois plusieurs religions contraires et par conséquent toutes fausses, excepté une. Chacune veut être crue par sa propre autorité, et menace les incrédules. Je ne les crois donc pas là-dessus ; chacun peut dire cela, chacun peut se dire prophète. Mais je vois la religion chrétienne où je trouve des prophéties accomplies et une infinité de miracles si bien attestés, qu'on ne peut raisonnablement en douter : et c'est ce que je ne trouve point dans les autres.
IX. La seule religion contraire à la nature en l'état qu'elle est, qui combat tous nos plaisirs, et qui paraît d'abord contraire au sens commun, est la seule qui ait toujours été.
X. Toute la conduite des choses doit avoir pour objet rétablissement et la grandeur de la religion, les hommes doivent avoir en euxmêmes des sentiments conformes à ce qu'elle nous enseigne; et enfin elle doit être tellement l'objet et le centre où toutes choses tendent, que qui en saura les principes puisse rendre raison, et de toute la nature de
(l) C'est-à-dire c( soit toujours demeurée inflexible.
l'homme en particulier, et de toute la conduite du monde en général.
Sur ce fondement, les impies prennent lieu de blasphémer la religion chrétienne, parce qu'ils la connaissent mal. Ils s'imaginent qu'elle consiste simplement en l'adoration d'un Dieu considéré comme grand, puissant et éternel : ce qui est proprement le déisme; presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l'athéisme, qui y est tout à fait contraire. Et de là ils concluent que cette religion n'est pas véritable : parce que, si elle l'était, il faudrait que Dieu se manifestât aux hommes par des preuves si sensibles, qu'il fût impossible que personne le méconnût.
Mais qu'ils en concluent ce qu'ils voudront contre le déisme; ils n'en conclueront rien contre la religion chrétienne, qui reconnaît que, depuis le péché, Dieu ne se montre point aux hommes avec toute l'évidence qu'il pourrait faire, et qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui, unissant en lui les deux natures, divine et humaine, a retiré les hommes de la corruption du péché pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.
Elle enseigne donc aux hommes ces deux vérités , et qu'il y a un Dieu dont ils sont capables , et qu'il y a une corruption dans la nature qui les en rend indignes. 11 importe également aux hommes de connaître l'un et l'autre de ces points : et il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère , et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui peut l'en guérir. Une seule de ces connaissances fait ou l'orgueil des philosophes qui ont connu Dieu , et non leur misère , ou le désespoir des athées, qui connaissent leur misère sans Rédempteur. Et ainsi : comme il est également de la nécessité de l'homme de connaître ces deux points , il est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir fait connaître. La religion chrétienne le fait ; c'est en cela qu'elle consiste. Qu'on examine l'ordre du monde sur cela , et qu'on voie si toutes choses ne tendent pas à l'établissement des deux chefs de cette religion.
XL Si l'on ne se connaît plein d'orgueil , d'ambition , de concupiscence, de faiblesse, de misère, d'injustice, on est bien aveugle. Et si en le reconnaissant on ne désire d'en être délivré, que peut-on dire d'un homme si peu raisonnable? Que peut-on donc avoir que de l'estime pour une religion qui connaît si bien les défauts de l'homme , et que du désir pour la vérité d'une religion qui y promet des remèdes si souhaitables ?
XII. 11 est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion chrétienne ramassées ensemble, sans en ressentir la force, à laquelle nul homme raisonnable ne peut résister.
Que l'on considère son établissement ; qu'une religion , si contraire à la nature, se soit établie par elle-même si doucement, sans aucune force ni contrainte , et si fortement néanmoins qu'aucuns tourments n ont
pu empêcher le» martyr» de la confe»»er: et J^e tout cela se «o¥ fait, non seulement taai ^assistance d'aucun prince, mais malgré tous lea prince$ de ' - t rre, qui l'ont combattue, ûueloo considère la sainteté , la hauteur et rbuuûHtéd'nne »me chrétienne. Les philosophes païens se sont quelquefois Udessus h reste des hommes par une manu de vivre plus réglée et par dos sentiments qui avaient quelque conformité avec ceux du christianisme : mais ils n'ont jamais reconnu nom- vertu ce que les chrétiens appellent humilité ; et ils l'auraient même crue incompatible avec le» autres dont ils faisaient profession. Il n'y a que la religion chrétienne qui ait su joindre ensemble des choses qui avaient paru jusque-là si opposée», et qui ait appris aux hommes que, bien loin que l'humilité soit incompatible avec les autres vertus, sans elle toutes les autres vertus ne sont que des vices et de» défauts.
One l'on considère les merveilles de 1 écriture sainte qui sont infinies, la grandeur et la sublimité plus qu'humaines des choses qu'elle contient, cl la simplicité admirable de son style qui n'a rien d'affecté, rien de recherché, et qui porte un caractère de vérité qu'on ne saurait désavouer.
Que l'on considère la personne de Jesus- Christ en particulier. Quelque sentiment qu'on ait de lui , on ne peut pas disconvenir qu'il n'eût un esprit très-grand et très-relevé, dont il avait donné des marques des son enfance, devant les docteurs de la loi ; et cependant, au lieu de s'appliquer a cultiver ses talents par l'étude et la fréquentation des savants , il passe trente ans de sa vie dans le travail des mains et dans une retraite entière du monde ; cl pendant les trois années de sa prédication il appelle à sa compagnie et choisit pour ses apôtres des gens sans science , sans étude , sans crédit , et il s'attire pour ennemis ceux qui passaient pour les plus savants et les plus sages de son temps. C est une étrange conduite pour un homme qui a dessein d'établir une nouvelle religion.
Que l'on considère en particulier ces apôtres choisis par Jésus-Christ , ces gens sans lettres, sans étude, et qui se trouvent tout d'un coup assez savants pour confondre les plus habiles philosophes, classe/, loris pour résister aux rois et aux tyrans qui s opposaient à rétablissement de la religion chrétienne qu'ils annonçaient.
Que l'on considère celte suite merveilleuse de prophètes qui se sontsuccédé les uns aux autres pendant deux mille ans , et qui ont tous prédit en tant de manières différentes iusques aux moindres circonstances de la vie de Jésus-Christ, de sa mort, de sa résurrection , de la mission des apôtres, de la prédication de l'Evangile , de la conversion des nations , et de plusieurs autres choses qui concernent rétablissement de la religion chrétienne et l'abolition du judaïsme.
Que l'on considère l'accomplissement admirable de ces prophéties, qui conviennent si parfaitement à la personne de Jésus-Lbrisi, qu'il est impossible de ne pas le reconnaître
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a moins de vouloir s'aveugler soi-même.
Que I on ( onsidère l'étal du peuple juii . et devant et âpre» la I eiiue de I mrisl ;
son etai florissant avant la veni veur , et son état pleii qu'ils l'ont rejet'' : car i onl encoïc aujourd'hui sans aucune marque de religion, sans temple .
loule la terre , le mépris et le rebut de tout le . nation».
Que l'on cou le la re-
ligion chrétienne, qui a toujoui lé
d «puis le commencement du monde, soit dan» les saints de l'Ancien Testament, qui ont vécu dans l'attente de Jésus-Christ avaal venue, soit dans ceux qui l'ont reçu et qui ont cru en lui depuis sa venue : au lieu que nulle autre religion n'a la perpétuité, qui est la principale marque de la vérilal
Enfin , que l'on considère la é de
cette religion; sa doctrine, qui rend raison de tout aux contrariétés qui se ren-
contrent" dans l'homme, et toutes les autres choses singulières , surnaturelles et dhines qui y éclatent de toutes parts.
Et qu'on juge après tout cela s'il e»t possible de douter que la religion nie soit la seule véritable, et si jamais aucuue autre a rien eu qui en approchât.