‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 165 sur 305 · ARTICLE V · texte numérisé non relu

ARTICLE V

Véritable religion prouvée par les contrariétés gui sont dans i homme et par le péché originel.

I. Les grandeurs et les misères de l'homme sont tellement visibles, qu'il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne qu'il y a en lui quelque grand principe de grandeur, et en même temps quelque grand principe de misère. Car il faut que la véritable religion connaisse à forai notre nature, c'est-à-dire qu'elle connaisse tout ce qu'elle a de grand et tout ce qu'elle a de misérable, et la raison de l'un et de l'autre. 11 faut encore qu'elle nous rende raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent, ^'il y a un seul principe de tout, une seule tin de tout, il faut que la vraie religion nous enseigne à n'adorer que lui et à n'aimer que Lui. Mais comme nous nous trouvons dans l'impuissance d'adorer ce que nous ne connaissons pas et d'aimer autre chose que nous . il faut que la religion qui instruit de devoirs nous instruise aussi de celte impuissance et qu'elle nous en apprenne les remèdes.

11 faut, pour rendre l'homme heureux, qu'elle lui montre- qu'il j a un Dieu . qu'on est obligé de l'aimer, que notre véritable félicite est d'être à lui: et noire unique il al d'être sépare de lui : qu'elle nous apprenne que nous sommes pleins de ténèbres qui nous empêchent de le connaître el de l'aimer, et qu'ainsi nos de\ oirs nous obligeant d'aimer Dieu, et noire concupiscence nous en détour. nanl . nous sommes pleins d'injustice. Il faul qu'elle nous rende raison de l'opposition que nous avons à Dieu et à. notre propre bien;

CENSÉES HE PASCAL

il faut qu'elle nous en enseigne les remèdes et les moyens d'obtenir ces remèdes. Qu'on examine sur cela toutes les religions du monde, .et qu'on voie s'il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse.

Sera-ce celle qu'enseignaient les philosophes, qui nous proposent pour tout bien uu bien qui est en nous? Est-ce là le vrai bien? ont-ils trouvé !e remède à nos maux? est-ce avoir guéri la présomption de l'homme que de l'avoir égalé à Dieu? Et ceux qui nous ont égalés aux. bêtes , et qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien , ontils apporté le remède à nos concupiscences ? Levez vos yeux yers Dieu, disent les uns ; voyez celui auquel vous ressemblez et qui vous a fait pour l'adorer : vous pouvez vous rendre semblable à lui ; la sagesse vous y égalera, si vous voulez la suivre. EL les autres disent : Daissez vos yeux vers la terre, chétif ver que vous êtes, et regardez les bêles dont vous êtes le compagnon 1

Que deviendra donc l'homme, sera-t-il égal à Dieu ou aux bêtes? Quelle effroyable distance 1 Que serons-nons donc? Quelle religion nous enseignera à guérir l'orgueil et la concupiscence ? Quelle religion nous enseignera notre bien, nos devoirs, les faiblesses qui nous en détournent, les remèdes qui peuvent les guérir et le moyen d'obtenir ces remèdes? Voyons ce que nous dit sur cela la sagesse de Dieu, qui nous parle dans la religion chrétienne.

C'est en vain, ô homme ! que vous cherchez dans vous-même le remède à vos misères. Toutes vos lumières ne peuvent arriver qu'à connaître que ce n'est point en vous que vous trouverez ni la vérité ni le bien. Les philosophes vous l'ont promis , ils n'ont pu le faire (1) ; ils ne savent ni quel est votre véritable bien ni quel est votre véritable état; comment auraient-ils donné des remèdes à vos maux , puisqu'ils ne les ont pas seulement connus? Vos maladies principales sont l'orgueil, qui vous soustrait à Dieu, et la concupiscence qui vous attache à la terre, et ils n'ont fait autre chose qu'entretenir au moins une de ces maladies. S'ils vous ont donné Dieu pour objet , ce n'a été que pour exercer votre orgueil ; ils vous ont fait penser que vous lui êtes semblable par votre nature, et ceux qui ont vu la vanité de cette prétention vous ont jeté dans l'autre précipice, en vous faisant entendre que votre nature était pareille à celle des bêles , et vous ont porté a chercher votre bien dans les concupiscences, qui sont le partage des animaux. Ce n'est pas là le nu ivn de vous instruire de vos injustices. N'attendez donc ni vérité ni consolation des hommes. Je suis celle qui vous ai formé, et qui puis seule vous apprendre qui vous êtes. Mais vous n'êtes plus maintenant en l'état où je vous ai formé. J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait; je l'ai rempli de lumière et d'intelligence, je lui ai communiqué ma gloire et mes merveilles. L'œil

H i C'csl-à-dirc, n'ont pu trouver la vérité' à l'aide dei fUmièia de In raiion (Edil, de 1822],

de l'homme voyait alors la majesté de Dieu. Il n'était pas dans les ténèbres qui l'aveuglent, ni dans la mortalité et dans les misères qui l'affligent. Mais il n'a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption. 11 a voulu se rendre centre de lui-même et indépendant de mon secours. Il s'est soustrait à ma domination :et s'égalant à moi par le désir de trouver sa félicité en lui-même, je l'ai abandonné à lui ; et révoltant toutes les créatures qui lui étaient soumises, je les lui ai rendues ennemies. En sorte qu'aujourd'hui l'homme est devenu semblable aux bêtes ; et dans un (cl éloignement de moi , qu'à peine lui reste-t-il quelque lumière confuse de son auteur : tant toutes ses connaissances ont été éteintes ou troublées ! Les sens indépendants de la raison, et souvent maîtres de la raison , l'ont emporté à la recherche des plaisirs. Toutes les créatures l'affligent ou le tentent , et dominent sur lui , ou en le soumettant par leur force, ou en le charmant par leurs douceurs ; ce qui est encore une domination plus terrible et plus impérieuse.

Voilà l'état où les hommes sont aujourd'hui. Il leur reste quelque instinct puissant du bonheur de leur première nature; et ils sont plongés dans» les misères de leur aveuglement et de leur concupiscence, qui est devenue leur seconde nature.

IL De ces principes que je vous ouvre vous pouvez reconnaître la cause de tant de contrariétés qui ont étonné tous les hommes et qui les ont partagés. Observez maintenant tous les mouvements de grandeur et de gloire que le sentiment de tant de misères ne peut étouffer, et voyez s'il ne faut pas que la cause en soit une autre nature.

III. Connaissez donc , superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile : apprenez que l'homme passe infiniment l'homme ; et entendez de votre maître votre condition véritable, que vous ignorez.

Car enfin : si l'homme n'avait jamais été corrompu , il jouirait de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avait jamais été que corrompu, il n'aurait aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Mais, malheureux que nous sommes et plus que s'il n'y avait aucune grandeur dans notre condition , nous avons une idée du bonheur et ne pouvons y arriver , nous sentons une image de la vérité et ne possédons que le mensonge : incapables d'ignorer absolument et de savoir certainement; tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement tombés !

Qu'est-ce donc que nous crie celte avidité et celte impuissance sinon qui! y a eu autrefois en l'homme un véritable bonheur dont il ne lui reste maintenant que la marque et la t-'acc toute vide , qu'il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l'environne . en cherchant dans les choses absentes le se< unes qu'il n obtient pas des présentes et que les unes cl le. autres sont incapables de lui donner ; parce que ce gouffre infini ne peut cire

rempli que par tin objet infini et immuable ! IV. Chose éiunnanie cependant, que le

mystère le plus éloigné de notre connaissaitce, qui est celui de la transmission du péché originel, soit une chose dans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissant e de nous-mêmes 1 Car il est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait renducoupables ceux qui, étant sj éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même Irès-injuste : car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un entant, incapable de volonté, pour un péché où il paraît avoir eu si peu de part, qu'il est commis six mille ans avant qu'il lût en être ? Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine; et cependant sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses retours et ses plis dans cet abîme ; de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme.

Le péché originel est une folie devant les hommes : mais on le donne pour tel. On ne doit donc pas reprocher le défaut de raison en celte doctrine, puisqu'on ne prétend pas que la raison puisse y atteindre. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes : Quod stultum est Dei, sapientius est hominibus (I. Cor., I, 25). Car, sans cela, que dira-t-on qu'est l'homme? Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment s'en fût-il aperçu par sa raison, puisque c'est une chose au-dessus de sa raison, et que sa raison, bien loin de l'inventer par ses voies, s'en éloigne quand on le lui présente?

V. Ces deux états d'innocence et de corruption étant ouverts, il est impossible que nous ne les reconnaissions pas. Suivons nos mouvements, observons-nous nous-mêmes, et voyons si nous n'y trouverons pas les caractères vivants de ces deux natures. Tant de contradictions se trouveraient-'cllcs dans un sujet simple?

Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes : un sujet simple leur paraissant incapable de telles et si soudaines variétés, d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur.

Ainsi toutes ces contrariétés, qui semblaient devoir le plus éloigner les hommes de la connaissance d'une religion, sont ce qui doit plutôt les conduire à la véritable.

Four moi, j'avoue qu'aussitôt que la religion chrétienne dé ouvre ce principe, que la nature des hommes est Corrompue et déchue de Dieu, cela ouvre les yeux à voir partout le caractère de cette vérité: car la nature est telle qu'elle marque partout un Dieu perdu, cî dans l'homme, et hors de l'homme.

Sans ces divines connaissances, qu'ont pu faire les hommes, sinon ou s'élever dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur

DÉMONSTRATION ÉVANGÉUQUE. i:,i

grandeur passée, on i abattre dans la \ue de leur faiblesse présente : car, m royapl pas

la vérité entière, ils n'ont pu arriver ,i ne parfaite vertu? Les uns considérant la nature comme Incor rompue, les autres comme irréparable, ils n'ont pu fuir ou l'orgueil ou la paresse, qui sont les deux sources de tous les ri ces, puisqu'ils ne pouvaient sinon ou s'y abandonner par lâcheté, ou en sortir par l'orgueil. Car s'ils connaissaient l'excellence de l'homme, ils en ignoraient la corruption ; de sorte qu'ils évitaient bien la paresse, mais ils se perdaient dans l'orgueil ; et s ils reconnaissaient l'infirmité de la nature, ils eu ignoraient la dignité; de sorte qu'ils pouvaient bien éviter la vanité, mais c'était en se précipitant dans le désespoir.

De là viennent les diverses sectes des stoïciens et des épicuriens, des dogmatisiez et des académiciens, etc. La seule religion chrétienne a pu guérir ces deux vices, non pas en chassant l'un par l'autre par la sagesse de la terre, mais en chassant l'un et l'autre par la simplicité de l'Eglise. Car elle apprend aux justes qu'elle élève jusqu'à la participation de la divinité même, qu'en ce sublime état ils portent encore la source de toute la corruption qui les rend, durant toute la vie, sujets à l'erreur, à la misère, à la mort, au péché ; et elle crie aux plus impies qu'ils sont capables de la grâce de leur Rédempteur. Ainsi, donnant à trembler à ceux qu'elle justifie, et consolant ceux qu'elle condamne, elle tempère avec tant de justesse la crainte avec l'espérance, par celle double capacité, qui est commune à tous, et de la grâce et du péché, qu'elle abaisse infiniment plus que la seule raison ne peut faire, mais sans désespérer ; et qu'elle élève infiniment plus que l'orgueil de la nature, mais sans enfler : faisant bien voir par là qu'étant seule exempte d'erreur et de vice, il n'appartient qu'à elle et d'instruire et de corriger les hommes.

VI. Nous ne concevons ni l'état glorieux d'Adam, ni la nature de son péché, ni la transmission qui s'en est faite en nous. Ce sont choses qui se sont passées dans un état de nature tout différent du nôtre, et qui passe notre capacité présente. Ainsi tout cela nous est inutile à savoir pour sorlir de nos misères : et tout ce qu'il nous importe de connaître, c'est que par Adam nous sommes misérables, corrompus , séparés de Dieu, mais rachetés par Jésus-Christ: et c'est de quoi nous avons des preuves admirables sur la terre.

VII. Le christianisme est étrange : il ordonne à l'homme de reconnaître qu'il est vil et même abominable, et il lui ordonne en même temps de vouloir être semblable à Dieu! Sans un tel contre-poids, cette élévation le rendrait horriblement vain, ou cet abaissement le rendrait horriblement abject.

La misère porte au désespoir; la grandeur inspire la présomption.

VIII. L'incarnation montre à l'homme la grandeur de sa misère par la grandeur du remède qu'il a fallu.

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