‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 166 sur 305 · IX. On ne trouve pas dans la religion · texte numérisé non relu

IX. On ne trouve pas dans la religion

chrétienne un abaissement qui nous rende incapable du bien, ni une sainteté exempte du mal. II n'y a point de doctrine plus propre à l'homme que celle-là, qui l'instruit de sa double capacité de recevoir et de perdre la grâce, à cause du double péril où il est toujours exposé, de désespoir ou d'orgueil..

X. Les philosophes ne prescrivaient point des sentiments proportionnés aux deux étals. Ils inspiraient des mouvements de grandeur pure, et ce n'est pas l'état de l'homme ; ils inspiraient des mouvements de bassesse pure, et c'est aussi peu l'état de l'homme. Il faut des mouvements de bassesse, non d'une bassesse de nature, mais de pénitence; non pour y demeurer, mais pour aller à la grandeur. Il faut des mouvements de grandeur, mais d'une grandeur qui vienne de la grâce et non du mérite, et après avoir passé par la bassesse.

XI. Nul n'est heureux comme un vrai chrétien, ni raisonnable, ni vertueux, ni aimable. Avec combien peu d'orgueil un chrétien se croit-il uni à Dieu? avec combien peu d'abjection s'égale-t-il aux vers de la terre !

Qui peut donc refuser à ces célestes lumières de les croire et de les adorer : car n'estil pas plus clair que le jour que nous sentons en nous-mêmes des caractères ineffaçables d'excellence, et n'est-il pas aussi véritable que nous éprouvons à toute heure les effets de notre déplorable condition ? Que nous crie donc ce chaos et cette confusion monstrueuse, sinon la vérité de ces deux états, avec une voix si puissante qu'il est impossible d'y résister?

XII. Ce qui détourne les hommes de croire qu'ils sontcapables d'être unis àDieu n'est autre chose que la vue de leur bassesse; mais s'ils l'ont bien sincère, qu'ils la suivent aussi loin que moi, et qu'ils reconnaissent que cette bassesse est telle en effet, que nous sommes par nous-mêmes incapablesdc connaître si sa miséricorde ne peut pas nous rendre capables de lui. Car je voudrais bien savoir d'où celte créature, qui sereconnaît si faible, a le droit de mesurer la miséricorde de Dieu, ctd'y mettre les bornes que sa fantaisie lui suggère. L'homme sait si peu ce que c'est que Dieu, qu'il ne sait pas ce qu'il est lui-même; et tout troublé de la vue de son propre état, il ose dire que Dieu ne peut pas le rendre capable de sa communication! Mais je voudrais lui demander si Dieu demande autre chose de lui sinon qu'il l'aime et le connaisse; et pourquoi il croit que Dieu ne peut se rendre connaissablc et aimable à lui, puisqu'il est naturellement capable d'amour et de connaissance ; car il est sans doute qu'il connaît au moins qu'il est et qu'il aime quelque chose. Donc s'il voit quelque ebose dans les ténèbres où il est, et s'il trouve quelque sujet d'amour parmi les choses de la terre; pourquoi, si Dieu lui donne quelques rayons de son essence, ne sera-t-il pas capable de le connaître et de l'aimer en la manière qu'il lui plaira de se communiquer à lui ? Il y a donc sans doute une présomption insupportable dans ces sor- Un <l" raisonnements, quoiqu'ils parussent

PENSÉES DE PASCAL. m

fondés sur une humilité apparente, qui n'est ni sincère, ni raisonnable, si elle ne nous fait confesser que, ne sachant de nous-mêmes qui nous sommes, nous ne pouvons l'apprendre que de Dieu.

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