LE PAPE INNOCENT XII
Très-saint Père ,
C'est avec une confiance très-respectueuse, que, prosterné aux pieds de Votre Sainteté, je lui offre un ouvrage qui, bien que petit en apparence, est des plus considérables par l'importance et par la dignité de sa matière et, s'il in est permis de le dire, des plus estimables par le mérite de son auteur et par l'élégance de son stgle.
Il y est traité du très-saint sacrement de l'Eucharistie qui, ayant été établi par Jésus- Christ pour l'édification et pour l'union de l'Eglise, est devenu, par l'ignorance et par la malice des hommes, un sujet de scandale pour plusieurs et une. matière de schisme. C'est ce que M. Pellisson avait malheureusement éprouvé ; car il avait été élevé dans les ténèbres de l'hérésie, et il n'était passé à la véritable lumière en embrassant la foi catholique, qu'après avoir acquis par un long et assidu travail beaucoup <lc savoir dans les lettres humaines, cl après avoir beaucoup lu les saintes Ecritures.
Touché d'un si grand bonheur et plein de reconnaissance pour une grâce si signalée, il se crut obligé de travailler à la rendre commune à ses anciens frères, en tâchant de les éclairer sur les difficultés qui les empêchent de rentrer dans le sein de l'Eglise, et surtout en établissant la réalité du très-saint sacrement arec tant de force et tant de clarté, que les plus opiniâtres ne pussent la combattre : car il jugeait par son propre exemple que c'était un n'es plus sûrs moyens de ramener nos frères errants.
Mais un sujet si utile ne lui parut pas devoir cire traité d'une manière sèche et <•des raisonnements dénués de toute sorte de, grâces, il crut g devoir employer toute l'élégance et toute la politesse qui lui étaient si naturelles.
Celte manière d'écrire avec ornement plut, non teulemt Ht aux catholiques, mais aux protestants . Après que, ses premiers volumes sur les différends de la religion eurent paru , tous r< i hortèrent à continuer, et plusieurs évéques de France, des plus recommandabies par leur doctrine et par leur piété, parurent si contents de son ira nul qu'encouragé pat de si qrandes
approbations il renonça à toute autre étude, et s'attacha uniquement à ce traité de l'Eucharistie, ne désirant rien avec tant de passion que d'employer le reste de ses jours à un ouvrage si pieux cl si nécessaire.
C'est, très-saint Père, ce même ouvrage que j'ai cru qu'il était démon devoir de présenter à Votre Sainteté, ne pouvant rien faire qui répondît mieux au sujet du livre et au profond respect de son auteur pour le saint-siége. Si Dieu avait laissé à M. Pellisson assez de vie pour disposer lui-même de son travail, qu'aurait-il pu mieux faire que de mettre son ouvrage sous la protection de Votre Sainteté ? L'application continuelle qu'elle a pour maintenir la foi et la discipline ecclésiastique : son ardent amour pour la paix : son esprit détaché de toutes les choses de la terre : son humilité vraiment chrétienne, son inépuisable libéralité pour tous les membres de Jésus-Christ, et son inclination toujours portée à remplir tous les devoirs de la piété et de la religion, sont les seules armes qu'elle emploie pour cornbattre les erreurs, et les seuls moyens dont elle se sert pour ramener a Dieu tous les hommes.
Les Eglises de France, très-saint Père, viennent de ressentir un effet de cet esprit de paix qui anime Votre Sainteté, par la manière dont elle a terminé ces longues difficultés qui n'avaient pu cesser sous deux de vos prédécesseurs.
Dieu veuille que cette cruelle guerre qui désole aujourd'hui toute l'Europe soit bientôt terminée par les soins du Père commun de tous les chrétiens, gui ne respire que la paix et que lu concorde ; et que les princes catholiques reconnaissant enfin leurs véritables intérêts, se réunissent par un traité que rien ne puisse jamais rompre. C'est alors que les ennemis de VEglise pourront reconnaître la vérité , suivre comme leur légitime pasteur , celui que par cette heureuse paix ils ne pourront s'empêcher de reconnaître pour leur père.
(■elle gloire, très-saint Père, est due à Votre Sainteté par l'ardeur et par l' empressement qu'elle, a fait paraître dès son exaltation pour le salut non seulement tic l'Europe , mais, s'il. était possible, du monde entier, en ordonnant. sans se lasser des prières publiques, et en enrnipiut partout sis nonces pour porter les
princes catholiqueià s'unir, a/m que, le calme régnant partout, on pût entendre la voix de la /nu i éternelle que Jétut- Christ a fait annoncer aux hommee pur ses apôtrt -
( tait /<) l'objet de» vaux de M. Pellision; c'était le but de ses dernière» veille» et de cet ouvrage que je supplie très-humblement Votre Sainteté de vouloir honorer de s<i protection. J'espère que la charité paternelle qui lui fait élever avec tant de soin dans son propre tein les orphelins, la portera à recevoir avec la même bonté cet ouvrage posthume d'un homme que la mort a trouvé travaillant pour la vérité. Je m'estimerai trop heureux si, en qualité d'un de ses plus proches parents, étant aujourd'hui dépositaire de ses écrits, je puis faire
DÉMONSTRATION ÉVANGÉI I
paraître son dernit r h , < u tat n
/nies, et n /' mû obtenu pour moi ta béné- >n apostolique de Votre Sainteté, à oui JJieu ventile donner pour /<■ bù » de son I alise une vie selon nos souhaits, mu un ponttficat heureux et paisible. Je suis avec un très-profond respect,
Très-saint Père,
De Votre Sainteté ,
Le très-humble, très-obéissant et trèsfidèle fils et serviteur,
De I m m Ki .Hun |,
^préfet*.
Depuis que feu M. Pellisson eut donné le dessein de son traité de l'Eucharistie dans le premier volume de ses Réflexions sur les différends de la religion , on lui témoigna de tous côtés beaucoup d'impalicnec de voir un si beau dessein exécuté. Ses différentes occupations ne lui ayant permis d'y travailler qu'à diverses reprises , il ne put satisfaire aussi promptement qu'il le souhaitait les personnes considérables parmi les catholiques et les protestants qui lui témoignèrent tant d'empressement pour cet ouvrage. La mort le surprit dans le temps qu'il songeait à en faire imprimer les deux premières parties , se reservant de repasser à loisir encore plusieurs fois sur la troisième , comme il l'a marqué lui-même sur la première feuille de son manuscrit. S'il n'a pu pousser celle-ci aussi avant qu'il avait intention de la porter , il a du moins fait le principal , en examinant les passages des pères des premiers siècles, que les protestants prétendent le plus tirer à leur parti.
Parmi divers gros volumes écrits de sa main , il s'en trouve qui font connaître qu'il avait étudié à fond la religion sur tous les articles controversés, mais qu'il s'était particulièrement attache à celui de la réalité du saint sacrement. Car il parait qu'avec un travail d'une très-grande exactitude, il n'a rien voulu laisser de tout ce que chacun allègue pour prouver ou pour défendre si créance. Les preuves , les objections et les réponses sont sommairement rangées par colonnes, avec tant d'abréviations toutefois, qu'on voit bien qu'il n'avait entrepris un si long travail que pour son instruction particulière. Dieu qui lui inspira une si pénible et si exacte recherche , l'en récompensa par des lumières qui lui Grent découvrir la vérité. Dès qu'elle lui fut connue, il l'embrassa de tout son COBUr , et il ne perdit depuis nulle occasion de la faire connaître à ceux qui malheureusement assoupis dans une fausse
et dangereuse sécurité, se perdent faute de l'examiner et de s'instruire.
M. Pellisson, après sa conversion à La religion catholique, renonça à tous les talents qui lui avaient acquis tant de réputation par un grand nombre d'ouvrages d'esprit Irèsagréables soit en vers, soit en prose. II résolut de ne plus employer sa plume qu à des choses plus sérieuses , propres à édifier ou à instruire. 11 voulut même ne plus rien écrire que pour la gloire de Dieu . ou pour l'honneur et le service du roi. Et c'<st ce qu'il a depuis religieusement observe.
Ayant été honoré du soin de répandre le> libéralités de sa majesté sur ce grand nombre de convertis de ces derniers temps , s'il eut la consolation d'en trouver qui avaient abjuré de bonne foi, il eut le regret aussi devoir que beaucoup se laissaient encore éblouir par les subtilités et par les artifices de leurs premiers docteurs. 11 crut que pour détruire leur prévention contre les dogmes de l'Eglise catholique , le plus sûr et le plus court serait de proposer simplement la vérité d'une manière naturelle, honnête et sincère , au lieu de s'amuser à disputer, parce qu'on disputerai I éternellement, du moins a\ ec quelques opiniâtres , sans que les disputes aboutissent à la fin qu'à augmenter l'opiniâtreté ou l'aigreur.
Dans cette vue il fil imprimer ses Réflexions sur les différends de la religion. Il j montra évidemment que ceux qui ont le malheur d'être séparés de l'Eglise catholique sont obliges par leurs propres principes d'examiner eux-mêmes soigneusement tous les articles de la religion qu'ils professent, quoique cet examen suit impossible à la plupart et inutile à tous, à moins qu'on ne commence par reconnaître l'autorité de l'Eglise. Il répondit ensuite aux objections qui lui furent envoyées des pays étrangers, détruisit les chimères don prétendu grand docteur. <i déi ouvrit l'illusion dan: i reuse de beaucoup
TRAITÉ OE L'EUCHARISTIE
de gens, qui ne négligent de rentrer dans l'Eglise que parce qu'ils se flattent d'une fausse espérance qu'en toute religion Ton peut faire son salut.
M. Pellisson qui souhaitait si ardemment la conversion de ses frères , savait trop bien qu'il ne devait pas l'attendre de ses écrits , et que toute grâce vient de Dieu. Il a dit en termes exprès qu'tm homme ne convertit point un autre homme. Il tâchait seulement de mettre la vérité en évidence , de toucher et de convaincre. On a vu qu'il ne s'y était pas mal pris. La lecture de ses Réflexions plut et produisit son effet au dedans et au dehors du royaume. Plusieurs personnes de l.i plus haute élévation en naissance et en savoir en furent vivement touchées et parurent désirer de sa part de pareils éclaircissements sur deux points de la dernière conséquence, l'Eucharistie et la tradition. Il avait commencé par ramasser divers matériaux pour ce dernier; mais, pour contenter la curiosité et l'impatience de quelques personnes d'un très-grand mérite , il s'attacha à traiter auparavant de l'Eucharistie.
Il n'a jamais rien composé avec tant de soin, résolu, comme il le disait lui-même, d'en faire son chef-d'œuvre, C'est à quoi il a travaillé les derniers mois de sa vie avec tant d'assiduité et tant d'ardeur , qu'encore que cette application minât insensiblement le peu de santé qu'il avait , il reprenait souvent sur
son sommeil le temps que d'autres occupations indispensables lui avaient dérobé malgré lui. On eût dit que c'était un voyageur qui.sentait approcher la fin du jour, ou qu'à l'exemple du serviteur dont parle l'Evangile il se hâtait de faire profiter son talent , prévoyant que le maître ne tarderait pas de lui faire rendre compte. Il ne se trompait poinL Dieu ne lui a laissé de vie qu'autant qu'il a fallu pour ne pas laisser son dessein imparfait. Car s'il n'a pas eu le temps de mettrepartout la dernière main, on espère qu'on ne désirera rien d'essentiel à son ouvrage, après le témoignage des prélats illustres et des hommes d'un mérite et d'un savoir distingué, qui l'ont lu et approuvé.
Outre cette pureté de style et ce tour délicat qui plaisent si fort dans les simples ouvrages de belles-lettres, que M. Pellisson composait autrefois en se jouant ; outre le grand savoir, la netteté, la modestie et la douceur que nos adversaires mêmes estiment et louent dans ses Réflexions imprimées do son vivant , il y a dans ce dernier ouvragetant de force, tant de clarté, tant de zèle, qu'on dirait que, comme ces deux disciples d'Emmaus, il a reconnu le Seigneur dans la fraction du pain , et qu'en démontrant la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, son esprit a été éclairé , son cœur a été embrasé par la présence de ce divin maître , qui leur expliqua si clairement les Ecritures