DE L'ENFER
Pour concevoir les peines effroyables que les damnés souffrent en enfer, il faut considérer en particulier les peines intérieures et les peines des sens.
1" Les peines intérieures, qui sont si sensibles aux damnés , sont que leurs douleur, seront tellement continuelles, que leur âme ne cessera jamais d'être collée el appliquée à l'objet de sa peine, sans qu'elle puisse s'en détourner pour un seul moment. Il y a en eux un surcroit de douleur qui ne peut s'exprimer, en ce qu'ils joignent à chacun de ces maux Le poids de (éternité. Ils la préi iennent par la pensée, et réunissent dans le temps présent ce qu'ils doivent souffrir dans la durée éternelle de leurs tourments ; ce qui rend
L'ESPRIT DE NICOLE SUR LES VÉRITÉS DE LA RELIGION
chacun de ces maux en quelque sorte infini. De quelque côté que 1 âme des damnés se tourne, elle ne voit aucun objet qui ne l'afflige: elle es! privée de toute consolation et de tout plaisir; rien n'adoucit ses maux et tout les augmente. Dieu ne permettra pas
qu il
leurs
is puissent ignorer iere leur ouvrira les jeux,
maux. Sa malgré qui en aient. 11 faudra qu'ils se voient tels qu'ils sont, et leurs maux tels qu'ils sont, sans qu'ils puissent en diminuer la moindre partie par l'erreur de leur imagination. La rage et le desespoir seront leur partage. Ils verront clairement qu'ils sont dans une impuissance totale de nuire à ceux qu'ils haïssent. Ils seront convaincus qu'ils méritent tous les maux qu'ils souffrent; qu'ils se les ont attirés parleur laule; et ils n'en haïront pas inoins la justice qui les y condamne: ils n'espéreront nullement de pouvoir cesser d'être el de vivre. Ils connaîtront l'inflexibilité de leur juge et celle de leur cœur, et par conséquent 1 immutabilité de leurs maux, sans que cette pensée les y rende plus constants, parce qu 'ils ne verront rien sur quoi leur esprit puisse s'appuyer.
L'orgueil dont les réprouvés seront possédés ne leur donnera aucune consolation. Ils ne verront rien en eux qui leur plaise. Tout leur y fera horreur et les couvrira de honte. Ils se verront l'objet de la haine de Dieu, des anges, des saints, des démons et- des réprouvés. Ils haïront éternellement la justice et la puissance de Dieu. Ils souhaiteront qu'il ne soit pas, et il se verront néanmoins éternellement entre ses mains, sans pouvoir éviter aucun des châtiments que sa justice leur fera souffrir. Ils souhaiteront avec une passion excessive la destruction de leur être; et lorsque leur âme sera réunie à leur corps, elle fera tous ses efforts pour le quitter. Us tendront à la mort el au néant avec une impétuosité démesurée, et n'y pourront arriver. Ils haïront leur vie et leur être et ne pourront le détruire; ils mourront toujours sans pouvoir mourir.
■1" Les peines des sens sont tout ce qui peut affliger et tourmenter par la vue, l'ouïe , l'odorat el les autres sens : et on ne peut douter que les damnés ne souffrent cruellement par leurs sens; mais c'est surtout par le feu qui les brûlera d'une manière tout autrement vive qu'il ne fait ici-bas. Dans l'enfer, les organes du corps étant incorruptibles, l'âme s'appliquera aux objets qui lui causeront de la douleur, a\ ce toute l'activité de sa nature. Les damnés seront tout pénètres de feu comme une viande salée est pénétrée de sel. Le'feu agira sur toutes les parties de leur corps, comme il agit sur toutes les parties d'un fer rouge; il n'\ aura ni nerfs, ni fibres, ni tendons qui ne soient ébranlés et qui ne causent une douleur violente; et comme aucune des parties du corps ne sera jamais consumée par le feu, mais qu'elle demeurera pour toujours dans la même agitalion, le supplice subsistera toujours dans la même violence. Mais tomme la douleur que Cause le feu n'est pas une simple action du
feu sur le corps, et que c'est l'application de l'âme à ce mouvement, on peut s'imaginer que cette douleur que l'âme ressent doit être quelque chose d'insupportable, et que la cruauté des hommes les plus barbares n'a pu inventer de plus grands tourments. Cette peine sera d'autant plus grande, que c'est proprement celle qui sera imposée aux réprouvés par la justice de Dieu, et où elle agira elle-même, toutes les autres peines n'étant que les suites de leur abandonnement et de leur malice, sans queDicu y agisse autrement qu'en les laissant à eux-mêmes.
Mais le plus grand supplice des damnés dont ils seront frappés de tous côtés sera de voir qu'ils ont violé la justice de Dieu par leurs péchés ; que c'est Dieu lui-même qu'ils ont outragé, parce qu'il était lui-même cette justice qu'ils n'ont voulu ni connaître ni suivre, et pour laquelle ils n'ont eu que du mépris. Us ont fermé les yeux durant leur vie à la vérité, et ils ne verront pour toute l'éternité que cette vérité qui leur reprochera leurs crimes. Ils n'ont jamais voulu écouter sa voix, et ils n'entendront dans toute l'éternité que la voix de la vérilé qui leur prononcera l'arrêt irrévocable de leur condamnation.
11 est étonnant que l'on pense si peu aux maux effroyables de l'enfer. Dieu même ne menace de rien moins que d'un feu éternel, si l'on fait le mal et si l'on ne fait pas le bien. D'où vient donc qu'on fait si peu d'état de ces menaces? C'est sans doute qu'on n'a point de foi. Quand on a soin de fortifier ce qu'on a de raison en l'appliquant davantage à ces objets, la crainte que l'on en conçoit devient capable par là de retenir au moins la main, si elle ne guérit pas le cœur, et de retrancher les effets extérieurs des passions, si elle n'en arrête pas les mouvements intérieurs; et en nous séparant ainsi des objets qui augmentent la concupiscence, elle prépare la place à la charité.
Il faut pour cela travailler à s'établir fortement dans ce principe dont la raison ne peut douter, pourvu qu'elle y fasse attention que les maux de l'autre vie élant si horribles et surpassant tellement dans leur grandeur tous les biens, tous les plaisirs et tous les maux de la vie présente, ils doivent nous servir de règle et de mesure pour juger de ceux-ci; et qu'ainsi nous De devons jamais regarder sous l'idée du bien, mais sous l'idée d'un grand mal, tout ce qui mène à l'enfer. 11 faut encore se servir de la considération de l'enfer pour mépriser et pour trouver légers tous les maux du corps : les maux de celte vie doivent même nous faire souvenir de l'enfer, el nous servir d'un avertissement continuel de penser sérieusement à \ l'éviter.
Quand même ces considérations des feux de l'enfer ne nous seraient pas nécessaires pour éviter le péché, el que nous serions arrivés jusqu'à ce degré où la charité hanuit toute crainte, ce qui est bien rare dans te monde, et où il est très-dangereux de s'imaginer d être arrivé, lorsque Dieu ne nous y a,