‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 272 sur 305 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

DU PAHADIS.

C'cjst une chose étonnante que les chrétiens, à qui Dieu a fait la grâce incomparable de leur annoncer la grande et heureuse nouvelle du royaume des cieux et du bonheur inconcevable qu'il promet à ceux qui y auront part, en sont néanmoins si peu touchés, que ce grand objet est celui auquel ils pensent le moins et qui fait moins d'impression sur leur cœur. C'est que ces biens que la religion propose ne sont pas des biens présents, qu'on ne les voit pas par les sens, que pour y arriver il faut se séparer des objets des sens et renoncer aux honneurs, aux biens et aux plaisirs du inonde ; et c'est ce que la concupiscence ne peut souffrir. Celte disposition est certainement criminelle, et il est clair que ceux qui se contentent de la vie présente, et qui ne désirent point la félicité de l'autre vie, n'ont point de foi et sont hors d'état de parvenir au salut.

Rien n'est plus propre pour nous faire désirer le ciel que de considérer de quels maux on y est exempt et de quels biens on y est rempli, selon ce que Dieu lui-même nous en a révélé dans les saintes Ecritures.

La vue des misères de celte vie ne doit pas seulement nous en détacher et nous la faire haïr, elle doit aussi nous servir de degré pour nous élever à la connaissance de la vie du ciel, puisque l'exemption de ces misères fait une partie du bonheur que nous attendons, et c'est pourquoi l'Ecriture nous la représente souvent sous celle idée. Elle nous fait considérer que nous y serons délivrés de la nécessité de la mort et de toutes les larmes que nous versons en ce monde. Elle nous promet une délivrance absolue de tous nos ennemis, c'est-à-dire des démons, des méchants, de nos passions, de nos pèches. Elle nous fait espérer une exemption de toutes les nécessités qui naissent de notre mortalité et qui rendent noire âme pesante. Si les saints se proposaient ces objets, sans craindre d'altérer la pureté de leur amour, qui est-ce qui doit faire difficulté de se les proposer ainsi ? Et qui ne doit reconnaître que c'est un grand défaut de non- entretenir si peu de ces pensées, et de soupirer si peu

après cet état heureux et si différent du noire , où nous jouirons d'une paix inaltérable, où nous n'aurons plus '1 ennemis à combattre, où nous ne serons Lronblés par aucune tentation, ni extérieure, ni intérieure, où le. corps ne se révoltera plus contre l'esprit, où l'âme ne sera plus appesantie par le poids et par les inclinations de la chair, ou notre esprit ne sera plus occupé de soins , ni d'inquiétudes, ni de pensées vaines et inutiles, OÙ notre cœur ne sera plus partagé i ! chiré par tant de différents dé-irs, où il n'y aura plus de scandales, plus d'infidélités, plus d'arliûces, plus de soupçons, ou nous ne verrons plus toutes choses dans ce nuage épais qui ne nous découvre qu'une ombre (onf'use delà vérité, et enfin où Dieu régnera absolument sur nous, et sera l'objet perpétuel de notre connaissance et de notre amour?

Mais rien n'est plus admirable que la béatitude essentielle des saints dans le ciel. Nous y verrons la justice même, non dans de» ruisseaux troubles et des images défiguré* mais dans sa source même. Elle se manifestera à nous dans toute sa beauté, dans toute sa grandeur, dans toute sa majesté : et comme cette justice est Dieu même, cette vue excitera des transports et des ravissements d'amour et de joie si vifs et si ardents, que nul esprit humain n'est capable d'en comprendre l'impétuosité et la violence. Mais ce que l'on comprend, c'est (pue l'embrasement de cet amour, qui est dans la possession de son objet, doit produire par nécessité dans l'âme, une joie et un plaisir ineffable, ou plutôt qu'il est lui-même ce plaisir et cette joie, puisque la joie n'est autre chose qu'un amour qui jouit de ce qu'il aime. La grandeur de Dieu, sa gloire et sa félicité feront la joie des saints, et Dieu se communiquant à eux avec une effusion ineffable, les unira si étroitement à son être, qu'ils seront comme plongés en lui, et qu'ils entreront en participation de ses grandeurs et de sa souveraine félicite. Les esprits des hommes sont trop faibles en celte vie pour comprendre la joie que produira dans les bienheureux la possession de Dieu. C'est pourquoi saint Paul ne l'exprime point autrement qu'en disant que l'œil n'a point vu et que l'oreille n'a point entendu ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment (I Cor. II, 9j. On peut juger seulement que ce sera quelque chose d'inconcevable, puisque ce sera l'effet de la magnificence de Dieu et l'accomplissement de son amour éternel pour ses élus. La possession de Dieu remplira tellement tous les besoins et tous les désirs de l'âme, et toute la capacité qu'elle a d'aimer, de désirer et de jouir, sera tellement épuisée, qu'elle sera incapable d'aîmer quelque chose hors de Dieu, parce qu'elle y trouvera tout et que Dieu lui tiendra lieu de toutes choses.

La vie du ciel est incapable de changement, et il est impossible de voir Dieu sans l'aimer, ni de l'aimer parfaitement sans le voir. Ainsi la vue de Dieu produit néoessaimenl l'amour, cl l'amour les louantes, et

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L'ESPRIT DE NICOLE SDR LES VÉRITÉS DE LA RELIGION

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toutes ces actions ne finiront point, parce que ce qui nous porte à changer d'actions dans cette vie ne se trouvera point dans l'autre. Ce sont le défaut et les bornes des objets de ce monde qui font que nous nous en lassons : or c'est ce qui n'arrive point dans la vue de Dieu, car on n'y remarque jamais, ni aucun défaut, ni aucune borne; ainsi on^e s'en lasse jamais, et comme on ne se lasse jamais de le voir et qu'il est toujours présent à l'âme, elle ne peut cesser de l'aimer, ni par conséquent de le louer; ainsi toute la vie des bienheureux ne sera qu'une louange continuelle et un alléluia éternel. Ils louerontDieu de ce qu'ils verront en lui, de ce qui les ravira, de ce qui les comblera de joie et d'admiration : car leurs louanges ne seront que l'effusion de leurs transports et de leurs ravissements, lis le loueront de ce qu'il est, de sa grandeur infinie, de sa sainteté, de sa miséricorde, de sa justice, de sa puissance. Ils le loueront de toutes les merveilles qu'il a opérées. Ils le loueront des grâces qu'il leur a faites, des miséricordes qu'il a exercées sur eux et sur tous les autres élus. Chaque élu le louera pour soi et pour tous les autres. Ils se joindront tous ensemble pour chanter à jamais les miséricordes de Dieu sur eux. Ils s'immoleront sans cesse dans leur cœur, comme des holocaustes de charité; et Jésus- Christ joignant la sienne à celle de ses membres, les offrira sans cesse à son Père en sacrifice d'amour. C'est là l'idée que l'on doit se former de l'occupation des bienheureux dans le ciel.

Quoique les saints soient parfaitement heureux dans le séjour de la gloire, ils ne seront pas cependant tous enrichis également des dons de Dieu, et il y aura parmi eux diverses mesures de charité et de lumières, qui feront la diversité des demeures de la céleste Jérusalem; mais chacun sera parfaitement content de sa mesure, et ne portera point d'envie à ceux qui en auront une plus abondante, parce que l'unitéde la charité régnera dans tous. Cette inégalité de dons ne troublera donc point la paix de la céleste Jérusalem, et elle n'y sera pas non plus altérée par la vue que les justes y auront du supplice des réprouvés, ni même par celle des égarements et des péchés de leur vie passée. Ils ne verront en tout cela que des sujets de louer éternellement la justice et la miséricorde de Dieu. Ils approuveront toute sa conduite, et sur eux et sur toutes les créatures, et unissant parfaitement leur volonté à la sienne, rien ne s'opposera à leur volonlé, comme rien ne s'oppose à celle de Dieu.

Il faut encore ajouter à tous ces traits du bonheur des saints l'union intime qu'ils auront entre eux. Quelle joie doit produire dans le cœur de chaque élu l'union parfaite qu'il a avec tous les autres? de voir en eux les sentiments ardents de charité qu'ils ont pour lui , el de savoir qu'ils voient aussi les siens? de les aimer parfaitement et de les voir parfaitement heureux? Ne peut-on pas dire avec vérité qu ils jouiront tous ainsi d'une félicité multipliée et redoublée par celle des au-

tres, et que chaque élu ne sera pas seulement heureux en sa personne, mais qu'il le sera en celle des autres, puisqu'il regardera leur bonheur comme le sien propre? Quelle joie d'être unie à tant de saints dont on a entendu parler, de connaître les voies par lesquelles Dieu les a conduits au bonheur dont ils jouissent, et tous les mouvements qu'il a formés dans leurs cœurs ; de savoir tout ce qui s'est passé enlre Dieu et eux, et qui est demeuré inconnu aux hommes ; de connaître entièrement cette multitude innombrable d'anges bienheureux, dont on sait si peu de choses ; de pénéti-cr les cœurs dos patriarches, des prophètes, de la sainte Vierge , des apôtres, de tous les saints, connus et inconnus ; de ne savoir pas seulement l'histoire de toute la Jérusalem céleste, qui comprend celle de toute la conduite de Dieu sur les élus, mais de la savoir par eux-mêmes et par la manifestation de leur cœur; de voir la fin, le progrès et l'accomplissement de toutes choses, et de quelle sorte rien ne s'est fait dans le monde que pour les élus !

La béatitude éternelle étant un si grand bien, non seulement c'est un grand mal de ne pas s'en occuper, puisque c'est une marque de l'attache aux créatures qui remplissent l'âme et en bannissent les objets spirituels, mais c'est aussi la source d'une grande partie de nos maux. D'où vient celle estime qu'on a pour les avantages du monde, cette impatience dans les maux de celte vie, sinon de ce qu'on n'a point comme il faut dans le cœur l'idée delà vie éternelle que Dieu nous promet, qui devrait faire disparaître à nos yeux tous les biens et tous les maux du monde, les uns ni les autres n'ayant aucune proportion avec ce poids éternel de gloire que Dieu réserve à ceux qui le serviront fidèlement. 11 ne faut donc qu'avoir un peu de bon sens pour conclure de cette grande idée que la religion nous donne de la félicité de l'autre vie, que c'est là le but où nous devons rapporter toutes nos actions et la conduite de toute notre vie , d'autant plus qu'il est très-facile de s'égarer dans le chemin , et en s'égarant s'engager dans le chemin de l'enfer.

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