LE DISCOURS POUR LA COURONNE. — LES DER- NITRES ANNIES DE D^MOSTH^NE
L'hisloire d' Alexandre a Teclat des faeries. Heros surhumain, decor brillant, peripeties invraisemblables, rien n'y manque. Beau comme un dieu, entralnant derriere lui les veterans de son pere, le conqu^rant s'avance et seme la Grece sur ses pas. Puis, tel qu'un meteore, il s'eteint brusquement en pleine gloire et en pleine jeunesse, laissant une image immortelle k Tavenir. On comprend que, pour avoir assists de loin au commencement de cette epopee merveilleuse, Eschine puisse s'ecrier avec raison : « Nous avons v6cu plus qu'une vie d'homme, et nous ferons un jour r^tonnement de laposterite. »
Des lors, c'est en Egypte et en Assyrie qu'il faut chercher la Grece. Sparte languit faute de citoyens ; Thebes ruinee est le sepulcre des vivants ; Athenes, qui bientot ne sera plus que le musee de
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ses chefs-d'oBUvre, reste pourtant encore la ville spirituelle et amie de T^loquence et des arts. Elle construit un stade, ome son theatre, 6Ieve des statues k ses grands tragiques et publie leurs CDUvres,entretient sesgaleres, augmente leurnombre et refuse de les joindre a la flotte d'Alexandre. On sent partout la main de Lycurgue, qui a conserve son influence sans renoncer k ses conviclions, et qui se borne h mettre en ordre et h embellir une cit6 meurtrie et diminuee par la d^faite.
Les amis du vainqueur sont toujours suspects ; et les enfants^ dans les ecoles, r^petent leurs noms avecmepris. Mais le voisinage d'Antipater, qu' Alexandre a laisse k Pella, les protege, et plus encore la gloire lointaine du maltre. Malgr6 tout, Athenes est reduite k suivre les conseils des hommes qui Font perdue. Le pouvoir revient k Phocion. Eschine, politique mediocre, n'a su Mre que la voix de Philippe. Apr6s sa mort il s'^clipse, renonce aux fonctions publiques, et ne reparaltra que pour attaquer Demosthene. Demade, au contraire, agrandit son role et gouverne gaiement les Spavesde la republique.
Entre les deux partis, les hostilites continuent, moins k Tassembl^e que dans les tribunaux.
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Presque tous les orateurs d'Athenes sont accusa* teurs ou accuses. Les patriotes ont Favantage ; car sur ce theatre restreint, le peuple, couvert d'ailleurs par le secret des votes, peut donner libre carriere h ses sympathies et h ses haines. On ne se vante guere d'avoir servi la Mac6doine ; on cherche plutot i s'en justifier. Pour faire 6clater le mecontentement qui couve, il suffirait d'un echec en Asie ; mais I'Asie n'envoie que des bulletins de victoire. Apres le Granique, c'est une charge de boucliers qu'Alexandre expedie k ses anciens ennemis^ comme un gage de son estime et un monumeiit de leur defaite. Un moment le bruit court qu'il est enveloppe dans les montagnes de Cilicie. Demosthene^ alors, va colporter partout les lettres qui annoncent la nouvelle ; la yille ne peut plus le contenir, il raille Eschine, la victime aux comes dorees, dejd parie de fleurs et
prSte pour le sacrifice.
i Le meme Eschine, qui nous donne ces details, Taccusera d'avoir laiss6 passer plusieurs occasions de secouer le joug. Plaisant reproche dans unepareille bouche! Plus impartiaux, nousn'h6siterons pas k excuser Demosthene. II n'a jamais conseille la guerre quand meme : sa politique a
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toujours gard6 lesens des r^alitds. EUe est comme sa parole, tout d'une piece en apparence, mais au fond pleine d'habilele et de calcul. II avait c6de en 346 ; apres la paix de D^made, il ceda encore, etne risqua la lulte qu'i lamort d' Alexandre, lorsque son empire commengait k se dissoudre. N'eprouvait-il pas d'ailleurs quelque lassitude ? L'dge venait. Tons les orateurs de ce siecle, Lycurgue, Phocion, Hyperide, Isocrate^ ont prolong6 tres tard une verte vieillesse ; mais pour lui, depuis le discours sur les SymmorieSy que de fatigues et de peines morales ! D^mosthene semble avoir senti vaguement que la liberty grecque 6tait morte i Cheron^e. Toute son energie s'6tait ramassee contre Philippe, etc'est encore Philippe qui hanle son esprit. II ne s'elance pas vers Tavenir, mais plutot se replie sur le pass6 ; et Voeuvre maltresse de ses dernieres ann6es est uiie sorte de testament politique.
Quelques mois apres la defaite, Athenes, on s'en souvient, avait, sur la proposition de Ct6siphon, decerne une couronne d*or & I'homme qui en paroles et en actes ne cessait de la servir. La proclamation du decret devait avoir lieu dans le theatre, pendant les grandes Dionysies. Eschine
AlesaQdre le (iranl
Reproduetion de la BiUiotkeqve nationale.
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pro testa et d^posa une plainte d'ill^galit^ fondle sur trois griefs : • D^mosthene est le fl6au de la patrie. Au moment du vote, il avait a rendre des comptes pour la reconstruction des remparts, et les lois interdisent de couronner un comptable ; elles ordonnent enfin de proclamer les recompenses, non point au the&tre, mais dans I'Assemblee. »
L'accusateur avait pour lui la lettre du droit athenien; pourtant il ne se pressa pas d'agir. Vers cette 6poque, des maladroits, Diondas, Sosicl6s, M^lanthe, se jetaient sur D^mosthene et le poursuivaient devant les tribunaux. Le peuple montrait en Tacquittant qu'il se sentait uni h son orateur. Pendant sept annees, Eschine attendit un moment favorable. 11 crut I'avoir trouve apr6s la defaite d'Agis, roi de Sparte, qui, en 330, fit un grand effort, assiegea Megalopolis et perit non sans gloire dans une bataille livr6e en Arcadie. D6mosthene n'avait pas refus6 ses sympathies h cette tentative, mais sans s'y associer. Ses ennemis espererent pourtant que son credit en serait atteint, et pen apres commenga le proces de la Couronne.
Seul, Ct^siphon etait traduit en justice, et seul
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il pouvait encourir une amende. Juridiquement, Demostbene reslait etranger au debat. Eschine espera-t-il esquiver son intervention ? Dans son disteours, il priera les juges de fermer la boucheS. un rheteur perfide, tout petri de mots amers et artificieux. Mais il n'y comptait guere. Quelle que flit la rigueur de la procedure athenienne, elle ne pouvait tenir k I'ecart le principal interesse ; et, par le texte raeme de sa plainte, Taccusateur avail reconnu qu'il ne songeait pas seulement a poursuivre un citoyen obscur pour une irrcguiarite sans importance. C'est son vieil ennemi qu'il voulait atteindre h travers Ctesiphon ; et ce procfes, plus grave qu'il ne le pensait, raettait en cause Athenes, et la Gr6ce tout entiere. Le spectacle estsaisissant : un homrae, un peuple oht termine leur vie politique. L'epee de Philippe a ecrit le dernier chapitre de leurhistoire. Impuissanls, mais libres encore, ils vont examiner leur oeuvre et lui ajouter comme une conclusion. Deux grands talents plaideront le pour et le contre ; et c'est la Justice meme qui. doit presider au debat.
La nouvelle d'un tel proces mit toute la Grece en eveil. Une armee, paratt-il, se rangeait aut^ur
de Demosthene. Eschine parla le premier. En habile taclicien, il se plaga d'abord sur le terrain juridique, oil il se sentait le plus fort, prouva que les lois d'Atbcnes lui donnaient raison et pretendit meme imposer k la defense cet ordre de discussion, qui en eiit montre le point vulnerable. Cette partie du plaidoyer est inattaquable, mais peu int^ressante ; nous attendons impatiemment qu'Eschine aborde la question politique. Sur ce terrain comme sur Fautre, il a Tavantage de la position et des armes : le vulgaire en effet mesure le merite au succes, et quelle disproportion choquante entre les efforts demandes par les orateurs antimacedoniens et le neant des resultats ! On pent en outre, exploitant contre eux la moderation de Philippe, soutenir que leurs violences de langage ont lasse sa bienveillance et Font contraint de fairela guerre.
II est possible qu'Eschine ait ete sa premiere dupe ; mais s'il est convaincu, il ne nous convainc pas. L'honneur de Faccuse sort intact de cette epreuve, et les reproches qu'on lui adresse nous irritent sans nous ^raoiivoir. Comment preter grande attention a ce laborieux echafaudage de critiques mesquines, de calculs compliques, de
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suppositions invraisemblables ? Eschine a os6 dire que D^mosth^ne s'Stait vendu k Philippe. Demosthfene vendu! Plftt au ciel que tous les amis de la Mac^doine eussent trahi comme lui I A ces exag^rations maladroites se mMent des devploppements d^licats, spirituels et path^tiques. La Yoix de la.Sirene est toujours enchanteresse. Quelle amusante parodie des images si peu attiques qu'un exces de passion et de zele arrachait parfois au grand orateur I
Ne vous rappelez-vous pas ces odieuses el incroyables paroles que vous avez patiemment subies, hommes de far? a On 6bourgeonne la R6publique, criait-il k la tribune, on taille les sarments de la d^mocralie, on coupe les nerfs des affaires, nous sommes cousus dans des nattes ou perc^s comme avec des lardoires. » Sont-ce l^ des mots, vil renard, ou des monstres ?
.... II donne k lire au scribe un decret plus long que Ylliade^ plus vide quesesdiscours et que sa vie,maispleiix d'esperances chim^riques et d'armees qui ne devaient pas se reunir... Otez la parole k cet homme, il ne lui restera rien, c'est une flAte dont on enleverait le bee.
La comparaison s'appliquerait mieux & Eschine. Ne croirait-on pas entendre un virtuose, maltre de son instrument, qui touche tout le clavier des passions et manie sans loyaut^ mais avec adresse Tamour paternel, le fanatisme religieux, lepatrio-
tisme ego'iste et aveugle ? « Quand parlerit la haine et rambition de Demosthene, il oublie la mort de safiUe, les vols sacrileges des Phocidiens, les pretentions insupportables de Thebes ; il transporte en Beotie le siege des affaires, livre aux etrangers le gouvernement de sa patrie et lui reserve toutes les charges de I'alliance. »
II est juste de donner ici un souvenir aux braves que cet homme, malgr^ les sacrifices et leurs presages mena- (ants, a precipit^s dans un p6ril manifeste, et dont il n'a pas craint, quand ils eurent succombd, de prononcer Teloge, montant sur leur tombeau avec ces pieds ddserteurs, qui venaient d'abandonner leur poste. de tous les mortels le plus incapable d^une action grande et belle, mais le plus admirable par Taudace de tes discours, essaieras-tu tout k Theure de dire h. la face de ceux qui sont 1^, qu'on te doit pour les malheurs de la ville une couronne ? Et s'il le dit, le supporterez-vous ? Mourrat-elle ainsi avec les morls, votre memoire ? Transportezvous un instant par la pens6e du tribunal au theatre, voyez le heraut s'avancer, entendez la proclamation qu'il va iaire en vertu du decret, et demandez-vous si les parents des victimes verseront plus de larmes sur les tragedies et les infortunes h^roiques, dont ils auront ensuite le spectacle, que sur Tingratitude aveugle de la patrie I
Lesanciens racontent ;qu'Eschine, ayant quitt6 Athenes, ouvrit i Rhodes une ecole de rhetorique
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\ et lut son plaidoyer k ses elfeves. On s'etonna que tant de talent n'eflt pas fait triompher Taccusation. L'avocat n'etait plus qu'un professeur, il lut la reponse : Tapplaudissement fut unanime.
« Que serait-ce done, s'ecria-t-il, si vous aviez entendu le monstre lui-m6me? »
Le Discours pour la Couronne est une des couronnes de Tart oratoire. Demosthene n'a point vieilli ; et son eloquence vase donnerlibre carriere dans cette forme du plaidoyer politique, tres particuliere k Athenes, comme tant d'autres details de sa vie publique, et qui ne pouvait se developper que chez elle avec cette ampleur. Les harangues, v^ritables appels au combat , sont breves et vibrantes : c'est I'acier du glaive qui penetre et qui brille. L'Ambassade et la Couronne font songer a Tairain de Corinthe, oil, sous le feu de la passion, les metaux les plus precieux sont fondus pour former un metal nouveau.
Et quelle riche matiere, bien digne d'inspirer le genie ! De la prise d'Amphipolis aux victoires d' Alexandre, quels vastes horizons 1 Une grande question politique, un probleme moral plus grand encore, et Demosthene pour les resoudre, n'est-ce pas un dieu ami d' Athenes qui lui a menage cette
occasion de nous eblouir une fois encore, avant de disparaltre a jamais? Sept ans d'inaction ont sans doute lasse et refroidi Tardeur qui Tanimait a Cheronee. Saura-t-elle en retrouver le souvenir, se revoir comme dans un eclair telle qu'elle fut alors, communier d'idees avec son orateur, et s'absoudre elle-mSme en refusant de le condamner? On pent Tesperer ; tant il est vrai qu'une cause nous attache par les sacrifices qu'elle nous impose et la souffrance qu'elle nous donne. En tout pays d'ailleurs, un tel vaincu eflt commande le respect par sa hauteur d'espritet decoeur, etce je ne sais quoi de tragique que Tinfortune ajoute au talent et qui va droit a Tame des foules.
Avant tout, 6 Atheniens, je supplie tous' les dieux et loutes les deesses que ce bon vouloir dent je suis anim^ sans cesse pour la ville et pour vous tous, je le retrouve en vous tout entier pour moi dans cette lutte ; je les supplie egalement qu'ils vous persuadent, comtne le veulentvotre interet^ votre religion et voire gloire, de ne pas prendre pour conseil, sur la mani6re dont vous devez m'ecouter, mon adversaire (ce serait une bizarre injustice), mais les lois et votre serment, ou, parmi tant de choses jusles, vous trouverez cesmots : « J'ecouterai semblablement les deux parties. >
Tout ce debut de discours est grave, triste et
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presquesolennel. C'eslle ton d'un homme trahi par le sort, qui se refugie dans sa conscience. Par deux fois, D^mosthene appelle surlui laprotection des dieux. N'en a-t-il pas le droit au milieu des malheurs- qui I'accablent ? « Calomni^ par Eschine dans ma vie publique et priv6e, je ne puis guere le refuter, car un accuse qui se vante indispose le tribunal. La defense est difficile et le danger terrible. Perdre la faveur de mes concitoyens, quelle plus grande infortune pour moi ? C'est en ce moment qu'un ennemi deloyal pretend me tracer le plan de mon discours ; mais vous dejouerez ses caiculs perfides. »
Abandonnant la route droite et juste, il fuft las preuves en presence des faits ; puis, apr6s tant d*ann6es, il entasse sarcasmes, griefs, invectives, et vient ici jouer une comedie. En outre, c'est moi qu'il atlaque et c'est Ct^siphon qu'il accuse. Dans tout ce debat, c'est contra moi que sa haine delate ; mais jamais^ pour la satisfaira, il n*ose m'aborder en face. II s*en prend k un autre ; c'est a un autre qu'il veut enlever ses droits civiques.
Get exorde habile permet i D^mosthene de disposer ses arguments comme il lui plait. Rejetant au second plan la discussion de droit qui le gene, il commence aussitdt k justifier sa politique. Pourlant, qu'est-ce idire? Pas un mot des discours
prononces avant 346, dans la periode oiibrillent la premifere Philipique et les trois Olynthiennes. Pourquoi negliger ses plus beaux litres de gloire ? Cast que les Atbeniens souffriraient impatiemment qu'on leur rappelftt ces annees d'imprevoyante paresse; el I'orateur s*immolei leur amour-propre. Pour se rendre sympathique, omissions et inexactitudes ne lui coutent guere. U diminue outre mesure sa part d'initiative et de responsabilit^ dans les tristes affaires de 346. a Crie le contraire tant que tu voudras, Eschine, crie jusqu'i en crever; c'est Philocrate qui a propose au peuple d'ouvrir les negociations. » Un peu plus loin, m6me tactique. Fletrissant les complices de la politique mac6donienne, Demosthene s'attaque uniquement aux traitres et aux cites aveugles qui n'ont pas voulu seconder les efforts des Atbeniens. a En ce temps-1^, dit-il, les villes 6taient malades. »
Ceux qui avaieivt le conseil et raction e'taient seduits par des presents et perdus par Tespoir d'un salaire; la foule des particuliers,ou ne prevoyait rien, ou se laissait prendre k Tamorce de Tinertie et du repos. Partout c'etait le mtoe mal. Ghacun pensait que le peril ne viendrait pas jusqu'Si lui, et qu'aux depens du danger des autres, il garderait son bien tranquiLlement et k sa guise ; mais
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bient6t il advint, ce me semble, que les peuples, pour prix de leur profonde et intempestive indolence, f urent prives de leur liberie, et que les chefs, qui croyaient avoir tout vendu, hormis leur personne, s'apercurent qu'ils s'^taient vendus eux-m^mes les premiers. Amis et h6te8, voil& comme on les appelait autrefois : sycophantes, ennemis des dieux, et tous les noms qu'ils mdritent, voil^ce qu*ils endurent aujourd'hui. Personne en effet, Ath^niens, ne d^pense son argent dans I'int^r^t du trattre ; personne, une fois en possession de ce qu*il a achete, ne consulte le traitre sur le reste des affaires. Autrement, il n'y aurait rien de plus heureux que le traitre. Mais il n'en va pas ainsi. Comment done ! il s'en faut de tout. Lorsque celui qui veut dominer s^est 6tabli le maitre, il Test aussi de cenx qui lui ont tout vendu ; ct comme il connait leur bassesse, il les bait et s'en ddfie, et les couvre de boue..;. preuve 6vidente, Eschine, que celui qui defend le mieux son pays et r6siste le mieux k de tels hommes, celui-la vous donne k vous, traitres et mercenaires, une occasion de vous faire payer. Oui, c^estgrdceSila majorite deces citoyens et aux orateurs qui vous combattent, que vous ^tes maintenus en s6ret^ et en salaire. Par vous-memes, depuis longtemps vous seriez perdus. #
« Qu'elle est done miserable, aufond, ladestinee d'Eschine, d6daign6 de Philippe et funeste k sa patrie ! La lenteur calculee de son aoibassade permet auxMacedoniens de conquerir la Thrace ; ses faux rapports precipitent la ruine de la Phocide. Et ce maudit vient se vanter de sa conduite !
II repand surles autres la souillure de ses crimes, comme ces debauches qui vident sur les convives, k la fin d'une orgie, le vin qui reste au fond de leur coupe. »
II a dit tout k Theure, en parlant de moi : a Lui qui me reproche Tamitid d'Alexandre. » L'amitie d'Alexandre ! h toi 1 Comment Taurais-tu acquise ? comment meritee ? L'h6te de Philippe, Tami d'Alexandre, jamais je ne te donnerai ces noms ; je ne suis pas assez fou ; h moins qu'il ne faille nommer les moissonneurs et les gens de salaire, amis eth6tes de ceux qui les emploient. Autrefois le mercenaire de Philippe, aujourd'hui celui d'Alexandre, c'est ainsi que je t'appelle, moi et tous ces hommes que voici. Ne le crois-tu pas ? Interroge-les, ou plut6t je vais le faire pour toi. Ath^niens, que vous en semble ? Eschine est-il rh6te d' Alexandre ou son mercenaire ? Tu entends ce qu'ils disent.
Aux critiques du traltre, Demosthene oppose sa politique genereuse et sage : cc Tai pousse le peuple h la guerre ! Pouvais-je faire autrement ? Devions-nous, marchant a la suite des Argiens, des Thessaliens, des Dolopes, secourir Tetranger ou le laisser libre d'agir ? Nous n'eussions pas tir6 grand profit de notre conduite, car Philippe traitait encore plus mal ses allies que ses ennemis- Mais li n'est pas la question. »
Quel decret devais-je proposer, moi, conseiller d'Athe-»
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nes, car c^est d'Athfenes qu'il s'agit. Je savais que de tout temps, jusqu'au jour 0(1 je montai k la tribune, ma patrie avait combattu pour la preeminence^ Thonneur et la gloire, que par une noble ambition et dans Finteret commun, elle avait sacrifi6 plus d'hommes et d'argent que tous les autres hommes ensemble pour leur propre salut. Je voyais ce Philippe k qui nous avions affaire, qui, dans son desir du pouvoir et de Tempire, Toeil creve, la clavicule rompue, la cuisse et la main fracassees, abandonnait gaiement k la Fortune tout ce qu'elle voudrait prendre de son corps, pourvu qu'avec le reste 11 vecAt glorieux. Et pourtant, qui oserait dire qu*un Barbare nourri dans Pella, miserable lieu jusqu'alors inconnu, devait avoir I'dme assez haute pour esperer, pour entreprendre de commander aux Grecs ; et que voias, les Atheniens, qui chaque jour, dans tous les discours que vous entendez, dans tousles spectacles offerts a vos yeux, trouvez le souvenir de vos ancetres et de leur vertu, vous etiez assez laches pour aller au-devant de Philippe etlui livrer laliberte de la Gr6ce? Restait doncforcement un seul parti : opposer une juste resistance ases injustes entreprises. Ath^niens, vous Tavez fait des le pi:'incipe, parraison et par honneur; et mes decrets et mes conseils vousy ont pousses, des que j'ai pris part au gouvernement. J*en conviens.
« Et maintenant, qu'on en vienne au detail, qu'on examine les propositions de Demosthene, et on verra que toutes ont ete avantageuses.
Gr&ce k lui, Alhenes se dresse comme une barriere devant Philippe. »
II veut se glisser dans le P^lopon^se, je fais voter une ambassade pour le Peloponese; ii louche ^TEubee, autre ambassade pour TEubee ; il ^tablit des tyrans dans Oree et dans Eretrie, j'y envoie..., une ambassade encore? Non, une armee.
« J'obtiens alors une couronne d'or, sur la proposition d' Aristonicos ; et qui done a vu i cette occasion eclater les rires sarcastiques dont Eschine menace lepeuple, s'il approuve le decret de Ct^siphon? Bientot apres, e'est Alheneselle-meme qui est couronnee par Byzance et Perinthe, haute recompense que les villes accordent bien souvent aux citoyens qui les gouvernent, mais que jamais jusqu'ici un homme n*avait fait decerner k la r6publique. »
Apres les alliances, les reformes. Demosthene rappelle la reorganisation des trierarchies. Tou-
jours prudent, il ne dit rien du theorique; rien
6galement de Tambassade a Thebes, et de la
derniere campagne contre les Macedoniens.
Craint-il de s'aventurer sur un terrain briilant ?
On doit le croire, et nul ne prt3voit Fadmirable
retour offe.nsit qui terminera le plaidoyer. II faut
maintenant justifier en droit le ddcret de Ctesi-
phon. T&che difficile ; le ton par trop degage et
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presque insultantdela defense ne peut dissimuler et trahit au contraire Tinqui^tude et Tembarras.
A toufi ces discours si embrouill^s, k ce pele-m61e de paroles sur les lois allega^es h Tappui de FaccusatioD, vous n'avez sans doute rien compris, et moi pas davantage ; mais j'aborde franchement et sans detour la discussion juridique.
Rarement promesse fut plus mal tenue. Demosthene se contente, et pour cause, de presenter auxjuges quelques sophismes specieux et brillants, comme ces lumieres courtes et vives, qui aveuglent au lieu d'eclairer : « Je suis comptable de mon administration et non de mes largesses ; et puisque Ton voulait r6compe^ser en moi le bienfaiteur plutot que le magistrat, Ctesiphon n'etait pas oblige d'attendre ma sortie de charge- Eh quoi ! Athenes pourrait recevoir un present, mais non temoigner de sa gratitude ; et un sycophante, etendantsa tyranniesur tousles citoyens, interdirait aux uns la reconnaissance, aux autres la generosite ! Quant a la proclamation du d^cret, pourquoi n'aurait-elle pas lieu au th^Mre ? Plus les assistants sont nombreux, plus la c6r6monie est glorieuse pour le peuple, car il se couronne en couronnant Tun des siens. »
Demosthene, qui sent h merveille toute la faiblesse de ces arguments, ne laisse pas h Tauditoire le temps d'approfondir. Fermant la discussion, il prend sa revanche sur Esehine : « Miserable scribe, mangeur de vers tragiques, homme tout frotte de chicane, bel acteur des troisi^mes roles, tu cries atue-tete, tu vomis des injures ! Puis tu \iens declamer dans ta peroraison comme un heros sur la scene, et invoquerla terre, le soleil, la vertu, la conscience et F Education qui font discernerle bienetlemal. Minos, EaqueetRhadamanthe ne tiendraient pas un langage plus pompeux. Mais toi, d'oii peux-tu connaltre la vertu et la distinguer du vice? Quant h Feducation, si tu en avais, tu ne t'en vanterais pas. Les gensbien eleves rougissent des eloges. Du moins ton impudence n'atteindra-t-elle pas son but. Ton aiiditoire est revolte mais non convaincu ! »
Ces injures passent les bornes, et Demosthene a raison de dire: « Parler dignement de mon adversaire, c'est tenir des discours indignes de moi. y> 11 nous met bien plus h Taise quand il attaque la politique du traltre ; cette fois, son indignation est legitime. Esehine a perdu laGrece le jour oil il appela Philippe en Phocide. Demos-
204 d£mosth£:ne.
tbene n'a garde d'omettre un argument si decisif ; et I'affaire desAmphiss6ens,rappel6een quelques mots 6nergiques, forme le couronnement et la clef de voftte de son invective.
Le recit de tous ces attentats me conduit k dire ce que j'ai fait pour y rem^dier ; vous m'ecouterez, Atheniens, car si j'ai supporte pour vous le fardeau des affaires, vous pouvez bien aujourd'hui en supporter le souvenir.
IciTartifice du plaidoyer se devoile. Le discours recommence. Les dernieres peripeties de la lutte, la prise d'Elatee, Tambassade h Thebes vont se derouler sous nos yeux ; la defaite meme, par un triomphe d'eloquence, justifiera la politique des patriotes ; et la question juridique disparaltra, 6touffee enlre deux magnifiques developpements Le vieux Nestor, dans llliade, conseille i Agamem non de placer les bons soldats en premiere ligne, au milieu les laches, k Tarriere-garde les troupes d'elite. C'est Tordre meme des arguments dans le discours pour la Couronne,
Cette seconde partie debute par Feclatante peinturede la consternation que causa la prise d'Elatee, et ou Demosthene apparut comme un sauveur, en proposant de solliciter les secours de Thebes.
Aux paroles j'ajoutai un decret ; le decret porte, j'allai en ambassade ; ambassadeur, je persuadai les Thebains. Je poursuivis Taffaire ci travers tous les obstacles, depuis le commencement jusqii'^ la fin ; je me jetai pour vous tout entier et sans reserve dans les perils qui environ naientnotreville.
« Rien ne le detourna de ce qu'il jugeaitavantageux. Son coeur fut pur comme ses mains. Par son integrite inebranlable, il vainquit Philippe ; car si le corrupteur triomphe quand on prend son or, il est vaincu lorsqu'on le repousse. Sous laconduite de son orateur, Athenes, au moment de succomber, a pu souvent esperer une fortune meilleure. L' alliance Ihebaine a chasse comme une nueed'orage le peril qui planaitsur la Grece. L'homme invincible a eu des moments d'angoisse et de desespoir. Et pourtant de quoi Demoslhene etait-il maltre ? De rien. II parlait au peuple ; mais les stipendies de la Macedoine pouvaient en faire autant ; et lorsqu'ils avaient le dessus, les Atheniens travaillaient pour leurs adversaires. Malgre tout, une activite continuelle, un devouement absolu ont groupe, en face de Philippe, Thebes, TEubee, TAchale, Corinthe, Megare, Leucade et Corcyre. Par cesalliances^ Tarmee de la Grece
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s'est accrue de quinze mille fantassins et de douze mille cavaliers, sans compter les milices nationales. A c6t6 de tels services, qu'est cette reparation de murailles dont Eschine parte avec ironie? »
Non, 06 n'est pas seulement de pierres et de briques que j'ai fortifid votre ville ; ce n'est pas de celaque je suis le plus fier ; mais veux-tu reconnaitre sans mauvaise foi de quels rempartsjeraientouree?tu trouverasdes armes, des cites, des places, desports, des vaisseaux, delacavalerie et des auxiliaires combattant pour nous. Voila comment j*ai couvert TAttique, autant qu'il fut possible k la prudence humaine ; voili comment j'ai fortifie tout notre pays, et non pas seulement Fenceinte de la ville et du Piree.
« Ah ! plftt au ciel qiie tons les peuples grecs aient eu leur Demosthene ! Les Macedoniens ne seraientpas aujourd'hui les maltres. »
« Mais, dira-t-on, laissons Ik ces hypotheses, la realite est sous nosyeux. Des mines, des defaites, Athenes humiliee, voili Toeuvre donttu te vantes! Tu as echoue, done tu avais tort. — Si Ton pouvait alors concevoir une politique meilleure, repond Torateur, pourquoi ne Tavoir pas dit? Le bon conseiller ouvre son avis sur le moment meme, il se livre comptable au hasard et k ceux qu'il a
conyaincus. Au contraire, les sycophantes se taisenl quand ils devraient parler ; pour leur rendre la Yoix, il faut un malheur de lapatrie. Ainsi fait Eschiae. Apres la catastrophe, il songe aux moyens de la prevenir, plaisant m6decin qui suit le convoi funfebre en disant : a Si le malade avait pristel remede, il serait encore plein de vie. »
A cette ^poque^ bien des perils s'amassaient sur nous, d'autres nous assaillaientd^jk ; juge mon administration^ Escbine, au milieu de cette crise, et ne calomniepas Tevenement. L'evdnement est ce que veulent les dieux, mais le m^rite du conseiller se juge par le conseil m^me. Que la bataille ait tourne pour Philippe, ce n*est pas k moi qu'il faut s'en prendre, Tissue du combat dependait des dieux et non de moi. Mais que je n'aie pas pr^vu tout ce qui etait de la prevoyance humaine ; que jene I'aie pas ex6cut6 avec une droiture, un z6le, une ardeur audessus de mes forces ; que mes entreprises n'aient pas ^te belles, dignes de la ville et n^cessaires ; fais-le-moi voir, et ensuite accuse-moi. Si la tempSte a delate, plus forte non seulement que nous, mais aussi que tous les Hellenes, qu'y pouvons-nous ? Quand Tarmateur a tout prevu pour la siiret^ de son navire et Ta muni de tout ce qu'il croyait utile k son salut, si la tempAe vient Fassaillir, fatiguer ses agr^s et m6me les detruire, accusera-t-on cet homme du naufrage ? a Mais je ne gouvernais pas le navire, dirait-il (et moi non plus je ne commandais pas Farmde), je n'6tais pasmaitrede la fortune, au contraire, la Fortune est maitresse de toute chose »
Puisque Eschine insiste tant sur le hasard des ^v^ne-
208 D^MOSTHfeNE.
ments, je veax lui opposer en reponse un har^i paradoxe. Par Jupiter et tousles dieux! que nul d^entre vous ne s*etonneen cela de mon exagefation, mais que chacun consid^re avec bienveillance ce quejedis. Si Tavenir avait ete manifeste pour tous, si tous ravaient connu et que tu Teusses annonce et atteste k grands cris, toi qui n^as pas soufH^ mot ; alors meme Athenes ne devait pas se departir de la voie qu'elie a suivie, pour peu qu'elle tint compie de sa gloire, de ses ancetres et de la posterity. Aujourd'hui,elle paralt avoir echouedans une entreprise, ce qui est la chance commune k tous les bommes, quand la Divinite le veut ; mais si alors, apr^s s'^tre crue digne de commander aux autres, elie avait battu en retraite, elie edi encouru le reproche d'avoir livre tous les peupies a Philippe.
« Malgr6 sa defaite elie peut aBronter aujourd'bui les regards de Tetranger. Et les grands hommes du passe iie rougiraient pas de sa conduite. lis croyaient, ces h6ros, qu'on se doit plus encore k sa patrie qu'k sa famille. Plutot que d'obeir, ils aimaient mieux abandonner leur ville ; et leurs descendants ont»pens6 comme eux. »
Si je me hasardais a dire que c'est moi qui vous inspirai des sentiments dignes de vos ai'eux, vous me reprendriez, et ^ juste titre. Mais je confesse que de telles resolutions etaient les v6lres ; et je prouve qu'avant moila republique avait k elie cette mani^re de penser. Je reclame seulement Thonneur d'avoir contribu6 k ce qui s'est fait de glorieux.Cet homme, au contraire, qui incri-
mine tout et vous demande d'etre implacables pour moi, et me reproche toutes les alarmes et tous les dangers de la ville, en meme temps qu'il cherche a m'enlever dans le present un titre d'honneur, vous arrache, 6 Atheniens ! les eloges de tous les si^cles ; car si en frappant Gtesiphon, vous condamnez ma politique, vous paraitrez avoir failli et non pas avoir succomb^ k Faveugie malignity da sort. Mais il n'en est pas ainsi. Non, vous n'avez pas
failli, Atheniens, en affrontant les perils pour la liberte et le salut de tous ; j*en jure par ceux de vos ancetres qui s'exposferent les premiers h, Marathon, par ceux qui se sont ranges en bataille k Platde, par ceux qui ont combattu sur leurs vaisseaux k Salamine et k TArtemision, et par beaucoup d'autres vaillants hommes qui reposent dans nos monuments publics ; car la ville, les jugeant dignesdu m^me honneur, les a tous egalementensevelis, Eschine, et non pas seulement les vainqueurs et les heureux. Cetait justice, car I'oeuvre des hommes de coeur, tous I'avaient accomplie ; quant a la fortune, iis en ont eu la part que iedieu leur avait mesuree.
Dans ce paradoxe^ dans ce serment a jamais celebre,quel defijete&.rhistoire, quelle audace, et en meme temps quelle douceur ! Le censeur impitoyable qui, pendant vingt annees, a eule reproche a la bouche, vienti son tour demander pitie et pardon. Le bronze fremit et s'emeut. Rien n'a plus manque a la morale des anciens que la tendresse; ces coeurs etroits et fiers restaient fermes aux faibles et aux malheureux ; la souffrance
210 D^MOSTtillNE.
vient d'ouvrir celui de Demosthene. II comprend la beaut6 de la defaite, il s'y enveloppe comme dans une pourpre sanglante, et sa peas6e el6* mente et profonde tranche d'un seul coup le douloureux probleme que tout homme porte en lui. Oui,refiort est p6nible et la r6ussite incertaine ; el pourtant il faut agir, car la conscience qui nous Tordonne sauratoujoursnousr^compenser. Toute ame honnfite doit se sacrifier sans beaucoup d'esperance h uu ideal entrevu, et porter vaillamment le poids de la vie, recevant sa t&che du dehors, et n'attendant sa recompense que d'elle-meme. Un orateur moderne s'arreterail ici, craignant d'affaiblir Timpression produite. Mais les Grecs ont des idees difKrentes en matiere d'art. Dans r^popee, le poeme lyrique et la tragedie, ainsi que dans Teloquence, ils laissent tomber leur voix pour finir. lis imitent la nature, et leurs discours les plus vehements s'apaisent comme Torage, aprfes avoir roul6 en longs 6chos. Demosthene va redescendre des hauteurs oii il s'est 61anc6, et sa peroraison auralagravite sereine et recueillie de son exorde. Pour le moment, siir de lavictoire, il sonneen fanfares triomphales la defaite d'Eschine. Ce n'est point assez de Tavoir
couvert d'injures ; il le ressaisit, le d^chire et le tralne- dans la boue.
Enfant, tu ius nourri dans la mis^re : tu servais avec ton p6re chez un maitre d'ecole ; li, tu broyais I'encre, tu epongeais les bancs, tu balayais la classe, emploi d^esclave, non d*enfant libre I Devenu homme, iandis que ta mere initiait, tu lisais le grimoire et secondais ses jongleries. La nuit, tu afFublais les inities d*une peau de biche, versant sur eux la coupe sacree, les purifiant, les frottant d'argile et de son. Puis, la lustration termine'e,. tu les relevais et leur faisais dire : « J'ai fui le mal, j'ai trouve le bien. » Tu te glorifiais de hurler mieux que personne, et je le crois sans peine : quand on ddclame avec tant de force, on doit Temporter par Teclat de ses hurlements.
L'invective continue ainsi avec une revoltante et magnifique insolence. Tout dans Eschine devient matiere h railleries, sa vie privee et publique, son enfance, sa jeunesse, son ftge mftr, sa parole, son silence meme : cc Quand la Republique a besoin de conseils, il se tait. Soudain le voilJi qui surgit k la tribune pour attaquer un orateur qui a cesse de plaire. Comme une tempete qui s'eleve, cette voix sonore eclate en mots pompeux,en longues periodes. Qu'en resulte-t-il ? Aucun avantage pour personne, pour quelquesuns la mine, pour Athenes du deshonneur.
21 2 d£mosthI:ne.
Demandez k Eschine de la jalousie, de la mediancete, c'est h merveille. »
Mais, chaque fois qu'il s'est agi de ragrandissement d'Ath^nes, as-iu paru au premier rang, au second, au troisi6me, au quatri^me, au cinqui^me, au sixi^me, dans un rang quelconque? Quelle alliance as-tu procuree a la ville? quels secours ? qaelles amities? quelle gloire ? Dans quelle ambassade, quel service public Fas-tu fait honorer ? Ouelle affaire, chez nous, chez les autres Grecs ou chez les etrangers, a r6ussi entre tes mains ? En vaisseaux, en armes, en arsenaux, en fortifications, en cavavalerie, nous as-tu donne quelque chose ? Riche ou pauvre, personne a-t-il ete soulage par tes secours p6caniaires au peuple et k TBltat ? Non, jamais.
DejiDemosthene a dit, dans un parallfele plein d'audace et de dedain :
Tu enseignais les lettres, j'avais des professeurs. Tu initiais, je me faisais initier. Tu etais scribe, moi orateur. Tu jouais les troisiemes r61es, jete regardais. Tutombais sur la scene, je sifflais. Tu as toujours, dans le gouvernement des affaires, travaill6 pour Fennemi, moi pour Ath^nes. Restons-en 1^ ; mais aujourd'hui meme, pourquoi m*examine-t-on ? Pour me decerner une couronne ; mon innocence est reconnue. Tous, aucontraire, te regardent comme un sycophante, et quel est pour toi Tenjeu de la lutte ? Le droit de continuer ce metier ou Tobligation de le quitter, si tu n'obtiens pas la cinquieme partie des suffrages.
L'aecus6 sent qu'ilpeut toutse permettre; 11 en
use et en abuse. Eschine lui a reproche d'etre rennemi des dieux et d'avoir entraln6 Athenes dans son destia funeste. En Tecrasant sous la comparaison, Demosthene veut done beaucoup moins montrer son merite que son bonheur.
N y a-t-il pas du reste quelque noblesse dans cette Iranchise hautaine ? La vanity de Cic^ron avec ses mille recherches est une coquette ; I'orgueil de Demosthene est un athlete antique, chaste dans sa nudite.
Mais la fin du discours approche ; les apostrophes deviennent plus rares, les idees plus douces et plus calmes : « J'ai toujours aim6 ma patrie, et e'est 1^ pour un homme d'Etatla qualite maltresse. Cherchons en toute chose Tinteret du peuple, partageons ses amities et ses haines. Sinon, nous aurons beau denaturer notre pensee et accumuler des periodes d^clamatoires, nous ne chasserons pas sur la meme ancre que lui, et bien vite notre duplicite sera percee k jour. Ainsi, tout d. Theure, enrappelant la ruine dela patrie, Eschine triomphait. U haussait la voix, sans emotion, sans larmes. Croyant ecraser un rival, il montrait tout son egoisme. Vous le connaissez bien du reste, et ce n'est pas a lui que vous avez
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confie r^loge de vos fils et de vos freres tombes sur le champ de bataille. »
• Ha rappel6 les illustres citoyens d' autrefois, esperant m'accabler sous ces grands noms ; mais il n'est pas juste d'opposerlesvivantsauxmorts, car Fenyie qui s'attache& tous les hommes s*apaise du jour oil ils disparaissent. Les Aristide et les Tbemistocle avaient autrefois leurs calomniateurs, qui les attaquaient comme Eschine m'attaque aujourd'hui. Plus 6quitables, vous comparerez les contemporains entre eux, de meme qu'on rapproche les gens de m6me m6lier, les musiciens et les athletes. Si on fait entrer en lice Eschine/ses parents et tous les autres, je ne refuserai pas la lutte, et je compterai sur la vietoire. »
Tant que la republique a pu choisir les meilleurs conseils el que la carri^re etait ouverte au z6le de tous, c*est moi qui ai donne les avis les plus sages, c*est par mes decrets,mes lois, mes ambassades que tout s*est fait. Vous, vous ne paraissiez nulla part devant ces citoyens, que pour leur nuire, Quand arriva ce qui n'aurait jamais dCiarriver, et que, dedaignant les conseillers fiddles, on passa en revue les esclaves soumis au maitre, pr^ts k se venire centre la patrie et toujours courbes devant Tetranger; tu parus au poste, Eschine, avec tous lestiens, tel qu'un de ces grands personnages pleins de superbe et
LES DERNlfeRES ANNIES DE D^MOSTHfeNE. 215
qui entretiennent de beaux coursiers ; moi j'^tais bien peu sans doute, mais j'avais plus de d^vouement que vous pour ces hommesque void. Ath^niens, il est deux choses qu'on doitexiger d'un honn^te citoyen : d'abord, quand c'est possible, vouloir fermem^nt la gloire et la preeminence de la republique ; puis, en tout temps, en toute occasion, avoir aucoeurTamour de son pays. Ce dernier
point depend de nous ; la puissance et la force ne sont pas entre nos mains. Eh bien I n'ai-je pas aime Athenes d'un amour constant, inalterable? Voyez plut6t : on a demande ma tete, on m*a cit6 devant les Amphictyons ; menaces, poursuites, on a toutessaye surmoi, on a 14che contre moi ces maudits, comme des b^tes feroces ; rien n'a pu ebranlermon devouement pour vous. D^s le debut, j'ai pris en politique la voie droite et juste : defendre les prerogatives, la puissance et la gloire de ma patrie, les porter plus haut encore, et combattre pour elles.
« Aussi je ne suis pas comme les traltres qui gemissent de nos victoires, triomphent de nos revers, se rejouissent de notre abaissement, et declarent qu'il durera toujours. w
Dieux puissants, n'^coutezpas ces voeux impies I Inspirez plut6t k ces hommes un autre esprit et des pensees meilleures; ou bien, si leur mechancete est incurable, frappez-les, exterminez-les sur terre et sur mer. Pour nous, d61ivrez-nous des dangers qui nous menacent, sauvez-nous et protegez-nous a jamais !
Ce beau discours finii comme il a commence,
216 D]£MOSTHi:NE.
par une priere. Entre ces deux invocations, quel monde d'id6es et de sentiments I Le d^vouement du patriote, I'amertume du moraliste, la duplicite deTavocat, Forgueil ducitoyen richeet considere, prennent corps et vivent devant nous. D6niosthene a mis dans son ceuvre toute son ftme, tout son g6nie et tout son art. Tour h tour puissante, subtile, passionn^e, brillante, 6mue, ironique, son eloquence r6vele en outre des qualit6s que nous ne lui connaissions pas, une s6r6nite familiere qui touche, une tendresse qui penetre. Bien que ce discours soit tout impr6gn6 de sentiments antiques, il est moderne pourtant, parce qu'il developpe des idees 6ternelles. Peut-elre est-ce le triste privilege des vaincus ; mais nous sentons parfois battre en nous lecoeur souffrant de Demosthene.
Ctesiphon fut acquitt6, et Eschine n'obtint pas meme la cinquieme partie des voix. Condamn^ k une amende comme plaideur temeraire, il voulut 6chapper h sa dette et surtout h sa honte, sortit de la politique par un exil volontaire, et alia mourir obscurement h Samos.
Ce fut pour Demosthene le dernier triomphe :
la fortune ne devait avoir desormais pour lui que
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d'infideles retours. Six ans apres, ilconnut aussi les amertumes de I'exil. Que s'6tait-il pass6 dans rintervalle ?nous en sommes r^duits aux conjectures. Acette heure trouble et sombre de Thistoire grecque, on devine imoitieles passions des hommes, mais on ignore le detail des faits. Une sorte de decomposition des partis commence dans Athenes. Jadis la lutte contre la Macedoine les • groupait en deux camps; aujourd'hui, sur la place publique, oil les orateurs deviennent de jour en jour plus grossiers, il semble que ce soil seulement le caprice qui regne. On peut voir ce fait surprenant : Demosthene allie de Phocion, accuse en meme temps que Demade, et condamne sur un r^quisitoire d'Hyperide. Get ancien lieutenant du parti antimacedonien passe peu a pen du second rang au premier, et supplante son maitre, dont la prudence paratt aux exaltes faiblesse ou trahison . De li, entre les deux amis, une froideur croissante, puis une rupture, ou peut-etre la jalousie et les rancunes personnelles ont jou6 quelque role. On raconte que, depuis dejiassez longtemps, Hyperide s'exerQait h composer des accusations contre Demosthene et ne lelui cachaitpas. Le grand orateur, abandonne des siens, ne pouvait compter sur les
DtMOBTHl&NE. 10
218 D^MOSTHfeNE.
partisans de la Macedoine. Sa situation, de plus en plus critique, ^tait h la merci du moindre incident. II s'en produisit un, et des plus graves.
Harpale, gouverneur de Babylone et familier d'Alexandre, avait dilapide les fonds qu'il gardait en depot. II croyait le roi perdu dans les deserts de TAsie. Le voyant reparallre, il prit peur et appareilla vers Athenes avec six mille mercenaires et cinq mille talents. Sur la proposition de Demosthene et de Phocion, le peuple lui ferma le Piree. II renvoya alors ses troupes et obtint d'etre admis dans la ville comme suppliant. Son or lui gagna des amis ; et les Atheniens songerent peut-etre un instant i le soutenir. Mais, alarmes par les reclamations de la Macedoine, ils allaient le livrer sans scrupule, quand D6mosthene intervint une seconde fois avec Faide de Phocion. On le chargea d'ex6cuter ce qu'il avait propose : il se saisit d'Harpale, lui fit declarer la valeur de ses tresors, et surveilla le transport de Targent sur TAcropole. Peu apres le prisonnier prit la fuite, et rinventaire des sommes sequestrees accusaun enorme deficit.
Qui fallait-il en rendre responsable ? Les soup^
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Qons se portaient naturellement sur rhomme qui des le debut avail pris Taffaire en main. II marcha droit au peril et provoqua une enquete extraordinaire de TAreopage. Mais, dans cet embarras de son honneur, ses efforts meme resserraient les noBuds qu'il voulaitrompre. L'opinion d'ailleurs etaitaffolee. Alexandre venait coup sur coup de demander qu'on Tadoriit, et d'imposer aux villes helleniques le rappel de leurs bannis, c'est-a-dire des mauvais citoyens et des traltres. Demosthene esp^ra regagner la faveur des Atheniens en defendant leurs int6r6ts, et se fit envoyer a Olympie pour y conf^rer avec le general macedonien Nicanor. Mais il ne put re'ussir ; vingt mille exiles applaudirent la proclamation du rescrit qui les ramenait dans leurs fovers. Alexandre etait le maitre; ilfutdieupuisqu'il le voulait. Demosthene, d'abord indigne de ses pretentions, eut le courage de se ranger al'avis de Demade, irritant ainsi tour a tour les deux partis. Apressixmois d'hesitations^les areopagites le declarerent coupable, sans en donner du reste aucune preuve; et les heliastes le condamnerent a une amende de cinquante talents. Jete en prison comme debiteur insolvable,il parvintbientotas'evader et partitpour Texil.
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II n'alla pas plus loin que Trezene. Mais vivre hors d'Athenes, quelle douleur et quel dechiremenl ! Plutarque nous le peint errant pres de la mer, les yeux pleins de larmes et fix6s sur les montagnes de la patrie. Lorsqu'un jeune homme venait lui demander des conseils, il le detournait de la vie politique : cc Ah 1 que n'ai-je pr6vu les maux qui m'attendaient ! j'aurais prefer6 le chemin du trepas h celui de la tribune. »
Mais dans un si ferme esprit, le d6couragement devait s'6vanouir k la premiere lueur d'esperance, Alexandre mourut ; d^sormais, son empire etait, suivant le mot de D6made, comme le Cyclope aveugle par Ulysse. Cette creation fragile de la conquete, sortie des mains d'un seul homme, semblait devoir perir en meme temps que lui. Athenes, malgre les efforts de Phocion, se decida k combattre ; et Hyp^ride avec quelques amis alia en Grece lui chercher des alliances, D6mosthene oublia ses rancunes pour se joindre h lui ; et nous le voyons en Arcadie, retrouvant sa verve et sa passion d'autrefois. Cette conduite lui ramena toutes les sympathies. Un an apres sa fuite, la republique le rappela, et une trireme vint le con-
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duire au Pir6e. II fut.regu dans les bras du peuple ; une foule immense, les pretres, les magistrals Taccompagnerent jusqu'i sa maison : de tels moments paient bien des souffrances. Peu apres, charge de parer pour une fete Tautel de Jupiter Sauveur, il regut comme indemnite le montant de son amende.
Pourtant le grand orateur, qui avait alors soixante-deux ans, commengait h n'etre plus qu'un ancetre, Ses auditeurs d'autrefois, vieillis comme lui, cedaient la place h une generation nouvelle. II ne s'agissait plus d'ailleurs de parler. Le derr nier champion de la liberty grecque n'a pas ete Demosthene, ni meme Hyperide, mais un vaillant general, L^osthene^ qui se donna a sa patrie et donna sa patrie a VHellade. Arrete par la mort au milieu de ses victoires, il n'eut que des successeurs indignes de lui, qui finirent par succomber. Dans cette guerre, la cavalerie thessalienne, Finfantefie des Etoliens avaient marche avec Athenes. Seize ans apres Cheronee, le ciel politique a change ; THellade antique n'est plus que la Grece macedonienne.
Demosthene eut le triste honneur d'etre reclame par la vengeance des ennemis. Philippe avait res-
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pect6 ses adversaires, Alexandre les proscrivit, Antipater les assassina. On entre dans un &ge de fer, de plus en plus barbare et d6daigneux de r^loquence. Ainsi, k la fin de la R^publique Romaine, les orateurs tiennent quelque temps tete aux generaux, et on voit passer leurs toges blanches au milieu des casques et des cuirasses. Mais bientdt un triumvir les condamne et un centurion
les 6gorge. Alors, commeditLucain, p6ritjusqu'^ Tombre de la liberie.
Plutarque a racont6 avec une simplicite qui touche k la grandeur les derniers moments de Demosthene. Hyperide est deja mort dans les tortures ; et Antipater, devanQant la cruaut6 de Fulvie et d'Antoine, a fait arracher par le bourreau cette langue eloquente, qui ne sut pas toujours se contenir, mais qui ne se tut jamais pour la defense de son pays. Demosthene, refugie dans le temple de Neptune k Calaurie, est poursuivi par Archias, ancien acteur, devenu chasseur d'exil6s. La religion interdit d'arracher un suppliants Fautel du dieu, mais qu'importe ? Ayant en vain essay6 de la persuasion, le Macedonien va recourir k la force , lorsque le fugitif se decide k * mourir.
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II entra dans Finterieur du temple; et prenant ses tablettes comme pour ecrire, il porta le poincon k saboiiche et le mordit, ce qu'il faisait ordinairement quand il meditait ou composait quelque discours ; apr^s Vy avoir tenu quelque temps, il se couvrit de sa robe et pencha la t^te*. Les soldats qui se tenaient k la porte le raillaienf de craindre ainsi la mort, et le traitaient de 14che et de mou. Archias, s'etanl approche de lui, Tengageait a se lever ; et lui repetant ses memes propos, il lui promettait de le reconcilier avec Antipater. Demosthene, qui sentait que le poison avait produit tout son effet, se decouvrit, et fixantses regards sur Archias : « Tu peux mainteaant, lui dit-il, jouer le r61e de Greon dans la trage'die, et faire Jeter ce corps ou tu voudras sans lui accorder les honneurs de la sepulture. Neptune ! ajouta-t-il, je sors encore-vivant de ton temple, mais Antipater et les Macedoniens ne Tauront pas moins souille de ma mort. » II finissait a peine ces mots qu*il se senlit trembler et chanceler, il demanda qu'on Je soutint pour marcher ; et comme il passait devant Tautel du dieu^ il tomba et mourut en pouBsant un profond soupir.
Quarante ans plus tard, les Atheniens lui eleverent une statue de bronze avec <;ette inscription : « Demosthene , si ton pouvoir eat egale ton eloquence, la Grece n'aurait jamais ete soumise au Mars macedonien. » D6ji Antipater avait fait k sa victime la plus belle des oraisons funebres : il avait mutile la constitution democra- 1 tique, occupe la ville, supprime les tribunaux
226 D^MOSTHilNE.
populaires, priv6 de leurs droits ou deports les deux tiers des citoyens. Ces exiles font cortege h D^mosthene ; la rtpublique est morte avec lui.
CONCLUSIOIN.
La galerie du Vatican possede une statue de D6mosthene qui paralt authentique. Debout, il tient un papyrus, Fair meditatif et chagrin. Le front tres haut, tres large, un peu d6garni, est rid6 moins * par Tftge que par Tetude et la souffrance. Figure seche, joues creuses, oeil profondement enfonc^ sous I'arcade des sourcils, nez mince et long, levres fines et serr^es. Celle d'en bas adhere & la gencive, signe oaracteristique d'une prononciation embarrassee. Le tout exprime Tintelligence, T^nergie, et, s'il faut le dire, un caractere difficile.
Completons ce portrait par les renseignements des contemporains. La poi trine est 6troite, etle corps grele sous un riche manteau. Cette maigreur nerveuse explique Vhomme-femmey comme Faappeleun jour Eschine, ses enthousiasmes et ses frayeurs a la tribune, ses defaillances devant une 6pee. Dirons-nous qu'il 6tait Iftche? Un Ifilche
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ne meurt pas a la fagon d'Annibal, sans regret ni plainte, avec un dernier sarcasme pour ses bourreaux. Cette attitude defendra toujours Demosthene devant i'histoire.
Sa qualile mattresse est au contraire la force d'ame. Dans une epoque de rel4chement, oil tout invitait k Fabandon, presque seul il sut vouloir et iutter. La vigueur semble chez lui avoir tue la tendresse. II ne s'est ^panche qu'une fois, en defendant Ctesiphon. Une fois seulement il parle de samere, jamais de sa femme et de sa fiUe.
Quand il la perdit, on voudrait voir dans ses yeux un pen de ces larmes que Ciceron versait sur sa chereTullia. Les Grecs, grands donneurs de sobriquets, Tavaient surnomme Argas^ le serpent. Mele toute sa vie aux autres hommes, il n'eut pas le don de la familiarite et resta solitaire. Une passion jalouse etendit son ombre sur cette ame et n'y laissa rien fleurir. Demosthene est plein de sa patrie, comme le prophete de son dieu. La haine qu il apour Philippe, ses coleres contreles traitres, sa sympathie pour Hyperide et Lycurgue, tons ces sentiments ne sont que du patriotisme.
N'allons pourtant pas faire de lui un Cincinnatus de la tribune ; il etait sobre, et on Ten a
D^moatliene, statue du Vatican.
souvent raille, mais il aimait la vie large et meme luxueuse. Sans doute il connut Tamour libre, et ses ennemis lui reprochaient ses lilieres, et la finesse de ses vetements, L'accusation de venalite est autrement grave. A-t-il ete venal ? Sa m^moire, nul ne le conleste, reslera moins pure que celle de Lycurgue et de Phocion : « Tacheterais Demosthene, disait Philippe, si je voulais. » Cependant il est certain que jamais la Macedoine ne r6ussit i gagner les voix de D6mosthene et d'Hyperide. Mais ces grands citoyens, qui donnaient h TEtat leur temps et leur eloquence, sans en attendre autre chose que de Tautorit^, avaient besoin d'argent pour vivre, et surtout pour combattre avec succes. Dans cette foire aux consciences, rintegrite absolue etait presque fatalement
ft
condamnee aux roles secondaires , et mediocrement utile h la patrie. Lycurgue et Phocion en sont la preuve, et Demosthene I'a compris. Sa fortune personnelle, diminuee, ainsi qu'on Fa vu, et le produit de ses plaidoiries, ne pouvaient lui suffire. II dut, on le devine, comme la plupart de ses contemporains,puiser dans la caisse des princes et des villes dont il soutenaitles int^rets. De la des calomnies et des attaques mal fondees, mais
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inquietantes, parce qu'ony sent unepartde verite. Plutarque, ce curieux sans critique, s'en est fait le complaisant 6cho ; mais il ajoute qu'entre tous les orateurs de son temps, Demosth6ne fut le plus honnete apres Phocion. Etre rapproche de Phocion, celahonore.
Get homme qui ne connut jamais la bassesse fut un grand esprit, 6leve, mais nuUement chimerique, et meme assez peu sp6culatif. Les jardins d'Armide du Platonisme ne purent le retenir ; et fuyant ces rSves charmants, il retourna bien vile k lasaine cLprete de Thucydide. Son eloquence, nourrie d'idees g6nerales, n'en prend que ce qui sert a la cause. Ne nous trompons pas h ce front pensif, h cette main qui laisse presque echapper le papyrus : Demosthene etait ne pour Taction ; et il faut chercher en lui non pas un philosophe, mais ce qu'il a voulu etre, un politique et un orateur.
L'orateur n'a jamais trouve qu'un seul rival, Ciceron (1) ; ce genereux emule Tadmirait sans jalousie, cc Le plus long de ses discours, disait-il, estle plus beau. » Qu'on lise ses Harangues de\diat
(r) Lire dans la meme collection Ciceron, par M. Pellisson, inspecteurd'Acad^mie.
une assemblee moderne ; et, dans un sujet si loin de nous, cetle fermete virile, cette concision pleine de choses, saisiront encore tons lesesprits. Une telle eloquence est immortelle comme la raison ; on croit voir un marbre de Paros solide et serre. Mais ce marbre est vivant; la passion Tanime, vigoureuse etlogique, et nuUement thea.- Irale k la faQon des Romains. Une imagination audacieuse complete le chef-d'oeuvre et le pare d'eclatantes couleurs. Pourtant la muse n'a pas souri au berceau de Torphelin : il n'a ni Tesprit fin d'Hyperide, ni la verve eblouissante de Demade, ni la souplesse d'Eschine, qui aime a se jouer autour des coeurs. Demostheneensait le chemin, il y penetre et y laisse Taiguillon.
On s'etonnait que Tassemblee du Pnyx supporiAi les violences de ce barbare, qui n'a d'attique dans le pays de Tatticisme que lajustesse sobre et la nettete du trait. C'est qu'au milieu de ses emporlements il restait toujours mattre desa parole. Orateur inspire, rheteur sans rival, il sait caresser Toreille par T harmonic et le rhythme des periodes, persuader par des arguments bien choisis et savamment distribues. Melantla flatterieau reproche, et calcule j usque dans ses transports,
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il enduit de miel les bords de la coupe amere ; mais,ainsi que Ta tres bien vu Fenelon, cet art si parfait se dissimule. Cic6ron se mire dans ses discours comma Narcisse dans sa fontaine. SiDemosthene ne dedaigne pas les applaudissements, il veut avant tout etre ob6i dans sa politique.
Que ▼aut-elle, cette politique? Le froidet judicieux Polybe la condamne ; et il ne manque pas d'historiens pour la juger severement. On admire I'orateur, qui, trahi de toutes parts et arm6 de sa seule parole, a pu pendant quinze ans faire echec h un adversaire tel que Philippe. II a bien combattu, dit-on, mais pourquoi combattre ? Les patriotes etaient voues h la defaite, etleurtriomphe n'aurait pu qu'arreter la marche fatale et le progres de I'histoire. Philippe a discipline la Grece ; Alexandre a recule ses frontieres jusqu'aux limiles du monde connu. En face d'eux, Demosthene n'est que le poete de Thonneur national. II faut I'admirer sans le croire, et Texiler en le courohnant de fleurs .
Repondons simplement avec le Dtscours pour la Couronne. Que devait faire un Ath6nien voyant sa patrie menacee ? S'abstenir de lutter parce que le succes etait impossible ? Comment eh 6tre sur ?
La Mac6doine ne paraisskit pas invincible, et les Grecs avaient repousse victorieusement le choc dela Perse et de FAsie tout entiere. Phocion, qui ne sut jamais que dire non, desesperait de la patrie ; mais h Salamine aussi, les prophetes de malheurne manquaient pas : D6mosthene a pense comme Th6mistocle. D'ailleurs, c'est pour une republique un terrible inconnu que de se livrer a un despote. Apres Philippe et Alexandre qui avaient vaincu Athenes, vint Antipater qui Tecrasa de sa lourdemain de soldat. Quels qu'aient 6te les arrets du destin, jamais un esprit serieux ne demandera h une nation d'abdiquer au profit d*une autre. Le poete aime h se representer les peuples comme ces coureurs dont nous parle Lucrece, et qui se passent le flambeau ; Thistorien n'ignore pas que cette course est un combat toujours sanglant etparfois mortel, et que le monde ressemble h ce temple de Nemi, ou il fallait avoir tu6 le pretre pour lui succeder. On s'etonne qu'Athenes ait defendu son bien. Sans doute il est entre de Tegoisme dans sa resistance, mais n'estce pas cet egoisme meme qui lui avait permis de vivre et de grandir ?
Pourquoi d'ailleurs obscurcir une question de
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sentimdnt V Que la science germaaique soit macedonienne dlnstinct, je le veux ; mais un Frangais doit compreadre les delicatesses et jusqu'aux defaillances de raime grecque. Meme au quatrieme siecle, cetleville se croyait le centre du monde. Alors descendit de ses montagnes, avec sa phalange bard6e de fer, un prince enigmatique et cruel, qui precipitait sur les petits Etats helleniques la force naissante et toute materielle de son royaume k demi barbare. Athenes reprit la lance et le bouclier de Marathon; elle combattit, elle succomba : nous n'avons pas le courage de lablamer. A supposer que la defaite de Cheronee ait ete un bien pour le monde, et peut-etre pour la Grece, il est heureux que les patriotes, comma les preux du moyen- 3,ge, n'aient pas voulu mourir sans donner un dernier coup d'epee. Regardez Carthage et TAssyrie ; rien d'elles n'a survecu ; leur tombe est muette. Tant que le sentiment de la dignite humaine ne sera pas banni du monde^ on se rappellera le cri de Demosthene : a Non, nous n'avons point failli, j'en jure par les morts de Marathon et de Salamine ! »
Le temps, qui embellit les mines, a adouci Timage d'Athenes pour n'en laisserparattre queles
beaux c6t6s, Tous les grands esprits de Rome Tont trait^e en a'ieule, qui, apres une jeunesse passionnee, se montre digne d'un affectueux respect. Pline peut ecrire en toute verity h un de ses amis, avec la gravite et Turbanite romaine : a Souviens4oi bien que c'est en Grece que tu vas, et au coeur de la plus pure Grece.., Respecte cette gloire ancienne etcette vieillesse elle-meme, qui, v6n6rable quand elle se rencontre dans les hommes, est tout h fait religieuse et sacr6e dans les villes. » C'est cette impression qui restera a'Athenes, et rien ne Teffacera.
Demosthene a eu moins de bonheur. Calomni6 de son vivant et condamne a une lutte journaliere, il trouve des adversaires jusqu'au deli du tombeau. On en fait le mauvais genie de cette ville qu'il a tant illustree et tant cherie. Mais laissons parlerles Isocrate etlesEschine de notre temps. La voix d'airain leur r^pond h travers les siecles; et traduit'au tribunal de I'histoire, Demosthene gagnera une seconde fois son proces pour la Couronne.