CHAPITRE V
D^MOSTHilNE ET PHILIPPE.
Nous sommes ila veille du dernier combat. Les deux ennemis s'observent, et prennent leurs positions. Dans rile d'Eub^e, ils pr^ludent k la bataille en cherchant k gagner les petites cit^s qui se la partagent. Philippe envoie ses soldats et fait triompher ses amis k Eretrie et k Oreos. Les Ath6nienSy prompts k la riposte^ mettent la main sur Chalcis, qui commando TEuripe et I'acces de la Grececontinentale. lis semblent reveilles deleur torpeur : partout oil Tarm^e de la Macedoine a passe, leurs ambassades viennent ebranler par la persuasion Toeuvre de la force. Sous cette impulsion, la Thessalie s'agite ; tentative inutile et tardive qui lui vaut un surcrolt d' oppression* Pourtant Philippe, inquiet des haines qui s'amassent autour de lui, essaie une fois de plus de tromper ses vieux adversaires, en leur adressant un message plein de protestations amicales et
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d'apparentes concessions. Mais Bemosthene et Hegesippe font 6chouer celte manoeuvre, et bientot apres les hostilites eclatent dans la Chersonese de Thrace.
Le condottiere Diopithe y avait 6ie envoy6 avec une troupe de colons pour proteger cette possession importante. II se conduisit^ sa guise, passa de la defense k Tattaque, et non content de faire sur rennemi un butin considerable, il rangonna, parait-il, les sujets d'Athenes. Philippe ne manqua pas de se plaindre,etfut appuye dans Tassemblee par ses creatures. On ne demandait rien moins que renvoi de forces nouvelles, et d'un general charge
de mettre h la raison ce serviteur compromettant. C'est alors que Demosthene, dans son Discours sur la Chersonese, intervint, pour deplacer le champ de la discussion, et plus encore pour Telargir,
« On ne parle, dit-il, que de Diopithe et de ses envahissements, eton a oublie que le Macedonien est iSt, pret a profiter de nos fautes. Des traltres aujourd'hui sont complices de ses desseins, car, nos troupes desorganisees, rien ne pourra lui faire obstacle. Calcul perfide, rusegrossiere. N'en soyons pas dupes, et reservons aux hommes qui nous defendenl un peu de c^tte indulgence que
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nous prodiguong k ceux qui nous attaquent. Une contribution est lev6e sur une cit6 grecque, et aussitot nos orateurs de pousser les hauts cris : « On opprime nos freres, on assiege leurs villes ! » Quel est le stratege qui n'agit pas de mdme ? Tons perQoivent de Targent quand ils le peuvent, plus ou moins suivant Timportance de leur escadre; mais, apres tout, les peuples imposes y ont avantage : notre flotte escorte leurs navires, protege leurs marchands. D'ailleurs, cette ressource otee, de quoi vivront nos soldats? De Tairdu ciel apparemment? Ne recevant rien de ceux qui Temploient, Diopithe ramasse, emprunte ou mendie tout ce qu'il pent. »
Ce general aux facons de brigand, qui nourrit la guerre par la guerre, sans oublier de faire son butin, est bien de son temps et de son pays, et D^mosthene en est trop lui-meme pour songer k s'en indigner. Ce qu'il veut, c'est se d^fendre coftte que coftte : «Payonsnos troupes s'il sepeut, mais gardons-les quand meme. II sera temps de les licencier lorsque les Macedoniens vous en donneront Texemple. »
Est-il stv que Philippe ne se portera pas sur la Cher-^ aon^se ? A. en croire la letire qull nous envoie, c'est
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d'elle au contraire qu^il prdtend se venger. Si noire arm^e y reste r^unie, elle couvrira nos possessions et inqd^tera cet homme. Si on la disperse, que ferons-nous en cas d'atlaque ?— Nous jugerons Diopithe, par Jupiter ! — Nos affaires en iront-elles mieux? — Mais, d'ici nous pourrions arriver k la rescousse. — Et si les vents nous arr^tent? — Mais, par Japiter 1 il ne viendra pas. — Avczvous uue caution pour vousle garantir ? Songez, Ath^niens, k la saison prochaine. G*est alors que THeUespont, abandonn^ comme on vous le conseille, tomberait aux mains de Philippe. Ges troupes que Diopithe travaille k tenir prates pour Ath^nes, ne travaillez pas ^ les diff amer, et k les dissoudre. Pr^parez-lui-en de nouvelles ; aidez-le k se procurer de Targent, secourez-Ie, en hommes qui ont les m^mes int^r^ts. Si on demandait k Philippe : « Que pr^feres tu ? que cette arm^e de Diopithe, armee telle quelle, je n'y contredis pas, soit forte^ en bon renom chez les Ath^niens, qu'elie s'accroisseparle concours de |a ville tout enti^re, ou que les calonmies et les attaques des orateurs la dechirent et la detruisent ? » — « C'est cela >, repondrait-il aussit6t. Ainsi done son vceu le plus cher, quelques-uns d'entre nous, ici m^me, cherchent k Taccomplir. Et Ton demande encore ce qui a perdu nos affaires !
« Mais Philippe nous declarera peut-6lre la guerre ? » Demosthene voit d6]h un orateur se lever ilatribune pour vanter le calme et s'6crier : a Queltresor que la paix ! L'entretien des troupes 6puisera les finances. » — « C'est & merveille ; alleztenir ce langage k Philippe. Les Ath^niens
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sont convaincus d'avance ; et du jour oil le Mac6donien cessera de les attaquer, ils n'iront certes pas le troubler chez lui. Malheureusement ses projets De sont un secret pour personne. »
Si les conventions qui ont re^u nos serments sont sous nosyeux, gravies sur des colonnes; si de toute Evidence Phiiippey avant le depart de Diopithe, qui, prdtend-on, rallume la guerre, avaitcommis¬re detriment mainte usurpation, dont nos d^crets qui Taccusent et que void, sont une preuve irrefutable; s'il n*a cesse depuis de gagner Grecs et Barbares, pour les coaliser centre nous ; que signifie ce qu*oa nous r^p^te : « II faut combattre, ou rester en paix ? » Nous n'avons plus le choix, il ne nous reste plua k prendre qu*un parti, le plus juste de touset le plus n^cessaire.... Repousser Tagresseur, k taioins qu'onne dise, par Jupiter! que Philippe ne nous (ait pas injure, et ne nous attaque pas, tant qu'il ne louche ni a I'Attique ni au Piree.
a D'aiUeurscejourviendrabientdt. Cethomme bait tout en nous, et notre sol, et nos lois. II sait qu'incapables d'opprimer personne, nous sommes terribles pour les tyrans. Asiledela liberte et de la justice, notre ville est contre lui une menace perp^tuelle. Qu'il essuie un revers, tons les peuples courronti nous. »
Le danger n*est pas le mdme pour vous et pour les autres. Quelle est Tintention de Philippe ? Souinettre
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w Athenes ? Non, mais Tan^antir. U salt bien que vous ne
I Toudriez pas ob^ir, que m^me en le voulant, vous ne le
' pourriez pas, habitues que vous Stes k commander ; et
i qn*k Toccasion vous lui donneriez, k vous seuls, plus
d'embarras que ious les autrespeuples r^unis. G'est voire
existence m6me que vous avez k defendre.
D^mosthene a tort ; il calomnie son adversaire etmSme ses concitoyens. Athenes, quoique dechue, exerQait encore un prestige immense, et Philippe ne songeaitpas & la miner ; bien au contraire, il entendait reprendre ses traditions et son role. Un pen press6 d'heriter, il etait fort soucieux de la noblesse de ses ancetres et de leur beau patrimoine. « A Dieu ne plaise, dira-t-il apres Ch6ronee, que je detruise le sanctuaire de la gloire, moi qui ne travaille que pour elle ! » — « Atheniens, s'6crieraplus tard Alexandre, au milieu de
ses fatigues et de ses dangers, que ne fais-je pas pour m6riter vos 61oges ? » Athenes lui semblait ainsi qu'a son pere la seule dispensatrice de la renommee, Et pourtant qui n'excuserait les patriotes de s'etre exager6 le p6ril ? Le souvenir d'Olynthe 6tait d'hier ; d'ailleurs les IS-ches seuls escomptent la gen6rosit6 de Tennemi. Sans doute Athenes a mis sa vanite j usque dans sesangoisses ; mais cette yanite Fa preservee de Tegoisme et de la peur.
Portrait de I'ljilipje, d apes une nied tille.
DfiMOSTHfcNE ET PHILIPPE. 155
Quand bien m^me un dieu (car, dans un engagement pareil, que vaudraitla parole d'un homme ?) se porterait garant qii'il vous suftit de ne rien faire et de tout aban^ donner pour eviter que Philippe ne termine par vous ses conqu^tesy iUerait honteux, j'en atteste Jupiter et tons les Immortels, il serait indigne de vous, de la gloire de notre ville et des hauts faits de nos ancetres, de sacrifier k notre paresse la libertd de tons les autres Grecs, et je mourrais plut6t quede vous donner un semblable conseil,
Ce fier langage est maintenant applaudi ; mais, h n'en juger que par son amertum«, on dirait que la situation n'a pas change depuis la premiere Philippique: c Donner delargent, combat tre nous memes, nous ne le voulons pas, abandonner les distributions du Theorique est au-dessus de nos forces. Nous ayons pourtant des ambitions, mais aucune 6nergie pour les satisfaire. En paroles nous favorisons les politiques dignes d'Athenes, en fait nous soutenons leurs ennemis. Vous ayez coutume de demander h vos orateurs : « Eh bien ! que faut-il faire? » Moi,jevousrepondrais : « Eh bien ! que faut-il dire ? » Car si vous refusez de rien changer i votre fagon d'agir, il ne me reste plus qu'kme taire. Ah ! nos allies pourraient nous adresser de sanglants reproches. »
Ath^niens, vous nous envoyez ambassade sur aOAbsi;^*
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Bade ; vous affirmez que Philippe a de mauvais desseins centre nous et contre la Gr^ce enti^re, et qu'il faut nous ddfier delui. Yous prodiguez les conseils, et ensuite, 6 le plus lAche des peuples, quand rhomme, dis: mois entiers loin de chez lui, enchaind par Thiver, la maladie et la guerre, 6tait hors d'etat de revenir, avez-vous d61ivre' l'Bub6e, ou reconquis aucune de vos possessions? Et lui, tandis que vous 6tiez chez vous, oisifs, pleins de sant^ (si c^est 6tre sain qu'agir de la sorte), a elabli en Eubee deux tyrans, menaqant comme par deux batteries TAttique et Sciathos. Loin de briser ces liens, si vous n^osiez davantage, vous Tavez laisse faire, reconnaissant aux yeux de tous que vous lui c^diez votre place, et que, mouri!it-il dix fois, vous n'en remueriez pas davantage. Pourquoi done ces ambassades et ces accusations, et tous ces embarras dont vous nous fatiguez ?
N'en croyons pas trop D^mosthSne ; il a maintenant Toreille du peuple.Devenu puissant, ildoit se d^fendre contre les malveillances mesquines et les imputations calomnieuses^ ranQonhabituelle de Fautorit^ et de la gloire. Pour employer Timage pindarique, c'est Taigle que les corbeaux poursuivent de leurs cris discordants : « Pourquoi, va-t-on dire partout, ne donne-t-il k la patrie que des paroles, et jamais des actes ? Que ne met-il aux voix la declaration de guerre ? II a done peur, cet homme q.ui nous pousse tou jours k combat- j tre ! » — a Je suis orateur, r6pond D^mosth^ne. i
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Mes avis sont-ils bons ? J'ai fait tout mon devoir ; vos flatteurs, Atheniens, peifvent etaler une audace facile, en s'abritant sous votre faveur ; ma prudence est plus p^rilleuse. Vous contredire sans cesse dans votre propre int^ret, conseiller toujours la decision non la plus agr^able, mais la meilleure, soutenir une politique ou le succes tient du hasard plus que du calcul, et se porter garant de Tun et de Tautre : voilJt le fait d'un citoyen energique et d6voue. »
Si ron me demandait en quoij'ai bienmdrite d'Ath^nes ; quoique j'eusse Si citer des chordgies, des tri6rarchies, des dons volontaires, des prisonniers rachel6s, et d'autres services dace genre, je n'en parlerais pas, mais je dirais que je n'ai rien de commun avec ces hommes ; car, pouvant, hi leur exemple, accuser, flatter, confisquer,faire enfin ce qu'ils font, je n'ai pas voulu d'un tel r61e ; et n^ la cupidite, nirambitionn'ontpu meconduire aTaccepter. Bien au contraire je pers6v6re dans des conseils qui sans doute me rendent k vos yeux plus petit que bien d'autres, mais qui vous rendraient grands, si vous consentiez k les suivre ; car ceci du moins, j'ai droit de le dire sans exciter Tenvie. Une politique qui donnerait rapidement, k moi le premier rang parmi vous, k vous le dernier parmi les peuples, ne serait pas, je pense, la politique d*un vrai patriote. Mais par Tadministration des bons citoyens la r^publique doit grandir ; tous doivent dans leurs discours songer au meilleur et non au plus facile. La nature incline assez d'elle-m^me vers ce der-
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nierc6t^; il faut pour nous entrainervers Tautre les sages paroles d'un bon citoyen.
D6mosthene m^rite les 6loges qu*il se donne.
II s'en rendra plus digue encore en pronongant la troisieme Philippique.
Cette harangue, presque contemporaine de la pr^c^dente, termine magistralement la s^rie des discours au peuple. Apres elle, nous n'avons que des morceaux plus ou moins authentiques et que Tadmirable Plaidoyer pour la Couronne.
La troisieme Philippique est Toeuvre d'un g^nie absolument sClr de lui-m6me. Passionn^e, mais surtout logique, elle procede moins par des series d'arguments que par d'ecrasantes accumulations d'exemples. Elle entratne, elle convainc, mais ne charme pas. S'il fallait ici une comparaison, on la trouverait dans certaines statues de Michel-Ange, aux contours tres accuses, et aux formes massives; ou plut6t dans les Edifices de Tancienne Rome, r6guliers, utiles, et bitis pour T^ternite. A la base, trois idees g^nerales et simples ; audessus, des faits, des faits encore, des faits toujours. Le lecteur est comme la Tarp6ia de la l^gende, 6touf!ee sous les bijoux et sous les armes.
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Le grand art de Philippe a toujours 6te de mettre la guerre en croupe derriere la paix, de larendre rongeante et envahissante. Demosthene, qui le devina des le debut, ne Ta jamais demasque si completement : « Partout il cherche h endormir les mefiances^ jusqu'au jour od il fond sur sa proie. Ainsi en Thessalie, k Olynthe, en Phocide. Que disait-il aux gens d'Oree en mettant garnison chez eux ? « Je vous envoie mes soldats pour vous visiter, car je sais que vous n'etes pas d'accord ; et je viens vous secourir comme un allie fidele. » Pour leur malheur, les Oritains se laisserent persuader ; Athenes devait Stre plus sage. »
Peut-6tre direz-vous qu'etablir des machines de guerre, c'est observer la paix tant qu'on ne les a pas pouss^es au pied des remparts. Mais non, celui qui prepare et dispose tout pour ma perte, me fait la guerre, bien qu'il ne m'ait encore lanc6 ni fl6che ni javelot. Que faudrait-il pour que le moindre ccidaent nous expos4t au plus grand danger ? Que THellespont fAt k d'autres, M6gare et I'Eubee auxmainsdenotreadversaire, etle P61opon^,se gagne h sa cause. Eh bien I un homme dresse de telles batteries contre Athdnes, etje le declarerais en paix avec elle !
a Les amis de la Mac^doine voudraient ^tablir une paix de nous h elle^ et non pas d'elle k nous. Leur strange logique permet k Fun des combat-
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tants d'attaquer, et interdit k Tautre de se defendre. Passons outre, et repoussons rennemi; nous dirons plus tard comme lui, qu'en prenant les armes nous n'avons pas rompu la paix. 9
Dans la seconde partie du discours, qui est une attaque directe contre Philippe, quelles frappantes peintures, quelles vues penetrantes et justes ! Demosth^ne sent, s'il ne le comprend pas aussi bien que nous, qu'il est k Tun des tournants de Thistoire de son pays. « En Grece, jusqu'ici, on luttait entre gens de meme race, et seulemenl pour rhegemonie, qui passait d'Athenes k Lacedemone, ou de Lacedemone k Thebes. Pousses par Tamour de la justice (c'est un Ath6nien qui parle), les cites meme qui n'avaient rien k craindre, se coalisaient contre le vainqueur, et Tempechaient d'aller trop loin. Aujourd'hui, quelle difference ! Un roi, et un roi etranger, grandit toujours, et les Grecs ne songent pas k Tarreter. Et pourtant jamais leur ind^pendance n'a couru un tel peril ! Ce nouveau venu joint k une ambition sans bornes une puissance militaire inconnue des siecles passes. »
« Autrefois la guerre ne durait que pendant la belle saison. On ravageait le territoire ennemi,
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briilant les recoltes, detruisant les maisons. A Tautomne, on retournait chez soi pour recommencer Fannee suivante. Noble simplicity, tactique gen^reuse et loyale comme Vkme de nos peres I Philippe, lui, en hiver, en ete, arrive, repart, brouillant ses marches, deconcertani ses adver- . saires, faisant donner tour k tour sa lourde phalange, ses troupes legeres, ses archers, ses machines, et la plus puissante de ses armes, le mulct charge d'or, de cet or auquel bien peu de consciences ont resiste. A s'obstiner dans ses vieilles coutumes, et a marcher sans regarder ce quiTentoure, Athenes co-urtau precipice. »
a Oui, c'est un pr6cipice qui s'ouvre devant elle ! Philippe ne se contente pas de la preeminence, il lui faut la tyrannic. Depuis longtemps son audace a passe les bornes. »
Je ne citerai ni Methone, ni Olynthe, ni ApoUonie, ni trente-deux villas de Thrace, si crueilement detruites qu'on se demande en les voyant si jamais elles furent habitees ; le peuple des Phocidiens, si puissant autrefois, detruit mantenant, je n'en parlerai pas. Mais la Thessalie, qu'en a-t-il fait ? enlevant aux villes leurs institutions, les Boumettant k ses tetrarques, pour imposer son joug deux fois, aux cites d'abord, aux nations ensuite. L'Eubee n'estelle pas livree k des tyrans, TEubee si voisine de Thebes et d' Athenes ? Ne dit-il pas en propres termes dans ses
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lettres : Pour 6tre en paix avec moi, il faut m'ob^ir ? Ei il n*^crit pas seulement, il agit. Le voil& qui marche vers THellespont ; auparavant il attaquait Ambracie ; Elis, cette viile si importante du Pdiopon^se, est en sonpouvoir; nagu^re, il cherchait k surprendre M^gare. La Gr^ce, les pays barbares sont trop petite pour rambition de cet homme. .
Comme on sent ici Tangoisse de THellSne qui
voitleflotvainqueurdudespotismemonterd'heure en heure, et couvrir un glorieux pass6 ! D^mosth^ne a pour Philippe non seulement de Taversion, mais le d^dain d'un homme de haute race pour un Barbare. Et quelle insolence dans cet orgueil 6troit! On croirait entendre un prophete de la Judee.
Quand les Grecs ont souffert par les Lac^demoxuens oa par nouBHiiteten, les coupables ^taJentdaBUsmt Jee vrais
enfants de la Gr^ce ; et on peut les comparer k un riche Qls de famille qui administre mal son heritage. On le blAme, onle censure, mais quisonge k contester son titre de fiis et ses droits aux biens dont il abuse ? Au contraire, qu'uh esclave, qu'un enfant suppose d^truise et dissipe une fortune qui ne devait pas lui revenir, sa conduite^par Hercule ! nous paratt bienplus indigne et soul^ve un tout autre courroux. Et il n^en est pas de meme pour Philippe, qui n'est pas un Grec^ qui ne tient k la Gr^ce par aucun lien, qui n'est pas meme un Barbare d'illustre origine, mais une peste de Hacedonien, n^ dans un pays dont il etait impossible autrefois de tirer un bon
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esclave I N'a-t-il pas ^puis6 Toutrage contre nous ? Sans parler de no« vflles qu'il a detruites, ne pr^side-t-il pas les jeux pythiques, cette f^te nationale des Grecs ? Absent, ne les fait-il pas prdsiderpar ses esclayes? Maitre des Thennopyles et des portes de THellade, c'est sur des postes de mercenairas qu'il appuie sa possession. U poss^de aussi le droit de consulter Toracle avant tons, excluant et nous, et les ThesHaliens, et les Doriens, et les aatres Ampbictyons, et se rjservant cette prerogative qui n'appartenait pas mdine h tons les Hellenes.
On se rappelle qu'autrefois D^mostbene avail d6tourn6 ses concitoyens d'une guerre quiaurait pour enjeu : Vombre de Delphes. II est aujourd'hui moins r6sigQ6^ ou plus sincere. Se degageant des intrigues macedoniennes, ilattaque sans menagemeat et h fond tous ses ennemis k hst fois, ceux du dehors et surtout ceux du dedans : « U faudrait enfin se resoudre i cMtier ces monstres. Par exces d'indulgence^ on les a laiss^s trafiquer des occasions favorables, de la concorde entre les Grecs, de la mefiance envers les tyrans et les Barbares. Les vertus d'autrefois ne sont plus, et Athenes a regu en ^change un mal rongeur qui la perdra. On porte envie aux adroits personnages qui vendent leur conscience. On accueille en souriant Faveu de leur infamie ; mais qu'un bon citoyen soit traln^ dans la boue, tout le monde ap-
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165 D^MOSTHfeNE.
plaudira. II semble que nous soyons ea proie a un gdnie funeste. »
« Voyeznos ancetres: Arthmios de Zelia, un Asiatique, ayant apport^ dans le Pel ^^onese Tor du Grand Roi, ils le maudirent, le condamnp^'ent h mort, et proscrivirent sa famille. Et pourt^^it le coupable 6tait stranger, strangers aussi ceux qu'il avail voulu corrompre. Mais ces &mes gen^reuses avaient pour la v6nalite une haine si violente, qu'elles cherchaient i la poursuivre jusque dans les cites voisines. »
L'histoire d'Arthmios est un des lieux communs de T^loquence attique. Eschine en a fait usage contre Demosthene, et D6mosthene contre Eschine. A un siecle de distance, le peuple n'etait pas revenu de sa surprise el de son admiration pour une si belle conduite. N'est-ce pas li un trait de moeurs ? Les vainqueurs des guerres Mediques ont peut-etre pris une precaution contre euxmemes. On ne s'arme pas de pied en cap lorsqu'on se croit invulnerable; et nous savons que les Grecs Font et6 moins que personne. Non quails aient connu la rapacite du Romain, vendant jusqu'aux vieux outils et aux vieux esclaves. Les Grecs tendaient la main, mais la laissaient ou-
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verte, acceptaient sans scrupule, et donnaient ensuite sans regret. Une trahison payee etait aussi pour eux une oeuvre d'art, un jeu plein de hasards e< Ve combinaisons, oii ils se plaisaient p^ "le autaiit h exercer leur adresse qu'a satis- ^faire leur cupidity. Ces vendus d'ailleurs ne se livraient pas tout entiers. La legerete de ce peuple echappe aux consequences extremes de ses vices ; et nous verrons Demade arracher ses ennemis k la vengeance d' Alexandre.
Demosthene aucontraire, etil fautjoindreilui Phocion et Lycurgue, a toujours suivi la meme ligne de conduite. Rien n'a pu Fen faire devier ; et si parfois il a regu de I'argent, comme on Ten accusait, ce n'etait pas pour trahir ses idees, mais pour les mieux servir. Aussi conserve-t-il le droit de s'indigner, et d'opposer sa droiture et sa fermete aux indecisions de la foule, et aux funestes manopiuvres qu'il n'a cesse de denoncer et de fletrir.
Quelle honte ce sera plus tard de sMcricr aprfes un malheur : « Grand Jupiter I qui s*y serait attendu ? Mais aussi il fallait prendre tel parti, eviter tel piege. » Tant qu'un navire grand ou petit n'est pas encore perdu, les matelots, le pilote, tout le monde enfin doit mettre son z^le k ce que personne, volontairement ou non, ne le
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fasse chavirer. Mais quand la mer I'a englouti, les efforts deviennent inutiles.
En lisant ce beau discours, on songe au mot de Philippe : « Si j'avais 6t6 sur le Pnyx, j'aurais vot6 contre moi-meme. » Le peuple cette fois ne ressentit pas seulement une Amotion passag^re, maisune secousse durable; etdesormais, pendant quatre ans, D6mosthene sera, comme il le revait jadis, le conseiller qu'on 6coute et qu^on admire. Cette courte periode qui commence et finit avec la guerre est le point culminant de sa vie, entre une mont6e p6nible et un ablme. Nous avons assists aux luttes de ce puissant et douloureux g^nie, et nous voudrions que ses triomphes eussent laiss6 leur trace dans une quatrieme et une cinquieme Philippiques. II les a prononc6es sans doute, mais ne s'est pas souci6 de les arracher h I'oubli. Au debut, cherchant k prolonger Tefiet de sa parole, 11 remettait ses discours sur le metier, pour y introduire apres coup la refutation de ses adversaires, supprimer les details trop techniques et adoucir les hardiesses de Timprovisation. C*est ainsi qu'ils nous sont parvenus, plus parfaits de forme peut-6tre, mais k coup s<ir moins chauds et moins vivants. Ce grand citoyen qui n'eut qu'une
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passion, celle dela politique, ne voulait, en r6pandant ses harangues, qu'6branler h coups r6p6ies rindifference du peuple. Uayant dans samain, il ne se crut pas tenu k tant de peine. La lutte d'ailleurs, toujours plus ardente, ne luilaissaitpas de loisirs d'esprit. Condamne k Tinaction par la victoire d' Alexandre, nous ne le voyons point, comme Cic6ron, songeri sa gloire, et preparer une edition complete de ses oeuvres. Son kme large et simple ignorait les raffinements et les faiblesses de ce Romain, que son talent meme eDgagea dans la bataille des partis, mais qui demeura surtoutun avocat et un homme de lettres. Apres la troisieme Philippique^ Demosthene joue le role d'un premier ministre, aulant que le permet une constitution oi tout relere de Tassembl6e. Au cinquieme siecle, Pericles, nomme stratege, fondait son pouvoir sur une double base » Premier ciloyen de la republique sur le champ de bataille comme k la tribune, ou, pour citer le vers d'Homere, « diseur de belles paroles et ouvrier degrandes actions t>, il r6alisait I'id^al helldnique de ITiomme d'Etat complet et superieur en tout* Quelque temps encore apres lui, il en fut de meme ; mais pen k pen, I'eloquence et la tactique
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elant devenues des arts compliques, les orateurs sont d'un cote, les capitaines de Tautre. Demosthene enflamme les esprits et ne craint pas de combiner des plans d'attaque ; ce ne sont pas meme des gen^raux, si Ton excepte Phocion, mais des entrepreneurs de guerre, un Charideme, un Charts, qui les executeni. A Tauteur des Philippiques il faut demander surtout des discours. Pendant les ann^es oix il gouverne, nous le voyons seulement ambassadeur, commissaire de la marine et prepose i la reconstruction des remparts. Son autorite ne tient pas h ses fonctions, mais a son ascendant. Debout sur une etroite plate-forme toujours assaillie, il pent 6tre precipite h toute heure par un revirement d'opinion ou par un caprice. II n'en est pas de Teloquence comme des batailles, et les victoires de la parole sont souveat sans lendemain.
Pour savoir si Demosthene a bien soutenu ce role si lourd, on n'a qn'k consulter ses ennemis. Eschine Taccuse d'avoir fini par faire regner h Athenes une sorte de terreur, declarant que sans mandat il se chargerait des ambassades, menagant ses adversaires de la prison, et criant qu'il les y tralnerait lui-meme par les cheveux. On sent que
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ce table&u est vrai. Sur ce peuple affole par le peril, un souffle revolutionnaire a passe. II aeu son comity de salut public, assez d^daigneux des formes legales, quelui cacbaient, suivant le mot d'Hyperide, les armesdesMac6doiiiens.
Lucien a rendu cette impression k sa maniere, quand il a fait dire k Philippe :
D^mosth^ne rdveille malgr6 eux ses concitoyens assoupis comme par la mandragore. Peu soucieux de leur ^tre agr^able, sa franchise est le fer qui coupe et hrtle leur indolence. Si les Atheniens n'avaient pas chez eux DemostWne, je prendrais leur viile plus facilement que j'ai vaincu Thebes et les Thessaliens ; la ruse, la violence, ]asurprise,rargent,eDauraientbon march^. MaisD^mosth^ne a Toeil ouyert, il ^pie les occasions, ^claire nos mouvements, se jette en face de nos armies. Rien ne pent lui ^chapper, ni manoeuvres, ni entreprises, ni desseins. En unmot, cet homme est un obstacle, un rempart qui m'empSche de tout enlever au pasde course. Si les Ath^niens laissaient un pareil homme mattre absolu des munitions, des vaisseaux, des circonstances, de Fargent, je craindrais qu'avant peu il ne me contraignit k lui dis. puter la Macedoine, lui qui, ne pouvant aujourd'hui me combattre que par des d^crete, m*enve)oppe de toutes parts, me surprend, trouve des ressources, rassemble des forces, equipe des fiiottes redoutables, r^unit des troupes, etme tient t^te parte ut.
Ce pouvoir est si sftr de lui-meme que D^mosthene fait abolir la loi d'Eubule sur le budget des
DiVCSTH&KE. B
170 DfiMOSTHJfcNE.
fetes, reconstitue la caisse de la guerre et y verse tous les excedents : c'est la revanche de la troi- Sterne Olynthienne. En outre, il rend plus d6mocratique le systeme des Irierarchies^ el impose de nouveau aux riches le fardeau que depuis si longlemps ils cherchent k secouer : c'est la revanche du discours sur les Symmories.
Sous une telle impulsion^ la politique exterieure redouble de vigueur : le temps est passe des pugilistes lourds et maladroits. Une guerre acharnee s'allume tout a coup sur les frontieres de la Macedoine.
Pres de la Chersonese, ou les hostilites ont pris naissance, s'61event les cites soeurs de Byzance etde Periothe. Demosthene envoy e en ambassade les enrole dans la cause de la liberte. Philippe, avec sa decision ordinaire, se jette coup sur coup sur les deuxvilles. Repousse, grftce auxsecours d'Athenes, c'est seulement k force d'adresse qu'il parvient h ramener ses vaisseaux du Pont-Euxin dans la Propontide. Les intrigues des traltres allaient le servir plus efficacement que la guerre ouverte.
Delphes, depuis Texpulsion des Phocidiens, servait de quartier general aux ennemis de la
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liberty. Demosthene, distrait par le p6rildu Nord, oublia la plaie loujours ouverte que la Grece portait au flanc, et apprit avec douleur qu'Eschine venait de se faire nommer Pylagore ou membre consultant de Tassemblee Amphictyonique. A peine arriv^, Tancien acteur commence k jouer une com6die, assez p&le au debut, mais dontles consequences furent terribles. Des la premiere seance, le repr6sentant d'Amphissa, petite ville du voisinage, attaqua tr6s violemment les Atheniens, et les traita de maudits, qu'on devrait exclure du sanctuaire. Eschine, habile comme toujours, intervertit les rdles, et montra que les accusateurs de sa patrie avaient commis un sacrilege. Des tuileries construites par eux empi^taient sur un territoire mis en interdit. Delphes s'emut de ce mince incident, et se leva tout entiere pour detruire les tuileries, et rendre au dieu son domaine. Mais, au retour de cette execution sommaire, la troupe fut assaillie par les Amphisseens qui lui tuerent beaucoup de monde ; la situation ' s'envenima, et sous pretexte de la regler, les Amphictyons appe^lerent Philippe.
L'intrigue est nouee, la catastrophe ne se fait pas attendre. Le roi arrive du fond de la Scylhie,
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et, au lieu de s'eogager dans les montagnes de Phocide, il assiege, prend et occupe Elat^e. Cette place ^tait un excellent point d'appui pour une attaque contre I'Atlique. Aussi la fatale nouvelle apport^e sur TAgora y causa-t-elle une emotion profonde.
G'etait le soir. Arrive un homme qui annonce aux Prytanes qu'Elatee est prise. Aussit6t les uns se Invent de table, chassent les marchandsdeleurs baroques dressees sur la place publique, et y meltent le feu ; les autres mandent les strat^ges et appellent le trompette ; toute la vide est pleine derumeur. Le lendemain, h la pointe du jour, les Prylanes convoquentleconseil ; vous, vous allez a I'assemblee, et avant quele conseii ett ouvert le debal et prepare son rapport, tout le peuple 6tait assis sur la colline du Pnyx Bient6t le conseii arrive : les Prytanes declarent la nouvelle, introduisent le messager; cat homme s'explique. Le heraut demande: « Qui veut prendre la parole? » Personne ne se leve. II recommence plusieurs fois, personne encore. Et tons les strat^ges, tous les orateurs 6taient presents , et la palrie appelait un citoyen qui parlAt pour la sauverl Car la voix du heraut qui se fait entendre quand les lois Fordonnent, c'est la voix de lapatrie. Que fallait-il pour se presenter? Vouloir le salut d*Athenes? — Vous tous et les autres citoyens, vous levant aussit6t, vous vous seriez avanc^s ; car je le sais bien, ce salut, vous le vouliez tous. — Etre riche ? — Les trois cents auraient parl6. Reunir ces deux conditions, Tamour d'Athenes et la richesse ? — Ceux-lA se seraient pr^sentes, qui plus tard ont offert k PEtat des
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dons considerables, car ils ont montr^ alors leur patriotisme et leur opulence. Mais ce moment, ce jour, ne demandait pas sculement un citoyen riche et d^voue ; il fallait un homme qui et^t suivi les affaires d^s le principe, et bien calcul6 pour quel motif et dans quelle intention Philippe avait agi de la sorte. Quiconque ne savait pas cela, et n'y avait pas depuis longtemps appliqu6 son attention^ fAt-il devout, fiit-il opulent^ ne pouvait ni connaitre le parti k prendre, ni trouver le conseil k donner. 11 parut, celui que r^clamaient les circonstances ; c'^tait moi.
Dans ce desarrol g^n^ral, il eut seul assez de sang-froid pour songer k un veritable coup de partie, une reconciliation avec Thebes. Esp^rer que la vieille alli^e de Philippe Tabandonnerait au moment meme od il campait^ ses portes, cela semblait chim^rique. Mais Demosthene ^tait dans un de ces moments ou on ne prend conseil que du danger etdu desespoir; il partit. Malgr^Tintervention d'une ambassade mac6donienne et les defiances des habitants pour tout ce qui venait d'AthSnes, il les emporta de haute lutte.
Sa parole, comme un vent impetueux, enflamma ses auditeurs. Leur ambition les aveugla tellement sur les suites de leur demarche, que, bannissant de leur dme la crainte, la prudence et la reconnaissance m^me, ils se laisserent entrainer k I'enthousiasme que leur inspira le parti le plus honn^te.
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Le t6moignage estde Th6opompe, qui, tout en blSlmant, ne peut s'empecher de louer. Jamais D^mosthene n'a ete plus grand que dans cette heure supreme. Pourquoi faut-il que son eloquence, cette fois encore, se derabei notre admiration ?
L'alliance de Thebes r6tablissait Fequilibre entre les combattants. En face de la phalange, la legion sacr6e. Les ennemis se tinrent assez longtemps en respect, et les Grecs eurent Favantage dans deux escarmouches oil les Ath6niens montrerent un vrai courage. Mais les habiles manoeuvres de Philippe delogerent les confed6r6s de I'heureuse position qu'ils avaient choisie sur les contre-forts du Parnasse ; et le combat s'engagea dans la vallee du Cephise, aupres de Cheron6e. 11 fut vif, dispute, et par moments incertain. La fougue des Atheniens, la solidite des Thebains firent pendant quelques heures hesiter la fortune, mais ne parvinrent pas i la flechir. Le soir, Philippe, i moitie ivre et couronne de fleurs, chantait et dansait sur le champ de bataille et insultait aux morts. Tout d'un coup il eut le frisson en songeant Ji la terrible partie qu'il avait jouee ; mais la partie etait gagn6e.
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Demosthene, qui servait parmi les hopliles, avait pris la fuite. Eschine, du haut de sa bravoure, jette le mepris sur ce Uche qui n'a su que parler et u'a pas su mourir. 11 est vrai que Demosthene n'a pas fait mieux que les autres, mais il a fait comme eux. Ne soyons pas plus severe que les Atheniens, qui, au lendemain de Cheronee, voulurent consoler leur grand homme en le chargeant de prononcer Teloge des morts. Get honneur^ les amis de la Macedoine n'avaient pas craint de le reclamer pour Eschine. Le zele que mit alors Demosthene h la reparation des remparts et un don volontaire qu'il offrit k TEtat, fournirent une occasion de montrer que, malgr^ la defaite, iln'etait pas m^connu; et une couronne d'or lui fut decernee.
Mais au moment ou il regut ce temoignage supreme, le pouvoir lui avait ^chappe. Le vainqueur, toujours habile, sut etre clement; impitoyableaux Thebains, il menagea la grande cite, dont il respectait la gloire et craignait peut-etre le d^sespoir. Demade obtint pour elle le maintien de sa liberte,rintegritederAttique, etmemedesaccroissements de territoire. En echange, elle dut entrer dans Talliance de Philippe, c'est-ii-dire dans
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Torbite de sa puissance. L'etat jadis le premier de la Grece devenait une ville libre de Fempire nouveau.
Sans doute Athenes n'a pas subi le traitement barbare dont la menagait le discours pour la Chersonese; et pourtant, oil sont aujourd'hui les reves dores d'Isocrate? Dans la Grece pacifiee, mais impuissante, le Mac6donien decide et execute.
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Son h6gemonie n'est que le masque d'un pouvoir que rien n'empeche de se changer en tyrannic. Le role d'Athenes ira d6sormais toujours diminuant. Son horizon retr6ci s'arretera bientot aux pentes du Cith^ron. La servitude tarira en elle la source des sentiments g6n6reux et des pensees originales ; et le Grec de Pericles et de Demosthene finira par n'etre plus que ce factotum intrigant, bavard et souple de T^poque romaine, que Tonferait monter aucielpour unmorceau depain. Mais, au lendemain de Ch6ron6e, le ressort moral n^etait pas brise encore. D'ailleurs, Torgueil aveugle qui avait prepare la d6faite ne permit pas aux vaincus d'en mesurer les consequences; et plusieurs fois ils en appelerent de la sentence rendue par le destin. Deux ans apres la paix de Demade, Philippe fut assassin^ par un des siens
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dans une grande fete ou il c616brait, avec son mariage, son prochain depart pour TAsie. Charideme, alors en station presde la Thrace, fitsecref tement parvenir la nouvelle k D6mosth6ne. L'orateur alia tout droit au Conseil dire qu'un songe lui avail annonc6 le plus grand bonheur pour Athenes. Un courrier de Mac6doine confirma Fheureux presage. Ce fut une explosion d'enthousiasme. D6inosth6ne venait de perdre sa fiUe ; il prit part n6anmoins aux sacrifices et aux rejouissances populaires, v6tu de blanc et couronne de ileurs.
Cette allegresse pen digne etait bien mal justifiee. Le jouvenceau, comme les patriotes appelaient Alexandre, et qaon ne croyait bon qu'i peripatitiser k Pella, avait Tclme d'un h^ros et le genie d'un fondateur d'empire. Avant que les Grecs eussent le temps de se reconnaltre, il arrivait en Thessalie. Voyant qu'il fallait ceder, Athenes lui envoyaune ambassade. Demosthene, qui en faisail partie, n'eut pas le courage d'aller jusqu'au bout et se d^roba k moitie chemin.
Eschine le lui reproche amerement; mais qui ne Fexcusera d'avoir voulu cacher h un ennemi triomphant le spectacle de sa douleur ?
f80' d£mosthI:xe.
Le roi, ayant regu satisfaction^ s'enfonQa en lUyrie ; quelque temps apres, le bruit courut qu'il ^tait mort. II n'en fallut pas davantage pour ranimer les espSrances ; mais TillusioD ne fut pas longue. Coup sur coup d'efirayantes nouvelles 6clatent : « Alexandre vit encore ; il est en Beotie^ il a ras6 Thebes, il demande la tSte des orateurs qui Font combattu. y> Demosthene 6tait du nombre. Phocion, honnMe et brutal comme toujours, lui conseilla de s'offrir en holocauste. II se disait prSt k accomplir lui*m6me avec joie un pareil sacrifice, et il ^tait homme k le faire. D6mosthdne adjura le peuple de le defendre, en lui rappelant la fable des moutons qui abandonnent leurs chiens et sont manges ensuite par les loups.
Dans ce p6ril extreme, il trouva un alli6 inattendu. D6made semble avoir jou6 pres de ses puissants amis de Macedoine le role d'un bouflon sans dignite, mais non sans esprit ni courage. II avait rappel6 Philippe k la d^cence le soir de Ch6ron^e; il intervint en faveur des proscrits. !^taitce g6n6TOsit6, cupidity ou caprice ? Avec D^made, toutes les suppositions sont possibles. Quoi qu'il en soit, Alexandre pardonna. Pen apres, il par-
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tait pour THellespont. D^sormais, Fhistoire va marcher k sa suite dans les grandes plaines de I'Asie, et Fattention se d6tourne d'Athenes. C'esl un vaisseau ^chou6 sur une plage d*oii la mer peu k peu se retire.