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CHAPITRE III

Une arm^es'est engag^e la nuit dans un defile plain d'embdches : on marche sans preiidre garde, lorsque tout i coup retentit, comme un signal de ralliement et d'alarme, la mftle sonnerie du clairon. Ce clairon, c'est la. premiere Philippique.

Le sol maigre de TAttique, bien que mieux cultive qu'aujourd'hui, ne suffisait pas i nourrir Athenes ; il lui fallait tirer du dehors une partie de sa subsistance. Aussi, maigre son incurie ordinaire, pour assurer les arrivages des bl6s du Pont-Euxin, surveillait-elle avee soin les bords de la Propontide, ou sa puissance 6tait assur^e par des colonies et des postes militaires. Philippe, dans une de ces pointes audacieuses qu'il poussalt de tons cotes, avait franchi I'Hebre et mis le siege devantHeraeon-TychoSjforteressevoisine des possessions atheniennes. A cette nouvelle, T^motion fut vive sur V Agora ; mais une maladie de Philippe, qu'on apprit au meme moment^ calma

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les inquietudes. D&oBiosth^ne voyait plus loin, et sentait Timportance du danger. II comprit que cette attaque n'etait qu'un pr^ude, et que les Macedoniens y reviendraient ; et c'est en efiet dans la Chersonese que se ralluma la guerre, trois ans avantla d^faitede Cheron^e. Cette intuition d'un p6ril lointain fait le plus grand honneur k D^mosthene. ha, premiere Philippique marque une date importante dans sa vie. Desormais il est mattre de son action et de sa pensee ; sa politique a enfin trouv6 sa voie. L'aigle puissant et lourd, apres avoir essaye son vol, s'est elanc6 vers les hauts sommets et la region des orages, et n'en tombera que pour mourir.

Si Ton avait mis k rordre du jour quelque sujet nouveau, Athenians, j'aurais laisse parler vos crateurs ordinaires, et alors si un des avis ^nonces m^avait convenu, je n'aurais rien dit ; sinon, j'eusse essay^ comme les autres de vous exposer men opinion ; mais puisque la discussion revient encore sur des mati^res traitees dej^ bien souvent, je me l^ve le premier, et je compte sur votre indulgence ; car, si par le passe on vous avait donn^ les conseils necessaires, vous n'auriez point aujourd'hui k dfliberer.

Sous ce calme et cette moderation apparent^ J)6rcent deja le mepris, Torgueil et surtout la

passion, qui presque aussitot brise toute barriere et s'6panche en flots tumultueux. Les apostrophes, les questions, les images se pressent et se heurtent sur les levres de Demosthfene. II interpelle son auditoire et chaque Ath^nien en particulier. II exhorle, il raille, il encourage, avec la meme chaleur et presque dans le mSme moment.

// tonne^ il foudroie... On ne pent le critiquer parce qu^on est saisi, on pense aux choses qu'il dit, et non a ses paroles. On le perd de vue^ Qn n*est occupe que de Philippe qui envahit tout.

Quand done, Atheniens, quand ferez-vous votre devoir et qa'attende«-vous pour agir ? — Que ce soit necessaire, par Jupiter. — Eh bien ! que penser de ce qui nous arrive ? La plus pressante necessite pour des hommes libres, n'est-ce pas le deshonneur ?... Quoi ! nous ne monterons pas sur notre flotte, nous ne partirons pas, envoyant k rarmee quelques citoyens aujourd'hui, puisque nous I'avons neglige jusqu'ici ? Nous ne voguerons pas vers le pays de cet homme ? Ou aborder, me demande-t-on ? AUaquons seulement, la guerre montrera le point faible. Mais^resterchez nous, tranquillement assis, ecoutant des orateurs qui slnsultent et s'accusent, jamais nos affaires ne seferont. Qu'au contraire Athenes se joigne i ses soldats, ou seulement une partie d'Ath^nes: les dieux seront favorables, et la fortune combattra pour nous. — Voyez la chose, Atheniens, et k quel point d'insolence Thomme en est parvenu ; il ne nous laisse pas le choix entre la

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paix et la guerre, il menace et tient d'insolents discours, k ce qu'on pretend.

Lecture estdonnee d'une d6p6che aux Eubeens ou Philippe affiche son m6pris pour Atheaes ; puis Torateur reprenant :

Ceci, Atheniens, est en grande partie vrai, quoique peu agreable k entendre. Si, en supprimant d*un discours tout ce qui pent ddplaire, on le supprimaitdans la realite, il ne faudrait vous parler que pour votre plaisir. Mais si les douces paroles qui ne reposent sur rien ne sont en fait qu'une source do dommages^ il est honteux de se duper soi-m^me, et, diff6rant toujours ce qui g^ne, de ne jamais etre pr^ts k temps.

« Puisqu'il faut secouer cette torpeur, benie soit rinsolence du Barbare, et son ambition, et ses insatiables convoitises. »

II me semble, Atheniens, qu'un dieu, rougissant pour la ville de ce qui lui arrive, a inspire k Philippe cette activite inquiete. S'il avait voulu,apres tant de conqu^tes et de rapines, s'arreter et ne plus rien entreprendre, quelques-uns de nous, je crois, en acceptant cette situation, nous eussent exposes tous au deshonneur, au reproche de lAchete et aux accusations les plus hon-

teuses. Mail puisqa'il envahit sans cesse il vous

reveillera peut-6tre, si vous ne vous abandonnez pas compl^tement.

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Cette eloquence toujpurs ardente n'est pourtant jamais monotoHe. Imagination, profondeur, finesse, toutes les qualit^s de Demosthene se retrouventici avec plus d' eclat et deforce. Comme il penetre dans les replis les plus caches de la conscience athenienne ! Et quelle malice l6gere et incisive : « On croit faire beaucoup, quand on envoie aux allies avec des vaisseaux vides, des esperances de tribune ; c'est en se promenant qu'on traite les affaires de T^tat. »

Voulez-vous, dites-moi, aller sur la place pablique, vous demandant les uns aux autres : Eh bien I quoi de nouveau ? — Eh ! que se peut-il de plus nouveau qu'un homme de Macedoine administrant les affaires de la Gr^ce et battant lesarm^esath^niennes ? — Philippe est-il mort? — Non, par Jupiter ! maisil est malade. — Mort ou malade, que vous importe? sHl arrivait malheur & celui-ci, vous vous en ieriez un autre par voire negligence.

Voyez-vous d'ici ces nouvellistes ath^niens sous les ombrages de 1*^4 g^om ? cc Les unsracontent que Philippe va s'allier avec Sparte, asservir Thebes, et demembrer les fitats r^publicains ; les autres, qu'il a envoy6 une ambassade au roi de Perse, celui-l& qu'il fortifie des villes en Ulyrie. Chacun forge sa fable, et personne ne veut avoir le dernier mot. t>

DiMOSTHiSNB. 4

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Certes il est un peu ridicule, ce peuple si spirituel ; mais pourtant il reste sympathique. N'estce pas son intelligence meme el sa finesse qui le rendent si lent k agir et si prompt k se decourager ?

Demosthene, qui le connalt bien, a commence par le rassurer, en lui disant qu'apres tout le succesn'esl pas impossible : « Philippe sans doute a des soldals vaillants, un territoire etendu, des places nombreuses. Mais, dans une guerre, il est une force plus puissante et dont chaeun pent disposer, c'est la ferme volonte de faire son devoir. On Fa bien vu autrefois ; quand les Atheniens consentaient i combattre, I'evenement repondait k leurs efforts. » Demosthene rappelle ces glorieux souvenirs ; et tout k coup, parun trait hardi, c'est la puissance meme de Philippe qu'il invoque comme une preuve irresistible et un encouragement decisif :

Toutes ces places, et le pays qui les entoure, ^talent k nous autrefois. La plupart des peuples qui marchent avec lui, libres et autonomes alors, preferaient notre alliance ^lasienne. Si Philippe avaitjuge difficile d'entrer en lutte avec les Atheniens, dont les forteresses dominaient son territoire, il n'aurait rien fait de ce qu'il a fait, etn'aurait point acquis une telle puissance Mais

cet homme a bien compris que ioutes ces possessions etaient lesprixdu combat exposes sur Tar^ne, et que loujours on voit deposseder les absents par ceux qui sont 14, les indolents par ceux qui consentent h braver fatigues et perils ; et plein de cette pensee, il a tout envahi*

« Philippe trace la voie h Athenes ; qu'elle s'y engage, mais qu'elle se tienne en garde contre les projets trop ambitieux. II ne faut pas s'ecrier : AUons ! vite, aujourd'hui meme. II ne faut pas parler de dix et vingt mille mercenaires, armees magnifiques,mais qui n'existent que sur le papier. Les projets d' Athenes doivent Mre modestes et pratiques : trop entreprendre est souvent un pretexte pour ne rien achever, Dix triremes 16geres suffiront, avec des vaisseaux de transport, deux mille fantassins et deux cents cavaliers. Cette petite arm6e fera sur les cotes de la mer Egee la guerre de course et de pillage, et inquietera Philippe, sans jamais avoir h se heurter contre les masses profondes de son infanterie. »

Mais comment entretiendra-t-on ces troupes ?

oil prendra-t-on Targent ? Quelle somme donnerat-on aux divers corps ? oil les fera-t-on hiverner ? Pour toutes ces questions, D^mosthene a une reponse toute prSte ; il songe h tout, regie tout.

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Son plan s6rieux, net etlogique, n'a rien de vague ni d'oratoire. Quel contraste avec la confusion qui regne en ce moment dans toute Torganisation militaire de la cit^ I

A voir comme vos affaires sent conduites, on peut en v^ritd bien rire de vous. Qu'on vous demande : Etes-vous enpaix, Athenians ? — Non, par Jupiter I repondez-vous, noas iaisons la guerre & Philippe. — N'avez-vous pas en effet choisi dix taxiarques, autant de phylarques, et de strat^ges et deux hipparques ? Mais ces gens-1^, que font-ils? Horsun seulque vous envoyez k la guerre, tous les autres suivent les processions avec les sacrificateurs. Vous faites des taxiarques et des phylarques comme les mouleurs d'argile des statuettes, pourTAgora et non pour la guerre.

(( Du reste, eftt-on des chefs, les soldats manqueraient toujours. On se contente d'engager des mercenaires, et on neglige de les payer. Aussi ne s'occupent-ils que fort pen des Macedoniens.

N'ont-ils pas ete naguere, avec la flotte, se louer aux Asiatiques, et combattre pour le compte du satrape Artabaze ? Pendant ce temps, les ftnnemis agissent, et Athenes arrive toujours trop tard. Ainsi font les pugilistes barbares : ils parent les coups quand ils les ont regus. Le general des Atheniens, c'est Philippe, dont ils suivent tous

lesmouvements sans jamais Tatteiadre. L'ennemi assiege une ville ; la nouvelle en parvient au peuple au moment ou Tassaut va Stre donn6. Quel trouble alors ! »

On nomme des tridrarques, on s'enquiert des subsides, on delib^re : Nous monterons sur les vaisseaux, nous y enverrons les meteques et les affranchis, nous partirons nous-m^mes. Puis on voit que pendant toutes ces hesitations, ce que nous voulions sauver a p^ri ; car Poccasion n'attend pas nos lenteurs et nos egoistes subterfuges.

Le portrait n'est pas charge ; il sufSt de lire an petit discours, de quelques ann^es anterieur h la premiere Philippique^ et ecrit, dit-on, par D6mosthene pour un client. C'est Todyssee heroi-comique d'un trierarque malheureux. Que d'infortunes viennent fondre sur cet homme plein de zele qui a voulu se distinguer, et n'a rien epargn6 pour orner sa galere ! Les vivres manquent ; le chef des soldats est emport^ par une maladie ; les matelots s'en vont. Ce trierarque etait un naif ; Demosthene, fidele aux regies du genre, le fait parler avec naivete.

Tout le monde conviendra qu'il y a une chose qui perd les equipages ; c'est quand le navire retourne au port pendant le service. D'une part en effet beaucoup de gens

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d^sertent, et d'autre part ceux qui ne s'^loignent pas de leur poste, ne veulent plus rester & bord ; k moins qu'on ne leur fournisse une seconde fois de Targenl pour regler leurs a£faires domestiques.

« Arrives sur la c6te ennemie, les soldats refusent de se battre, etpour attendre leur bon plaisir, on reste en panne, chassant sur les ancres pendant une nuit d'orage. » Voili une esquisse des expeditions maritimes d'Athenes au quatrieme siecle.

La premiere Philippique ne produisit aucun r6sultat. Quelques vaisseaux, un peu d'argent, ce fut tout ce que Tapproche du peril put arrachera Taveuglement ego'iste du peuple. Mais la t6nacit6 de Demosthene n'^tait pas de celles que lasse un echec, et bientot apres il revint k la charge,

Le discours pour les Rhodiens, solide et vigoureux sans beaucoup d'^clat, disparatt dans le rayonnement de la premiere Philippique. Et pourtant c'est Ih qu'on trouve, sous une forme dogmatique, les idees dont s'inspirera Demosthene dans sa lutte contre les Mac^doniens. II n'ignore pas que rinteret est la loi supreme de la politique, et que le droit bien souvent n'a d'autre mesure que la force. Mais son ftme 6levee ne s'arrdte pas

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h ces conceptions ^goistes. Comme dans le discours pour Megalopolis^ il veut toujours faire des Ath^niens les redresseurs de torts du monde hell6nique ; et meme, ce qu'il leur propose aujourd'hui, ce n'est plus seulement le triomphe de la justice, mais celui des institutions r^publicaines : « Sauvegarder contre toute oppression les IBtats et les hommes, d^fendre I'ind^pendance de la Grec& contre les attaques du dehors, et sa liberie contre les conjurations du dedans, c'estla iAche p^nible mais glorieuse qu'ont vaillamment accomplie les Atheniens du cinquieme siecle, et qu'abandonnent aujourd'hui des orateurs complaisants et Iftches. »

II faudrait dans le gouvernement de TEtat la mdme discipline qu'& rarmee. Que veux-je dire ? Celui qui deserte le poste oil son chef Fa plac6, est note d*infamie, et prive de ses droits civiques. De m^me celui qui deserte en politique le poste marque par nos anc^tres, pour se faire le partisan de Foligarchie, ne devrait-il pas ^trejuge indigne de vous faire entendre ses conseils ?

D^mosthene ne va-t-il pas, dans son entralnement oratoire, imposer k ses concitoyens un sacrifice trop lourd, et compromettre leurs der-

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nieres ressources dans des aventures inutiles? Quelle imprudence ! dira-t-on. Mais, en Grece, les pires imprudents 6taient ceux qui refusaient d'agir. Deji Philippe entrait dans la voie qui le menera si loin ; il se pr^sentait comme un mediateur qui ne cherche qu'i mettre les peuples d'accord. Les Atheniens auraientdule devancer dans ce role, et intervenir au nom des deux principes dontil menaQaitrexistence,raUtonomie des Etats, et lemaintien des institutions republic caines. Cette politique est bien celle du discours pour les Rhodiens ; nous voudrions pourtant Ty voir formulae d'une fagon plus nette. D6mosthene semble montrer ici pour les gouvernements populaires une predilection trop exclusive. Mais s'il reserve dans son affection la premiere place h la democratie athenienne, il ne met pas & Fecart les autres cites hell^niques, puisqu'elles sont, comme sa patrie, soumises au regime de la loi ; et ce meme amour de la liberty qui le rend peu sympathique aux aristocraties, se tourne en haine contre le despotisme des rois macedoniens. Deux ans apres la premiere Philippiquey la guerre d'Olynthe vint renouveler les inquietudes de la Gr6ce, et ranimer ses esperances. Olynthe,

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capitale de la Chalcidique, etait le centre d'une confederation qui au qualrieme siecle n'embrassait pas moins de trente villes. Ses monnaies d'or et d'argent attestent encore aujourd'hui sa richesse; et ses troupes, recrut^es en partie parmi les peuplades belliqueuses du voisinage, lui permettaient de tenir tete aux plus puissants Etats de THellade. Aussi Philippe commen§a-t-il par la menager; aux magistrats de la ville il envoya des chevaux, du bois, de For surtout, comble de sa munificence barbare. Au peuple meme il abandonna ses conquetes, en attendant Toccasion de tout reprendre, les presents avec Toblige. Cette politique astucieuse fut enfin percee h jour. Les Olynthiens, effrayes de Tambition d'un tel ami, s'eloignerent de la Macedoine, et se rapprocherent d'Athenes, clairvoyance tardive qui ne retarda guere leur chute. Philippe s'avanQa vers eux, captieux comme toujours, puis il mit le siege devant des villes qui leur appartenaient. La guerre etait declaree ; des ambassadeurs partirent en toule hMe pour implorer des Atheniens un traite d'alliance et une armee de secours. On leur envoya quelques mercenaires ; mais Tassemblee du Pnyx n'avait

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plus guere coutume d'aller jusqu'au bout de ses sympathies et de ses haines; e'est en vain que Demosthene, par trois fois, essaya d'obtenir un concours plus efficace.

Les « Olynthiennes »> ont entre elles de grandes analogies. La forme differe ; mais le fond, bien souvent, est identique. L'orateur ne se lasse pas plus de repeter ses reproches que les Atheniens de les meriter. Comme un predicateur chretien, Fentetement de son auditoire le condamne k quelque monotonie. U s'y resigne ais6ment, ear les Grecs, moins soucieux que nous de Toriginalite, ne craignentpas d'entendre plusieurs fois un developpement heureux : ces dilettantes de la parole aiment a bisser les morceaux reussis. D6mosthene a repet6 k deux ans de distance des pages entieres ; et nous possedons de lui une collection d'exordes, sortes de lieux communs qui lui permettaient de n'etre jamais pris au depourvu. Tons ses contemporains en faisaient autant, et il a recouru sans scrupule au meme procede, sachant biea que son oeuvre n'enresterait pas moins originale.

On sent dans les deux premieres Olynthiennes lajoie et la confiance de Thomme qui espere pour Athenes un retour d'energie et de fortune :

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La bienveillance que les dieux ont accord^e k noire villa, 6 Ath^niens, g'est manifestee bien souvent d6j&, maisjamais plus clairementqu'aujourdliui. Qu'ii se soil trouve pour combattre Philippe des hommes possedant un pays limitrophe du sien et une certaine puissance, et^ ce qui vaut encore mieux, persuades qu'avec lui tout accord est peu s^r et bient6t fatal k la patrie ; comment ne pas reconnaitre en tout cela une protection merveil* leuse et divine ? Aussi faut-il nous garder, d^s maintenant, de nous montrer moins utiles k nous-m^mes que les circonstancespresentes. Ge serait unehonte qu'apr^s les villes et les pays dont jadis nous etions malt res, on nous vit abandonner les alliances et les occasions que nous manage la fortune.

« Bonbeur oblige. Athenes, pressee par les circonstances, n'a plus aucun pr6texte pour temporiser ; roccasion est li, elle prend une voix, et crie au peuple de se mettre ^nergiquement k Toeuvre. »

Cette image frappante ne serait pas d6plac6e dans la premiere Philippique ; pourtant Tinspira* lion de D^moslhene semble aujourd'hui moins impetueuse, Raisonnant plus qu'il ne s'emporte, 11 d6veloppe aveclargeur certaines id^es qu'il n'a fait jusque-li qu'indiquer. « Les Macedoniens, dit-il, par exemple,ne sent pas tres redoutables, et on peut fort bien entrer en lutte avec eux. Philippe rencontre de serieux obstacles ; les /

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peuples qu'il a dupes, 6claires enfin par tant de perfidies, vont renoncer h son alliance ; des mouvements sourds agitent la Thessalie; les lUyriens, les Peoniens et tons ses sujets barbares ne demandent qu'^ trahir; bientol ses tributaires excedes lui couperont les vivres, ce

qui le genera fort pour entretenir des mercenaires ; les Macedoniens eux-meme cbmmencent k se fatiguer. »

Epuises par ces expeditions et ces courses en tous sens, souffrant sans cesse et menant la plus triste vie, ils ne peuvent ni s'occuper de leurs travaux et de leurs affaires, ni m^me tirer parti de ce qu'ils ont produit avec tant de peine, puisque la guerre a ferine les ports. Jugez par 1^ quels sont leurs sentiments pour Philippe.

cc Enfin la resistance d'Olynthe deconcerte un homme habitue k vaincre. II se voit maintenant contraint de risquer un siege, et de combattre une nation 6nergique et defiante. Sa force meme Tembarrasse, car ce despote partout obei inspire a cette republique une terreur legitime. »

Grace a leur clientele, & leurs relations, ileur correspondance, les grands orateurs grecs 6taient comme un centre d'informations. II leur fallait se renseigner eux-memes, Athenes n'ayant au

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dehors aucune representation r^guliere et permanente. Pendant toute cette guerre, D6mosthene s'est tenu tres exactement au courant, et nous voyons passer dans la seconde Olynthienne la figure effacee d'un ami qui a sejourne en Macedoine, et qui est tout ^fait incapable de feindre. Nous n'en jurerions pas. Get ami a rapporte de son voyage bien des anecdotes douteuses; et Demosthene, qui n'en est pas dupe, en tire parti sans scrupule. Croirons-nous que les troupes macedoniennes ne sont en rien superieures aux autres, et que Philippe, par jalousie, en 6carte tous ceux qui se distinguent ? D'un si habile homme, celaest pen probable.

Un orateur double d'un avocat ne pouvait manquer de s'etendre sur les moeurs de la cour de Fella, « ramassis d'ivrognes, de brigands et de flatteurs qui dansent et chantent avec des histrions deconsideres dans les faubourgs d'Athenes. » Ce ne sont point Ih des calomnies, L'hislorien Theopompe, contemporain de Philippe et son grand admirateur, entre a ce sujet dans des details que Ton ne pent qu'indiquer : les rudes officiers de la phalange entoures de leurs mignons et pares avec une recherche feminine, le roi

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demeure barbare sous son vernis grec, capable de comprendre Aristote et de s'enivrer en compagnie de ses bouffons. Toutefois nous aimerions mieux moins d'insistance. Est-il bien digne d'insulter ses adversaires de loin et sans peril ? Mais les Alheniens.n'avaient pas ces d6licalesses ; et ils devaient d'autant plus se rejouir des injures contre Philippe, qu'ils etaient d'habitude obliges de s'en tenir Ik.

Pour eux, d'ailleurs, ces insult es sont des arguments. II leur semble que tant d'infamie doit attirer la colere celeste, et que le Barbare porta au front le sceau du vice et de la folie dont la destinee marque ses victimes. Ces Grecs en effet, si gais et si amoureux de la vie, conserverent toujours un fond d'idees fatalistes. Les tragiques figures d'OEdipe et d'Oreste traversaient par eclairs leur imagination riante. « Un dieujaloux, disaient-ils, tient suspendus sur les tetes les plus hautes le crime et le malheur, chMiment certain des pensees coupables et des ambitions demesurees. L'arret prononce est irrevocable. Energie, intelligence, rien ne pent prevaloir contre cette puissance obscure qui plie et faconne h son gre les affaires humaines. »

LES OLYNTHIENNES. 89

Cette croyance est celle de D^mosthSne ; il Taffirmera souvent dans ses discours, et, partant pourCh6ron6e, il inscrira en lettres d'or sur son boaclier une invocation h la Fortune. Nous eus* sions pu attendre de lui une pensee plus fiere. Comment un apdtre de Taction virile a-t-il appel6 h Taide une doctrine qui proclame le neant de nos efforts ? C'est qu'il ne faut pas confondre le fatalisme de la Grece avec celui de TOrient moderne. Les Turcs lui ont dft un elan irresistible, ils en sont accables aujourd'hui ; I'Hellene, toujours 6pris de lui-m6me, n'a jamais admis que ses dieux pussent Tabandonner. Trahi par la fortune, il a toujours cru en elle ; et comment s'empecher d'y croire alors qu'elle etait indecise, et n'avait pas encore parle ? Jupiter allait-il pr^ferer d, une cite g6n6reuse, intell%ente et libre, un Barbare perfide et d6cri6 par ses moeurs ?

Ges infamies disparaissent maintenant h Fombre du succ^s, car la prosp^rite est merveilleuse a couvrir ces sortes de choses ; mais qu'un revers arrive, et tout sera compt6. Nous le verrons bient6t, Atheniens, si les dieux y consent ent et si vous savez le vouloir. Dans le corps, tant qu'on se porte bien, les maux anciens ne se font pas sentir ; mais, k la premiere maladie, fractures, luxations, infirmites de toutes sortes se reveillent. Ainsi des villes et des tyrans ; tant qu'ils combattent au dehors, la foule

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ignore leurs mis^res. Mais elles ^clatent d^s qu*une guerre vient chezeux les prendre corps k corps.

Cette ruine de la puissance macedonienne, que Demosthene annonce et depeint avee tant de force, les Ath^niens Tattendent comme lui, mais sans rien faire pour la preparer. Ce n'est point assez pourtant d'etre cher aux dieux, il faut meriter leur faveur, et quand Toccasion s'ofire, savoir la saisir hardiment. <c Aide-toi, le ciel t'aidera. » Cette maxime moderne ne serait pas deplacee dans les Olynthiennes^ car elle resume la philosophie vigoureuse que Demosthene a su tirer d'une dangereuse doctrine. Trempe comme Achille dans ces eaux malsaines, il en sort invulnerable, retourne a la bataille, attaque de nouveau rindifference de ses concitoyens, et pour les piquer d'honneur, exalte ce Philippe qu'il vient de trainer dans la boue.

Etes-vous surpris de voir un homme qui fail campagne, qui prend de la peine, qui est toujours 1^, et ne laisse passer ni une occasion ni un moment favorable, Fernporter sur nous, gens k delais et k decrets toujours en quete de nouvelles ? Gela ne me surprend pas, et je trouverais au contraire surprenant qu'i n^gliger tout ce que veut la guerre, nous puissions vaincre celui qui ne neglige rien. Mais avez-vous la folic de croire que cette

LES OLYNTHIJSNNES. 91

politique, qui a rendu mauvaise une bonne situation, rendra bonne une situation mauvaise ?

Pourtant les reprimandes sont moins vives que dans la premiere Philippique ; les conseils aussi sont moins detaill^s : a Secourons les Olynthiens, envoyons partout des ambassades pour exciter les Grecs contre la Mac6doine ; n'en abusons pas cependant. On nous sait beaux parleurs, et on se defie de nous. L'important est d'avoir une armde, etd'appuyer nos discours par des actes. »

Demosthene aurait pu aller plus loin, et proposer de consacrer h la guerre les fonds qui s'engloutissaient dans les caisses du Theorique. Mais comment demander au peuple un tel sacrifice? Suivant un scoliaste, Tassemblee, contre toute tentative de ce genre, avait decrete la peine de mort. Athenes sans doute etait moins cruelle que ses lois ; mais nous savons qu'il en coutait cher de restreindre le budget des fetes. Un certain ApoUodore eut en effet le courage de Tentreprendre et le malheur d'y reussir ; aussitot il fut poursuivi, et condamne k une amende d'un talent. Si on eftt 6coute ses accusateurs, qui avaient demands une peine quinze fois plus forte, Apollo-

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doreetait ruin6,jet6 en prison et priv6 deses droits politiques.

D^mosthene n'osa pas affronter ce peril ; et il

est curieux de le voir, dans la premiere Olynthienne,

* tourner autour de la redoutable question. Sa

phrase s'attarde, moUe et nonchalante, avec des

repetitions voulues.

Quant a des ressources pour la guerre, les ressources ne vous manquent pas, Atheniens, elles vous manquent moins qu'ci personne, mais vous les dissipez comme bon vous semble. Rendez-les k vos troupes, et nous aurons assez ; sinon nous aurons bien peu, disons mieux, nous n'auronsrien. — Quoi! va-t-on s'ecrier, tu veuxconsacrer ces fonds aux. armaments ? — Non, par Jupiter ! seulement je pense qu*il faut une armee, qu*^ cette arm6e il faut de Targent, et qu'une mesure commune doit s^appliquer aux salaires et aux services rendus ; je pense que, sans rien faire, vous n'en recevez pas moins, et dissipez tout en f^tes. Alors que vous reste-t-il ? Un impdt, considerable s'il faut beaucoup, leger si peu doit suffire, mais il faut de I'argent ; sans argent rien ne se peut faire.

Les Atheniens n'avaient garde de comprendre cette ironie discrete. lis ne toucherent pas au Theorique^ et envoyerent pour combattre Philippe le condottiere Chares. Puis, comme les operations ne marchaient pas, on s'en pritau general, et on lui substitua Charideme, qui, sans doute inquiet

LES OLYNTHIENNES. 03

pour ses possessions de Thrace, s'etait mis entierementau service d'Athenes. Violent et sans foi comme parle passe, iltraita les allies en ennemis, etTassemblee dans son embarras rendit sa confiance a Chares, qui ne valait pas mieux.

Ces troupes si mal commandees firent pourlant assezbonne figure contre les Mac6doniens. Comme Tavait compris Demosthene, la puissance de Philippe traversait une crise ; elle cherchait son equilibre et chancelait sur ses bases. Un effort energique aurait suffi peut-etre pour la renverser. Les Atheniens se contenterent de remporter quelques succes insignifiants, et se crurent aulorises k en rester la. Alors Demosthene, exaspere, brflila ses vaisseaux, et s'attaqua de front h Torganisation du Theorique.

La troisieme Olynthienne n'a plus le ton des deux autres ; elle est violente et sombre, pleine de colere, de douleur et d Imagination presque outree.

Mes pens^es, Athenians, sont bien differentes, suivant que je considSre Fetat des arffaires, ou les discours des orateurs : vos orateurs ne parlent que de punir Philippe ; vos aflfaires en sont venues ^ un tel point, qu'il faut tout d'abord chercher comment, pour notre compte, nous pourrons ^viterun malheur. Aussij ceuxqui vous tiennent un pdreil ladgage me semblent-ils commettre une faute.

94 DJfeMOSTHilNE.

en vous presentant une question qui n'est pas la bonne. Que jadis la ville ait pu et tenir ses possessions k Tabri et punir Philippe, je ne Tignore pas ; le temps n*est pas loin, et je I'ai vu, oii elle pouvait Tun et I'autre. Mais aujourd'hui, veillons tout d'abord, c'est bien assez pour nous, a sauver nos allies. La chose faite et acquise, on songera aux moyens de punir cet homme. Mais, avant d'avoir assure le commencement^ il est inutile de discourir sur la fin.

Presque aussitot apres, Demosthene raconte

les 6venements qui ont precede Ja premiere Philijh

pique. Ce recit calme et sobre, saus exclamations,

sans passion apparente, est d'un eflfel admirable

et poignant. On croit par moments entendre la

voix lassee de Torateur.

Vous vous en souvenez, Ath^niens, il y a trois ou qua! re ans, on nous annonca que Philippe assiegeait en Thrace lefo-rtd'Hereeon-Tychos.On etaitalors enMemacte'rion(l). Avec beaucoup de paroles et de bruit, vous d«cretez la mise en mer de quarante triremes, mont^es par les hommesau-dessous de quarante-cinq ans, et de plus une contribution de soixante talents. Une annee s'^coule, puis Hecatombeon, Me'tagitnion, Boedromion (2). Dans ce dernier mois, a grand'peine et apres les Mysteres, vous confiez k Charideme dixvaisseauxvides et cinq talents d'argent. On avaitannonce la maladie de Philippe, et m^me

(1) Octobre.

(2) Juillet, aoClt, septembre. Uannee athenienne commengait en ete.

LES OLYNTHIENNEa. 95

samort; ces deux nouvellescoururenten efTet, et croyant que ce n'etait plus le moment d'envoyer un secours, vous abandonn^tesrexp^dition. C^etaitle moment au contraire, car si nous ^tions partis comme nous avions vote, avec ardear^ il ne vous incommoderait plus, ce Philippe que nous avons sauv^. Tout ceci est fait, et on n'y pent rien changer ; mais void une nouvelle occasion de combattre, saurez-vous en user, 6 Atheniens ?

a Pour defendre Olynthe, il faut renoacer aux largesses du Theorique, rejeter ces aumones, qui, semblables aux aliments ordonnes par les medecins, ne rendent point les forces, mais empechent seulement de mourir. Trop faibles pour suffire aux besoins de la vie, elles detournent pourtant du travaiL Si le peuple avait quelque energie, abolissant les lois qui protegent le budget des fetes, il condamnerait sans appel la politique de ceux qui le gouvernent. »

« Que font-ils en efiet, ces hommes ? Quelles victoires remportent-ils pour Athenes ? Leurs trophees sont des chemins repares, des creneaux reblanchis, et d'autres bagatelles de ce genre. Mais ils flatten! le peuple pour s'elever au-dessus de lui. Les orateurs viennent dire k la tribune : « Que desirez-vous ? Que faut- il vous proposer? En quoi puis-je vous etre agreable ? » Les posses*

96 D^MOSTHtlNE.

sions de la cit6, rhonneur national, la faveur de Tassemblee, sont comme ces cadeaux qui s'echangent, la coupe k la main, dans une orgie. £t les citoyens se r^jouissent ! Quelques oboles leur suffisent, pourvu qu'ils restent sans rienfaire, demandant parfois du bout des levres : a Un tel a-t-il vaincu avec ses troupes mercenaires ? » Si on allait au fond des choses, on verrait combien cette vie est miserable. »

Vous, le peuple d'Alh^nes, on vous coupe les nerfs, on vous enl^ve tout, argent, allies ; vous fites des valets, vous faites nombre, trop Jbeureux que ces gens-li vous laissent participer au Theoriquey ou organisent une procession pour les Boe'dromies (1). Quelle grandeur d*4me 1 lis vous donnent votre bien, et vous etes reconnaissants ! lis vous enferment dans votre ville, et vousm6nent^ cette curee, et vous apprivoisent pour vous avoir toujours sous la main. Mais comment s'^lever k des pensees nobles et g^ndreuses, quand on vise toujours k un but mediocre et petit ? Chez les'hommes, c'est une loi que Ykme se plie aux habitudes. Par Ceres ! et je n'en serais pas surpris, vos miseres pourraient me coAter plus cher k moi qui vous les rappelle, qxx'k vos orateurs qui les ont faites. Car la franchise n'est pas toujours de saison avec vous, et je m'etonne aujourd'hui de votre patience.

L'eloquence de Demosthene n'attira pas sur

(1) FSte qni dontia son nom au mois de Bo^drotnion.

LES OLYNTHIENNES. 97

lui la colere des Ath^niens : elle n'eut pas mSme ce r^sultat. Une guerre entreprise malgr^ ses conseils, pour soutenir en Eub6e le tyran Plutarque, absorbait alors toutes les forces de la r6publique. A la longue pourtant, on finit par prendre un parti. Quand Philippe, vainqueur des Olynthiens, eut bloqu6 leur ville, en d^clarant^ leurs parlementaires qu'un des deux adversaires devait quitter la Macedoine, le peuple, devant les sup* plications des assi6g6s, leur envoya sur une flotte une arm^e de citoyens. Mais les vents retarderent sa marche. Arriv^e en Gbalcidique, elle trouva Tennemi dans la place, que lui avait livree la trahison.

Pbilippe fut impitoyable, beaucoup moins par passion que par politique. Massacres, vendus comme esclaves, priv6s de leurs biens, les vaincus montrerent aux autres peuples ce qu'il en cofttait de defendre son independance. Soit peur, soil convoitise, beaucoup de gens venaient d^jaen Mac^doine faire la cour au Barbare. Quelques-^ uns prirent part aux f^tes oCi fut c616br6e la ruine d'une ville hellenique, et ne rougirent pas d'accepter comme esclaves des citoyens d'Olynthe.

Athenes eut le courage de manifester son indi- ,

DSKOBTH&NK. B

98 DfiMOSTHJfcNE.

gnation. Elle maudit les trattres qui avaient vendu leur patrie, et accordale droit de cit6 aux victimes de la guerre. Eubule meme fut effraye ; et c'est sur sa proposition que plusieurs deputes allerent dans toute THellade prScher la resistance. Bien que naguere Demosthene eftt conseille ces ambassades, il resta h Fecart. Peut-6tre jugea-t-il le moment mal choisi, et la tentative h la fois tardive et prematuree ; peut-etre ne voulut-on pas Temployer.

On commengait pourtant h le connaltre. Une choregie dont il demanda a faire les frais, avail augmente son credit. Pen apres, le tirage au sort lui ouvrait le conseil des Cinq-Cents. Sa popularite grandissante portait ombrage aux gouvernants d'Athenes. Insulte, siffle, arrache meme de la tribuoe, il pouvait mesurer son pouvoir h la rage croissante de ses adversaires.

Parmi eux, le plus acharne etait un certain Midias, personnage insolent et brutal, qui se croyait au-dessus des lois par sa fortune et ses relations. Midias detestait Demosthene de longue date^ ayant eu envers lui des torts tres graves qu'il ne lui pardonna jamais. Son amitie pour Aphobos Favait mele aux affaires de tutelle, oil il

PLAIDOYER CONTRB MIDIAS. 99

suscita mille embarras h Torphelin , enfonQant les portes de sa maisoiiy insultant sa soeur et sa mere. De Ik un ressentiment que rantagonisme politique vint accrottre. On ne pouvait s'ignorer dans une ville de mediocre 6teadue et ou la vie se passait presque entierement au grand air. A se rencontrer sans cesse, h echanger des demi-mots blessants et des regards hostiles, la haine devait amener un eclat. Midias 6tait au nombre des -aboyeurs qui cherchaient i couvrir la voix de D6mosthene ; et sa rage fut au comble lorsqu'il le vit, •aux applaudissements de la foule, se charger des fonctions de chorSge pour une ffite qui se preparait. Des lors, il met tout en oeuvre afin de Tempecher de reussir; ilva de nuit chez I'orfevre d^truire les ornements et les couronnes destines h ses clioristes, il d^bauche le musicien charge de les instruire, etenGn rencontrant son ennemi lejour de la representation, ille soufflette en plein thMtre* M^me h Athenes, une pareille violence ne pou-^ vait rester impunie. Deji en pareil cas Finsultfi avail tue Toffenseur sur la place. Demosthene ne .put, ou n'osa pas en faire autant, et recourut aux tribunaux, car, en matiere d'honneur, une sentence judiciaire passait pour une reparaflion suffi-

100 D^MOSTHilNE.

sante. Le peuple etait tres hostile k Midias; il le couvrit de huees, et au theatre meme, le lendemain de la fete, lui infligea un vote de bl&me. Devant ces manifestations significatives, Tami d'Eubule commenga h perdre de son assurance et parla de compensations p6cuniaires. Repousse, il attaqua pour donner le change, suivant la tactique des plaideurs ath^niens. Mais Demosthene se justifia aisement des inculpations de desertion et d'homicide lanc6es contre lui ; et debarrasse de cet incident, il ecrivit son plaidoyer contre Midias.

Des son exorde, sa passion eclate : « Generalement, dit-il, c'est h Faccuse de supplier ses juges, mais je puis aujourd'hui adresser, moi aussi, des prieres au tribunal, car je vais parler pour ma defense. Quelle ne sera pas en effet mon infortune, si, apres avoir subi une telle injure, il m'est impossible de me venger ? » Suit un recit vehement et rapidedes violences commises par Midias. En enum^rant tons ces details odieux, Torateur s'^chauffe; sa parole devient ardente, breve> hachee, presque incorrecte ; elle suffit k peine k sa colere.

Mais Thomme qui a fremi sous Toutrage estun avocat qui sait en tirer parti : a Tout aggrave la

PLAIDOYER CONTRE MIDIAS. 101

conduite de Faccusfi : la douceur d'Athenes, qui interdit de maltraiter m^me un esclave, le caractere sacr^qui rend lescAore^^e^inviolables, la treve qui pendant les fttes suspend jusqu'i Tex^cution des sentences des tribunaux. Injustice, premeditation, brutality, que manque-t-il h, Tinsulte dont Midias s'est rendu coupable ? »

Ce n'est pas d'etre frapp^ qui est dur pour un homme libre, Athenians, et pourtant cela est dur, mais d'etre frapp^ outrageusement. Lorsqu'un homme en frappe un autre, il y a une foule de circonstances que Foutragc xn^me ne pent exprimer k personne, le geste, le regard, la voix. L'agresseur a-t-il voulu outrager ? est-ce un ennemi qui a frapp6 ? Est-ce le poing fermd? est-ce au visage ? VoilSt ce qui transporte les hommes, Atheniens, et les met hors d'eux-m^mes, quand ils ne sont pas hahitues k tout soufTrir. On a beau faire, le r6cit d'un ^Tenement ne sufflt pas k en montrer toute Thorreur. II faut la vie, le mouvement de Facte qui se commet.

« Mais Demosthene avait peut-efre provoque Midias ! Non, c'est lui qui depuis Tenfance est en butte i ses attaques. Comment ce digne ami d'Aphobos s'est conduit, pendant les affaires de tutelle, quelques Atheniens s'en souviennent encore. Cite devant le tribunal et condamne h, une amende, il ne Fa jamais pay6e. Ne pouvant cor-

1 02 d£mosth£:ne.

rompre Tarbitre, il Fa attaque sournoisement. Desormais ce malheureux, dontle seul crime est d'avoir respects son serment, sera d6chu du litre de citoyen, et r^duit au silence. Mais son silence est plus eloquent que des protestations indignees. L'orateur Tamene k la barre, et s'^crie : »

Get homme, Atheniens, est pauvre peut-^tre, mais il n^est pas mauvais ;.... il a fait toutes las campagnes exigees des hommesde son &ge, etn'a jamais commis aucun delit. Aujourd'hui, le voili muet ; outre les biens qui nous sont communs k tous, il a perdu jusqu'au droit de parler et de se plaindre. A-t-il 6te frappe k tort ou k raison, il ne peut pas m6me vous le dire. Voil^ oil l*a r^duit Midias, Fopulence et Tarrogance de Midias, parce que c'^tait un pauvre homme, isole, et perdu dans la foule !

Ces quelques mots jeltent une vive lumiere sup la haine qui, dans toute ville grecque, s6pare en deux classes les riches et les pauvres, Entre Tindigent qui vit du triobole et Fopulent proprietaire de biens-fonds ou d'ateliers, s'eleve une barriere que ne peut abaisser le travail libre, tenu en petite estime, et condamne d'avance h Tinsucces par la concurrence des esolaves. Les riches aujourd'hui sont pour Eubule et Midias. Aujour des plaidoiries^ ils Tentoureront comme d'un rempart, sou-

PLAIDOTER CONTRE MIDIAS. 103

tenus par une garde de mercenaires, qui, debout aupres de Taccus^, approuveront du geste tous ses mensonges. Demosthene pr^voit les obstacles qu'on semera sur ses pas. Comment en venir i bout ? En mettant de son c6t6 les pauvres qui forment la majority dans les tribunaux. Devant ces h^liastes, petits bourgeois pour la plupart, et rapportant le soir, ainsi que le Philocleon de la vieille com^die, leur salaire dans la bouche, le riche, et surtout le riche insolent, courait le risque d'une condamnation severe. Cette jalousie toujours en arrdt, comme Taiguillon des guepes d'Aristophane, Demosthene, dans la troisieme Olynthienncy a deji cherche i s'en faire une arme. Aujourd'hui, enflamme par la haine, r6duit h rimpuissance par une de ces coalitions qui sont la defense des minorit6s, mal seconde par une foule besoigneuse que les largesses d'Eubule ont gagn^e h la cause des riches, il passe toutes les homes, s'adresseaux plus mauvaises passions, et d'orateur devient tribun.

Si ces gens, ce qu'i Dieu ne plaise, et ce qui ne sera jamais, devenaient les maltres du gouvernement avec Midias et les siens, supposez que Tun de vous autres, un homme du peuple, ait commis centre eux un delit, je ne

104 d£mosth&ne.

dis pas un d^lit tel que ceux de Hidias kmon ^gard, mais un autre quelconque. lis composentle jury, Taccusd vient en leur presence. Lui pardonneront-ils ? Le laisseront-ils parler ? On lui fera gr&ce, n'est-ce pas ? on ecoutera les pri^res de Thomme du peuple ; on ne lui criera pas tout d'abord : « Quel envieux, quelle peste ! Lui^ outrager les autres, et respirer librementl Si on lui laisse la vie, il doit s'estimer bien heureux. »

« Voil& comment nous traiteront les riches, traitons-les de meme. Condamnons ce Midias qui semble accumuler en sa personne toutes les insolences de son parti, frappantFun, calomniant Tautre, bravant tout le monde. Orateur, il outrage rassembl6e ; soldat, il raille ses compagnons d'armes, lui, ce g^n^ral de cavalerie qui n'a jamais pusetenir en selle ! Depuis son proces, son outrecuidance n'a fait que s'accrottre. II parle, il injurie, il crie. On fait une election, Midias est candidat. Patron du tyran Plutarque, et remplissant la ville de son insolence, on le voit trainer sur V Agora trois ou quatre esclaves, et parler tres haut de sa riche vaisselle, afin d'humilier les passants. Ne connalt-on pas cet attelage de cheyaux blancs dont il est si fier, et cette grande maison qui couvre tout Eleusis de son ombre ? Un homme si opulent devrait combler Athenes

PLAIDOYER CONTRE MIDIAS. 105

de ses dons ; et en effet Midias vante sans cesse sa g^nerosit^. Toute la ville en a les oreilles rebattues. Mais allons au fond des choses, et nous verrans qu'il n'a pas fait pour le peuple autant que D6mosthene, bien plus jeune et bien moins riche pourtant. Sans doute il a oSert h I'Etat une galere, et a tenu h la commander. D'oti vient ce patriotisme subit ? C'est qu'alors on voulait Tenvoyer h la tete d'un corps de cavaliers. »

« D'ailleurs, eftt-il donn6 dix fois davantage, ses bienfaits ne pourraient le faire absoudre. On a bien souvent rendu service h la r^publique, mais jamais on n'a obtenu comme recompense le droit de Finsulter impunement. Ce droit, Midias se Tarroge depuis longtemps, et il faudrait enfin faire justice de ses pretentions. Ah ! s'6crie Torateur dans un transport de haine, le voili devant vous, riche, audacieux, le front haut, le verbe haut, violent, impudent ; oi le reprendrez-vous s'il vous 6chappe aujourd'hui 1 »

Jamais ngus n'avons vu s'afficher avec tant de franchise et d'abandon, la haine implacable que les anciens regardaient presque comme une vertu. Choqu6s par toutes ces invectives, nous lisons avec soulagement la p6roraison oi Tavocat

1 06 D^MOSTHtlNE.

se calme et s'eleve au-dessus de la cause, tout en restant familier. Aux supplications de Faccus^ et aux larmes de ses enfants, il oppose d'avance, en les appelant k ses c6t6s, les lois d'Athenes, ces lois si sages que chacun doit defendre, afin de s'assurer un jour leur protection.

Sans doute c'est moi que hait Midias, cela Ee peut. mais chacun de vous n'at-il pas un ennemi qui le hait ? Le laisserez*vous, cet ennemi, quel qu'il soit, libre de trailer chacun de nous comme Midias m*a traite ? Je ne le crois pas. Eh bien ! moi non plus, ne me livrez pas en proie k Midias. Yoyez : dans un instant le tribunal va se lever, chacun de vous retournera chez lui. Tun plus vite peut-6tre, Tautre k pas plus lents, sans s*inquieter, sans tourner la tete, sans rien craindre. Rencontrera-t-il un ami ou un ennemi ? Est-il lui-m^me grand ou petit, vigoureux ou debile ? il n'y songepas, etpourquoi ? Parce qu*au fond de son dme, ferme et conQant dans les lois de la cite, il salt qu'il ne sera ni saisi, ni outrage, ni frappe. Eh bien ! cette security que vous emportezavecvous, vous 6ioignerez-vous sans me lagarantir ? Ge qui fait Votre force quand vous siegez ici, ce n'est pas de vous tenir en armes et en bataille au milieu de tons les aulres, ni d'etre robustes et vigoureux entre tous, ni de vous trouver k la fleur de TAge. Non, rien de pareil ; c'est uniquement la force des lois. Qu'est-ce que la force des lois ? Si quelqu un recoit une injure et crie au secours, accourent elles pour le proteger ? Non, ce ne sont que des caracl^res d'ecriture, elles ne peuvent faire cela ; oCi done est leur pouvoir ? II est dans I'appui que vous leur donnez. Vous faites done la force des lois, comme elles

PLAJDOYER CONTRE MIDIAS. 107

font la v6tre. II faut par consequent leg d^fendre comtne Yous-m^mes, et bien comprendre que les enfreindre, c'est 6*attaquer h tout le monde.

Ce discours semblerait plus beau s'il avail &t6 prononce. Demosthene, en echange de trente mines y laissa tomber Taccusation. Plus tard ses ennemis le lui reprocherent cruellement : a Ce miserable, disent-ils, a vendu sa propre vengeance et le vote du peuple. Trafiquant desinsulles dont on Taccable, il en tire des revenus, et porte sur les 6paules, nonpas une tete, mais un

capital. )>

La haine politique peut tenir ce langage ; mais on s'expliquera mal qu'un homme aussi ardent et d'un caractere si difficile ait renonce pour quelque argent & la j oie d'accabler son ennemi. Sans doute il crut la victoire impossible, et pr6f6ra battre en retraite. Peut-etre eut-il une autre raison. La chute d'Olynthe avait modifie sesidees. Apres laperte d'un tel point d'appui sur les cotes de Mac^doine, mieux valait suspendre les hostilit6s et se preparer pour une occasion plus favorable. Eubule, revenubien vitei sa pratique habituelle, pensait h peu pres de meme, et fut ravi sans doute de conclure une treve avec un homme in-

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commode et dangereux, qui, en ce moment, tenait suspendu le glaive sur la t^te d'un des siens. Stipula-t-il que DSmosth^ne renoncerait au proces, et qu'en echange on cesserait de lui tenir rigueur ? Je ne sais ; mais, quelque temps apres son desistement, Torateur d'opposition fut mis dans Tambassade que le parti alors au pouvoir envoyaiti Philippe. C'^tait la premiere fois qu'il obtenait un pareil honneur.

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