‹ DémosthèneChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dl^MOSTHilNE ET ESGHINE. — LE DISCOURS

suR l'ambassade.

Au moment ofi D6mosthene quitta TAttique, tous les partis s'unissaient dans une mSme esp4rance. Enfin Ton allait mettre un terme k une guerre honteuse et mal conduite ; la conclusion de la paix6taitcertaine, Philippe la d^siraitcomme les autres ; et sans doute satisfait de ses conquSteSy il voulait entrer maintenant dans le concert des nations hell6niques. Pleins de ces pensSes rassurantes, les ambassadeurs firent preuve d'un zele inaccoutum6 ; ils prirent la mer, entrerent dans la ville d'Halos, alors investie paries troupes macedoniennes, sortirent des remparts pour s'entendre avec Tassiegeant, travers^rent Tarm^e ennemie, et arriverent i la cour de Philippe. ; Le promoteur de la paix, Philocrate, semblait d6sign6 pour parler et agir au nom d'Athenes ; mais ce personnage brutal, sans morality ni talent, fut 6clipse par un homme des plus habiles.

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qui commenQait alors h attirer Fattention : je veux parler d'Eschine.

Eschine et Demosth^ne sont inseparables et pourtant contraires ; ilsfont songer i ces Hermes od la fantaisie grecque accolait nuque a nuque deux tdtes de caractere oppose. Get orateup illustre et presque grand, qui tient une si large place dans Fhistoire de cette epoque, nous est assez pen connu ; nous n'avons guere sur son compte que deux temoignagesegalement suspects, le sien et celui de Demosthene. Neanmoins la logique enflamm^e de Tattaque nous touche plus que Tadresse fuyante de la defense; et Tami de Philippe portera toujours au front une fletrissure ineffagable.

Ses debuts furent humbles et obscurs ; la famille, jadls jLTaise, vivait de petits metiers et d'expedients ; le pere, athlete aux temps de sa fortune, et,apres Favoir perdue, maltre d'^cole ; la mere, pretresse de je ne sais quel culte .meprise des Atheniens. Tandis qu'elle initiait pour quelques oboles les vieilles femmes de la ville, Tenfant lisait le grimoire et aidait aux purifications. Comme son rival, il fut mis de bonne heure aux prises avec les difficultes de la vie. II ne sortitpas

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de Tepreuve aguerri et portant haut le cobup, mais denue dc scrupules et desireux de parvenir. II aimait sa famille, ses discours en sont la preuve. Courageux et beau soldat, il fut choisi par Phocion, apresun coitibat, pouraller, lacouronne en tete, annoacer la victoire. Mais son &me etait yaniteuse et molle, son esprit plus brillant que vigoureux. Cherchant i gagner sa vie, il commence par flolter h Taventure et guetter Toccasion. D'abord acteur, la scene lui apprend h mesurer ses gestes, et k conduire sa voix. Les tragiques du cinquieme siecle, et surtout Euripide, ce grand raisonneur, sont ses maltres d'6loquence : il les citera souvent, et les imitera toujours. Nous le voyons ensuite greffier du senat et du peuple. Mais son intelligence et son ambition s'impatientent bientot de ces emplois subalternes. Du pupitre il passe a la tribune ; il 6tait scribe, le voili orateur.

Olynlhe alors venait de tomber ; Athenes etait enproie &une douloureuse indignation. Eschine comme les autres fut gagne par cette fievre belliqueuse, et alia dans les villes grecques denoncer Tambition macedonienne. Demosthene, qui k ce moment jugeait la lutte intempestive, a raille

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plus tard ce patriotisme d'occasion at ces tirades d6cIamatoires :

Qui done sMcriait : « Philippe s'assure de la Grece etda P^lopon^se, et vous dormez ! » ; qu prononcait tous ces beaux et longs discours ; qui faisait lire les d^crets de Miltiade et d^ Th^mistbcle, et le serment des eph^bes, conserve dans le temple d'Aglaure ? N'est-ce pas lui ? Qui vous conseillait d'envoyer des deputations jusqu'aux confins de la mer Rouge? « Philippe, disait-il, trame la perte de la Gr^ce ; c*est k nous de veiller, et de ne pas abandonner les int^r^ts des Grecs. »

Ainsi, k leur premiere rencontre, ces deux hommes soutenaient Tun et Tautre les id6es qu'ils combattront plus tard ; etdej&la destin^e ne leur permettait pas de s'entendre. Athenes peu apres les employa dans unemSme ambassade. Toujours ombrageuse, elle redoutait de confier k un seul citoyeny et peut-etre mdme k un seul parti, la defense de ses int6rets ; et la t4che si delicate de n^gocier etait remise k ce que nous appellerions, faute d'unmeilleur mot, des commissions parlementaires. Dix ou douze d^legu6s, separ^s trop souvent de caracteres et de convictions, discutaient, tergiversaient, etparfois s'injuriaient sous Toeil de Tennemi.

Les envoy^s porterent la parole par rang d'ftge.

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Eschine fit valoir les droits de sa patrie h la reconnaissance de la Mac^doine ; at pour appuyer ses reclamations, ne manqua pas de rappeler la legende de Thes^e et de son fils Acamas. Sa rhetorique pompeuse et vague, mais Elegante, fut tres gofttee h la cour de Pella, D^moslhene, avec un tout autre talent, avait moins d'esprit et de grS,ce. Quand vint son tour, pris d'un acces subit de timidity, il se troubla et resta court en face de Philippe. Eschine n'a pas manque d'en triompher.

Ce m^chant animal debite en mourant de peur un exorde tenebreux, fait quelques pas dans son sujet, puis lout d'un coup s'arrete, se d^concerte, et ne peut retrouver la parole. Le roi le voyanldans cat 6tat, Tencourage, lui dit qu'il ne doit pas croire avoir eprouve una disgrace, comma un acteur sur le theatre, et lui consaille de rappeler tranquillamant et pau k pau sa m^moire, et de poursuivre. Mais una fois trouble, une fois la fil de son ^crit perdu, il na put se remettre, et ne racommanca que pour s'arr^ter encore. Gomme personne na disait plus rien, la h^raut nous fit ratirar.

On voitla scene : Philippe gracieux mais ironique, D^mosthene m^contentdes autreset de lui-meme, et d'autant plus embarrasse. Ce haut esprit, ses admirateurs sont obliges de le reconnaltre, n'avait pas I'adresse et le don d'insinuation necessaires

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pour n^gocier. Eschine au contraire se trouva tout k fait & raise k Pella. Aveo sa noble prestance, sa parole fleurie, sa vanite naive, il etait fait pour se plaire au metier de courtisan, et pour y reussir. En quete de sa voie, ilavait 6ie d'instinct vers la puissance et la richesse ; et d'Eubule ^Philippe, la transition lui fut ais6e. Jadis le mepris du despotisme doublait le patriotisme des Grecs ; mais le roi de Mac6doine n'etait pas un Xerxes, et les Atheniens ne -pouvaient plus mepriser leur adversaire. Dureste, la vieille fiert6 republicaine avait fait place k d'autres moeurs. Ajoutons que la jalousie ne pouvait manquer de separer deux rivaux d'eloquence : il suffisait k Eschioe, pour renoncer aux id^es belliqueuses, qu'elles fussent soutenues par Demosthene avec trop de vigueur et d'eclat. Philippe vit tout de suite le parti qu'il pouvait tirer d'un tel homme ; dans un pays oil tout se faisait au grand jour, et par I'opinion, il n'avait pas besoin d'espions, mais il lui fallaitdesorateurs. Les derniers scrupules d'Eschine ne resisterent pas k ses largesses ; et au retour, le patriote de la veille avait la trahison dans le coeur.

Quelles seraient les conditions de la paix ? Des

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pourparlers s'ouvrirent k Athenes, et trois ambassadeurs mac6doniens se rendirent dans Fassemblee ; deux d'entre eux etaient Antipater et Parm6nion, familiers du roi et g^neraux du plus haul m6rite.Pourdejouerles calculs d'une politique systematiquement envahissante, D6mosthene voulait etendre le b^n^fice des n^gociations aux habitants d'Halos en Thessalie, et surtout aux Pbocidiens, dont I'hostilite persistante contre Thebes avait eu dej^ de si funestes consequences. Sur ces deux points les d6put6s r^servferent la liberty d 'action deleur maltre. Ladiscussionfuttres vive; Eschine d^clara qu'il ne fallait pas, par amour d'une vaine gloire, perdre la republique, et Eubule vint kson aide : « Si vous^es intraitables, dit-il h ses auditeurs, renoncez.aux distributions du TMo^ rique, montez sur vos galeres, et prenez immediatemenl la mer. » Somme de cfaoisir entre son salut et son repos, le peuple accepta les conditions offertes.

Une ambassade, composee comme la prec6dente, fut charg6e d'aller recevoir les serments duroi. Elle attendit plus de quinze jours pour quitter la ville,voyagea sans sepresser, etdemeura paisiblement & Pella^ tandis que Jes Mac^doniens

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r^duisaient la Thrace. Son souverain, rami d'Athenes, Kersoblepte, ne fut plus qu'un vassal. La paix conclue, Philippe voulut garder avec lui ces utiles auxiliaires, et les emmena en Thessalie, k la suite de son arm^e. lis lui formaient comme une escorte d'honneur, de plus en plus gagn^e aux interns d'un prince si g6n6reux.Pendantce temps, Athenes^ h^sitante et tromp^e par un rapport inexact, restait suspendue au retour de ses deputes.

Soixante-dix jours aprfis leur depart, ils revinrent ; et libre enfin de parler k coBur ouvert, D^mosthene eclata. En vain il avait lutt6 contre ses collegues, et demand^ qu'on le laissM partir seul. II fallait maintenant infliger aux coupables un bia,me severe, et fermer k Philippe la Phocide, but veritable de son expedition. Le conseil des Cinq-Cents fut de cet avis, mais devanl Passembl^e la scene changea ; Fennemi avait maintenant dans la place un avocat qui necraignait pas de s'engager pour lui : « Le roi, dit Eschine, nous aime, et deteste comme nous les Thebains. II dissimule ses intentions ; mais vous le verrez bientot, par un merveilleux coup de th^Mre, combattre pour vous et ecraser vos adversaires.

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Sachons p^ndtrer ses intentions, et ne decourageons pas un bomme qui veut nous servir. » Et comme D6mosthene r^pliquait qu'il ne connaissait rien de ces projets : « Quoi d'etonnant, ripostait Philocrate, qui se croyait plaisant, nous sommes buveurs de vin et ne pouvons nous entendre avec un buveur d'eau comme toi. »

Le peuple ne preta pas grande attention aux avertissements du patriote. Negligent une fois de plus, il eut bientot h s'en repentir; Pbilippe ientra sans coup feriri Delpbes. Apres dix ans d'efforts, il recueiilait les fruits de sa politique ; Tbfebes et la Thessalie, dont il venait de rassurer les craintes, et de salisfaire les rancunes, lui abandonnerent les privileges des vieilles cites bell^niques, le droit de consulter Toracle avant tons, et celui de sieger dans le conseil sacre des Amphictyons. Quand Tassemblee reconstituee se r6unit pour la premiere fois, les representants' d'Athenes et de Sparte n'y furent pas convoques, Les deux plus grandes yilles de la Grece 6taient mises en interdit.

Ce dernier outrage combla la mesure, et Tirrilation 6tait tres vive sur le Pnyx^ quand on vit arriver une ambassade macedonienne.

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affaires, et nul ne pourrait montrer aucun profit attache k ma politique et k mes discours. Nettement, et tel qull ressort des choses m^mes, lebon parti se presente k moi. Mais si d'un c6te tu mets de Targent comme dans una balance, le plateau tr^bucheet entratne avec lui ton raisonnement. Agir ainsi c^est renoncer h la vue saine et droite des choses.

La question qui fait le fond du discours est tranch^e en quelques mots : « Ne fournissons pas h nos ennemis le pretexte qu'ils attendent, tenons-nous-en h la paix que nous venons de conclure. EUe est facheuse et indigne de la republique, mais une rupture serait funeste. » L'orateur n'insiste passur ces id^estrop evidentes, son patriotisme met sa fiert6 k une rude 6preuve. II lui est douloureux de defendre contre ses amis ToBuvre d'un adversaire :

Quoi ! direz-vous, agir par ordre et par crainle I Et c'est toi, Dtoosth^ne, qui le proposes I — II s'en faut debeaucoup. Ne rienfaire quisoit indigne denous, et pourtant eviter la guerre ; montrer a tous notre bon sens, et la convenance de notre reponse ; voilA ce que commande, h mon avis, la situation. Quant k ces hardis personnageS) qui ne veulent rien supporter, et ferment les yeux sur la guerre, ^coutez comme je raisonne avec eux : nous laissons Orope aux Th^bains. Qu'on nous demande pourquoi, en nous priant de dire la verity, nous repondrons : a Pour n^'avoirpas la guerre. » Nous venons d'abandonner

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par traits Amphipolis k Philippe, nous souffrons que le Carien s'empare des lies, de Chios, de Cos et de Rhodes, que las Byzantins saisissent nos vaisseaux ; sans doute parce.qu'il nous semble plus avantageux de vivre en paix et en repos, que de provoquer pour ces divers motifs des collisions et des querelles. II serait done stupide et tout a fait miserable de nous ^tre conduits de la sorte avec chacun de ces peuples, quand il s'agissait de nos biens etde nos possessions les plus chores, et maintenant, pour une ombre dans Delphes, d'aller nous mettre en guerre avec tons.

Pr^sentes avec cette autorite saisissante, ces sages conseils porterent coup ; Philippe obtint la satisfaction qu'ilreclamait, et perdit tout pretexte d'attaque. A Fautomne il rentra en Macedoine. Tel fut le triste epilogue des n^gociations ouvertes par Philocrate. La paix avait et6 plus funeste encore que la guerre ; si Athenes echappait au sort de la Phocide, elle restait diminuee et afiaiblie. Sans doute les citoyens 6taient coupables, mais plus qu'eux les conseillers de nialheur qui s'etaient laisse acheter. Ne pouvant les poursuivre tous, Demosthene s'en prit au plus dangereux.

Des son retour deTambassade, il avait depos6 une plainle contre Eschine. II resla trois annees sans agir, jugeant que lepeuple serait edifie sur

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la morality des ambassadeurs par les resultats de leur politique. Peut-Stre aussi craignait-il d'irriler Philippe, et de rallumer la guerre. L*aceuse, du reste, ^tait encore moins press^que I'accusateur. U entassa sur sa route mille difficult^s, esperant ainsi dStourner le coup, et en tout cas laisser Taffaire se refroidir.

Son habilete fut d'abord de confondre les deux ambassades, et de soutenir que ses comptes, accept6s pour la premiere, le mettaient k couvert pour la seconde. Battu sur ce point, il decouvrit un' terrain qui lui permettaitroffensive. D6masthene s'^tait alli6 pour le combattre avec un certain Timarque, bon orateur, mais universellement decri^. Eschine s'arma d'une vieille loi, et demanda que Timarque idt condamn^ pour attentat aux moeurs. Son discours est un chefd'oeuvre d'esprit et de finesse mordante, et D6mosthene n'y est pas 6pargne. Dans la crainte qu'il n'intervienne, Eschine essaie de Taccabler d'avance. Reconnaltrions- nous Tauteur des Philippiques sous les traits de ce praticien sans scrupule qu*on nous montre enseignant k la jeunesse toutes les ruses de Tart oratoire, ne songeant qu'&grossir sonpatrimoine, et poursuivant

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de ses obsessions Ics riches orphelins ? M ais^ malgre tout, radmiration perce sous ces insultes, et elles valent bien des 6loges.

Sur sa demande, quelques disciples sent venus I'entendre. Sp6culant k vos depens, 11 leur annonce, me dit-on, que par ses ruses il fera devier le debat et voire attention. A sa vue raccu&6 reprendra courage, Taccusateur ^pouvante tremblera pour lui-m6me ; et quant aux juges, la lecture de mes anciens discours et une diatribe contre la paixquej'ai conclue de concert avec Philocrate, soulfeveront en eux de tels transports que je n*oserai pas me presenter pour me de'fendre, et rendre compte. de mon ambassade, trop heureux de m'en tirer avec une peine ordinaire, et d'echapper au dernier supplice. II ne faut pas, 6 juges, qu'un telsophiste puisse rire et s'amuser de vous ! Figurez-vous Demosthene, rentrant chez lui au sortir du tribunal, se pavanant au milieu decette jeunesse, et montrant par le menu comment il a su escamoter TaflFaire : « Je les ai entraln^s bien loin de Timarque et de ce qu'on lui reproche, je me suis jete sur Taccusateur, sur Philippe, sur les Phocidiens, et j'ai fait planer la terreur sur tout Tauditoire ; Taccuse attaque, I'accusateur devient un prdvenu, les juges oublient la question qu'ils avaient a trancher, et en examinent une autre qui n'est pas de leur competence. »

Ces sarcasmes furent lances en pure perte* Demosthene etait trop habile pour se charger d'une si mauvaise cause. II abandonna Timarque a la mort civile, et attendit une meilleure occa-

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sion. Peu k peu le parti mac^donien perdait de son influence. Eschine, deux ans apres Tambassade, s'en aperQut quand il essaya de sauver un certain Antiphon, qui avail voulu incendier Tarsenal. L'assembl^e du peuple fit grcLce, mais VAreopage intervint, et livra aux tribunaux le coupable, qui fut execute ; un serieux discredit pesa desormais sur son d^fenseur. Quelque temps apres, c'esl Philocrate qu'on appela k rendre compte de sa conduite ; il n'osa pas afifronler ceux qu'il avail trahis ; sa fuite etait un aveu, el on le condamna k mort par contumace. Alors Demosthfene jugea le moment venu.

Le Discours sur Vamhassade ouvre la lutte entre Demosthene et Eschine ; elle se terminera par le Discours de la Couronne. L'antiquite se passionnait pour ces batailles d'orateurs; et k juste titre, car elles unissaient k la gravit6 d'une discussion politique Tinteret d'un proces criminel et le charme d'un concours litt6raire. Aussi, lejour venu, outre les cinq cents ou mille h^liastes, une foule nombreuse occupe I'enceinte du tribunal. Dans la clepsydre qui mesure le temps aux plaideurs, le greffier fait verser onze amphores ; pourtant la longueur de la stance

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n'effraie personne. Entendre est pour les Grecs un plaisir presque aussi vif que de parler ; et quel r^gal devoir se mesurer les deux gloires de la tribune !

Riende plus different que les deux champions. Eschine, la Sirene^ seduisant et perfide, combai avec grS,ce et sans effort, Dans ce duel, c'est le r6tiaire leger, qui se derobe, et avec un 6clat de rire, lance de loin son filet. Quintilien lui reproche, non sans raison, d'avoir plusde chair que de muscles ; mais son esprit est bien delicat, sa passion bien p6netrante. Ses images sont d'un poele et quelquefois d'un acteur. Partout de Teclat et de la lumiere; bien qu'artisan de mensonges, il semble rechercher le grand jour. Le corps, chez lui, parle au corps ; ses traits r6guliers, sa voix puissante, ravissent un peuple d'artistes. Habitue de la palestre, et rompu des Tenfance aux gestes savamment rhythmes, il imite, k Texemple de Phocion, I'attitude severe de Pericles, qui dominait lesfoules, la main pleine de foudres, mais le calme au front, comme Jupiter. « La belle statue ! » dira plus tard son grand rival, qui ne pent se retenir de I'admirer.

Eschine est un talent facile et souple, Demos*

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th^ne un g6aie qui se travaille. U se d^fie des hasards derimprovisation^ et ses discours sentent parfois la lampe qui a 6clair6 ses meditations nocturnes. Violenteetnerveuse, son action parait excessive aux delicats ; il bondit au milieu de Tauditoire, s'agite, marche et tourne ; c'est une bete fauve, ou bien un prophete en d61ire. Tout chez lui respire Teffort ardent et passionn6. II s'irrite contre les obstacles qu'il rencontre en lui-mSme, mais bient5t les franchit d'un bond ; et, emporte par son elan, entratne et renverse tout. La nature Ta traite en mere g6n6reuse, et en dure marMre ; mais c'est peut-etre h ses imperfections qu'il doit la meilleure part de son Eloquence.

La duplicite d'Eschine impose une lourde t&che St son adversaire. Trois ans Ecoules depuis Pambassade, c'est beaucoup pour Fesprit si leger et la memoire si courte des Atheniens : Le traltre, d'ailleurs, ne s'est pas compromis. Maints grands personnages, et au premier rang Phocion et Eubule, viennent se porter garants de son innocence. Et derri^re eux, on devine Philippe, invisible et present.

D6mosth6ne s'avance peniblement sur ce che-

. Eschine, d'apr^a une reproduction du Muaee de Naples

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min encombre d'obstacles^ oil ses lecteurs ont peine h lesuivre. Sondiscoursest un chef-d'opuvre; mais il faut presque un effort pour le goOter. Sa longueur toutd'aborddeconcerte. Trois cent quaranle-troischapitres suffisent h peine pour contenir les flots presses et un peu troubles des arguments etdes invectives. Si encore une division logique soulageait notre attention ! Mais le plan indiqu6 au debut en quelques lignes, et abandonn^ presque aussitot, n'est qu'un embarras de plus. Ni ordre, ni chronologie. D6mosthene bouleverse les faits, on dirait que le temps est h son service. Cette confusion apparente n'est chez lui qu'un artifice, auquel il a souvent recouru. La premiere Philippiquey dans son irregularite et son ardeur juvenile, faisait penser h une charge furieuse contre Tennemi, Le Discours pour Vambassade ressemble h la politique qu'il combat, tortueux et parfois aussi impenetrable qu'elle. On s'y perd comme dans un dedale ; et on est tente de dire que sHl a fallu du genie pour le composer, il faudrait du talent pour le bien comprendre.

Nous assistons d'abord h cette ambassade du P6loponese, sidifferentedes autres, etouEschine, avant d'etre gagne par Philippe, Tattaquait avec

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tant d'^nergie, « Sur la foi de ses declamatioas, on Fenvoya n6gocier la paix. Que s'est-il passe alors ? Onledevine quandon voit le patriote d'hier appuyer h son retour les pretentions de la Macedoine. Comment il a abuse le peuple pendant la guerre de Phocide, personne ne Tignore. Get infime personnage a d6consid6r6 Athenes, servi retranger, ruine une malheureuse nation. »

Nagu6re encore, quandje suis all^ k Delphes, j'ai eu forcement sous les yeux toutes ces choses : maisons d^truites, remparts abattus, pays d^peuple d'hommes valides, quelques femmes, de faibles enfants et des vieillards miserables. Non, la parole ne peut rendre ce qu on voit 1^-bas maintenant I Et pourtant, quand il s*agit de nous reduire en esclavage, les Phocidiensvot^rent centre Thebes ; c'est ce que je vous entends dire k tous. Que feraient done vos anc^tres, 6 Atheniens, s'ils revenaient k la vie ? Quels seraient leur vote ou leur jugement sur ceux qui ont perdu la Phocide ? lis les lapideraient, je pense, et ne se croiraient pas souilles d*un crime.

« Le traltre plaidera-t-il Tignorance, dira-t-il qu'on Ta dupe ? » L'argument est sp^cieux, et les apologistes d'Eschine TinToqueronttoujours ; mais D6mosthene les a refutes d'avance : « Un homme qui a ete tromp6 et deshonore aux yeux de ses concitoyens, doit, quand il reconnalt sa m^prise, hair et combattre en toute occasion

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celui qui vient de lui faire tant de mal. Or Eschine sert toujours son mattre. U se promenait naguere avec Philocrate le vendu. Au moment oil les Macedonians c^lebraient la mine de laPhocide, il se pretendait malade. Gu6ri par cette bonne nouvelle, il a couru s'asseoir au banquet triomphal, et meler sa belle voix k Thymne des vainqueurs. »

La culpabilite etablie, D6mosthene revient aux ^v^nements de la seconde ambassade. « Arriv6 i Pella malgre les lenteurs de ses collogues, j'ai vu comment Philippe faisait le siege des consciences. On m'a offert, ainsi qu'aux autres, ce qui li-bas s'appelle des presents d'hospitalit6. Ces ruses ne pouvaient rien sur un homme tout entier h sa patrie, et qui de ses propres deniers rachetait ses concitoyens captifs en Macedoine. Mais Eschine ne connatt ni ces devouements ni ces scrupules. Qu'a-t-il dt faire seul h seul avec Philippe, lui qui sous les yeux des Atheniens continue k les trahir ? »

Telle est I'argumentation habile et compliqu^e ou D^mosthene essaie d'enserrer son adversaire. Sur cette trame se detachent des digressions pleines d'^clat et et de couleur, qui sont les basreliefs du monument.

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On peut admirer Theureuse fortune de Philippe, 6 A.th6mens ; mais il a eu surtout un*bonheur admirable ^ntre tous^ que n*obtint jamais, ce me semble, aucun autre de nosennemisj'en atteste les dieux et les ddesses. Prendre des villes puissantes, conqu^rir un territoire ^tendu, ces succ^s et tous ceux de ce genre sont enviables et glorieux ; quile contesterait ?Et pourtant on pourrait citer bien des hommes qui en ont fait tout autant. Mais void un avantage particulier k Philippe et quHl n'a jamsus partage avec personne. Qu*est-ce done ? Quand il a eu besoin de malhonnStes gens pour le servir, il en a trouve de plus malhonn^tes encore qu'il ne Vedi voulu. Peut-on ne pas juger ainsi Eschine et les siens ? Philippe, si grand que fdt son int^ret, n'osait pasvous faire certains mensonges^ il ne les a Merits dans aucune de ses lettres, aucun de ses ambassadeurs ne vous les a porl^s. Mors sont venus ces hommes, qui, mo^rennant salaire, vous ont tromp^s. Antipater et Parmenion, qui servaient un maitre et n'avaient plus ensuite k vous revoir, ont su ^viter de vous tromper eux-m6mes. Et ceux-ci, des Atheniens, citoyens de la plus libre des villes, que vous aviez charges d'une ambassade, qui devaient plustard vous rencontrer, vous regarder en face, passer avec vous tout le reste de leur vie, et vous rendre compte de leur conduite, ils n'ont pas craint de vous tromper !

« Condamner Eschine, e'esf peut-6tre ebranler la paix, provoquer Forage qui menace. Noncertes. En frappant les amis de Philippe nous gagnerons sa faveur. Aujourd'hui, il espere qu'il lui suffira de payer un ou deux hommes pour acheter tous

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lesautres.Prouvons-luiqu'ilest dans rerreur;et changeant de tactique, il tentera de s'attacher, non plus qiielques mis^rables orateurs, mais le peupie tout entier. »

« Eschine dira qu'il nous a donn6 la paix, si precieuse et si chere aux hommes. Jugez par li de sa perfidie, puisque ce bien qu'il vante est devenu funeste entre ses mains ; grice aux efforts des traltres, Philippe a resserre ses alliances, enrichi son tresor, 6tendu son empire. Si vous trouvez que ces malheurs sont compenses par quelques instants de repos, s'il faut se rdjouir d'une treve meme iionteuse, gardons une part de notre reconnaissance pour les generaux inhabiles dont les echecs ont rendu la paix necessaire. »

Ces developpements, ces peintures, ces raisonnemenls si varies nous font deji demander grilce, et pourtant nous n'avons parcouru que la moitie du chemin. Son discours fini, Demosthene en recommence un autre, encore moins regulier que le premier, et encore plus beau. Qui ne connatt cette peinture celebre de la fievre de Tor ? Et cette apostrophe n'est-elle pas d'unbel accent?

Quel est, k votre avis, dans la villa Thomme le plus grossier, le plus rempli d'impudence et de mepris pour les

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autres? Tous, jelecrois, sans h^siter, vous vous ^erierez : ff C'est Philocrate. » Quel est celui qui parlele plus haut, et peut dire le plus clairement ce qu*il veut, grace a la beauts de son organe ? C'est assurdment Eschine. Quel est Torateur que ces gens appellent timide et mal assure devant la populace, et que moi j'appelle reserve ? C'est moi. Car jamais en vous parlant, je n*ai recouru h I'iniportunit^et &la violence. Eh bien I dans toutes les assemblies, chaque fois qu*il s*agit de Tambassade, vous m^entendez accuser ces hommes, et les convaincre, et leur dire en face qu*ils ont recu de Targent, quails ont vendu toute la politique de cette ville. Aucun n*a releve mes paroles, pas un n'a ouvert la boucbe, pas un ne s'est montre. Ainsi tout ce qu'il y a de plus insolent dans la ville, tout ce qui crie le plus fort, le c6de k tel point devant moi qui suis timide, et qui par la voix ne Temporte sur personne. Pourquoi ? Parce qu*on est fort quand on est sincere, et qu*on se sent faible quand on a conscience d'avoir tout vendu. C'estce qui paralyse leur audace, ce qui retient leur langue, leur cl6t la bouche, les serre k la gorge et les force k se taire,

« R6cemment encore Demosthene attaquait Eschine, qui r^pondait par des injures. A quoi bon ? Un mot suffisait : « Men accusateur est men complice; comme moi il a regu de Targent. »

L'a-t-il dit, ce mot ? L'avez-vous entendu ? Non, rien de tel, mais des menaces. Pourquoi ? C*est qu*il se savait coupable, et qu'il 6tait devant cette parole comme un esclave. Sa pens^e s'y portait, mais reculait aussitdt ; la

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conscience luibarrait lechemin; tandis que d*autre faqon il pouvait injurier et diffamer tout k son aise.

L'oeuvre du raisonnement est presqne ter^ minee. II faut maintenant amuser la malignity du public, en r^pandant sur Eschine un flot de railleries et d'injureis. Apres la piece passionnee et tragique, voici une petite comedie dans laquelle raccus6 reprend bien malgr6 lui son r61e d'acteur : « Qu'il est ridicule ce superbe personnage, se promenant sur TAgora d'un air majestueux, avec unlong manteau qui lui tombe jusqu'aux talons ! Si on dit sur son passage : « Tiens I c'est Eschine, Tancien greffier, » il se f^che, il pretend qu'on lui manque de respect, tant il est fier de sa voix* sonore, et de ses phrases ampoulees. Avec cela, pense-t-il, il va eblouir le tribunal; mais les Ath6niens feront justice de ces pretentions ; ils n'applaudiront pas h la barre celui qu'ils ont siffl6 au theatre, Ce miserable vient devant nous se draper d'un air majestueux ; mais s'il cache ses mains k Ath^nes, il ne craint pas de les tendre en Macedoine. »

Eschine, dans son plaidoyer contre Timarque^ a recouru aux poetes pour leur emprunter des lieux communs. Demosthene ne s'en fait pas faute

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k son tour; il tient k montrer que lui aussi ii con-; nait ses vieux auteurs. Mais, habile dialeclicien jusque dans cet intermede litl^raire, il cherche surtout k retourner contre son adversaire ses propres citations et k le battre avec ses armes. cc L'homme qui se plait dans la soci6te des mechants, je neTinterroge pas, je sais qu^il ressemble a ceux qu'il frequente. » Eh bien ! Eschine 6tait Fami de Philocrate, done il est traltre comme lui. Les Barbares et les Grecs proclament que les ambassadeurs ont reQu de rargent;et comment Eschine peut-il les contredire, puisque naguere il s'^criait avec Hesiode : cc Ce n'est point une vaine chose que la renommee, quand les peuples en foule la repandent. II semble qu'elle soit deesse. »

Tout ceci n'est-il pas ingenieux et charmant, plein d'esprit plus encore que de m^chancete, avec une fleur de poesie ? Meme au fort de la passion, ces esprits si bien doues restaient artistes quand meme, pour leur plaisir et pour celui des juges. « Si un grand acteur vient k etre traduit devant nous, dit le vieux Philocleon des Guepes, il n'est pas renvoye avant de nous avoir declame une tirade de Niob6, et il choisit la plus belle ;

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si un joueur de flftte est absous, il met devant sa bouche la courroie de son instrument, et nous joue un air tandis que nous rentrons k la maison. »

II faudrait voir maintenant, dans la defense d'Eschine, comment ce Prot6e sut echapper h la terrible etreinte qui TenlaQait. Sans aborder franchement la discussion, il s'en priti quelques points faibles de I'argumentation de Faccusateur, opposa k ses raisonnements un r^cit ais6, plausible, et parfois spirituel de Tambassade, et termina par une peroraison pleine d'^motion et de douceur.

Voici, pour'vous supplier avee moi, mon pore k qui vous n'enl6verez pas tout Tespoir de sa vieillesse, mes freres qui trouveraient la vie sans charme sHls etaient separes de moi, mes parents, mes allies, et ces petits enfants incapables encore de comprendre mes dangers, mais bien dignes de compassion, s'il m'arrive un malheur. Je vous le demande, je vous en conjure, songez a eux, ne les livrez pas h mes ennemis, ne comblez pas les cruels desirs de cet homme vraiment femme et qui n'a rien deviril.

J'invoqueet j'implore pour mon salut,les dieux d'abord, et vous ensuite, les maltres du vote... Jamais je ne vous chagrinai, simple bourgeois vivant sans luxe comme la plupart d'entre vous, et, seul des orateurs, vous epargnant toujours dans les luttes politiques. Sauvez-moi ; dans Tambassade j'ai fait de mon mieux pour servir la

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yille, et je suis contraint d*affronter seul les clameurs des sycophantes, qui ont d6j& perdu bien des 4mes vailiantes et illustres.

Ces accents pathStiques toucherent les juges. Comment d'ailleurs prouver la v6nalite, d'ordinaire si pen facile k saisir ? Comment faire exactement la part de Tillusion, et mSme de la bonne foi, dans une culpability politique ? Et Philippe, comment prendrait-il la condamnation ? Eschine fut absous, mais seulement h trente voix de majorite.

Ce partage presque ^gal des votes correspond h r^lat des esprits dans la ville. Amis et ennemis de la Mac^doine sc tiennent k peu pres en respect ; le temps n'est plus od D^mosthene, d^sesp^rant d'obtenir justice, renongait k poursuivre Midias. Depuis trois ans, il a commence k entamer Tindifference du peuple ; les progres de Tennemi n'ont d'ailleurs que trop justifie ses alarmes. Peut-on le traiter de songe-creux et de pessimiste, en voyant la Thessalie soumise, I'Elide seduite, et Megare, k la porte d' Athenes, menacee par un hardi coup de main ? Comment meconnaltre le danger ? Un parti de la resistance s'organise ; les riches propri6taires offrent k I'Etat de I'argent et

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des vaisseaux tout ^quip^s. A la tribune, D^mosthene n'est plus seul ; il a pour lieutenants des orateursdistingu^s, comme Heg^sippe, Polyeucte, et surtout Lycurgue et Hyp^ride.

Lycurgue sort d'une vieille famille sacerdotale, qui Ta eleve dans I'amour d'Athenes et le respect des dieux. Insensible aux seductions du luxe, il vit en Spartiate, portant, 6i6 comme hiver, le menie vetement, travaillant jour et nuit, lisant les vieux poetes ; c'est un Phocion patriote. Intelligence droite et 6levee, avec quelque pesanteur, et plus propre h Tadministration qu'i la politique ; talent plus vigoureux que facile, malgr6 les leQons d'lsocrate. Bien different est Hyp^ride, raill^par les pontes comiques pour son amour du jeu et le luxe de sa table. Mais le debauch e elegant se releve par un sentiment gen6reux,attaque Philocrate et les siens, et les harcele de sa parole brfllante, alerte, incisive, faite pour le combat et Tescarmouche.

Athenes, au moment de perir, n'a pas manque de nobles caracteres et d'esprits energiques ; mais Demosthene reste I'homme n^cessaire. Lycurgue n'avait ni ces ressources toujours pretes, ni cette souplesse qui manie les foules, ni cette

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chaleur communicative qui les entralne ; et on ne pouvait guere atteridre d'Hyperide, ce volonlaire brillant, le d^vouement in^branlable dans sa tristesse, qui a inspire le discours sur les Symmories, la premiere Philippique et les trois Olynthiennes. Plus jeune que ses deux amis, le grand orateur s'^tait mis k Toeuvre avant eux. Son enthousiasme a enflamme leur eloquence, sa perspicacite leur a montre le peril, sa tenacite prevoyante leur a fourni les moyens d'agir.

Lycurgue et Hyperide, c'est encore Demosthene. Athenes subitune impulsion nouvelle et forte; elle construit des navires, bSitit un arsenal, envoie des ambassades en Grece, et fait echouer les Macedoniens &.Megare. Cependant le parti adverse ne desarme pas. Rien n a ebranle Phocion, immobile comme une borne ; il s'obstine i desesperer. Eubulea toujours sa clientele, qui desire avant tout s'enrichir et vivre en repos. Les orateurs payes continuent h gagner leur salaire. Vendus ou convaincus, tons ceux qui deconseillent la resistance rivalisent de zele funeste, et leur talent jette un dernier eclat sur la patrie qu'ils conduisent h sa perte. Moment unique dans Thistoire des lettres grecques, ou les comparses de la

UtHOSTBi^NE £T ESCHINE. 141

tribune sont Hyperide, Eschine, Lycurgue, Pho-

cioo, la hache des Philippiques, et Demade, Tim-

provisateur eblouissant, qui, dans la plus spiri-

tuelle des villes, emporte la palme de Tesprit.

« D6mosthene, dira-t-on, est digne d'Athenes,

Alhenes est indigne de Demade. » Moins ardent

mais bien persuasif, cet Isocrate, qui, parmi ces

lutteurs, rappelle Nestor aux cotes d'Agamemnon

et d'Achille. Du roi de Pylos il a les annees et la

a voix de miel », mais non la sagesse. Dans sa

lettre Ji Philippe, sa parole harmonieuse et chatiee

ne trouve pour I'ennemi que des lendresses.

D'autant plus dangereux qu'il est sincere, ce

vieux rheleur, cloitr6 dans ses etudes, a la can-

deur naive des hommes qui n'ont pas vecu. 11

croit que Thonnetete des Atheniens rendra modere

le roi de Macddoine, et voit en lui le pacificateur

de la Grece et son chef d6sign6 contre la Perse.

Puis, avant tout artiste en beau langage, ils'admire

dans son oeuvre, et croit la patrie sauv6e.

Ses lecteurs ne demandaient qu'i etre con^ vaincus. Leur finesse mise au service de leurs desirs decouvrait mille raisons d'esp6rer. Demos- Ihene n'avait aucune de ces illusions. Au cours d'un voyage dans le Peloponese ou il alia recruter

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des allies, il tenait ce langage aux citoyens de la Mess6nie et d'Argos :

Avec quelle impatience Olynthe aurait-elle accueilli le moindre bl&me contre Philippe, quand il lui abandonnait Anth^monte, dont les rois de Macddoine furent de tout temps sijaloux ; qu'il lui donnait Potid6e, apres en avoir chasse une colonie atbenienne ; et que, bravant notre haine, il lui ce'dait la jouissance de toute cette contree ? Les Oiynthiens s*attendaient-ils^ soufirir tant de malheurs ? Auraient-ils cru b. qui les leur e6t predits ? Et pourtant, ils n^ont pas joui longtemps du bien d'autrui, et les voila pour longtemps prives du leur par cet homme, tombes avec ignomiuie, non pas vaincus seulement, mais trahis les unspar les autres, et vendus. Car elles sont peu sAres pour les r^publiques, ces trop grandes intimites avec les rois. Et les Thessaliens ! Croyezvous qu'ils s'attendissent^ quand Philippe chassait leurs tyrans, et leur rendait Nicee et Magn^sie, k ces decadarchies que nousvoyonsmaintenantinstalleeschezeux? Pensaient-ils que ce m^me homme qui les appelait de nouveau au conseil Amphictyonique, mettrait la main sur leurs pro{)res revenus ? Non, non, et pourtant tout cela est arrive, et chacun pent le voir. Quant a vous, dis-je, vous connaissez le Philippe qui donne et qui promet; souhaitez.si vous ^tes sages, de ne pas connaitre celui qui termine son oeuvre de ruse et de perfidie. Que n'a-t-on pas invenle pour la garde et le salut des villes, palissades, murailles, fosses et bien d*autres defenses ? Toutes sont 6tablies a force de bras et a prix d'argent ; cependant chaque homme sense porte en lui-meme une defense, bonne et utile k tout le monde, mais surtout aux l^tats libres contre les despot es. Qu'est-ce done? La de-

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fiance; II faul la garder et s'y attacher fermement ; avec elle^ jamais de p6ril. Que voulez-vous ? La liberie. Et ne voyez-vous pas que chez Philippe, tout, jusqu'au litre qu'il porte, en est la negation ? Tout roi, tout tyran est Tennemide la liberty etdes iois. Prenez garde que, fuyant la guerre, vous ne rencontriez la servitude.

La seconde Philippique fut prononcee peu de temps apresy k Athenes, devantles ambassadeurs de la Mac6doine et duPeloponese: « Philippe, dit Torateur, est Tennemi jur6 de notre ville. Touted les conquStes qu'il fait, il en use dans Tint^ret de Thebes, et jamais dans le notre. Croit-il done la cause des Th^bains plus juste, leurs ressources plus grandes, et leur alliance plus avantageuse ? — Non certes. »

Songeant dans tous ses calculs k satisfaire son ambition,^ etendre son empire, etn'ayant jamais en vue la paix,le repos, ni rien d'equitable, il a compris qu*avec notre cite, et le caractere dont nous sommes, il aurait beau promettre et travailler pour nous, il ne vous am^nerait pas k lui livrer dans votre interet propre aucune nation helldnique ; mais qu'au contraire ;,ramour de requite, la crainte du deshonneur attach^ k une telle conduite, et le sentiment juste de ce qu'il faut faire, vous armeraient pour arr^ter ses usurpations, comme s'il s'agissait de vous d^fendre vous-m^mes... Quel 61oge pour vous, Ath^niens I Par ses actes Philippe vous declare^ seuls de tous les peuples, incapables d'aban-

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donner k aucun prix les droits communs, et d'ecbanger contre aucune faveur ou aucun service votre devouernent^ i'Hellade. Et, quand il Juge ainsi Ath^oes, Argos et Thebes, il a raison, et ce n'est pas sur le present seul qu'il sefonde, mais sur le passe. L'histoire et la tradition lui ont appris que vos ai'eux pouvant dominer tous les autres Grecs, a condition d'obeir au Grand Roi, loin d'accueillir ces offres, dont Alexandre, un ancetre de cet bomme, s*^tait fait le porteur , aim^rent mieux quitter leur ville, brav^rent tout, et accomplirent ces belles actions, que chacun se plait k raconter, et dont nul n'a parle dignement (aussi les passerai-je sous silence, car la parole n'y pent atteindre) ; tandis que les ancetres des Argiens et des Th^bains pretaient secours au Bar bare ou s'abstenaient de le combattre.

C'est le langage que tenait autrefois Demosthene, dans les discoursjoowr Megalopolis el pour la liberie des Rhodiens; mais aujourd'hui, au moment oil Athenes rassemble toutes ses forces sous un ciel menaQant et noir d'orages, comme nous comprenons toute la grandeur du sentiment qui Tinspire, et qui va faire d'elle le champion des cites helleniques ! II est bon, quand on marche au combat sans beaucoup d'espoir, d'appeler h Taide tout ce qui honore el releve Thomme, la conscience de son droit, Tamour de la justice, et le ferme propos de defendre les opprimes. DM-on perir, on perit du moins noblement. Si la catas-

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trophe de Ch6ron6e 6veille en nous tant de sympathies, la gloire en revient h D6mosth^ne. Quand il commenQa son oeuvre de moraliste et de patriote, les idiSes g6n^reuses sommeillaient dans Tame du peuple sous une couche ^paisse d'indifiference et d'^goisme. Ranimant ce foyer preaque 6teint au souffle de son eloquence, Torateur a, par une fraude pieuse, pr^sente k ses auditeurs^ comme leur image, un ideal fait des traits les plus purs de leur caract^re. Les ^loges d'Athenes, qui d'abord n'6taient guere pour lui qu'un moyen facile de gagner les sympathies, sont bientdt devenus dans sa bouche une critique indirecte et d'autant plus penetrante : pen a peu les citoyens retrouvant, du moins par le culte des souvenirs, quelque chose de Telan d'autrefois, out absous leiir grand homme du reproche de les avoir flatt^s. Dans les dernieres luttes p-^ur la liber te, son coeur et le coeur de la Grece vont battre h Tunisson. Comme les Philippiques et les Olyrt" thiennes, ces luttes seront des oeuvres de D^mos- Ihene; elles en auront la vigueur, le sombre eclat et la valeur morale.

DEMOSTHitNB.

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