‹ Denis PapinChapitre 1 sur 18 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Enfin, bien que nous n’aspirions, en fait de litté-

rature scientifique, qu’au rôle modeste de vulgari-

sateur, nous avons eu la chance de ressaisir quelques faits peu connus, qui ne sont pas sans intérêt. L'un des plus curieux, qui établit une corrélation plus intime entre les travaux de Salomon de Caus et ceux de Papin, avait passé complètement ina-

perçu jusqu'ici.

Avril 1874

Baron ERNOUF.

Premiers pressentiments sur la puissance et l'application

de la vapeur. — Aristote. — Héron d'Alexandrie et ses Pneumatica. — La boule qui danse, et la boule qui pirouette, premier emploi raisonné de la vapeur. — Les Eolypiles. — Sénèque explique les tremblements de terre par la force de la vapeur. — Anthémius de Tralles et son appareil. — La statue métallique machinée du dieu germanique Perum, et ses miracles anciens et modernes, — Les Pétards d’'Iol. — Prophétie célèbre de Roger Bacon. — Gerbert et son orgue à courant de vapeur. — Léonard de Vinci et l’Architonnerre. — Le Codice atlantico à Milan. — Blasco de Garay (1543). — Jacob Besson, mathématicien dauphinois (1569). — Eolypile rotatoire (1597). — Appareil de Porta (1601). — Flurence-Rivault, précepteur de Louis XIII (1605). — Salo-

mon de Caus, « ingénieur du roy, » sa légende et son

histoire véritable. — Les Raisons des forces mouvantes

et le fameux théoresme : « L’eau montera, par le feu, plus haut que son niveau. » — Le P. Kircher et son

« jet d’eau de vapeur. » — Le Souffleur de Branca

(1629). — Le premier livre anglais où il soit question de la vapeur; Mathematical Magic de Wilkins (1648). — Le marquis de Worcester et son livre, a Century of Inventions (4663. — Moreland (1683). — La découverte des lois qui régissent la pesanteur de l'air prépare celle de l'emploi de la vapeur.

Le génie universel d’Aristote avait entrevu, en théorie, la force expansive des fluides gazeux. C'est par cette force qu’il explique les tremblements de terre dans son livre des Météores, où il dit textuellement que « ce phénomène est le résultat des courants d'air qui se produisent dans l'intérieur de la terre, par suite de l’'infiltration, puis de la fermentation des eaux pluviales, échauffées par les feux du soleil et ceux que renferme la terre ellemême. »

D'autre part, la mention réputée longtemps la plus ancienne, d’un essai raisonné d'application de cette force motrice des vapeurs aqueuses, se trouve dans les fragments qui nous sont parvenus d’un traité sur les machines à air (Pneumatica ou Spirilalia), composé par Héron, ingénieur d’Alexandrie, dans le deuxième siècle avant l'ère chrétienne. |

Ce serait faire à Héron plus d'honneur qu’il n’en réclame, que de lui attribuer l'invention ‘de tous les.

procédés et appareils qu’il décrit. Lui-même dit nettement, dans sa préface, que son livre n’est en grande partie qu’un résumé de notions et d'expériences antérieures, auxquelles il a seulement ajouté de son chef quelques découvertes, notamment celle de la fontaine qui porte son nom. Rien ne prouve qu'il faille classer parmi les inventions qui lui appartiennent en propre, les deux expériences fameuses de la boule qui danse, et de la boule qui pirouette,

Dans la première de ces expériences, la boule figure au sommet d’un tube vertical, adapté au couvercle d'un récipient d’ailleurs exactement clos et placé sur le feu; et l’on voit cette boule osciller et bondir au gré de la vapeur.

L'évolution de celle qui pirouette est également déterminée par un jet de vapeur s’échappant à travers un tube, mais dans des conditions plus compliquées. Cette fois, le tube adapté au récipient et communiquant à la boule, est de forme recourbée; la boule, creuse, est maintenue en équilibre entre le tube dont l’orifice s'engage dans l’intérieur du vase, et un pivot également courbe, placé à l'opposite. Elle doit de plus être munie de deux:petits tubes spéciaux, placés suivant un diamètre, et recourbés à angles droits en sens inverse l’un de

l’autre. La vapeur qui jaillit du récipient et pénètre dans la boule par le tube principal, lui imprime ensuite un mouvement de rotation en s’échappant par les deux petits tubes divergents.

Ce dernier appareil a une grande importance historique ; c’est le gland qui deviendra chêne! Sous la forme d’un jouet d’enfant, il offre un premier emploi raisonné de la vapeur. FA

Cette force était encore utilisée, dans l'antiquité, pour la confection d’un autre jouet plus simple, des éolypiles, petites boules métalliques creuses, munies d’un orifice minuscule par lequel on les emplissait d'eau. Quand on mettait ces boules devant un brasier, il s’en dégageait bientôt ce que Vitruve nomme improprement « un vent impétueux, » c’est-à-dire un jet bruyant de vapeur. de Dans son traité des Tremblements de terre, Sénèque passe en revue les diverses explications de ce phénomène qui avaient cours de son temps. Il indique celle d’Aristote comme la plus vraisemblable, et l’exprime dans des termes qui dénotent une compréhension assez nette de la force élastique propre à la vapeur. « Les feux souterrains, dit-il, agissant sur de fortes masses d'eaux, en dégagent incessamment une grande vapeur qui, par sa propre puissance, détermine des courants

d'air. Ces courants, suivant qu’ils sont plus ou moins resserrés et comprimés, secouent. violemment, ou même vont jusqu'à briser les obstacles qu'ils rencontrent. »

Un écrivain byzantin du xvre siècle de l'ère chrétienne, Agathias, rapporte un essai curieux de cette force de la vapeur d’eau, fait de son temps à Constantinople par le célèbre architecte-ingénieur Anthémius de Tralles, l’un des constructeurs de Sainte-Sophie. de ae

Ce savant facétieux fit usage de. la vapeur d’eau

bouillante pour imprimer de violentes secousses aux poutres du plafond de son appartement, et . Ÿ

donner par là une chaude alerte à son voisin d'en LE

dessus, dont il avait à se plaindre. Suivant Aga-

thias, Anthémius obtint ce résultat en faisant bouillir à

de l’eau dans des chaudières, dont la vapeur était captée par des tuyaux de cuir solidement adaptés par en bas aux rebords des chaudières, et. au plafond par leurs extrémités supérieures. Ces tuyaux, évasés du bas, allaient donc en s’amoindrissant par le haut ; en forme de trompette, dit Agathias. Cette description est évidemment incomplète ; 1l fallait de plus qu'il y eût occlusion momentanée des tuyaux conducteurs, compression de la vapeur, sans doute au moyen de tampons de bois ou d’au-

tres obstacles, placés dans les tuyaux et ensuite expulsés par les jets condensés de vapeur, qui alors pouvaient déterminer des secousses.

Dans tous les cas, il y a là une lacune, due à la négligence ou à l'ignorance du chroniqueur. Mais cela ne suffit pas pour rejeter comme apocryphe, ainsi que l'ont fait quelques modernes, une anecdote rapportée par un contemporain, et qui avait fait évidemment beaucoup de bruit à Constantinople 1.

Il est acquis aujourd’hui à l’histoire scientifique, que dans le nord de l’Europe, parmi ces nations qualifiées de barbares par les Grecs et les Romains, ceux-ci avaient été devancés dans l’application de la vapeur, par une caste sacerdotale, qui était arrivée à obtenir par ce moyen des phénomènes soidisant miraculeux.

C'est ce qui résulte des expériences fort curieuses, faites en Allemagne sur une idole métallique machinée, laquelle représentait, selon toute appa-

1. Anthémius était très-instruit en mathématiques et en mécanique. On a de lui un fragment qui explique fort bien le mécanisme des fameux miroirs métalliques ardents avec lesquels Archimède incendia la flotte romaine devant Syracuse, et Proclus celle de Vitalien devant Constantia (Voy. M. L. Figuier, Vies des savants illustres, t. II, p. 22.

rence, Perum ou Perkounas, divinité slavonne analogue au Thor scandinave, et ayant comme lui le département des phénomènes atmosphériques. Cette idole, soustraite par un long enfouissement à la vénération superstitieuse des populations, ne fut retrouvée qu’au xvI* siècle, et figure aujourd’hui au musée de Schwartzbourg-Sondershausen. Suivant les traditions, quand les habitants du pays tardaient à offrir à Perkounas, c’est-à-dire à ses prétres, le tribut accoutumé, le Dieu courroucé se mettait à vomir fumée et flammes avecun bruit épouvantable, et ne se calmait qu’à l’arrivée des offrandes. Pour opérer ce miracle, le ventre creux de l’idole, rempli d’eau et surchauffé, faisait l'office de chaudière. La vapeur s'élevait par le torse jusque dans la tête, dont tous les orifices avaient été préalablement tamponnés. Elle y acquérait bientôt, par la compression, une force suffisante pour expulser bruyamment tous les obstacles, et se dégageait avec un sifflement et un nuage de fumée semblables à ceux que produisent nos locomotives. En un mot, cette idole machinée n’était autre chose qu'un éolypile gigantesque. Comme les secousses occasionnées par l'opération auraient pu renverser le Dieu, on avait soin de l’assujettir solidement, au moyen d'une chaîne passée dans une sorte d’ap-

pendice secret en forme de crémaillère, à un chêne gigantesque, « arbre sacré » qui a vécu jusqu'au commencement de ce siècle.

Il y a cent ans, on voulut faire quelques expériences sur cette idole, dont le nom populaire est Entpustend ou Pusterich, terrible souffleur, Elles ne furent rien moins qu'heureuses : l’une n’aboutit qu’à casser une jambe et un bras au pauvre Dieu ; une autre à mettre le feu au château. Aussi beaucoup de gens ne manquèrent pas de dire qu'il n'était pas sage de réchauffer ces vieilles diableries payennes, et Pusterich resta de nouveau délaissé pendant plus d’un demi-siècle.

Enfin, en 1817, le conservateur du musée de Sondershausen fut plus adroit ou plus heureux, et parvint à obtenir du Dieu, après mille ans de relâche, une nouvelle représentation du prodige qui servait jadis à stimuler la dévotion des tribus su- ‘perstitieuses du Weser.

« On emplit d’eau aux trois quarts l’intérieur de la statue ; on tamponna solidement tous ses orifices, et on la plaça, ainsi préparée, sur des charbons ardents. Bientôt le Dieu fit entendre un mugissement sourd; puis la cheville qui fermait la bouche partit avec une détonation semblable à celle d’un fort coup de fusil, livrant passage à un jet de vapeurs

DENIS PAPIN 11 épaisses, accompagné d’un sifflement aigu, Ce jet s'élevait parfois jusqu’à trente ou quarante pieds, et les tourbillons de vapeurs formaient un brouillard impénétrable dans un rayon assez étendu autour de l’idole, »

On remarqua aussi qu’elles dégageaient une faible odeur de soufre, Il est probable que l’intérieur de la statue était resté imprégné de quelque composition semblable à celles de nos feux d'artifice modernes, dont les prêtres de Pusterich se ser vaient pour obtenir les flammes dont parle la tra dition, On essaya d'arriver au même résultat au moyen de l'alcool, mais cette nouvelle expérience eut peu de succès.

Pour bien apprécier l'effet que devait produire cette supercherie, il ne faut pas oublier que lidole était placée, suivant l’usage, au centre d’un bois épais; cette situation favorisait la mise en scène, et permettait de dissimuler les incidents compromettants, Bien qu'absolument découvert aujourd’hui, ce lieu a conservé Le nom significatif d'Haingarlen, jardin consacré.

Un écrivain moderne a cru reconnaître dans les Pétards d'Iol, encore en usage aux États-Unis, une réminiscence lointaine et ironique des miracles de Pusterich.

Pendant les fêtes de Noël (Lol), les jeunes Américains improvisent des pétards -monstres avec de vieux canons de fusils, en y versant de l’eau qu’ils compriment le mieux qu'ils peuvent, après avoir bouché la lumière avec une cheville. On place ensuite le canon avec le feu du côté de la culasse, et quand l’eau est entrée en ébullition, la vapeur concentrée ne tarde pas à expulser la cheville avec une forte détonation. |

Ces artilleurs imberbes ignorent que leur amusement n’est autre chose qu’une contrefaçon réduite du prodige qui, à la même époque de l’année, terrifiait jadis leurs ancêtres anglo-saxons sur les bords de l’Elbe et du Weser. En effet, ce nom de pétard d’Iol, venu par une tradition immémoriale, semble indiquer que la colère de Pusterich se manifestait annuellement aux fêtes d’Iol, grande solennité célébrée par les nations païennes du nord, au solstice d'hiver. Par suite de cette coïncidence que les premiers évêques régionnaires n'avaient pas cherchée, mais dont ils ont tiré parti pour l'établissement du christianisme , Noël se nomme encore Jol dans plusieurs dialectes slaves 1, Ainsi, de ce culte mystérieux et redouté, de ces

1. Cette ingénieuse remarque appartient à M. de la Saussaye. #1

tourbillons de fumée et de flammes, de ces siffle ments aigus et sinistres, jadis plus craints que la foudre elle-même, il n’est demeuré d’autre trace qu'une parodie inconsciente, un jeu d'enfant. Le «terrible souffleur » n’est pas le moins humilié des Dieux payens en exil.

Ce monument des vieilles superstitions germaniques n’a été d’abord connu en France que par une gravure très-imparfaite, et une description encore moins satisfaisante, insérées par Arago dans son Éloge historique de Watt. Dans sa Vie de Papin, M. de la Saussaye a reproduit la figure exacte de ce curieux engin à prodiges, conforme à celle que le savant Eckardt avait donnée, il y a deux siècles, dans sa Francia orientalis.

Au moyen âge, nous rencontrons la prophétis de Roger Bacon, plus voisine du surnaturel que les miracles de l'idole allemande. On croit rêver, en trouvant dans l’œuvre authentique d’un moine du xrrre siècle, à côté d’une allusion non équivoque à la préparation et aux effets destructeurs de la poudre, cette intuition claire et profonde des applications futures de la vapeur :

« L'Art peut construire des instruments de navigation tels, que de grands vaisseaux, gouvernés par un seul homme, parcourront les fleuves et les

mors vec plus de rapidité quo s'ila étaiont ploina do ramours, On pout ausai faire dos chars qui cours ront avec uno vitosso incommensurable, sans l'aide d'aucun animal, »

Ce pressontiment ot d'autres semblables, épars dans les œuvres de plusieurs dorivains du moyen âge, nous sembloraiont moins surprenants, 8i nous avions des notions plus suivies aur l'histoire 80 crèto dos sciences pendant cette période,

Dès lo x° siècle, un Français doué d'une aptitude que Muratori qualifie do surhumaine pour tout ce quo l'homme peut aspirer à connaitre ou à deviner (omnis res soibilis), Gorbort, avait construit un orgue à courant do vapeur, dans loquael la force de l'eau vaporiséo concourait, dit-on, à l'expansion des sons, Co fut 1h sans doute un des appareils qui lui valurent uno ai belle réputation de nor cior.

Dans la soconda moitié du xve slècle, Léonard de Vinoi, génie aussi houreusoment douè pour los scioncos quo pour les beaux-arts, paraît avoir eu des idées fort avancées aur l'emploi de la vapeur, Léonard mérite d'être mentionné comme l'un des précurseurs do Papin, non-soulement pour son canon à vapour ou arohitonnerre, oité dann la plupart dos réportoires ucientifiques modernes,

DIENIR PAPIN 15

iuis pour plunlours autros inventions qui figurent dans don maunuacrite connorvés à Milan, notarirent un projet do norla où apparoil à tiror de l'eau au moyen d'un chapolot do soaux, mis on mouvement par lu vapour, ot môme, dit-on, uno barque muo par un procédé somblable, ot auacoptible de romonter un courant,

Lo dernier historien do Léonard de Vinci, M, Are ane Houñaaye, à nignalé l'existence dos dessins de cos appareils dans lo Cocdico atlantioo do la biblio thèque ambronionno, I y aurait 1h d'intérossantes rocherchon à fuire, Léonurd disait avoir emprunté à Arohtmède l'idée do l'application de la vapeur à la ballatique, I eët probable que le nom du grand uéomètre doit être entendu 1h comme une person nifloation de l'époque grocque,

Au fond, l'arohtionnerre ôtait une dérivation de l'apparail de lu « boule qui danse, » décrit par Héron, I aufflauit, en ellet, pour transformer cot appareil on engin propulsour, de comprimer la vapour dana le récipient inférieur, puis de lui ouvrir brusquement pañsage aveo un robinot où uno sou pape, à travora un tube par lequel le projoctilo ôtait violomment expulné, il

Nous verronn Papin condacrer à son tour à la volution de où problème de l'application de lu va

16 DENIS PAPIN peur aux armes dé jet, un temps qu'il aurait pu mieux employer, |

Nous croyons inutile de nous arrêter à l'essai de navigation au moyen de la vapeur, qui paraît avoir été fait en 1543 par l'Espagnol Blasco de Garay. Arago a démontré que cette tentative d'application en grand de l'éolypile, n'eut et ne pouvait avoir qu'un intérêt de pure curiosité.

À partir du xvi® siècle, mèmorable époque de pressentiments et de tentatives scientifiques en tout genre, les essais rudimentaires d'emploi de la vapeur se multiplient,

Un Français, Jacob Besson, « docte mathématicien dauphinois, » s'efforce le premier de dôterminer les volumes relatifs d'une quantité déterminée de liquide et de la vapeur qu'elle fournit (1569).

Dans un livre allemand de 1597, on trouve la figure d'un « éolypile rotatoire, » sorte de tournebroche qui semble encore une dérivation de la boule tournante de Héron, |

Au commencement du xvrie siècle, Porta, physicien napolitain, reprenant les essais de Besson, construit un appareil composé de deux récipients superposés, La vapeur de l'eau chauffée, contenue dans le récipient inférieur, exerce sur l'eau froide renfermée dans le réservoir supérieur, une pres-

sion qui da force de s'élever dans un tube (1601),

En continuant à suivre l’ordre chronologique, nous rencontrons deux Français qui semblent avoir bien compris et nettement défini la puissance élastique de la vapeur.

C'est d'abord un précepteur de Louis XIIT, le siour de Flurence-Rivault, qui, dans un livre sur l'artillerie publié en 1605, attribue, comme Aristote et comme Sénèque, les tremblements de terre à la compression des eaux souterraines converties en air, ot devenues « un hôte trop puissant » pour la terre qui les renferme.

C'est ensuite Salomon de Caus ou de Caux (car ce surnom n'est évidemment que celui de son pays natal), lequel publia en 1615 la première édition de ses Haisons des forces mouvantes.

Salomon de Caus, « ingénieur du roy, » après avoir ét6 longtemps trop oublié, est redevenu tout à coup célèbre, grâce d'abord à l'imagination d'un romancier français, On sait positivement aujourd'hui que Salomon ne fut jamais persécuté ni emprisonné comme fou, ainsi qu'on l'avait cru trèssérieusement pendant quelques années, sur la foi d'une légende publiée en 1834 dans le Muse des Familles, par M. $. H, Berthoud.

Cet ingénieux écrivain nous a raconté lui-même,

longtemps après, qu'il avait improvisé ce conte pour sorvir d'explication à un dessin de pure fantaisie, représentant un fou furioux qui gestioule derrière des barroaux, Les disgrâcos de Salomon de Caus no gont donc pas moins imaginaires que les tor= tures et les persécutions de Galilée, autre légende dont un savant dorivain, M, Bertrand, a victorieu= sement démontré l'inanité 1,

Salomon de Caus, peintre, ingénieur et philologuo, avait fait aon éducation scientifique et artis= tique on Italie, Il passa ensuite en Angleterre, fut chargé de la direction des travaux hydrauliques du pare de Richmond, et donna des leçons de dessin et de mathématiques à Élisabeth, fille de Jacques 1°, princosse qui avait des aptitudes remarquables pour les acionces et les arts, Salomon était on ai grando favour auprès d'elle, qu'à l'époque de son mariage avec l'rédéric, comte palatin du Rhin, ello l'emmona en Allemagne, où il retrouva à Heidelberg un emploi semblable à celui qu'il avait eu en Angleterre, Ce fut dans cette régidence qu'il publia l'ouvrage qui lui donne quelque droit de figurer parmi les précurseurs de Papin,

1, Voy. Dortrand, los F'ondataure da V'ASron ON: notice sur Galilée,

I revint en Franco quand le mari de #a protoctrice, s'étant fait proclamer roi de Bohôme à l'instigation de su femme qui s’onnuyait de n'être pas reine quoique fille dé roi, fut mis au ban de l'Empire et dépouillé même do so8 États héréditaires (en 1019, après la bataille de la Montagne- Blanche 1),

En 1021, nous rotrouvons Salomon à Paris, exerçant la charge « d'ingénieur du roy, » et présentant à Louis XIIL ot ensuite au conaoil de la ville de Paris un projet d'élévation et de distribution des eaux qui fut accueilli, mais auquel il ne fut pas donné suite, sans qu'on sache pourquoi, Il publia encore quelques autros ouvrages, notam= ment une description du pare d'Heidelborg et un traité des horloges solaires, dédié à Richeliou,

4, La famille do Frédério ot d'Élinaboth était destinée à de grandes disgrâcos ot à d'étonnantes rovanches do for« tune, Le file ain mo noya on mor; lô nocond recouvra l'héritage paternel à la paix do Westphalie, L'uno dos filles, Sophie, épousa le duo de Brunawick-Lunebourg, qui fut lo protecteur de Leibnits, et ce fut par cette union que la maison de Brunawiok eut aooûa à ln couronne d'Angleterre, Une autre, nommée llisaboth comme an mûre, ont cette princesse Palatine, connue par 8a pañsion puromont phis. losophique pour Descartes, Enfin lou diapoaitions de la | fille do Jacques et pour lou aoloncos 80 retrouvulent'ühos | son troisième file, le princo Robert où Rupert, dont nous \

aurons à reparlor,

Qi DENIS PAPIN

L'acte de son enterrement, récemment retrouvé, constate que « Salomon de Caus, ingénieur du roy, | fut enterré le samedy dernier jour de febvrier 1653,

assisté de deux archers du guet. »

L'appareil décrit dans son fameux théoresme : L'eau montera, par aide du feu, plus haut que son niveau, se compose d'un seul récipient rempli d’eau chaude, et d’un tube immergé, dans lequel la vapeur motrice refoule et fait monter un jet de liquide surchauffé. Cet appareil est donc plus imparfait que la combinaison antérieure de Porta et que le « jet d’eau de vapeur » imaginé quelques années après par le jésuite Kircher, et qui n’était autre chose que l'appareil de Porta perfectionné. Dans l’un et l’autre, en effet, il y a deux récipients, et c’est la pression de la vapeur qui détermine l'ascension, dans un tube supérieur, de l’eau froide du récipient placé au-dessus de celui qui contient l’eau chauffée. En revanche, Salomon à bien compris et nettement défini la cause du phénomène, quand il dit « que c’est la violence de la vapeur qui cause l’eau de monter 1. »

1. Une circonstance curieuse, non remarquée jusqu'ici, établit une corrélation intime entre une autre invention de Salomon de Caus et l’une des remarquables Dies Tige de Papin. (Voy. ci-après, $ v.)

fi DENIS PAPIN 21

Bien .que Salomon ne paraisse pas avoir songé à tirer parti de son appareil dans un but pratique, il est certain que de son « théoresme » à la combinaison d’une machine d'épuisement agissant par la vapeur, « le passage n’était plus infranchissable. » Il convient aussi de rappeler que les essais de Porta, de Salomon de Caus, de même que ceux de Léonard, tirent en quelque façon leur origine des Pneumatica de Héron, dont huit éditions ou traductions avaient été publiées en Italie dans le cours du xvre siècle.

On peut en dire autant du Souffleur de l'architecte romain Branca (1629), sorte d’éolypile en grand, qui offre une certaine ressemblance avec l’idolé machinée du musée de Sondershausen.

C'est de même un récipient métallique représentant une figure humaine, et contenant de l’eau qu’on chauffe, et dont la vapeur se dégage par la bouche. Le texte joint à cette figure dans le volume intitulé Le Machine del Sig. Branca, mdique que ce courant de vapeur peut être utilisé pour faire tourner un moulin,

Ontrouve la discription d’un appareil de soufflerie du même genre dansle Mathematical Magic (1648), le plus ancien livre anglais où il soit question de l'emploi de la vapeur. L'auteur de cet ouvrage est

Wilkins, évêque de Chostor et beau-frère de Cromwell, I dit que le courant d'air qui sort par l'orifice peut être employé pour activer la fonte du verre où des métaux, ot pourrait l'être à des usages domestiques; comme tourne-brocho, par exemple, Mais Wilkins s’abusait encore tout à fait sur la cause véritable du phénomène : comme autrefois Vitruvo, il attribue à la rarélaction de l'air l'effet produit par l'électricité do la vapour d'eau,

Les Anglais porsistent encore à proclamer leur marquis de Worcester le véritable inventeur de la machino à vapour,

Co ne fut pourtant qu'en 1663 qu'il publia son livre, a Century of Inventions, fruit des loiaira forcés de sa captivité à la Tour de Londres, C'est dans cet ouvrage, que son contemporain Walpole appelle irrévérenciousement « on amazing place of folly, » que 86 trouve le passage fameux sur lequel on fonde ses droits à lu priorité de celle grande découverte,

Mais 808 compatriotes sont loin de s'accorder sur lo sens de ce passage. Différents commentas leurs ont tenté do l'expliquer au moyen de figures qui ne 80 ressemblent nullement, et, suivant l'u= sage, ont embrouillé la question qu'il s'agissait d'éclaircir, On à été môme jusqu'à prétendre que le

noble marquis n'avait pas su exactement ce qu'il voulait dire, Toutelois, comme il est question dans co passage de deux vases, contenant, l'un de Peau destinée à être vaporisée par le feu, l’autre de l’eau froide dont la vapeur détermine le mouvement ascensionnel, on peut conjecturer que Worcester avait eu connaissance, non-seulement du théorème de Salomon de Caus !, mais des appareils de Porta et de Kircher, qui ont pu lui suggérer l’idée d'employer deux récipients au lieu d’un, et d'obtenir, par la transmission de la vapeur, l'ascension du liquide froid.

IL ost vrai que, suivant quelques auteurs modernes (anglais, cela va sans dire), le marquis de Worcester aurait non-seulement conçu, mais exécuté en grand son appareil, lequel aurait fonctionné quelque temps sur la Tamise, À l'appui de cette assortion, on a produit un acte du Parlement, qui concédait au marquis le privilége d'exploiter une invention mécanique dont il déclarait ôtrel’auteur.

Suivant un écrivain également anglais, mais s6rioux ot impartial, ces termes prouvent justement

4, Dana son récit do la captivité de Salomon de Caus, M, Borthoud n'avait pas manqué de faire figurer 1é'marquis do Worocester visitant le prétendu aliôné dans sa prison ot lui dérobant son idée...

lo contraire de ce qu'on prätend en conclure, « Il est expressément stipulé que la patente est accordée au marquis, sur sa simple déclaration qu'il ost l'auteur do la découverte, Peut-on admettre que le Parlement eût inséré une pareille clause, si lo noble lord lui eût exhibé la machine ou fait con: naltro son expérience ?... Ses droits au titre d'inventeur #0 réduisent aux éloges emphatiques qu'il fait lui-mômo des propridtés miraculeuses de ses inventions, S'il ost vrai qu'il ait fait quelque découverte, ot qu'il ait essayé de l'utiliser en faisant construire une machine, il est vrai aussi de dire qu'il ne reate pas plus de traces de la découverte quo de la machine elle-môme, L'opinion la plus probable est qu'il n'a fait ni l'un ni l'autre. » (Stuart, À descriptive History, etc.)

Nous serons moins sévère pour Worcester que son propre compatriote, On peut induire des termes de sa goixante-huitième centurie, qu'il avait au moins ontrevu le but, ébauché même un appareil réduit dont son imagination escomptait largement les résultats, et que finalement il n'en obtint aucun, Commo on le verra tout à l'heure, la première ma chine à vapeur anglaise exécutée en grand fut celle de Savery, postérieure de plusieurs années à l'invention do Pupin,

En 1683, un autre Anglais nommé Moreland, prenant le titre de Master des mécaniciens du Roi de la Grande-Bretagne, dédia à Louis XIV un livre écrit en français, traitant de l'élévation des eaux par toutes sortes de machines. Sans décrire aucun mécanisme spécial, il indiquait nettement les vapeurs aqueuses comme une force susceptible de nombreuses applications pratiques. « Bien gouvernées, disait-il, elles porteraient paisiblement.. leur fardeau, comme de bons chevaux, et pourraient être d'un grand usage au genre humain, particulièrement pour l'élévation des eaux. »

Voilà donc à quel point en était l'étude des effets mécaniques de la vapeur à l’époque où Papin commença ses expériences ; et l’on voit que sur ce terrain, comme ailleurs, nos ancêtres avaient eu le

mérite de l'initiative, des pressentiments les plus

F hardis et les plus exacts. Dans cette voie nouvelle,

A Papin allait marcher à pas de géant; mais il est juste d’ajouter qu’il eut sur ses devanciers l’avantage de pouvoir profiter de la récente découverte des lois qui régissent la pesanteur de l'air. Galilée, Torricelli, Pascal, Otto de Guéricke, Huyghens, Boyle, avaient frayé la route à l'illustre physicien blésois 1, | “

4, Torricelli fut, comme on sait, l'inventeur du baromè-

tre, Galilée avait mis eur la vole de cette grande décous vorto an conatatant que l'eau ne pouvait s'élever au-denaun do tronte-doux ploda dans un corpn de pompe, d'où il conolualt que o'ôlait la prounion de la colonne atmonphôs rique qui faisant équilibre aux trentedoux pleda d'eau, Torrloelli imagina de mubatituer à l'enu le meroure, lis quide quatorse loln plun penant, eatimant aveo rainon qu'une colonne de ve liquide, quatorse fois plus courte, aufllrait pour labre équilibre à la môme force qui tenait en auaponsion tronte-deux plode d'eau, — Panoal, à #on tour, aut moltre an évidence lon variations de la pression at mouphôrique, en trannportant le baromètre à différentes hautoure, 1 arriva anal à établir, d'une lagon inoontens tuble, que la prossion atmosphérique ôtait blen la cause do la suspension du morouro; pulaque oelul-oit s'élevait dana lo tube, À moaure que celle pression diminunit, Otto de Guerioke (10091040), physlolen ot astronome, eat considéré comme lo promior inventeur de la maohino phoumatique, — Nous parlerons tout à l'heure cs de vicon rendus à la molonce par Huyghens el Hoyle, qu

vaux do Donin Pujie

. fes premier rapports avec 1 | \énoe conntdérable d'Huyghens sur lo éntifique en Europe, et particulièrement

nion & pruntée par Robert Doyle, es ao vieu en l'ra ni 54 vonférences solentifiquen qui avaient AU, Cou réunions libres de avants ut, on 1000, l'Avaddmie don Nolenoen, membres de celle aoadémie oholain yuhens, Hoborval, Peoquet, Perrault, ete, d'études rédigé par Huyghens pour l'Avas LA | luiluenoe de de programme Bur les travaux de Papli | x # ÿ LA

Deniu Papin appartenait à uno famille de haute bouryoolnie établie à Hloin dôn Lo quatorsième aldole

et qui, vers le milieu du seizième, avait chaleureusement embrassé le calvinisme. Son acte de naissance, récemment retrouvé, atteste qu’il naquit le 22 août 1647.

Bien que cette famillé portât « d'argent à un chevron de gueules, casque tourné à droite avec lambrequins, » elle n’était rien moins que fortunée. Denis Papin fut destiné de bonne heure à la médecine, profession que plusieurs de ses parents paternels et maternels avaient exercée avec succès.

Il suivit en conséquence les cours de la faculté de médecine de l’académie protestante d'Angers, et y fut reçu docteur en 1669, ainsi que le constate une déclaration autographe, découverte il y a peu d’années dans les archives de cette académie. Papin, fort gêné dès cette époque, comme il le fut d’ailleurs toute sa vie, prenait l’engagement d’acquitter la rémunération due à ses examinateurssur les premiers bénéfices qu’il réaliserait en exerçant la médecine à Angers, où il comptait s'établir.

Il paraît avoir en effet séjourné deux ans dans cette ville : du moins on a la preuve qu'il y était au mois de septembre 1670. Mais il est probable que ses examinateurs en furent pour leurs honoraires, puisqu'il ne retira pas son engagement.

Dès cette époque, une vocation irrésistible l'en-

trainait vers la mécanique et la physique appliquées ; et, bien qu’il ait eu, comme on le verra, la première idée de plusieurs innovations importantes en hygiène, en thérapeutique, il reste plus que douteux qu'il ait jamais pratiqué la médecine d’une manière suivie. Toutefois, ses études et son séjour à Angers eurent une influence considérable sur sa destinée. Suivant la conjecture très-vraisemblable d’un de ses derniers biographes, ce fut pendant ce séjour qu’il fut mis en rapport avec Huyghens.

Cet homme illustre qui venait d’être appelé en France par Louis XIV, était resté, suivant l’usage du temps, en correspondance avec les professeurs d'Angers, dont il avait naguère suivi les cours. Ce fut sans doute par eux qu'il connut Papin dont il apprécia promptement les aptitudes scientifiques,

et qu'il emmena à Paris.

| Christian Huyghens de Zuylichem (1629-1695), | jurisconsulte, mathématicien, géomètre, astronome et physicien, a été l’un de ces hommes rares, vulgarisateurs habiles autant qu'ingénieux inventeurs, qui, des plus subtiles théories, savent faire jaillir les plus utiles applications. Il n'avait pas encore vingt ans, quand ses premiers essais de géométrie furent remarqués par Descartes. Depuis, il avait fixé l’attention du monde savant; d’abord par la

40 DUNIS PAPIN

découverte d'un den antellitea de l'annonu de Su» turno, puis par en famouno doseription d'horloge (1057), de laquelle datent l'introduotion dans l'us sage olvil de l'applioation du pendule aux horloges, ot lu création de l'horlogerie de prôclaion,

Do telu services, rendun à la aclonce on pou d'ans néon, avaient valu à Huyghonn, bion que joune en core, une grande et légitime célébrité, Tout d'ail louve nemblait conaplrer pour lui, Panoal, gônia ins contoatabloment supérieur, venait do dire adieu pour jamais aux acloncon modornon, I ûorivait son immortellen Panades, ot no nongeuit plus qu'à l'és tornité, Kepler, Gulilôo, Doncarten, avaient larminé lour glorieune curriôre ; Newton et Leibnitz, tout jouncn, étalont encore inconnun, Huyghons so trous vait donc pans rival h cette époque, at comme placë h la tôte dos mavanta de toutes las nationn,

Le sentiment do cotte auzorainetà aclentifique semble rayonner nur sa belle ot heureuse phyaion norniô, que nous li lranamise lo burin d'Edelinek, So traite offrent une ressemblance marquée avoo coux du grand polntro Van Dyck, On y retrouve l'expression d'une haute ol {no intelligence, unie h la bienveillance, k la loyauté, Tel fut le premier protecteur de Papin, génie plun grand oncore, male né ous une moins heureuse éLoilos

Huyghens était à l'apogée de sa réputation, quand il fut appelé à faire partie de l'Académie française des Sciences, créée par Louis XIV sur la proposition de Colbert. Nous croyons nécessaire d'entrer ici dans quelques détails à propos de cette institution célèbre, qui a exercé une influence considérable sur le mouvement scientifique de cette époque, et én particulier sur les travaux de Papin.

Nous retrouvons encore, sur ce terrain, l'éternel débat pour la priorité, entre la France et l'Angleterre. C’est par un sincère exposé des faits, emprunté aux écrivains les plus autorisés, que nous allons essayer de résoudre la question.

En 1645, il s'était formé à Londres, sous le nom de « collége philosophique, » une association peu nombreuse, mais composée de savants distingués, qui se réunissaient pour faire des recherces et des observations, conformément à la méthode « d'instauration scientifique », dont Bacon avait naguère exposé les principes dans son Novum Orga- QUE",

L'un des premiers promoteurs de cette association fut Robert Boyle (1626-91), septième fils du comte de Cork. Bien que: fort jeune encore, Boyle annonçait des dispositions extraordinaires pour les sciences, principalement pour la physique et la

chimie. Il avait visité l'Italie, et venait de passer deux années en France. L'expérience malheureuse que l'Angleterre faisait alors du gouvernement républicain ne profitait pas à la science; les manifestations bruyantes qui se succédaient dans. la Cité troublaient le recueillement du collége philosophique, qui se transporta à Oxford.

Après la restauration des Stuarts, cette réunion libre de savants obtint la protection spéciale de Charles II. Dès l’an 1663, elle fut érigée en corporation sous le titre de société royale : « c’est la plus ancienne des sociétés savantes (officiellement reconnues), et l'une de celles qui ont le plus contribué aux progrès de la véritable philosophie. » Aïnsi s'exprime l’illustre Cuvier dans une notice consacrée à l’un des fondateurs de cette société, à ce Boyle qui devait être, après Huyghens, le guide et l’ami le plus utile de Papin.

Maïs Paris avait eu avant Londres son « collége philosophique » libre. |

Dès l'année 1638 et peut-être auparavant, un certain nombre de savants et d'amateurs des sciences se réunissaient toutes les semaines au couvent des Minimes de la place Royale, chez le père Mersenne, traducteur de la Mécanique de Galilée, et l’un des vulgarisateurs scientifiques les

plus infatigables qui aient jamais existé. Pascal, Descartes et son digne rival Gassendi, l'architecte Blondel, le physicien Roberval, avaient fait partie de ces réunions, qui continuèrent après la mort de Mersenne (1647), d’abord chez le maître des requêtes Habert de Montmort, l’un des quarante de l’Académie française, puis chez Melchisédech Thévenot, grand compilateur de relations de voyages, qui fut depuis garde de la bibliothèque du roi.

Selon toute apparence, ce furent ces conférences des savants français à Paris qui donnèrent à Boyle l’idée d’en établir de semblables, ce qu’il fit aussitôt après son retour en Angleterre. En revanche, ce ne fut qu'en 1666, trois ans après la transformation du collége philosophique anglais en Société Royale par Charles IT, que la réunion des savants français reçut de Louis XIV la même consécration officielle , et devint la première Académie des Sciences.

Ainsi, entre les deux nations, l'avantage demeure partagé. La priorité des réunions périodiques privées dans un but scientifique appartient incontes- ‘tablement à la France, mais celle de la transformation d’une de ces réunions savantes en corporation officielle revient au monarque anglais, à l’un de

ces Sluarts, si maltraités aujourd’hui par les his- SC"

toriens d’une certaine école. Louis XIV n’a fait que suivre cette fois l'exemple de Charles II.

L'Académie des Sciences fut donc fondée, vers le temps où la Sorbonne elle-même se familiarisait avec le système de Copernic et les découvertes de Galilée. Cette pléiade d’hommes distingués, « destinés à rechercher les secrets de la nature et à perfectionner les arts », reçut une subvention pour frais d'expériences et d'instruments, Colbert lui adjoignit des préparateurs et des aides; Louis XIV lui donna des pensions. La nouvelle Académie tint sa première séance le 22 décembre 1666, dans une des salles de la Bibliothèque du roi 1.

Dans le principe, cette réunion comprenait nonseulement des savants, mais aussi des littérateurs. Mais, sur la réclamation de l’Académie française et de celle des inscriptions et médailles, dite alors la petite Académie, les occupations de la nouvelle assemblée furent réduites aux études et aux recherches scientifiques £Devenue ainsi la sœur et non la rivale de ses deux aînées, l'Académie des Sciences resta composée de seize membres, presque tous choisis par Colbert avec un rare discernement 2.

4. À. Challamel, Mémoires du Peuple français (Paris, Hachette), VIII, p. 59.

2. J. Bertrand, l’Académie des sciences et les Académiciens de 1666 à 1793, p. 22, Paris, Hetzel).

Il faut dire encore, à la louange de ce grand ministre et du roi, que cette idée de la formation d'une Société Royale pareille à celle d'Angleterre n'était pas nouvelle chez eux. Ils y songeaient évidemment dès l’an 1665, quand Colbert offrait d'avance à Huyghens, au nom de Louis XIV, une pension considérable, et un logement à la bibliothèque du Roi. |

Des seize membres de cette première Académie des Sciences, Huyghens était le plus éminent. Parmi ses collègues, on remarquait surtout Roberval, que. Pascal considérait comme un des plus savants hommes de son temps; Picard, qui commença et avança fort la grande carte de France dont tout l'honneur fut accaparé par Cassini; Auzout, astronome habile; « Claude Perrault, le futur architecte du Louvre, médecin en même temps, comme Boileau ne l’a laissé ignorer à personne, et de plus naturaliste estimable ; » le célèbre anatomiste Pecquet. Quelques autres, non moins renommés à cette époque, sont aujourd'hui justement oubliés, comme Delachambre, médecin du Roi et déjà membre de l’Académie française, auteur du livre ridicule intitulé : Nouvelles conjectures sur la cause de la lumière, les débordements du Nil et l'amour d'inclination:; comme

36 DENIS PAPIN aussi le chimiste ou alchimiste Duclos, qui proposait avec une confiance imperturbable à ses confrères un programme de travaux, prouvant surtout, comme l'a dit le dernier historien de cette Académie, « que les chimistes de ce temps-là avaient beaucoup à désapprendre. » | Tout autre était le programme proposé et rédigé par Huyghens. C’est un document du plus grand intérêt pour l’histoire des sciences. Nous croyons nécessaire de le reproduire presque en entier, at-

tendu que la plupart des indications qu’il contient

allaient devenir l’objet des travaux assidus de Papin, comme préparateur, et l'ont mis sur la voie de sa grande découverte.

« Faire les expériences du vuide par la machine (pneumatique) ou autrement, et délerminer la pesanteur de l'air.

« Examiner la force de la poudre à canon, en l'enfermant en petite quantité dans une boite de fer ou de cuivre fort épaisse f,

1, Cette expérience que Huyghens et Papin répétèrent plusieurs fois à Paris, avait pour but d'étudier la possibilité d'application de la poudre comme force élévatoire, (V. ci-après, $ 1V et v.) Quant aux expériences par la machine pneumatique, elles furent exécutées sous la direction de Hluyghens par Papin, qui les publia en 1674.

CS

« Examiner de même façon la force de l'eau raréfiée par le feu (la vapeur).

« Examiner la force et la vitesse du vent, et l'usage qu’on en tire à la navigation et aux machines.

« Examiner la force de la percussion, ou la communication dans la rencontre des corps.

(V. ci-après, $VIIL.)

« La principale occupation et la plus utile doit être, à mon avis, de travailler à l’histoire naturelle, à peu près suivant le dessein de Verulamius (Bacon). Cette histoire consiste en expériences et en remarques, et est l'unique moyen de parvenir à la connaissance des causes de tout ce qu’on voit dans la nature. Comme pour savoir ce que c'est que la pesanteur, le chaud, le froid, l'attraction de l'aimant, la lumière, les couleurs; de quelles parties sont composés l'air, l'eau, le feu et tous les autres corps, etc., de toutes lesquelles choses on ne sait encore rien ou très-peu, n'y ayant pourtant rien au monde dont la connaissance serait tant à souhaiter et plus utile... |

« L'utilité d'une telle histoire faite avec fidélité s’étend à tout le genre humain et dans tous les siècles à venir, parce que, outre le profit qu'on peut tirer des expériences particulières pour divers

usages, l'assemblage de toutes est toujours un fondement assuré pour bâtir une philosophie na: turelle, dans laquelle il faut nécessairement procéder de la connaissance des effets à celle deg causes... 1, » ;

Ce programme d’études nous révèle dans Huyghens le digne précurseur de Newton, de Papin, de Lavoisier; l’un des principaux promoteurs de la méthode expérimentale, qui allait en moins de deux siècles renouveler la face du monde scientifique.

4. Un amateur distingué, M. Boutron, possède le manuscritautographe de cet écrit de Huyghens, avec des notes approbatives en marge, qui paraissent être de la main de Colbert.

Papin à Paris. — Appelé et recommandé par Huyghens, il devient préparateur ou curateur aux expériences de Académie. — Il présente sa première pompe pneumatique à Colbert. — Son mémoire : Nouvelles expériences du vuide (1674). — Ses premières relations avec Leibniz. — Papin quitte la France en 1675 pour aller #établir à Londres; motifs de ce brusque départ. — Ses premières démarches et sa position gênée à Londres. — Commencement de ses relations avec Boyle; Caractère et travaux de ce savant, — Sur sa recommandation, Papin est nommé membre titulaire et curateur de la Société Royale. — Le Digesteur ou Marmite autoclave (1681). — La valeur scientifique de la soupape de sûreté jointe à cet appareil échappe aux savants contemporains. — Services économiques rendus par le Digesteur.

Papin ne fut amené ou appelé à Paris par Huyghens, et par conséquent ne commença à participer aux travaux de l’Académie, qu’en 1671, On

sait positivement qu'à cette époque il était installé près de son protecteur, dans les bâtiments de la Bibliothèque du Roi.

Tous ses biographes ont dit, et nous avons nous-même répété dans une publication antérieure, qu'il était le collaborateur, ou, si l’on veut, le préparateur particulier d'Huyghens. Mais nous n’avions pas réfléchi que le travail des académiciens était alors collectif; que « les expériences, choisies et discutées à l’avance, étaient exécutées en commun, dans le laboratoire annexé à la Bibliothèque. »

Le jeune savant blésois n'avait donc pas affaire seulement à Huyghens. Il remplissait donc auprès de l’Académie l’office de préparateur, ou, comme on disait alors, de curateur aux expériences, dont il fut investi dans la suite auprès de la Société Royale de Londres.

Il fut présenté par Huyghens à Colbert, et expérimenta en sa présence un modèle réduit de machine pneumatique, qu’il décrivit dans un Mémoire imprimé en 1674 sous ce titre : Nouvelles expériences du vuide, avec la description des machines qui servent à les faire.

Ce premier ouvrage de Papin fut cité avec éloge dans le Journal des Savants. Les expériences dé-

crites dans la première partie du Mémoire étaient celles indiquées dans le programme académique proposé par Huyghens. Aussi Papin lui disait, dans l’épitre dédicatoire : « Monsieur, ces expériences sont à vous... » Quant à la machine décrite dans la’ seconde partie, elle était l’œuvre personnelle de Papin. Cet appareil, dont il n'était lui-même que médiocrement satisfait, valait cependant déjà mieux que ceux employés jusque-là; l'épuisement de l'air s'y opérait d'une manière plus complète et moins pénible.

Mais Colbert, qui ne s’intéressait qu'aux choses d’une utilité immédiate, ne vit sans doute dans cette machine en miniature qu’un objet de simple curiosité ; toujours est-il qu’il ne fit rien pour l’auteur. Pendant les cinq années qu’il passa à Paris, Denis Papin resta l’un des plus obscurs comparses de cette Académie, dont les noms les plus illustres pâlissent aujourd’hui auprès du sien. à

Ce fut pendant ce séjour à Paris que Papin fit

connaissance avec Leibnitz, l’un des rares contemporains qui l'ont apprécié à sa juste valeur.

Bien jeune encore (il n’avait qu’un an de plus que Papin, étant né en 1646), Leibnitz menait déjà, suivant l'heureuse expression de Bict, toutes les sciences de front. Il s'était fait connaître comme

42 DENIS PAPIN théologien, comme écrivain politique, comme jurisconsulte, comme physicien. Désirant se mettre en rapport avec les savants français, il avait accompagné en 1672 à Paris, le fils de son protecteur le baron de Boinebourg, chancelier de l’Électeur de Mayence, dont Leibnitz était alors pensionnaire. Il y reçut l'accueil le plus flatteur, et aurait été,‘ dit-on, nommé membre de l’Académie des Sciences, s’il eût consenti à se faire catholique. Pendant son séjour à Paris, il rechercha l’amitié et les conseils d'Huyghens, qui, démêlant avec la sagacité d’un esprit supérieur, parmi bien d’autres aptitudes, la véritable vocation de son jeune disciple, l’engagea à cultiver spécialement les mathématiques. Leibnitz lui-même a dit depuis que « dès lors un monde nouveau s’était ouvert pour lui, et qu'il s’était senti un autre homme. » Ce fut naturellement Huyghens qui mit en rapport Leibnitz avec Papin : ils étaient dignes de se comprendre. Entre ces deux hommes de génie dont l’un devait être toujours si favorisé, l’autre s1 maltraité par la fortune, il se forma une de ces amitiés rares entre savants, où le cœur a sa part comme l'intelligence, et qui se poursuivent jusqu’à la mort en dépit de l'éloignement, des épreuves de l'âge et du sort.

En 1675, Papin partit brusquement pour Londes, où il espérait trouver une meilleure position. Plusieurs de ses biographes ont pensé que cette “expatriation avait été l’une des conséquences, et non la moins regrettable, de l'intolérance religieuse du gouvernement, dont la surveillance sur « ceux de la religion » prenait dès lors le caractère d’une persécution.

Il est de fait que Papin n'avait reçu aucun encouragement pour sa machine pneumatique ; protestant autrement zélé que Leibnitz, il était encore moins disposé que lui à trouver que l’Académie valüt bién une messe. Il se voyait donc confiné dans une position subalterne au laboratoire de la Bibliothèque du Roi, laboratoire qui n’était pas seulement celui de son patron Huyghens, mais lofficine académique, où les travaux et les expériences se faisaient alors en commun. La plupart des autres académiciens qui se servaient de ce laboratoire, n'avaient ni les talents de Huyghens, ni son aménité.

. Enfin, il est bien à remarquer que le départ de Papin en Angleterre coïncide avec celui d'Huyghens pour son pays natal, où il fit un assez long séjour pour rétablir sa santé , ou pour tout autre motif. Il y à là une corrélation significative. Bien

que Huyghens soit revenu depuis encore une fois à Paris, on peut croire que dès lors il songeait sérieusement à se retirer tout à fait de France, en renonçant à tous les bienfaits de Louis XIV, résolution qu’il exécuta six ans plus tard. Ce projet de retraite, connu de Papin, a dû influer singulièrement sur sa détermination.

Son émigration en Angleterre fut sûrement approuvée par Huyghens, ainsi que par Leiïbnitz, qui à cette époque se trouvait encore à Paris, « plongé, comme il dit, dans les profondeurs de la géométrie. » Tous deux étaient membres correspondants de la Société Royale de Londres, et donnèrent à Papin des lettres de recommandation pour plusieurs des membres les plus éminents de cette Société, notamment pour Boyle qui en avait été le fondateur, pour. Oldenbourg, secrétaire perpétuel, et pour Hooke, astronome, géomètre et physicien distingué, mais doué du caractère le plus désagréable.

Papin était aussi chargé par Huyghens de commissions scientifiques importantes. Il devait faire notamment auprès de divers membres de la Société les démarches nécessaires pour obtenir un rapport favorable sur l’une des inventions les plus remarquables d'Huyghens, les montres à ressort spiral, et tâcher de se mettre au courant des recherches

que Hooke faisait de son côté pour confectionner un appareil de ce genre.

Papin échoua complètement dans cette partie de sa mission. Il ne put voir Hooke, et, quand il s'informa auprès d’Oldenbourg de la montre à laquelle Hooke travaillait, disait-on, depuis plusieurs années, Oldenbourg répondit qu’elle ne paraîtrait pas. (Papin à Huyghens, 10 août 1675.) La vérité était que Hooke, un de ces savants atrabilaires et soupçonneux dont l'espèce n’est pas perdue, était dès lors. en méfiance contre Huyghens, qu'il accusa même plus tard, et fort injustement, de plagiat 1, Enfin Huyghens avait chargé Papin, d’une manière générale, de le tenir au courant « de tout ce qui se ferait de nouveau » à Londres, en fait de sciences.

Le jeune docteur blésois se trouva pendant quelques mois assez embarrassé pour subsister. Dans l’été de 1675, il fut sur le point d'accepter un emploi de précepteur chez un Milord dont Olden-

4. Il prétendit qu'Oldenbourg avait révélé à Huyghens, . son compatriote et son ami intime, l'invention du ressort spiral que lui, Hooke, avait confié à Oldenbourg sous le sceau du secret. Le secrétaire de la Société jouait de malheur ; on l’accusa aussi dans la suite d’avoir commis une semblable indiscrétion au profit de Leibnitz, dans la

fameuse polémique qui s’éleva entre celui-ciet Newton, à propos du calcul différentiel.

46 DENIS PAPIN | bourg lui parlait, et qui avait du goût pour les expériences. Mais il n’eut pas besoin d'en venir là, grâce à Boyle, qui l’agréa comme préparateur. Boyle fut le protecteur de Papin en Angleterre, comme Huyghens l’avait été en France; à ce titre, 3] mérite de nous un souvenir.

Robert Boyle, savant d’une véritable valeur, bien qu'un peu surfait par ses contemporains, était un grand homme maigre et sec, d’une figure sérieuse, presque lugubre, qui contrastait singulièrement avec la physionomie avenanie de Huyghens, et avec celle encore plus sympathique du jeune Leïbnitz, Son caractère ressemblait fort à celui de Pascal, son contemporain. Chez tous les deux, des aptitudes scientifiques, remarquables à des degrés divers, s’alliaient à de fortes convictions religieu- - ses, et même à une tendance marquée vers le mysticisme. Chez tous deux aussi, cette tendance avait été singulièrement fortifiée par le souvenir de périls mortels, évités comme par miracle dans leur première jeunesse. « Pendant que Boyle était

au collége d’Eton, le plancher de la chambre où il

était couché s’abima, et il faillit être écrasé ou

étouffé sous les décombres 1. » On sait que Pascal

s'étant vu, très-jeune aussi, près d’être ti

1 Cuvier, notice sur Boyle.

cf RO. dé

Ke é , A ;

dans une rivière par des chevaux qui avaient pris le mors aux dents, en eut toute sa vie l’imagination frappée et troublée, au point de voir sans cesse un abîme à ses côtés.

Tous deux enfin, si bons chrétiens qu'ils fussent, eurent à surmonter cette dangereuse épreuve du doute en matière de religion, piége tendu par la science à l’orgueil humain, et auquel se sont pris bien des savants anciens et modernes, car il n’y a rien de moins nouveau sous le soleil que le positivisme : c’est une vieille erreur et non un progrès.

Naturellement, le protestant Boyle eut plus de peine que le catholique Pascal, à se défendre de cette obsession matérialiste, qu’il attribuait à l’éternel ennemi du genre humain, et dont les accès « étaient à l’âme, suivant lui, ce qu'est au corps le mal de dents. » Pour se débarrasser de ces doutes importuns, il abandonnaiïit brusquement de temps à autre ses expériences, pour se jeter à corps perdu dans. les investigations théologiques. Il a même composé un grand nombre d’écrits religieux, tant polémiques que mystiques, dont quelques-uns eurent dans leur temps une grande vogue, mais qui ne valent pas à eux tous une page des Pensées.

Partisan déclaré de la méthode expérimentale, Boyle tient une place honorable parmi les fonda-

teurs de la physique et de la chimie modernes. Il battit énergiquement en brèche les hypothèses sur le nombre des éléments, leur nature, leur rôle, et autres légendes pseudo-scientifiques qui comptaient encore de nombreux partisans à cette époque, même dans les isociétés savantes.

« Cest à lui, dit Cuvier, que l’on doit la première connaissance exacte de l’absorption de l'air dans les calcinations et les combustions, et de l’augmentation du poids des chaux métalliques, observations qui ont servi de base longtemps après à la chimie moderne. » On sait aujourd'hui, il est vrai, que Boyle, à son insu, avait été précédé dans cette voie par Jean Rey, chimiste périgourdin, qui dès l’an 1630 avait publié ses « Essays sur la recherche de la cause pour laquelle l’étainet le plomb augmentent de poids quand on les calcine. » (Boyle n'avait alors que quatre ans.) Rey ne connaissait pas même les travaux de Galilée, quand il trouvait et démontrait à lui seul, que l'air est pesant, que le surcroît du poids de l'étain après la calcination provient de l’air dont cette chaux se trouve affublée, etc. 1. Mais les travaux de Jean Rey avaient

1. Sur ce chercheur de premier ordre, trop longtemps oublié, on consultera avec fruit la remarquable étude historique de M. Dehérain dans son Annuaire Scientifique de 1862 (pp. 346 et suiv.).

passé inaperçus; ceux de Boyle, qui refit la même chose quarante ans plus tard, eurent au contraire un grand retentissement. Cuvier a donc pu dire avec raison « qu'il avait été le premier guide de ceux qui ont étudié les phénomènes chimiques de l'air. »

Boyle a raconté lui-même, dans un de ses o'1vrages, le commencement de ses relations avec Papin, dans les termes les plus honorables pour le jeune savant français.

« Il arriva heureusement, dit-il, qu'un certain traité en français, très-court, mais très-ingénieux, concernant plusieurs expériences sur la conservation des fruits et autres points de diverse nature, me fut remis par M. Papin, qui avait jointses efforts à ceux de l’éminent M. Christian Huyghens pour faire lesdites expériences.

« J'appris qu’il n’était arrivé de France en Anoleterre que depuis peu de temps, dans l'espoir d'y trouver un lieu convenable pour l’exercice de son talent, et qu’en attendant il voulait consacrer .8e5 soins à quelques expériences de physique. Sur ce, je résolus de satisfaire à mes frais sa curiosité et la mienne. Ayant remarqué que la pompe pneumatique dont il se servait était de son invention, fabriquée par lui-même, et qu'il la manœuvrait

plus aisément aue la mienne, je lui laissai la li- &

berté de l’employer de préférence, parce qu'il savait très-bien la manœuvrer, et qu’il n’avait besoin de personne pour la réparer en cas de dérangement... Ma confiance en lui fut justifiée par son habileté et son activité; c’est à lui qu’appartient l'idée première de quelques-unes de nos expériences. Plusieurs des machines dont nous faisions usage étaient aussi de son invention, et en partie fabriquées de sa main 1. »

Si véritablement Papin avait fait à la foi protestante le sacrifice d'une position scientifique en France, cette circonstance le servit sans doute aussi près de son nouveau protecteur, qui, comme on l’a vu, se piquait d’être un profond théologien. Sous ce rapport même, Boyle trouvait à qui parler

avec son protégé. Papin, en effet, s’occupa toujours beaucoup de controverses religieuses, beau-

coup trop pour sa tranquillité.

. Il travailla avec Boyle pendant trois ans, principalement à des expériences sur la pesanteur de l'air. Sur sa recommandation, il fut reçu, en 1680,

Page 1