OTE PREMIER
Vous me permettez d'être franche, monsieur le comte?
ANDRÉ
Je vous en supplie.
Vous n'avez peut-être pas assez d'intimité avec votre sœur. Elle croil que vous ne l'aimez pas, j'en suis sûre, elle ne m'en dit rien, mais c'est un chagiin certainement. Songez, monsieur le comte, qu'elle n'a plus ni père ni mère, qu'elle vient de passer dix années au couvent et qu'elle n'a que vous au monde,
ANDRÉ
Je sais tout cela. Mademoiselle. Seulement, de ce couvent où elle a passé dix années, elle sort tout récemment grande fdle. Je ne l'y voyais ([ue rarement, et chaque fois que je l'y voyais, elle me témoignait le désir d'y rester et de se faire religieuse. Cela ne semblait pas indiquer une bien vive tendresse pour moi. J'ai un grand respect des convictions et de la liberté des autres; ma sœur pouvait avoir la vocation, auquel cas je me serais incliné. Je sais trop à quoi m'en tenir sur la société actuelle pour ne pas comprendre qu'une nature délicate et fine puisse en avoir le dégoût instinctif, et s'en aller droit à Dieu sans passer par tout ce que nous voyons. J'en étais là, quand madame do Thauzclte, qui allait voir quelquefois ma sœur au couvent, a eu la bonne pensée, un jour que je lui disais que j'aurais besoin d'un très honnête homme auprès de moi, de me recommander votre père que j'ai pu apprécier tout aussitôt comme il le mérite. J'ai fait connaissance avec madame votre mère; avec vous. Mademoiselle, et j'ai pu réaliser alors ce qui ne m'avait pas été encore permis. Ayant auprès de moi ■deux honnêtes femmes à qui confier ma sœur, j'ai pu 1;^
retirer du couvent, pour qu'elle fût à même, avant de prononcer ses vœux, de voir ce monde dont elle voulait se séparer. Quant à moi, je suis un peu embarrassé avec elle.,'l'ai souvent peur de blesser ou de choquer cette jeune tfme qui n'a encore été maniée que par de saintes personnes. Nous n'avons pas ces souvenirs et ceshabitudes de jeunesse qui font oublier à un frère et à une sœur qu'ils né sont ni du même âge ni du même sexe. J'ai, avec elle, les réserves que j'aurais avec une jeune fille qui ne serait pas de mon sang. Ce qu'elle prend pour de l'indifférence n'est donc, sans vouloir jouer sur les mots, que de la déférence. Vous comprenez cela, Thouvenin ?
THOUVENIN
Oh! parfaitement.
Moi aussi, monsieur le comte, et c'est ce que j'ai essayé de faire comprendre à mademoiselle de Bardannes. Je croyais y être arrivée, mais voilà qu'elle me semble brusquement changée à mon égard, ce qui serait sans importance peut-être, si, k la suite de ce malentendu entre elle, vous et moi, il n'y avait à craindre que le besoin de confiance et d'affection, refoulé si longtemps en elle par les sévérités du couvent, n'allât tout à coup s'égarer sur des personnes qui n'en seraient pas absolument dignes. Je vous prie, monsieur le comte, de ne rien lui dire lie cette confidence que, dans la disposition d'esprit où elle se trouve, elle qualifierait peut-être mal, et l'attitude qu'elle pourrait alors prendre vis-à-vis de moi me créerait une situation des plus embarrassantes et des plus pénibles. Rapprochez-vous d'elle, causez avec elle, '<,bleuez.sa confiance ; vuiià le conseil que je me permets de vous donner devant monsieur, que je sais être votre ihcilleur ami. En attendant, elle monte a cheval ce matin, elle a peu l'habitude de cet exercice, elle est'