ACTE PREMIER f
ANDRÉ
Enfin, c'est comme ça, iMadame. Il élait bon soldat, il a été blessé en Grimée et en Italie, on l'a décoré. C'est un malbeur, mais qu'y faire ?
MADAME DE PONTFERRAND.
Et pourquoi a-'t-il quitté l'armée, puisqu'il était si brave ?
ANDRÉ
Pour se marier. La jeune liUe qu'il aimait n'avait pas de dot ; lui n'avait rien, et vous savez, Madame, que dans l'armée...
MADAME DE PONTFERRAND.
Il faut une dot, je sais; alors c'était de l'amour î
ANDRÉ
Justement.
MADAME DE PONTFERRAND.
De l'amour pour cette vieille, c'est drôle. Vous ne rouvez pas ça drôle, quand on voit une vieille femme, s'entendre dire qu'elle a été aimée.
ANDRÉ
JNon. Quand cette femme a été jolie et quand elle est encore bonne comme l'est celle-là. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'on ait pu aimer ou épouser une femme qui a toujours été laide et qui n'a jamais été bonne.
MADAME DE PONTFERRAND.
II y a bonté et bonté. Il y a des bontés que toutes les femmes ne sont pas disposées à avoir. Bref, ce sont des gens qui ont eu des malheurs.
ANDRÉ
Très dignement et très vaillamment supportés.
s DENISE
MADAME DE PONTFERRAND.
Et comment vivail-on dans le malheur?
ANDRÉ
Par le travail.
MADAME DE PONTFERRAND.
La fille aussi?
ANDRÉ
La fille donnait des leçons de français, d'histoire, de musique, à des jeunes lilles : car elle est très instruite, elle a tous ses diplômes.
MADAME DE PONTFERRAND.
Éducation laïque.
ANDRÉ
C'est alors que le père, qui faisait quelques écritures de commerce, m'a été recommandé. La présence chez moi de ces braves gens m'a permis de retirer ma sœur du couvent, ce ^ue je n'avais pu faire jusqu'alors, vivant à Paris, en garçon, et n'ayant plus ni père ni mère depuis dix ans, ni aucune parente qui pût venir demeurer avec moi et se charger de Marthe.
MADAME DE PONTFERRAND.
Alors vous avez confié vos terres au père Brissol, votre ménage à la mère Brissot et votre sœur à la fille Brissot.
ANDRÉ
Oui, Madame.
• C'est de la confiance. Croyez-vous qu'une personne qui a voulu entrer au théâtre soit une compagne bien convenable et bien sûre pour une fille de bonne maison? car elle est de bonne maison, votre sœur.