MILADY
Dans le comté. de Cork, au sud de l’Trlande, au fond d’une pauvre vallée, un bien modeste cottage abritait son toit de chaume sous lombrage de quelques peupliers. Devant V’habitation, cinq ou six oies cherchaïent avidement une insuffisante nourriture sur le sol couvert de brins de paille et de détritus formant un véritable bourbier.
Il faisait froid, on était en novembre; l’âpre vent du nord gémissait dans les arbres dévastés, le givre suspendait aux branches ses festons de cristal, le sommet des montagnes se recouvrait des légères couches blanches qui forment sa parurent d'hiver; une morne tristesse régnait sur la nature.
Dans la chaumière, au centre de la vaste pièce qui formait le logement de la famille, un homme se promenait de long en large, les bras croisés derrière le dos, une courte pipe à la bouche; près du foyer où brûlait
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un feu de tourbe, une femme reprisait de vieux vêtements ; beaucoup d'enfants, dont on peut fixer approximativement le nombre à sept, l’entouraient.
L’homme s'arrêta tout à coup.
C'était un robuste Paysan de six pieds anglais de haut, large d’épaules et taillé en hercule: il avait une épaisse chevelure blonde, le teint clair, des traits énergiques et réguliers, une large bouche et un franc sourire. Willy Podgey passait pour le plus bel homme du pays.
Il portait une vsste de grosse toile et des culottes d’une étoffe si raide qu’elles se seraient tenues toutes droites à défaut de jambes pour les soutenir ; ses pieds étaient nus dans ses sabots.
Jenny, sa femme, avait eu aussi de la réputation, à l’époque où elle était une grande et belle fille blonde, fraîche et souriante ; depuis, le temps avait quelque peu
Une respectable matrone. Sa couronne maternelle alait s’augmenter d’un huitième fleuron; c'était là un juste motif de préoccupation dans le Pauvre ménage, où le travail du père avait déjà tant de peine à nourir neuf personnes.
Willy était dur à l'ouvrage et Tomy, son fils aîné
âgée de seize ans, l’aidait de son mieux, mais Ja ferme (A
était petite, chère, peu productive et, avec les charges croissantes de la famille, ls privations augmentaient chaque jour; la récolte de pommes de terre avait manqué, c’était la misère en Perspective pour l’hiver qui commençait.
—Jenny, dit le paddy, j'ai vu le baïlli qu landlord. —Tu las vu? répéta, comme un écho, la femme en tournant vers son mari des yeux anxieux.
—Oui, affirma-t-il.
Et il se remit à marcher lestement, en proie à une pensée absorbante.
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Jesny attesdait patiemment qu’il plût à son mari de s’expliquer.
Celui-ci s’arrêta de nouveau et reprit :
—Cet homme est sans pitié.
—1l a refusé? gémit la femme,
—Je lui ai dit que la misère serait grande jusqu’à l'année prochaine par suite de la mauvaise récolte, je l’ai.supplié d'attendre encore six mois, il a été inflexible. J’ai insisté ; il s’est emporté, il m’a injurié, menacé, enfin il a ajouté: Si dans quinze jours vous ne
m’apportez pas la moitié de ce que vous devez, je vous fais expulser.
lords qui nous font exploiter par leurs baillis, pendant qu'avec le fruit de nos sueurs ils mènent en Angleterre une vie somptueuse, LE
— Hélas! soupira ja femme, notre condition est bien malheureuse. ‘11 est dur de vivre toujours dans la misère et de n‘être même pas sûr de conserver cette situation insuffisante qu’un caprice du maître peut vous enlever à tout moment.
—Comment nous procurer la somme nécessaire! reprit le paddy avec axiété.
— Hélas ! répondit Jenny, espères-tu la réaliser ?
—C’est impossible, fit son mari d’une voix éteinte.
—Mon Dieu! qu’allons-nous devenir, pendant la mauvaise saison, avec nos sept enfants et celui que nous attendons ? nous mcurrons de misère en mendiant.
Elle se mit à pleurer bruyamment, d’autres sanglots répondirent aux siens, c’était un spectacle de désolation.
—Malédiction ! cria le fermier dont le visage exprimait une violente douleur.
—Je tuerai Je Premier qui essaiera de nous chasser d'ici, ajouta Tomy en portant la main à un fusil accroché au mur.
isse cette arme, mon fils; dit Jenny: on ne peut
résister à la force, ce serait aggraver notre malheur.
deviend-ais-je si ton père et toi étiez emmenés en prison ?
la femme inquiète, Willy, mon ami isse-moi, —Peutêtre le ciel DOUs enverra-t.i] du secours. —Le ciel ne s’occupe pas de nous. Susy, porte-moi le pichet qui est dans larmoire, Une petite flle de huit ans s’empressa d’obéir. Willy avala coup sur Coup plusieurs verres de whiskey. Les
—Malédiction ! Tugit le paddy en levant son verre et en le reposant si brusquement sur la table qu’il se brisa
ajouter un mot de plus,
Podgey était excellent, maïs il ne fallait pas se mettre à travers sa colère.
Tincident aurait Pu prendre une fâcheuse tournure,
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si un événement imprévu n’était venu changer tout à coup la face des choses.
Le jeune William, joli enfant de dix ans, qui s’était glissé dehors pour s’amuser avec les oies, entra dans la
Chaumière, rouge, essoufflé.
—Qu’y at-il? demanda Jenny inquiète, car un malheur n’arrive jamais seul.
—Mère, dit l'enfant, une voiture, une belle voiture et deux beaux messieurs avec des casquettes dorées.
—Les équipages ne fréq-.entent pas notre cottage, reprit le père. Tomy s’était précipité vers la porte.
—1l y a une dame dans la calèche, dit-il.
—Une dame, répéta Jenny, que peut-elle vouloir à de pauvres gens comme nous ?
Une voiture pénétrait, en effet, dans l’étroit espace qui formait devant le cottage une sorte de cour.
Un laquais descendit du siège et vint ouvrir la portière,
—Hé bien— James, dit une voix dure et arrogante, avez-Vous pensé que je pourrais nr - Je pied dans un Eareil bourbier ?
Le devant de Phabitation était bien sale, pour une riche lady habituée à fouler le sable fin d’allées soi- &neusement entretenues.
—On ne m'avait pas dit que je venais dans une chaumière aussi peu abordable, je croyais arriver ‘ez un honnête fermier.
—Un honnête fermier, oui, milady, répondit Willy en s’approchant, mais dans notre pays les honnêtes fermiers sont de bien pauvres diables.
—Ve ne puis descendrel, insista sèchement la dame.
Le laquais eut une heureuse inspiration. Ne pouvant, comme lord Raleigh, jeter son manteau de velours sous les pieds de milady, il avisa dans un coin de la cour un tas de fougère fraîche et dit à Tomy :
—Couvrez-en le devant de votre porte.
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Le jeune garçon hésitait à faire cette consommation inutile, mais le domestique lui donna l'exemple, il s’exécuta d’assez mauvaise grâce.
—Chassez ces volailles, fit encore milady.
Le coclier lança un ou deux vigoureux coup de fouet aux oies qui #enfuirent en poussant des jacassements affolés,
La dame daigna enfin descendre et pénétra dans la pauvre chaumière.
—Ne fermez pas la porte, dit-elle, l'air est suffocant.
Jenny lui présenta le meilleur siège de l’appartement et la petite Gib vint déposer à ses pieds un escabeau.
L’étrangère se dépouilla d’une partie de ses fourrures qu’elle remit au laquais, leva son voile et il fut impossible de l’examiner.
Elle était grande, sèche, osseuse ; son visage dur, sévère; ses cheveux d’une nuance fauve ne lui donnaient pas un abord agréable; il y avait dans sa personne la même brusquerie que dans sa voix. Elle ne devait pas être âgée de plus de quarante ans.
—Milady, commença timidement J enny, j'aurais voulu ous recevoir d’une manière plus digne de votre tang, mais nous ne sommes que de pauvres gens.
—Je le sais, répliqua milady, ce n’est pas pour l’apprendre que je suis venue ici.
Le début était peu encourageant.
Podgey et sa famille gardèrent le silence.
—Je suis lady Walwich, reprit l’étrangère.
Le paddy s’inclina profondément devant sa visiteuse qui était, il le savait maintenant, une des plus riches propriétaires du pays; elle habitait à six milles de là un superbe château. ,
—Willy Podgey, dit-elle, j'ai entendu vanter votre probité, votre conduite et la bonne tenue de votre famille. Approchez, enfants, je veux vous voir.
L’étrangère fit signe à Willy de les lui présenter. Le
paddy ne comprenait pas pourquoi la grande dame lui faisait tant d'honneur, cependant il dit en désignant Tomy :
—Milady, voici mon fils aîné.
—Un beau garçon, répondit-elle avec autant de grâce que si elle lui eût appliqué une injure. Et les autres, voyons, dépêchons-nous.
—Milady, mon second fils George, puis William.
—Ïs paraissent tous bien portants, vos quatre derziers enfants sont des filles ?
— Oui, milady.
—Certainement le prochain sera un garçon, c’est de celui-là que je veux vous parler.
—On ne sait pas si ce sera un garçon, ne put s’empêcher de remarquer Jenny.
—Je vous dis que si, mistress Podgey, je n’aime point qu’on me contredise. James, fermez la porte, le vent est glacial. Je disais donc que le garçon que vous attendez naîtra sous une heureuse étoile.
—Je ne crois pas, murmura l’incorrigible Jenny.
—Quand je dis une chose c’est que cela est, mistress Podgey. Je ne supporte pas qu’on mette en doute mes paroles. James, avez-vous juré de me fr're étouffer en tenant la porte si hermétiquement fer :!
Après avoir exprimé son mécontentement, milady reprit:
—J’avais un enfant que j'ai perdu, un fils, l’hérit:or de mon nom et de ma fortune, je ne puis envisager la pensée que tout mon bien ira à mon petit-neveu, le fils d’une femme que je hais de toute mon âme; je veux donner à ma fortune un héritier et à ma solitude la compagnie jeune et agréable d’un enfant. J’ai donc pensé à adopter votre fils.
—On ne sait pas... commença Jenny.
La grande dame fronçait ses sourcils impérieux.
—Vous êtes bien bonne, milady, fit Podgey inter-
ES = jh.
rompant à temps sa femme; nous vous reme:cions d’un honneur si grand pour nous.
—1]l ne s’agit pas de cela, Willy Podgey, chacun cherche son intérêt en ce monde, vous ne me devez aucune reconnaissance, J’ai entendu dire: la famille Podgey est la plus belle du pays, les enfants sont sains, bien portants et intelligents.
—Ca c’est vrai.
—Je n’ai pas besoin que vous confirmiez mes paroles, je n’aime point qu’on m’inten mpe.
—Que milady me pardonne.
—Cela suffit, ces propos inutiles me fatiguent; je cherche un héritier, si vous avez un garçon, je l’adopte. Je lappellerai Edouard comme le fils que j'ai perdu, il sera riche et heureux. à
—Ah! milady, fit Jenny toute joyeuse à la pesée de devenir la mère d’un grand seigneur, que le ciel vous bénisse,
—Bien, bien, je n’aime pas les remerciements, interrompit la dame, De ce jour je me charge de la famille de mon Edouard, rien ne vous manquera, je ferai une situation à chacun de vos enfants et vous, Willy, je vous confierai l’exploitation d’une ferme importante sur mon domaine, Quand fini votre bail ?
— Hélas! milady, dans quinze jours on nous expulsera, jai deux termes en retard et je ne puis payer.
Et le paddy roronta la scène que nous connaissons,
—Le baïlli de votre maître fait son devoir, je chasserais le mien sil agissait autrement. Si on se laissait apitoyer par les lamentations de ses tenanciers, on n’en finirait pas, tous les revenus iraient au diable!... Demain on vous remettra de ma part de quoi payer vos deux termes, car le landlord est dans son droit, il aurait raison de vous faire expulser.
Jenny vint en versant des larmes de joie tomber aux pieds de lady Walwich.
—Relevez-vous, ma brave femme, jé®ne puis souffrir ces scènes de sensibilité.
—Milkdy, je veux vous remercier de tant de générosité.
—Je vous répète que vous ne me devez rien, Calmezvous et soyez sans inquiétude, je ne veux pas que mou Edouard naisse au milieu de préoccupations fâcheuses.
Milady jeta un regard sur la pièce pauvre et délabrée, elle se leva avec la brusquerie qui la caractérisait.
—’est bien, dit-elle, je reviendrai. James, mes fourrures.
Le laquais posa sur le, épaules de sa maîtresse le chaud vêtement; milady sortit sans répondre aux témoignages de respect et de reconnaissance des pauvres gens.
— Willy, c’est un grand bonheur! dit la mère du futur Edouard.
—Oui, c’est un grand bonheur! répéta son mari qui ne pouvait croire à la réalité de ce qui venait de se passer.
Les enfants suivaient des yeux l’élégante calèche et les laquais gaionnés.
—Mère, dit Susy, notre petit frère aura une belle voiture comme cela ?
—Oui, ma chérie.
—1l sera très riche, reprit Georgy.
—Et nous le serons aussi, ajouta Tomy.
—Nous ne manquerons plus de pommes de terre, dit la petite Mary.
—Nous aurons des choses bien meilleures, répartit William.
—Quoi done, du pain blanc? fit l'enfant qui en avait vu, mais n’en avait jamais goûté.
—Fi, petite sotte, tout ce que mangent les riches.
Le lendemain matin, denx domestiques de milady se présentèrent ; l’un d’eux remit à Willy une bourse.
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Le paddy l’ousrit avidement.
—T'iens, femme, dit-il, Tamesse cela soigneusement.
Jenny obéit, non sans avoir examiné le contenu de la bourse, En plus de la somn.c du fermage, il y avait l'argent nécessaire Pour vivre jusqu’à l’arrivée du bienheureux héritier,
La brave femme murant:
—Le ciel nous bénit dans cet enfant, il-sera notre gloire et notre fortune,
—Ah çà, mor: SarçOn, disait un des valcts à Tomy, il faut employer tes bras à quelque chose pour le service de milady.
—De grand coeur, que faut-il faire? demanda le jeune homme,
—Tâche de nettoyer comme il faut cette cour, on portera le sable nécessaire ; Milady ne peut descendr:
—Soyez sûr que nous ne négligerons rien pour !'a recevoir de notre mieux, répliqua Podgey.
En effet, il travailla toute la journée avec son fils, le la chaumière de Willy avec
volaill avait été exclue; la
joignit les mains avec extase en mur-
une propreté parfaite faisaient aussi bonne
Milady vint quelques jours après.
—Cest bien, dit-elle en voyant tout si avez fait de votre mieux, je ferai le reste,
Elle entra dans la chaumière accompagnée d’un homme à qui elle donnait des ordres. D’un regard rapide, la grande dame examina le pruvre logis.
—Je ne veux Pas que mon héritier vienne au monde dans une étable, dit-elle. Denis, vous m’entendez ?
propre, vous