‹ Dent pour dent [microforme]Chapitre 17 sur 23 · LA FUGITIVE · texte numérisé non relu

LA FUGITIVE

La stupéfaction fut grande, le lendemain, lorsqu'on apprit l’assassinat du landlord. Sa Seigneurie ne laissait aucun regret dans le pays, mais les habitants savaient que ce crime serait châtié par le gouvernement et qu’il en résulterait pour eux un redoublement de mauvais vouloir de la part du nouveau propriétaire.

Avec les prompts secours arrivés du village, on avait pu arrêter l’incendie; une aile du château seulement avait été détruite. Il y avait un lien évident entre ce crime et le meurtre du landlord.

Le fils aîné de lord Sulton, lieutenant dans la garde royale, jura sur le cadavre de son père de le venger et de purger la montagne des aventuriers qui l’habitaient.

Quand la triste cérémonie fut terminée, il fit venir le second juge de paix et le brigadier de la constabulary, et leur dit:

—Je suis obligé de retourner à Londres afin de régler quelques affaires; en attendant mon retour prochain, vous allez ouvrir une enquête sérieuse; ne vous pressez pas, je veux des informations certaines. Les coupables sont les brigands de la montagne, mais ils doivent avoir des complices dans le pays, c’est là ce qu’il est important d'établir; si vous mettez la main sur quelques-uns, leurs aveux aideront à découvrir les autres. Soyez prudents, ne faites pas d’arrestation dou-

teuse; je veux un châtiment exemplaire, mais juste. Je vais demander à Sa Seigneurie le gouverneur général à Dublin un corps de troupes qui fouillera la montagne, et cherchera les brigands jusqu’au fond de leurs repaires.

—On l’a déjà fait, mylord.

—Fort mal, monsieur, puisqu'on n’a obtenu aucun résultat; ce n’est pas une excursion de quelques heures au milieu des neiges qui peut 'ivrer les retraites cachées des bandits. J’attendrai que la saison soit favorable, les troupes mettront un mois s’il le faut, mais il p’y aura pas une motte de terre qui ne soit fouillée; je dirigerai l'expédition en personne. Il esc un moyen plus sûr de réussir, c’est à vous de le tenter, je vous offre un crédit illimité à cet effet; celui qui dénoncera les coupables ou qui fera connaître le point de refuge des brigands touchera une prime importante. Marbleu ! au milieu d’une population de misérables, avec de l'or, on peut, quand on le veut, obtenir beaucoup de choses.

Le juge de paix et le brigadier promirent d'employer toute leur activité dans cette mission délictte; ils le firent en effet avec le zèle des subalternes qui souvent vont au delà de la volonté du maître.

Tous les habitants furent interrogés individuellement; malgré le proverbe injuste qui dit: “ Mettez un Irlandais à la broche, vous en trouverez dix pour le retourner, ” ‘on ne put obtenir aucun aveu; cependant les bandits avaient des complices, ils n’eussent pu seuls organiser ce coup. Quand une police de cette nature ne trouve pas de vrais coupables, elle en invente; les constables voulaient prouver leur intelligence et plaire à Mylord; le chef ordonna à ses hommes de dresser une liste des noms des habitants suspects d'entretenir les relations avec les proscrits.

—Monbrigadier, dit Wilson, je vous signalais dans le temps des particuliers dont la conduite n’était pas

claire; conséquemment j'avais conçu des doutes qui se confirment aujourd’hui.

—Explique-toi.

—1l est patent, mon brigadier, que les bandits sont informés des agissements de la police; ils communiquent avec les débitants et leur vendent du whiskey de contrebande. Conséquemment ils violent la loi.

—C’est l’affaire de la douane, Wilson, rentre dans la question.

—J’y reviens, mon brigadier, cette question subsidiaire a un point de rattachement à notre affaire; on pourrait voir dans ces relations des proscrits le lien que nous cherchons. |

—Camarade, sois done précis; de qui m'as-tu parlé ce jour-là ?

— [1 ÿ avait d’abord, mon brigadier, la cabane de la vieille Jane qui était fréquentée par les bandits.

— Elle n’existe plus, ni sa propriétaire; une entêtée qui s’est laissée mourir de froid sur la glace plutôt que de céder de bonne volonté, murmura le brigadier à qui ce souvenir était désagréable.

—Son fils est par là et continue subséquemment son métier d’espion; depuis le jour de l'événement on ne l'a plus revu au village.

—Si vous saisissez ce lapin-là, ne le laissez pas échapper.

—J’ai l’oeil sur lui et si on a la chance de le prendre, ce sera du côté de la chaumière de Colette Buckly.

— Est-ce que décidément la belle Colette aurait des intelligences dans la montagne ?

—Oui, elle en a, c’est certain, si nous en avions autant qu’elle, nous débrouillerions mieux cette trame obscure.

—Son père est-il aussi complice ?

—Nou, c'est un brave homme, il ignore que sa fille est de connivence avec les ennemis de sa seigneurie.

— 11 faudrait done la mettre en arrestation. Marbleu! avoir fait tant de bruit pour arriver à ne saisir qu’une fille, ce serait nous couvrir de ridieule.

—AÀ mon sens, reprit le constable, il faudrait aussi s'emparer de la personne de deux cabaretiers. On ne manquera pas de griefs à leur opposer; qui nous empêche de dire que des hommes d’allures suspectes ont été vus chez eux le jéttr du crime ?

—Tu as d'esprit fertile en expédients, mon brave, jen confèrerai avec Sa Révérence; peut-être quelques circonstances nouvelles se produiront-elles.

Les constables continuèrent à battre les buissons pour en faire sortir des conspirateurs ; enfin la veille de l'arrivée du nouveau landlord, le juge de paix et le brigadier décidèrent d'arrêter les deux èabaretiers et Colette Buckly, signalée comme l’âme du complot; car elle poursuivait de sa vengeance ceux qui avaient condamné Tomy Podgey. Colette était devenue tout à coup la Charlotte Corday de Greenish.

De leur côté, les procrits veillaient ; ils avaient leurs espions dans le village, ils savaient tous les agissements de Ja police; ils apprirent la décision qui devait atteindre Colette.

—Ah! ah! fit Gaspard, ce digne juge de paix veut aussi compter avec nous. Qu'il y prenne garde, s'il ne désire pas aller évangéliser les Anglais de l’autre monde. Lâche hypocrite, pour trouver des coupables aux yeux de son maître, il sacrifierait les innocents.

—On ne peut laisser arrêter Colette, dit Tomy qui était présent.

—Ils ne la toucheront pas, affirma Clarv.

Cette fois tu ne serais pas si miséricordieux, ricana Gaspard. | |

—Je n’hésiterai jamais à défendre un ami, répliqua O’Warn; mais je refuserai toujours d'être un assassin.

—J'ai raisonné comme toi, jeune homme; Pexpéries-

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ce te guérira de tes généreuses folies. En attendant, je ne veux pas que cette pauvre enfant soit victime des services qu’elle nous a rendus, j'irai plutôt moi-même l’arracher à la justice; il faut la prévenir et lui offrir un asile dans la montagne jusqu’à ce que son innocence soit proclamée. Tomy Podgey, ta famille consentira sans doute à recevoir cette jeune fille ?

—Oh! oui, répondit-il, et je tite charge de la prévenir.

—Non, je me défie d’un amoureux, ton imprudence t'a déjà exposé à de grands dangers ; Clary, qui a rempli plus d’une mission délicate, réussira mieux que toi.

Tomy n'’insista pas, il aurait voulu ne laisser à aucun autre le soin de sauver Colette et de veiller sur elle; mais le chef ordonnait, il n’y avait rien à dire. D’ail. leurs Tomy éprouvait une joie extrême à la pensée que Colette ,proscrite à son tour, allait venir vivre près de lui, chez ses parents. Jamais dans ses rêves les p'us insensés, il n’avait osé entrevoir un bonheur semblable. La jeune fille désormais ne pouvait épouser William Pody, elle ne rentrerait plus à son village, un sort commun allait les r:pprocher, et Colette l’aimait maintenant; devenue libre, ne consentirait-elle pas à partager sa vie, à le suivre en Australie ?

Le jeune homme, en se rendant au cottage de ses parents, contemplait avec ivresse le tableau de l’existence qui allait devenir la sienne et que son imagination paraît des plus séduisantes couleurs. Les Podgey accueillirent avec empressement la proposition de recevoir Colette; elle avait sauvé Tomy, il était juste de faire quelque chose pour elle,

Clary, de son côté, se disposa à partir sans retard : la nuit était venue, le moment semblait favorable. Il choisit quatre montagnards déterminés, en laisse denx à l'entrée du défilé, deux autres au centre des tourbières

et s’avança seul vers le cottage des Buckly qui se trouvait à l’extérieur du village. Enveloppé de son manteau, Clary se glissa dans l'ombre, s’abritant derrière les buissons. Près de la chaumière, il s’arrêta, et réfléchit sur le meilleur parti à prendre; il n’osait entrer, ne sachant s’il trouverait la jeune fille seule; peut-être cortirait-elle, alors il lui parlerait. En effet, Colette ne tarda pas à paraître, Clary s’avança vers elle.

—Vous ici! dit la jeune fille. Ne savez-vous pas que toute la police est sur pied et vous cherche depuis le crime affreux de l’autre jour ?

—Je le sais, Colette, mais vous aussi vous êtes menacée et je viens vous sauver.

—Moi! Qu’ai-je fait?

—Rien certainement; vos relations avec nous vous ont depuis longtemps rendue suspecte, on vous accuse dé complicité dans l'assassinat du landlord.

—C’est impossible!

—L'ordre de vous arrêter a été signé aujourd’hui; dans quelques heures peut-être, les constables seront ici.

—Oh! mon Dieu! gémit la jeune fille.

—Colette, il n’y a pas de temps à perdre. Avezvous confiance en moi?

—QOui, Clary.

ŒÆh bien, suivez-moi dans la montagne, le seul refuge qui vous reste désormais; la famille Podgey vous recevra.

—Non, je n’irai pas, ce serait quitter pour toujours mes parents. Que peut-on me reprocher? Il me sera bien facile de me justifier.

Vous vous trompez, Colette, en ce moment les juges sont fort excités, ils veulent à tout prix déployer leur zèle et faire un exemple, vos protestations seront vaines, vous serez condamnée.

—Que faire, mon Dieu ? disait la jeune fille en pleu-

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Clary lui. prit la main.

—Venez, Colette, le temps s’écoule, hâtons-nous.

Il ajouta plus bas :

—Tomy vous attend.

La jeune fille tressaillit.

—Et mon mariage qui doit avoir lieu dans quinze Jours. /

—Vous n'épouserez personne dans quinze jours si vous restez ici. Colette, je vous offre le seul moyen de salut possible, Si votre innocence est reconnue, vous serez libre de revenir ensuite, mais il est prudent de fuir. Q —Ma mère est là, je ne veux pas sortir sans l’embrasser ; elle mourrait d'inquiétude si elle ne me voyait pas rentrer.

Colette, quittant le jeune homme, s’élança dans la chaumière, Clary la suivit. Quand la mère apprit le danger qui menaçait sa fille, elle se livra à un violent désespoir.

—Tu es perdue, Colette, ma pauvre enfant; tu auras beau dire, on ne te croira pas et William Pody n’est pas ici!

—1]l ne pourrait rien, fit Clary.

—Si, il l’emmèncrait à Cork.

—Croyez-vous que la police ne l’y trouverait pas ?

—Oh! cest affreux, m’enlever ma fille, les misérables. Qui a pu la dénoncer ?

—Un des constables qui a opéré l'arrestation de Tomy.

—Le monstre! que l’enfer l’'engloutisse ?

Un bruit qui se rapprochait peu à peu attira l’attention de Clary; on distingua même bientôt le cliquetis des armes, |

— Ecoutez, dit-il, les voilà ; Colette, venez ou vous êtes perdue.

—Et mes parenis? Si je fuis, on les arrêtera.

—Non, ils ne courent aucun danger, les constables ont déclaré que vous seule aviez des rapports avec nous ct contre la volonté de vos parents; n’ayez donc aucune crainte pour eux et songez à votre sûreté.

La jeune fille réfléchit un instant.

—Je reste, dit-elle.

—Comme vous voudrez, Colette; votre obstination nous perdra tous les deux. |

Le jeune “homme s’assit près de la porte,

—Que faites vous, Clary? Si on vous prend vous êtes perdu.

—Je le sais.

—Fuyez done, malheureux; de grâce, partez.

—(olette, j'ai reçu la mission de vous sauver, je ne retournerai pas sans vous à la montagne. Entendez, ajouta-t-il en se levant, ils approchent, je vois briller leurs armes, quelques minutes encore et il sera trop tard. Ils ne vous toucheront point tant qu’il me restera un souffle de vie, mais lorsqu'ils m'auront égorgé sous vos yeux, Colette, que deviendrez-vous ?

La mère s'était précipitée vers la porte.

—Les voilà! les voilà! c’est bien vrai, je ne pouvais le croire! Ma fille, sauve-toi, ils viennent te prendre, ils te tucront peut-être. Oh! Clary, emmenez-la, sauvezla. Va, mon enfant, fuis, il est temps encore.

Colette s'était jetée dans les bras de sa mère et ne pouvait se décider à la quitter. Cependant les constabies arrivaient ; il n’y avait plus de doute, la chaumière allait être envahie, Clary saisit la jeune fille et l’entraîna de force après avoir dit à sa mère:

—Tâchez de les retenir un peu pour nous donner le temps de fuir.

Quand Colette et son sauveur atteignirent le petit chemin qui longeait le bas de leur champ, ils entendirent la voix du brigadier qui commandait halte! à ses soldats.

Que se passa-t-il à la chaumière? La pauvre femme affolée ne sut pas sans doute dissimuler son chagrin, les constables comprirent que cette fois encore la mèche était éventée, que la jeune fille avait été prévenue.

—Mort de mon âme! rugit le brigadier qui dirigeait l'expédition en personne; il existe une police occulte mieux avisée que la nôtre. L'oiseau s’est envolé, il faut le poursuivre.

La porte ouverte, plusieurs objets renversés dans la cour révélèrent une évasion récente. Mais de quel côté ? Comment le savoir par une telle obscurité? Les constables n’avaient pas heureusement à leur disposition un appareil de lumière électrique pour éclairer la campagne, leur lanternes sourdes ne leur découvraient pas un vaste horizon; ils se séparèrent en deux bandes et ils explorèrent les environs.

— Nous sommes suivis, dit tout à coup Clary, j’entends des pas, mais nous avons un peu d’avance; Colette, bientôt nous serons à l'abri.

Les constables, eux aussi, entendaient du bruit dans cette direction; ils prirent le pas de course. Clary entraînait Colette haletante, dont la frayeur paralysait les mouvemencts.

—Qui vive! cria tout à coup une voix rude.

—Nous sommes perdus, dit la jeune fille; Clary, laissez-moi et sauvez-vous, on ne vous poursuivra pas.

—Vous laisser Colette! me prenez-vous pour un làche ?

—Non, mon ami, mais vous ne pouvez pas lutter seul contre tous, vous péririez sans me sauver.

—Allons toujours, peut-être leur échapperons-nous. Voilà l’entrée des tourbières, ce chemin m'est plus familier qu’à eux.

—Qui vive! cria-t-on une seconde fois.

Une détonation se fit entendre.

Clary avait saisi la jeune fille dans ses bras pour la préserver des balles et essayer de fuir encore.

Une seconde détonation retentit. Le jeune homme laissa échapper un gémissement de douleur, il était atteint à l’épaule.

—Vous êtes blessé, dit Colette avec effroi,

—Ce n'est rien, répondit-il.

T1 ne pouvait soutenir plus longtemps la jeune fille, il s'arrêta et lança dans l’espace un cri aigu. ;

Les constables répondirent par un bruyant hourrah et doublèrent le pas. Un coup de sifflet, puis un second répondirent au cri de Clary; deux bandits armés jusqu'aux dents apparurent, suivis bientôt de deux autres.

—(Ça va mal, camarade, dirent-ils; nous avions entendu les coups de feu et nous accourions. Il s’agit, je crois, de rouler les constables.

—Je suis blessé, dit Clary à l’un des montagnards en lui désignant la jeune fille; prends-la et fuis au plus vite.

—Et vous, Clary, allez-vous rester aux mains de la police? je ne m’éloignerai pas sans vous, reprit Colette.

—Je vous suivrai, dit le jeune homme.

—Morbleu ! fit un des bandits, il faut ralentir leur ardeur. Attention, camarades, sur une ligne, maintenant, feu ! -

Une violente décharge fut dirigée sur les constables aui ne s’attendaient pas à une semblable riposte. Profitant du trouble qui en résulta parmi les soldats, les proserits s’éloignèrent en toute hâte. Quelques balles sifflèrent dans l'air, mais n’atteignirent personne.

Les constables, se sentant vaincus, n’osèrent pas s’aventurer en si petit nombre dans la campagne, ils avaient deux blessés, ils rentrèrent au village.

Les proscrits venaient de franchir l'entrée du défilé, ils étaient sauvés.

(ANSI and ISO TEST CHART No. 2)

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