LEE
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—Halte! fit l’un d’eux, il est permis de prendre un peu de repos.
—Et de s'occuper de la blessure de Clary, ajouta la jeune fille.
—C’est peu de chose, Colette; ne vous inquiétez pas, j'en souffre à peine.
La blessure n’avait, en effet, aucune gravité, mais Clary perdait beaucoup de sang et la fatigue aussi l’avait affaibli; on pansa sa blessure et un peu de calme le remit.
Colette éprouvait nne certaine terreur en se trouvant la nuit au fond de ce défilé, au milieu de ces hommes inconnus au visage farouche: la présence de Clary la rassurait. ;
Au sortir du défilé un coup d’oeil splendide s’offrit aux yeux de la jeune fille. L’astre des nuits semblait régner en maître dans cette vaste solitude. Brillante comme un globe de feu, la lune reposait mollement sur un lit vaporeux de petits nuages satinés qui se doraient de l’éclat de ses rayons; des myriades d’étoiles charmantes fleurs de la nuit, scintillaient sur la voûte azurée, se reflétant sur le vaste lac qui dormait au fond du vallon; les sommets des montagnes vivement éclairés dessinaient leurs bizarres festons, tandis que les ténèbres s’étendaient à leurs pieds; des feux allumés çà et là annonçaient l présence des habitants.
Colette regardait ce beau spectacle, malgré sa tristesse elle ne pouvait s’emepêcher de l’admirer. Les Irlandais ont l'esprit enclin à la poésie, c’est un peuple chez lequel le merveilleux tient beaucoup de place; on Y conserve encore les légendes du passé, les bardes y ont longtemps occupé un rang à part.
Après la chute du druidisme, le barde conserva en Irlande le prestige qu’exerce toujours le poète chez un peuple enthousiaste, avide de chants et de poésie. Les sublimes croyances du catholicisme ajoutèrent, pour
ainsi dire, de nouvelles cordes à sa harpe; et si les exploits d’Odin et les louanges de Bélus cessèrent de servir de thème à ses brillantes improvisations, au milieu des assemblées et des festins, il trouva dans les mystères de la religion et dans les naïves légendes de l'Eglise primitive des sujets plus dignes de la haute mission de son art. )
Aussi la rapide et complète conversion du peuple irlandais au catholicisme fut-elle due en grande partie aux bardes, qui aidèrent puissamiaent l'oeuvre commencée par les premiers missionnaires, dont ils vulgarisaient les enseignements en les revêtant de ce langage hardi, figuré et seul capable de frapper vivement un peuple chez lequel prédomine l'imagination et l’amour de la forme. .
— Voyez comme notre montagne s’est faite belle pour vous recevoir, Colette, dit doucement Clary.
—Si je la visitais en amateur, je la trouverais superbe, mais je ne pourrais y vivre.
—Vous vous y ferez. Quel est le coin de terre qui ne semble beau quand le bonheur y réside ? è
-— Etes-vous heureux, vous, Clary? demanda la jeune fille.
Elie ne vit pas l’expression du visage de son com pagnon, mais il y avait une amère tristesse dans 6a voix lorsqu'il répondit :
--- Non, le bonheur n’est pas fait pour moi.
-— Pourquoi donc? Vous êtes noble et généreux, Diea ne peut vous 1efuser votre part de félicité.
—-Pensez-vous que tous lu reçoivent en ce monde?
— Vous avez eu de grands malheurs, reprit la jeun fille; vous ètes jeune, la vie est longue, elle vous ménage peut-Ctre des jours meilleurs.
Clarv secoua négativement la tête.
--le lespére, moi, reprit Colette; je prierai Dieu de
toute mon âme, afin qu’il vous rende heureux. Que vous faudrait-il donc pour cela, Clary ?
—L'homme sait-il ce qu’il veut? répondit Clary en s'efforçant de sourire.
—Vous voudriez voir l'indépendance de l'Irlande et rentrer en possession du rang qu'occupaient vos ancétres ?
—Je donnerais ma vie pour arracher mon pays à la domination qui l’écrase, Dieu m’est témoin que mon patriotisme est pur de tout sentiment personnel. Hélas! je ne conserve aucune illusion ; l’Irlande est anéantie, on a usé tous les rèssorts de cette indomptable énergie. Comment lutter contre la puissante organisation de l'Angleterre ? on l’a essayé en vain. Les Irlandais eussent-ils réussi à s’affranchir un jour, ne seraient-ils pas retombés tôt ou tard sous la domination de leurs terribles voisins ?
Colette, voici Tomy qui vient à votre rencontre.
—Pourauoi ne vous a-t-il pas accompagné ?
—Le chef a craint que son inexpérience ne lui fît commettre une imprudernce. Tomy est assez heureux pour laisser à un autre le bonheur de vous sauver.
—Je vous remercie, Clary; vous êtes un noble coeur.
Tomy accourait avec son père et ses ‘rères. Willy Podgey dit à la jeune fille:
—Ma chère enfant, nous sommes la cause de votre malheur, permettez du moins que nous essayions de l'adoucir ; venez sous notre toit, notre demeure sera la vôtre, ma femme et mes filles vous entoureront de soins et d'affection.
Tomy avait pris la main de Colette.
—Je devrais déplorer ce qui vous arrive, dit-il, et pourtant il m’est impossible de m’attrister en vous voyant parmi nous.
—Cependant, mes amis, reprit Colette, je ne vous câche pas que j'ai le coeur brisé de me voir à jamais
séparée de tous les miens; si Clary ne m'avait pas emmenée de force, je serais restée. Pauvre Clary, il a failli payer mes hésitations de sa vie.
—Ce n’est rien, dit le jeune homme; j'aurai une balle de plus à rendre aux constables.
On arriva au cottage des Podgey où Colette fut reque avec effusion. La jeune fille demeurait triste, elle accueillait assez froidement les témoignages d’amitié qu’on lui prodiguait. Tomy, surpris, se demandait wil ne s'était pas trompé en croyant que Colette l’aimait. N'avait-elle éprouvé que de l’intérêt pour son malheur ?
La jeune fille ne se départit de sa tristesse silencieuse que pour exprimer sa reconnaissance à Clary; Jenny l'odgey possédait une pommade merveilleuse pour les blessures, elle en prépara une compresse et Colette V’aida à panser le jeune homme. La lumière terne de la lampe éclairait la tête gracieuse de Clary, son visage était pâli par la souffrance, cependant un doux sourire errait sur ses lèvres en regardant Colette; il était si beau ainsi que Tomy en éprouva un sentiment douloureux. O’Warn lui était bien supérieur sous tous les rapports; la distinction, l’intelligence, la bonté, la bravoure, le prestige d’un nom fameux, il possédait cela au plus haut degré. Si Colette allait s’en apercevoir! sil ne lavait retrouvée que pour la perdre!
Telles étaient les idées qui tourmentaient le pauvre garçon ; son abattement devint si grand que, plus tard, quand Clary fut parti et que vint le moment de se séparer pour la nuit, Colette ,retrot.vant un instant son humeur enjouée, dit au jeune homme:
—C’est maintenant, mon bon Tomy, que vous paraissez compatir à mon sort; vous avez l’air malheureux à souhait.
—Je suis triste, Colette, car vous avez l’air vraiment de ne plus me connaître.
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—Eh bien, si mes juges men laissent le temps, nous referons connaissance, répondit-elle en souriant.
—Vous désirez retourner à Greenish ?
*—Oui, le plus tôt possible. Ne me boudez pas pour cela, Tomy, je vous aime bien quand même,
Elle lui terndit la main avec un si charmant sourire que le jeune homme en fut à moitié désarmé.
Susy entraîna Colette qui devait partager sa petite chambre, bien pauvre, car les lits consistaient en une couche de fougère fraîche; mais à seize ans on dort Guand même et d’ailleurs cette literie est malheureusement la plus usitée chez les paysans irlandais.