LA MUSE D'ANDRE CHËNIEK
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revint à Paris, le second Empire était à son apogée et les héritiers directs des statuaires du premier y faisaient revivre un idéal de convention. Préault disait d*eux : « Ce ne sont pas des artistes, mais des pions montés en grade. » Paul Dubois ne voulut pas être un bâtard de Rome ou d'Athènes (i) ; on lui en sut gré et on Tacclama.
Cette acclamation devint un véritable triomphe lorsqu'apparut à l'Exposition universelle de 1898 le tombeau de Lamoricière. L'œuvre était vraiment belle, digne du soldat aussi brave dans le cabanon humide de Ham (2) que sur le champ de bataille de Castelfidardo, digne aussi de l'autre monument que venait de lui élever un vaillant frère d'armes (3). Sous un baldaquin de pierre porté, à la mode de la Renaissance italienne, par des colonnes en marbre noir et des pilastres blancs, Lamoricière git sur un lit de parade ; aux quatre angles, la Charité^ la Méditation^ le Courage militaire et le Courage civique^ les deux premières dans des figures féminines, les deux autres dans des figures masculines. L'influence Florentine est là saisissante ; transmise par un tel maître, elle devait avoir sa répercussion dans les œuvres de Puech. La charité a toute la grâce d'une peinture d'André del Sarto et le Courage militaire rappelle la chapelle des Médicis. Lorsque, le 29 octobre 1879, le monument fut inauguré dans cette cathédrale de Nantes où il supporte avec honneur le redoutable voisinage du tombeau de François II de Bretagne, un frisson d'enthousiasme passa dans la foule des assistants. Certes les glorieux souvenirs du héros que nous fêtions, n'y étaient pas étrangers ; mais l'émotion était surtout provoquée par le sculpteur dont la muette éloquence les avait si bien exprimés et qui, en passant par nos yeux, avait trouvé le chemin de nos cœurs. Si la contemplation rapide d'une œuvre de Dubois éveillait chez des profanes une telle émotion, quelle impression autrement durable et profonde devait faire sur une
(1) Le mot est de M. André Michel dans un article du Journal des Débats du 24 mai 1905 publié à Toccasion de la mort de Paul Dubois.
(2) A la suite de son arrestation, le 2 décembre i85i, Lamoricière resta enfermé pendant quarante jours à Ham, dans un humide cabanon, où il contracta la maladie de cœur dont il devait mourir.
(3) Le général de Lamoricière^ sa vie militaire, politique et religieuse^ par Emile Kelkr, ancien député du Haut- Rhin. 2 vol. Paris, Dumaine, 3o rue Dauphine. L'ouvrajçe qui avait paru en 1874, deux ans avant le monument de Paul Dubois, fait revivre la belle figure du grand général.
âme d'artiste la fréquentation et les leçons du maître ! Il ne sera pas surprenant de retrouver dans les œuvres de Puech cette simplicité et cette intensité d'expression qui sont la caractéristique de l'ancien Directeur de l'Ecole des Beaux-Arts.
Falguière, Chapu, Paul Dubois, ce trio de maîtres, telle fut véritablement de 1872 à 1878 l'école à laquelle Denys Puech alla demander ses premières inspirations. Leur ombre semble encore errer dans ce coin charmant de la rive gauche où, allant de l'un à l'autre, Puech promenait ses rêves et ses espérances.
Tout ce quartier limité par les rues de Fleurus, d'Assas, Notre- Dame des Champs et le Luxembourg ressemble à une ville de province. C'était, avant l'émigration vers des milieux plus mondains, le coin privilégié des sculpteurs ; Falguière, Chapu et Dubois lui restèrent toujours fidèles. C'était déjà dans la rue de l'Ouest, aujourd'hui rue d'Assas (1), que bien avant eux David d'Angers avait installé cet atelier, sanctuaire de l'art classique, où, par un singulier contraste, fréquentaient les chefs du romantisme littéraire. Chateaubriand, Hugo, Sainte-Beuve, Lamartine (2). C'est au n® 68 de cette même rue d'Assas que Falguière a vécu et travaillé jusqu'à sa mort ; il aimait ce quartier où il était populaire et connu de tous. On le rencontrait, tous les soirs, dans les parages du Luxembourg, trottant de son pas pressé, avec son corps ramassé, trapu et robuste, sa tête vigoureuse, aux cheveux drus et bouclés, au front carré de petit taureau méridional, sa lèvre boudeuse sous la moustache courte, son nez grognon aux narines ouvertes, aux yeux sombres cernés de poches lourdes.... (3) De l'atelier de Falguière on passait vite à l'ancien atelier de Dubois situé dans cette même cité que l'on appelait « la maison des sculpteurs » et où tous vivaient en bons voisins. Ce n'était qu'à quelques pas de celui de Chapu situé rue Notre-Dame des Clamps, non loin de la maison que Victor Hugo habita dans sa jeu-
(1) En 1906, à Toccasion du cinquantième anniversaire de la mort de David d*Angers, on a placé une plaque commémorative sur la maison qu*il habita.
(2) M. André Pavieen publiant des lettres inédites de M. Victor Pavie a révélé sur Tatelier de son illustre compatriote des souvenirs pleins d'intérêt.
(3) Léonce Bénédite.
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nesse. On travaillait avec ardeur dans cette communauté d'artistes. Le soir, les élèves et quelquefois les patrons se retrouvaient dans une brasserie de la rue Vavin ou dans ce café de Fleurus dont, l'hiver, les salles basses noircies par la fumée des pipes et, l'été, l'étroite tonnelle ont vu défiler tant de générations d'artistes. C'est dans ce milieu, hélas ! depuis longtemps disparu, que vivait Denys Puech, lorsque les exigences du service militaire l'appelèrent ailleurs.
Portrait de François Fabié (Croquis).
Le Lot offrant les produits du Midi à la Seine. (Haut-relief du monument Clément Marot à Cahors.)
Séjour a Albi : Sainte-Cécile et la Caserne. — La Naïade de Vors. Vers le Prix de Rome.
ORSQUE, après les désastres de 1870-71, la réorganisation de l'armée s'imposa à l'Assemblée Nationale, M. Thicrs insista beaucoup pour qu'un régime trop rigoureusement égalitaire ne vint pas par de longues années de la vie de caserne étouffer les vocations artistiques et littéraires qui sont l'honneur et la force de la France. Son patriotisme éclairé voyait juste ; il ne voulait laisser dépouiller son pays d'aucun des éléments de sa grandeur et de sa gloire. On introduisit dans la loi du 27 juillet 1872 le volontariat d'un an. C'est de cette institution que devait profiter, comme élève de l'Ecole des Beaux-Arts, Denys Puech, pour payer en quelques mois à la patrie une dette que, par ailleurs, il devait si généreusement acquitter durant toute sa vie. Au mois de novembre 1878, il partit pour Albi où les conditionnels de l'Aveyron étaient envoyés.
Rien n'est laissé au hasard dans la vie des hommes que la Providence a marqués de son sceau. Elle semble les conduire comme par la
main jusqu'à l'accoinplisseinent de leurs hautes destinées. Puech devait faire revivre aux confins des xix** et xx^ siècles toutes les grâces de la Renaissance Florentine. Il fallait qu*à ce futur arbitre des élégances et avant qu'il n'ait arrêté son choix, l'art gothique présentât ce qu'au moment de disparaître il a produit de plus fier et de plus délicat. Le moyen âge expirant et déjà illuminé par l'aube de la Renaissance a semé sur la terre de Languedoc de belles œuvres d'architecture et de sculpture. Toulouse en possède beaucoup et nous en avons ailleurs essayé de dresser l'inventaire partiel (i). Mais aucune n'est comparable à la merveilleuse parure que Louis d'Amboise donna à la fin du xve siècle à Sainte-Cécile d'Albi.
Il semble, dit M. Roschah (2), qu'à la veille d'être supplantées par la fièvre d'imitation de l'antiquité qui devait caractériser le siècle suivant, l'architecture et la sculpture gothiques aient voulu éblouir les yeux par une sorte de feu d'artifice. Certes, si un monument semblait peu préparé par ses fondateurs à recevoir le prestigieux décor de cette incomparable pièce d'orfèvrerie, c'est bien l'austère et massive église de Bernard de Castanet, avec sa hauteur de voûtes, ses vastes proportions et l'imposante nudité de ses grandes murailles lisses. Rien ne paraissait annoncer dans ce monument de l'Eglise triomphante, dressé comme une forteresse au foyer de l'hérésie, le bijou de ciselure que des ima-
Denys Puech à la caserne.
(1) Description des vieux hôtels parlementaires de Toulouse dans Port-Royal à Toulouse.
(2) Histoire graphique de F ancienne province de Languedoc^ t. XVI* de Y Histoire générale^ p. 389 et suiv. On peut consulter La Cathédrale (TAlby, par M. Henry Jouin, dans la Gazette des Beaux-Arts^ 1882, p. 419, et toutes les remarquables études faites sur sainte Cécile con amore par notre confrère de la Société archéologique du Midi de la France, M. le baron de Rivières.
giers sans pareils, dirigés par la pensée d'un mattre, ont fouillé comme un coffret d'ivoire. La nature même des matériaux — Sainte-Cécile est la plus grande construction de briques élevée en France — rend plus saisissant le contraste de ces fines arcatures, de ces réseaux qui dissimulent la rigueur géométrique de leur ordonnance sous le caprice de la plus élégante broderie, de ces clochetons, de ces contreforts symétriquement espacés afin de rassurer le regard par la certitude de la solidité et de Téquilibre maintenus immuables malgré les empêchements apparents de la fantaisie. C'est cette superbe efflorescence de l'art chrétien, cette magnifique folie, comme l'appelle Mérimée, que Denys Puech put contempler dès son arrivée à Albi. On aime à se représenter ce soldat de vingt-quatre ans devant les soixante-douze statues de prophètes et de patriarches qui entourent le chœur de Sainte-Cécile et cherchant à lire dans ce poème de pierre où tout, depuis la fastueuse végétation de l'arbre de Jessé jusqu'à la patronne de la cathédrale, chante la Rédemption. Quelle impression dut faire sur son âme toute imprégnée de l'éclectisme distingué de Chapu et de Dubois, ce David et cette Judith couverts de fourrures et de brassards d'un réalisme si somptueux ? Cette Vierge de l'Annonciation qui, recouverte de ses longs cheveux comme d'un voile pudique, accueille avec stupeur la grande nouvelle de son élection ? Cette autre Vierge portant l'Enfant Jésus à laquelle le même artiste probablement a su imprimer la tendresse de la maternité divine ? Dans tous ces sujets, à côté des mérites d'une exécution incomparable on trouve un sentiment de franchise, une vérité d'expression qui frappent et troublent les esprits les moins émotifs. Le jeune sculpteur éprouva toutes ces sensations. Plus tard, son ciseau, même quand il ressuscitera des formes païennes, saura, comme dans la muse de Chénier, leur donner le pathétique dans la grâce ; l'émotion percera toujours sous la finesse des lignes. Il est permis de penser que dans ce talent si complexe se trouvent bien des réminiscences des anonymes imagiers de la cathédrale d'Albi.
Mais Puech n'était pas venu à Albi pour contempler le jubé et rêver sous le porche de Sainte-Cécile. La vie militaire avait ses exigences; la caserne et le champ de tir semblent au premier abord peu favorables à la culture artistique. Il ne faut pas oublier que
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si la vocation germe sur les sols les plus ingrats, elle se développe avec une mystérieuse puissance dans les milieux les plus réfractaires. Les exercices militaires devaient être pour Puech le sujet d'observations utiles. Une cause d'infériorité de la sculpture comparée à la peinture est la difficulté qu'elle éprouve à représenter la vivacité des mouvements. Dans un portrait les nuances des carnations, la fluidité visible du sang, la transparence de la peau, l'éclat du regard, laissent deviner la vie intérieure et l'animation du sujet ; dans une statue qui ne nous montre que l'extérieur du corps humain, celui-ci semble toujours immobile. C'est une règle de la sculpture de préférer les actions tranquilles et simples aux gestes violents et de chercher plutôt des attitudes que des mouvements. Les Grecs, même lorsqu'ils représentaient l'homme sous le coup de la passion, tâchaient de saisir le moment précis où elle va ou vient de se manifester. Apollon indigné vient de lancer un trait mortel au serpent Python ; le sculpteur a choisi l'instant où le mouvement vient de s'accomplir et où la figure du Dieu respire à la fois la fierté de la victoire et le sentiment de la majesté. Les filles de Niobé, que Diane perce de ses flèches, ne se défendent pas par des gestes violents ; elles semblent paralysées par la terreur et comme frappées de stupeur. Denys Puech, lorsqu'il assistait aux exercices militaires ou y prenait part, se rendait compte de ces difficultés ; il étudiait les attitudes, les physionomies, l'effet artistique ; il comprenait qu'il était impossible d'exprimer et de déterminer dans le marbre une action violente et passagère. Aussi aimait-il à reproduire dans de nombreux croquis ses camarades au repos. Il se plaisait surtout à saisir les figures ébahies des paysans et des paysannes qui voyaient passer le régiment. « Nous faisons, écrit-il, une vingtaine de kilomètres avec un sac sur le dos qui pèse vingt-cinq kilogrammes, plus un fusil sur l'épaule. Je me donne, par mes observations, une foule de distractions qui m'empêchent de penser à la fatigue. Ces types de paysans appuyés sur leur bêche qui nous regardent passer, les vieilles femmes sur le seuil des maisons qui nous observent avec une expression de pitié, les petits enfants ébahis sur les portes, les fenêtres qui regorgent de têtes curieuses, tout cela est intéressant, je vous assure. Placez maintenant ces figures dans la campagne, alentour des fermes, dans de petites
chaumières bâties en terre, où les animaux domestiques rentrent avec autant de familiarité que leurs maîtres, sur le bord d*un joli chemin,
d'une source claire, n'importe ! Il y a partout une harmonie de ■ simplicité ravissante.
Comme on comprend que Millet ait pu s'enthousiasmer pour cette pauvreté ! »
Puech traduisait ces impressions par de nombreux croquis. Il recevait même des commandes de ses chefs militaires. Un jour le chef de bataillon le fait appeler : « C'est pour un buste de profil que je voudrais vous faire faire de ma femme et de moi. » Devant la surprise quand même respectueuse qu'exprimait la physionomie de Puech : « Voici, c'est quelque chose comme cela qu'il me faudrait. »
Et il va chercher un médaillon en plâtre sur lequel on avait essayé, c'était manifeste, de retracer son portrait, bien qu'on n'y eut parfaitement réussi. « C'est un sculpteur de passage à Albi qui m'a fait cela ; vous le voyez, je suis manqué ; il m'a coupé le
Jeune Romain (Etude).
cou ras comme aux têtes qu'on met sur les sous ; je ressemblais à Napoléon. Afin de donner plus de ressemblance, je lui dis : F... moi les épaulettcs et la croix d'honneur, alors ça me ressemblera, et en effet n'est-ce pas ? A présent cela me ressemble et cependant je ne suis pas réussi tout de même. » Le brave commandant ne possédait que de médiocres connaissances artistiques. Mais la confiance qu'il témoignait au soldat sculpteur grandit celui-ci aux yeux de tout le bataillon.
Les exercices militaires et les combats simulés permirent souvent à Puech de constater la différence d'attitude que peut donner la même action suivant qu'elle est accomplie par une personne isolée ou par un groupe. « Un homme, dit M. Guizot, qui, pour s'exercer, fait des armes contre un mur, ne se place point en garde et ne fend pas comme celui qui fait assaut avec un autre. Un homme qui jette une pierre pour apprendre à lancer avec force et avec adresse, n'a ni dans le bras, ni dans le reste du corps le mouvement et la pose de celui qui jette des pierres à un ennemi. Quoique leur action soit la même, leur intention est différente, et l'intention change le mode d'action (1). » La tension musculaire, lorsqu'elle est exagérée dans un corps isolé, inspire au spectateur un sentiment de fatigue ; tel Le Gladiateur combattant d'Agasias, d'Éphèse. Au contraire, dans un groupe et surtout dans un bas-relief les mouvements de chaque figure pouvant être vifs, saccadés, violents, ils contribuent à l'harmonie de l'assemblée ; telle La Marseillaise de l'Arc de Triomphe de l'Etoile. Puech saisissait cette différence, lorsqu'il voyait un camarade en marche ou à la cible et qu'il le retrouvait ensuite dans un groupe de lutteurs ou d'assaillants. Il en a tenu compte dans son Diagoras et dans toutes ses compositions.
La caserne et le champ de tir fournissaient ainsi à Puech des sujets d'étude et provoquaient dans son esprit d'utiles réflexions. Il était juste que l'artiste qui devait faire revivre parmi nous bien des élégances de la sculpture grecque, se préparât à l'exercice de son art comme les Grecs eux-mêmes. Or, chacun sait combien la gymnastique militaire , les jeux de toute sorte , les courses du stade simple et du stade double, le pugilat, le pancrace..., contribuèrent au développement
(1) Etudes sur les Beaux- Arts,
îo bENVS PUECH Et SON (ÈUVRÊ
de la statuaire grecque. C'est au gymnase qu'on reconnaissait une ville grecque ; c'était une école de perfectionnement physique et non d'éducation intellectuelle assez semblable à ces établissements de ces derniers siècles où les jeunes nobles allaient apprendre l'escrime, la danse, réquitation, la natation (i). L'adolescent devait y passer toutes ses journées de seize à dix-huit ans. Le régime y était sévère et le corps gardait jusqu'à la fin de la vie les traces de l'entraînement qu'il y subissait. Les muscles étaient endurcis par l'usage du strilège et de l'eau froide ; on s'efforçait de donner au corps non seulement la vigueur et la résistance, mais encore la symétrie et l'élégance. La caserne d'AIbi fut pour Denys Puech ce que le gymnase était pour les jeunes Grecs. Il y suivit un cours fort utile qui n'a pas encore de chaire à l'École des Beaux-Arts.
Le conditionnel ne se renfermait pas d'ailleurs dans la contemplation des sujets d'étude qu'offraient tour à tour à ses yeux la cathédrale d'AIbi et les types militaires de ses camarades. Il profitait de ses loisirs pour pétrir la terre glaise et manier l'ébauchoir. Nous avons vu un buste de M. l'Ingénieur Berget exécuté par lui pendant son séjour à Albi. C'est pendant son année de volontariat qu'il donna sa première œuvre de sculpture allégorique. La ville de Rodez avait ouvert un concours pour rappeler par une œuvre d'art l'adduction des eaux de Vors (2). Le jury se réunit à l'École des Beaux-Arts de Toulouse ; le projet de Puech fut classé le premier à l'unanimité des suffrages. La Naïade de Vorsy statue en marbre adossée au Lycée de Rodez, incline une urne d'oii les eaux s'écoulent dans une grande vasque placée à ses pieds. La jeune fille, la tête doucement inclinée, regarde couler l'eau. On trouve là, en germe, dans cette œuvre de première jeunesse, les deux qualités qui caractériseront plus tard le talent du maître, la simplicité et la grâce.
Ce fut pour Denys Puech un jour de douce fête que celui où sa
(1) Ainsi dans le midi de la France, m F Ecole royale et militaire de Sorèze » avait sous la direction des Bénédictins, reçu de Louis XV la mission de former des officiers. On vit alors beaucoup de brillants capitaines élevés par des moines» Ces traditions d*éducation militaire et artistique furent conservées par les frères Ferlus et plus tard par le P. Lacordaire.
(2) Les Eaux de Vors ont été amenées en 1839 jusqu*à Rodez en suivant dans une grande partie du trajet un aqueduc Romain fort bien conservé.
Naïade fut inaugurée dans la ville de Rodez, la capitale de son pays natal. On ne pouvait attribuer ce succès à la faveur. Le choix de l'artiste avait été déterminé à la suite d'un concours. Il eût vivement désiré en cette circonstance entraîner sa mère à Rodez et l'y faire jouir du triomphe de son enfant bienaimé. Celle-ci préféra rester modestement à Gavernac. Le fils voulut cependant lui mettre sous les yeux une photographie de son œuvre. On raconte que la mère s'écria : « Cal bouos que fogaje oquelo filhasso ; li aurios be pougut mètre un boussi de caraco. (Qui veux-tu qui la regarde, cette filliasse ; tu aurais bien pu lui mettre un brin de pèlerine.) »
Cette réflexion, sous sa forme naïve, cache un fond de vérité. Obéissant aux tendances de son talent, l'artiste, un païen égaré parmi les sévères Rouergats, a donné à la vieille cité une œuvre qui rappelle non seulement par son titre mythologique, mais surtout par son caractère, le génie de la Grèce. « C'est le propre des Grecs, dit Pline, de ne rien voiler. » Le vêtement n'est chez eux qu'un accessoire qui laisse au corps toute la liberté de ses mouvements;
c'est pour l'homme une tunique Naïade de Vors (Statue marbre).
courte et sans manches, pour la femme une tunique plus longue qui descend jusqu'aux pieds et se double à la hauteur du buste. Ces vêtements ne sont retenus par aucun lien et peuvent être ôtés en un tour de main. Bien mieux, les Grecs ont toujours représenté leurs dieux, leurs héros, leurs athlètes, leurs génies absolument nus. L'artiste grec
qui fit la Vénus de Médicis voulut qu'elle ne nous apparut que voilée de son geste. Au surplus, personne ne songe à s'en offusquer. La beauté statuaire est en effet toujours chaste. Pourquoi ? Parce que, répond M. Charles Blanc, elle est idéale, c'est-à-dire qu'au lieu d'avoir les accents de la vie individuelle, qui seule pourrait éveiller nos désirs, elle porte les empreintes de la vie générique, de la vie divine. Un portrait peut exciter l'amour sensuel, un type ne peut provoquer que l'admiration. Aucune idée, aucun soupçon, même d'impudeur, ne saurait s'attacher à Vénus, si elle est une statue impersonnelle de l'amour. Tout autre serait l'image d'une Phryné, que Praxitèle aurait vue sortant des vagues de la mer ou au moment de s'y plonger (i). La Naïade de Vors, type idéal d'un personnage mythologique, emblème de la Source, est plus chaste que telle autre statue plus voilée, même que tel simple buste de femme. Puech l'a d'ailleurs revêtue d'une draperie, tombant au-dessous de la poitrine — et ici encore la réminiscence grecque est frappante. La draperie, à la différence du costume, complète l'expression et affine la grâce. Jetée avec art sur la Naïade, elle ajoute à sa beauté et laisse deviner la forme, tout en la dissimulant. Comme les Grecs, le sculpteur a déjà le sens des obscurités attrayantes et des mysticités exquises.
Avant son départ pour Albi, Denys Puech avait été admis au concours en loge pour le prix de Rome. De retour à Paris, il revient à l'atelier de Jouffroy et se livra à un travail acharné qui devait le conduire au but envié, à la Villa Médicis. Suivons-le pas à pas dans cette ascension. En 1881, il remporta le 2^ second grand prix avec son Tyrtée chantant les Messéniennes. En i883, le sujet du concours était : Diagoras mourant de joie en apprenant le triomphe de ses deux enfants vainqueurs aux jeux Olympiques. Rien n'était plus difficile à traiter. Il fallait, sans le secours de la lumière et des couleurs, dans l'immobile insensibilité du marbre, montrer le visage du père envahi par la mort et quelle mort ! non pas celle qui résulte d'une impression physique, d'un traumatisme, comme disent les médecins, mais celle qui résulte d'un choc moral et de quel choc ! non pas celui de la douleur ou de la co-
(1) Charles Blanc. La Sculpture^ p. 108.
1ère, mais celui de la joie et du plaisir. C'est un problème troublant non seulement pour l'art, mais même pour la science. On cite beaucoup de gens morts de honte, de tristesse, de colère, d'émotion, de joie et de plaisir. Quand on visite la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, le guide, après vous avoir montré les tombeaux de Charlemagne et d'Othon 111, ne manque jamais de vous rappeler le souvenir de cette femme qui périt du ravissement que lui procuraient les orgues construites par Louis le Débonnaire :
Dulce melos tantum vanas deludere mentes Cofpit, ut una suis decidens sensihus ipsam Fœmina perdiderit vocum dulcedine vitam.
Les vers sont d'une très basse latinité, mais l'idée est très poétique. Tout récemment, la mère de Mgr Cavallarie mourait de joie en apprenant que son fils venait d'être nommé patriarche de Venise. Les hommes de science discutent beaucoup sur ces phénomènes et ils sont encore loin de pouvoir nous en donner une explication satisfaisante (1). Quelle difficulté dès lors éprouvera le sculpteur qui voudra exprimer sur le marbre ce mystère physiologique et montrer son sujet passant, comme dit Ambroise Paré, de la petite mort à la grande ! Examinez Diagoras ; il a été saisi au moment précis où l'exubérance joviale fait place à la première sensation mortelle ; sa tête s'incline sur celle d'un de ses fils ; l'autre le regarde avec une stupéfaction mêlée de tendresse et hésite à le soutenir. Puech a tiré du contraste de ces physionomies de saisissants effets. Il n'obtint que le 2^ grand prix, après avoir eu le 1*^ dans le jugement préparatoire que fait la section de sculpture, avant la réunion des cinq sections de l'Académie des Beaux-Arts qui juge en dernier ressort.
Mais cela ne suffisait ni à sa carrière, ni à son ambition. L'organisation de l'Ecole des Beaux-Arts est telle que les élèves sont poussés par les maîtres, tous membres de l'Institut, dans la voie du prix de Rome. Celui qui l'obtient est sauvé. Mais il n'y en a qu'un tous les ans sur une centaine de candidats. Les exclus cherchent alors à travailler
(1) Les cas de mort par inhibition, les syncopes par impressions physiques et chocs moraux ont donné lieu à des travaux fort intéressants de M. le D'' Icard, de Marseille. La mort réelle et la mort apparente^ F. Alcan 1897. Le danger de la mort apparente sur le champ de bataille,, A. Maloine, Paris 1906.
pour vivre, mais ils sentent toujours Técole ; ils font, comme on dit, pompier. Il leur faudrait beaucoup de temps et d'argent pour se créer une personnalité ; ils sont pauvres, et la plupart succombent dans la
lutte (i). Tel était le cas de Denys Puech. Il fallait, coûte que coûte, arriver au prix de Rome ; il l'obtint en 1884. Le sujet du concours était : Mézence blessé étanche le sang de sa blessure et écoute avec angoisse le '^ bruit du combat oii son fils est engagé pour le délivrer. On a écrit des volumes contre l'institution des prix de Rome, contre le choix et contre l'exécution des sujets donnés au concours. De nos jours, les critiques ont pris un caractèrejfparticulièrement acerbe. Dans le domaine des Beaux-Arts comme partout, c'est une insurrection générale contre l'œuvre des siècles passés. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de ces critiques en ce qui concerne l'Ecole de Rome ellemême, dont on représente volontiers le régime comme contraire au libre
Tyrtéc chantant les Messéniennes (2« second grand prix de Rome).
(1) Henry Maret. Rapport sur le budget des Beaux-Arts de t$o5, p, 3o.
développement de la personnalité artistique. Mais c'est aussi le choix des concours qui, chaque année, au moment de l'entrée des loges, soulève des protestations. A tous ses sujets puisés dans l'arsenal antique, on reproche la banalité, le manque de clarté et surtout de précision ; ils assurent, dit-on, le succès des médiocrités en écartant les natures indépendantes et originales. Naguère, l'Académie proposait aux jeunes logistes le sujet suivant à traiter en bas-relief: Cérès enseignant l'agriculture au jeune Triptolème. C'était tellement vague et imprécis qu'on avait cru devoir ajouter une sorte de glose : Cérès enseigne l'agriculture à Triptolème, fils de Celée, roi d'Eleusis.,. Cérès avait reçu l'hospitalité de Celée, roi d'Eleusis. En reconnaissance de ce bienfait et en présence du roi émerveillé, la déesse enseigne l'agriculture au jeune Triptolème (1). Le commentaire n'était pas heureux et ne faisait qu'ajouter à l'indécision du sujet. Aussi que de non-sens sculptés sortirent de cette obscurité académique ! Presque tous les sculpteurs imaginèrent une leçon d'agriculture pratique donnée à un élève de Grignon par une jeune femme sous les yeux d'un noble vieillard. La scène se déroulait dans des champs cultivés et au milieu des accessoires d'une industrie déjà avancée et de temples fort bien construits. Il était cependant de toute évidence que le labourage et les semailles avaient dû préexister à l'art de forger le fer, de tisser les vêtements et de façonner les colonnes de marbre. Toutes ces erreurs et tous ces non-sens eussent été évités, si au lieu d'embarrasser les sculpteurs dans une formule vague et générale, on leur avait simplement demandé de représenter Cérès enseignant à Triptolème à faire pousser le blé. Plus récemment encore (2) on donnait aux concurrents le mythe charmant de Narcisse, amoureux de sa propre image reflétée par le clair miroir d'une source. S'il est un sujet qui aurait convenu au ciseau de Puech, c'est assurément celui-là; l'art léger du xviii* siècle n'en a pas imaginé de plus délicat. Le bel éphèbe ne peut se détacher de sa douce contemplation et il agonise le visage toujours penché vers la source. Les Dieux se transforment en fleur, et le Narcisse qui croît aux bords des clairs ruisseaux est destiné à évoquer son souvenir. La légende est charmante, mais le sujet man-
(1) Ce sujet était proposé au concours de 1905.
(2) Concours de 1906.
quait de précision et il fallait chercher et trouver le moment et l'acte précis où le motif emportait au maximum d'intérêt ; c'était évidemment le moment où Narcisse agonise. Mais tous les concurrents ne le comprirent pas et il y eut beaucoup de contre-sens.
Nous rappelons à dessein ces souvenirs récents, pour montrer combien, surtout en sculpture qui est le plus concret des arts, il importe de spécifier, de définir et de limiter ce sujet. Un sujet bien défini est pour l'artiste un soutien ; s'il est bien conçu, l'exécution sera parfaite. Tel fut le cas du Mézence de 1884. Le sujet était précis, et une fois entré en loge, Puech en saisit vite le double caractère. Il s'agissait d'exprimer sur la figure de Mézence les deux impressions qu'il devait ressentir, celle de la douleur physique et celle de l'attente morale, presque deux sentiments contraires, l'abattement et un commencement d'espérance. La fusion harmonieuse sur une même figure de deux expressions différentes et quelquefois contraires est le secret du grand artiste. Les anciens n'avaient pas assez d'éloges pour le fameux tableau de Timomaque, qui représentait Médée, un poignard à la main, sur le point de frapper ses petits-enfants et les contemplant d'un regard attendri. Ausone, bien longtemps après, éprouvait la même admiration pour ce chef-d'œuvre et il exprimait, dans deux vers bien connus, comment le peintre avait admirablement réussi à faire paraître la fureur dans la pitié et la pitié dans la fureur.
Ira sabest lacrymos : miseratio non caret irx ; Alterutrum videas ut sit in alterutro.
Eh bien ! ce que Timomaque avait fait pour Médée, Puech, à un degré moindre, le fit sur la figure du farouche roi des Tyrrénéens. Son succès fut complet, et lorsque, par une sombre journée de novembre 1884, sous la coupole du Palais Mazarin, l'Académie des Beaux-Arts proclama Denys Puech premier grand prix de Rome, ce jugement fut ratifié par l'opinion de tous les artistes. Il n'en a pas toujours été ainsi. Rude avait en 1812 obtenu lui aussi le grand prix pour son « Aristée déplorant la perte de ses abeilles (1). » L'œuvre était, dit-on, très bril-
(1) Comme Puech en i883, Rude avait obtenu en 1809 le second grand prix avec Marius méditant sur les ruines de Carthage, Il ne put pas détruire son Marius, comme il détruisit son Aristée. il a été retrouvé en 1886 dans un grenier de TEcole des Beaux-Arts de Dijon et l'œuvre mal conçue et mal exécutée indique que le grand artiste n avait pas encore trouvé sa voie.
lante et cependant, trente ans plus tard, le grand artiste revenant d'Italie, brisa de colère la statue, en signe de protestation contre le style académique dont elle était empreinte. Puech a pu et pourra longtemps encore revoir son Mézence sans éprouver le même sentiment et sans rougir de Tœuvre qui le conduisit à Rome.
En villégiature.
Denvs Puech au milieu de ses élèves.
Arrivée a Rome. — Premières ikfrp.ssionf. — Correspondance avec M. Chabrié.
Du HAUT DU PiNCIO. ViLLAS, EgUSES, PaLAIS ET MuSÉES.
ES Aveyronnaîs de Paris fêtèrent le i^»" août 1884, dans un grand banquet, le succès de leur compatriote et, au commencement de l'hiver, Denys Puech prit le chemin de ritalie. Quelle fut son impression en arrivant à Rome ? O Ce fut, il aurait aujourd'hui mauvaise grâce à le dissimu-
ler, sa correspondance en fait foi, une déception. Il ne faut pas s'en étonner. Quand nos pères, suivant leur pittoresque expression, « franchissaient les monts », pour accomplir un pèlerinage artistique ou reli-
gieux, ils trouvaient vite dans la Ville Eternelle ce qu'ils allaient y chercher, la jouissance des yeux, de l'esprit et du cœur. Au Moyen âge, ils écrivaient au retour les Mirabilia Urbis Romœ. Plus tard, après la Renaissance, Rome devint plus que jamais la capitale du monde. Au xix« siècle elle continua à exercer sur les esprits les plus élevés une sorte d'attraction magnétique. Gœthe écrivait de Rome : « Tout ce qui jusqu'à présent n'était pour moi que parole vaine et tradition écrite, me devient ici conception vivante. » Byron l'appelait « la cité de l'âme » ; Chateaubriand, Stendhal, Taine, Ruskin en ont senti et exprimé le charme dans des livres connus de tous. Mais c'est peut-être M. de Lamennais qui en a le mieux dégagé l'esthétique. Ce grand voyant, dont le tort fut d'avoir trop tôt raison, en revenait, en i832, le cœur ulcéré par la condamnation de \ Avenir et il n'en exprimait pas moins avec une sincérité profonde l'impression que Rome avait faite sur lui. C'est une page d'une sombre éloquence, mais d'une vérité saisissante ; nous nous permettons de la citer en entier, puisque, à quatre-vingts ans de distance, elle explique et justifie les premières surprises de Puech. « On a dit que Rome était la patrie de ceux qui n'en avaient point. Nous ne concevons pas qu'elle puisse être pour personne une patrie, selon le sens ordinaire du mot. Ce n'est pas qu'elle n'ait quelque chose d'extraordinairement attachant, quoique d'abord on le sente peu, ou même aucunement. Ce que vous y éprouvez les premiers jours, c'est une sorte de profond ennui, de tristesse vague et pesante. A chaque pas, le pied foule des ruines et remue les cendres maintenant confondues des hommes de toute race et de toute contrée qui, durant trente siècles, ont, vainqueurs ou vaincus, maîtres ou esclaves, habité cette terre de grandeur et de désolation. Vous reconnaissez encore dans cet amas confus de débris les traces des peuples divers et des divers âges, et de tout cela s'élève je ne sais quelle vapeur de tombeau qui calme, endort et berce l'âme dans les rêves du dernier sommeil. On peut venir là pour y mourir, mais non pour y vivre; car de la vie, à peine y en a-t-il une ombre. Nul mouvement, si ce n'est le mouvement caché d'une multitude de petits intérêts qui rampent et se croisent au sein des ténèbres, comme les vers au fond du sépulcre. Pouvoir et peuple vous apparaissent tels que des fantômes du passé.
8o DENYS PUECH ET SON ŒUVRE
La cité reine, assise au milieu du désert, est devenue la cité de la mort : elle y règne dans toute sa puissance et sa majesté formidable.
» L'Orient a d'autres beautés et d'autres souvenirs : il forme, par ses doctrines, sa philosophie, ses arts, ses lois, ses mœurs, sa civilisation entière, un monde à part, plein de grandeur et de mystère. Mais, pour nous, hommes de l'Occident, aucun lieu ne nous émeut aussi puissamment que Rome, ne nous parle un langage aussi pénétrant. Tout notre passé est rassemblé là dans sa pompe funèbre, et il y apparaît seul. Le temps semble clos sur cette terre où les âmes, ondoyantes comme les longues herbes des cimetières, ne rendent que des sons plaintifs et mourants. Du haut de ces débris, regardez l'horizon, pas un signe qui annonce le lever de l'avenir (i). »
Cet avenir s'est levé, et, si M. de Lamennais refaisait son pèlerinage, il trouverait autant de changements dans l'aspect extérieur de Rome que dans les idées. D*abord, au lieu de voyager dans la calèche du voîturier Pasquale, il y arriverait en chemin de fer et traverserait sans la voir cette campagne romaine qui, par sa solitude inculte, l'ampleur de ses ondulations et la limpidité de sa lumière, parle si bien aux privilégiés, artistes ou poètes, qui savent lire dans le livre de la nature (2) ; il débarquerait sur cette immense place des Thermes de Dioclétien, autrefois si déserte, aujourd'hui si vivante ; il trouverait des maisons, comme on en voit partout, vastes, sans style et de rapport, des rues larges et droites, dans laquelle circule une foule affairée ; il serait interpellé et assailli par les marchands de journaux et il regretterait peutêtre « le vaste cimetière où dort une longue suite de générations ».
Cette impression d'une ville modernisée inspire à certains de tristes appréhensions. C'était, écrit M. Emile Gebhart, une ville sans pareille, caressante et consolante, très maternelle aux chrétiens, indulgente aux païens, un cloître tout inondé de soleil, tout empourpré de fleurs, où passait le souflle de Thistoire la plus grande du monde, où il était si doux d'errer, de se souvenir et de rêver ! Eh bien ! cherchez-la mainte-
(1) Affaires lie Rome, par F. Lamennais. — 2 vol. chez Pagnerre, 1839, t. 1, p. 99 et 108.
(2) Ce langajçe n*est pas compris de tous. Au xvii« siècle, le président de Brosses, un classique avant la lettre, écrivait : « Savez-vous ce que c*est que cette campagne fameuse ? Cest une quantité prodigieuse et continue de petites collines stériles, incultes, absolument désertes, tristes et horribles au dernier point. Il fallait que Romulus fût ivre, quand il songea à bâtir une ville dans un terrain aussi laid. »
A LA VILLA MÉDIGIS
nant, vous ne la retrouverez plus. C'est une capitale moderne, affairée, bruyante, où la bourgeoisie de la banque, du comptoir et de Tusine monte comme une marée, où fourmillent les fonctionnaires, où le patriciat et TEglise semblent submergés, d*où le petit peuple, dont on a démoli le Transtévère, la Ripetta, la Regola, les Monti, s'exile aux abords ou au delà des murs, dans les énormes masures de la Porte Saint-Laurent, de la Porte Saint-Paul, de la Porta Angelica. Les automobiles, les cafésconcerts, les brasseries a musique, les globes électriques, les hurleurs de journaux, les expositions d'art y sévissent tout autant qu'à Paris, à Vienne, à Chicago.
Les bâtisses insolentes et vulgaires heurtent Saint-Jean-de-Latran, affrontent le Colisée, grimpent à l'assaut du Vatican (1). Il n'est pas jusqu'à la restauration même de Saint-Jean-de-Latran par l'archiprêtre Vespignani qui n'arrache des cris d'alarme à nos jeunes compatriotes de la Villa Médicis et du Palais Famèse (2).
Il ne faut rien exagérer et les changements sont plus à la surface qu'au fond. L'âme de Rome est immortelle ; elle a survécu et survivra à toutes les transformations politiques et sociales. L'histoire le prouve. Lorsqu'après l'incendie qu'il avait
(1) >l la Villa Médicis» par M. Emile Gebhart, de TAcadéinie Française {Gaulois^ 23 novembre 1904).
(2) Dans le Temps du 25 juillet 1907.
Nuit de Mai.
Comme il fait bon dans la vallée !
J*ai cru qu'une forme voilée Flottait là-bas
allumé, Néron voulut rebâtir la ville sur un plan nouveau, il aligna au cordeau de somptueuses constructions et Tacite regrettait déjà les rues étroites et tortueuses, pleines d'ombre et de fraîcheur (i). Lorsque, après 1870, la vieille ville des Papes est devenue la capitale de l'Italie, on a voulu renouveler l'œuvre de Néron ; la « mégalomanie » a sévi dans tous les quartiers. Mais il est arrivé que les fouilles mêmes faites pour les nouvelles constructions ont mis au jour une quantité de monuments ou de statues anciennes, si bien que le gouvernement italien a dû instituer un surintendant des fouilles et une direction des antiquités et des Beaux- Arts. A ce mouvement comparable à une seconde Renaissance, la France a pris une large part ; c'est un ancien pensionnaire de la Villa Médicis, M. F. Dutert, architecte, qui a le mieux décrit les fouilles du Forum. Ce sont deux Universitaires Français, M. Gaston Boissier et M. Emile Berteaux, qui, dans deux remarquables ouvrages (2), ont le mieux exposé cette dernière résurrection de la Rome Antique (3).
Ce mouvement battait son plein en 1884, lorsque Denys Puech arriva à Rome. Il devait s'y trouver au milieu d'une jeunesse d'élite qui occupe dans la capitale du monde Latin des postes d'honneur, justement enviés par les autres nations. Nos établissements à Rome témoignent des traditions religieuses et du génie artistique de la France. Le plus ancien, puisqu'il remonte, à 1478, est cette église St-Louis-des-Français où tout, depuis le somptueux plafond de Natoire jusqu'au tombeau de Frédéric Bastiat et de celui de Pauline de Montmorin, comtesse de Beaumont, narre le rôle politique et moral de la France à Rome (4). Le second, par ordre chronologique, est la Villa Médicis qui fut cédée
(1) Tacite. Annales, XV, 43.
(2) Promenades archéologiques, — Rome et Pompéi , par M. Gaston Boissier, de TAcadémie Française. Paris, Hachette. — Rome, par M. Emile Berteaux, professeur à la Faculté des Lettres de Lyon. Paris, Laurens.
(3) Ils n*ont fait d^ailleurs en cela que suivre une tradition française. Cest la France qui, pendant Inoccupation impériale, exécuta les premières fouilles au Forum de Trajan. Cest elle qui, de 1812 à 1814, lit démolir les constructions avoisinant la colonne Trajane pour dégager la basilique Ulpia et toute la partie de ce forum aujourd'hui à découvert. Le gouvernement italien continua ces investigations avec une intelligente persévérance. Le commandeur Boni, préposé à ces fouilles, ne désespère pas de découvrir le monument funéraire, c*est-à-dire Thypogée où fut placée par Hadrien la dépouille mortelle de Trajan.
(4) Le plafond représente le Triomphe de saint Louis, Le tombeau de Pauline de Montmorin, comtesse de Beaumont, dans la première chapelle de gauche, porte une épitaphe où Chateaubriand a rendu à la morte un hommage qu*on aurait voulu plus discrets Frédéric Bastiat dort son dernier sommeil sous une pierre tombale où son parent, M. de Mondar, fit graver une inscription plus simple et plus touchante.
en i8o3 à la France en échange du palais Salviati et où fut transportée l'Académie fondée en 1664 par Colbert. Le troisième aurait été le plus beau de tous (1) ; c'est ce Palais Farnèse dont le quadruple massif s'élève non loin du Tibre, en face de la Farnésine, et constitue le type même du grand Palais Romain. San-Gallo, Michel-Ange, Vignole, délia Porta, Annibal Carrache, y ont laissé l'empreinte de leur génie. Le cardinal Alexandre Farnèse, qui devint pape en 1694 sous le nom de Paul III, en confia l'exécution à Antonio de San-Gallo, en i5i6 (2).
C'est dans ce magnifique Palais qu'à côté de l'Ambassade est depuis plus de vingt ans installée l'Ecole Française de Rome. C'est là que chaque année des jeunes gens venus de la Sorbonne, de la rue d'Ulm ou
(1) Le Palais Farnèse était depuis longtemps convoité par la France. Habité autrefois par le duc de Créqui, envoyé à Rome sous Louis XIV auprès du pape Alexandre III, il devint plus tard la propriété des rois de Naples, puis des Bourbons des Deux-Siciles. Lorsque les biens de ceux-ci furent confisqués, Napoléon III fît des offres à François II, pour Tachât du Palais Farnèse, mais elles furent déclinées. Il fut loué en 1874 à la légation Française auprès du roi d'Italie et ne cessa pas d*étre occupé par notre ambassadeur, depuis que la légation a été transformée en ambassade. Un projet d*achat a été voté par la Chambre des députés le 8 mars 1894. Le 21 novembre 1905, M. Edouard Milhaud avait déposé sur le bureau du Sénat un rapport concluant à Tadoption du même projet ; mais un an plus tard, le i5 novembre 1906, le projet a été retiré par le gouvernement lui-même.
(2) L'entreprise parut tellement gigantesque aux Romains qu'ils ne crurent pas a son achèvement. Ils adaptèrent à la statue de Pasquino une boite avec cette inscription : Tronc pour la construction du palais. Cétait une manière de dire que les Farnèse n'étaient pas assez riches pour mener à bien une telle œuvre. Ils y réussirent cependant, mais en dépouillant les anciens monuments. On prit des marbres aux thermes du Quirinal, au théâtre Marcellus, au Forum Trajan, au temple d'Antonin et Faustine, des blocs de travertin au Colysée. Quand la construction arriva à la corniche, il y eut un concours pour le dessin de celle-ci, et Michel-Ange traça un chef-d'œuvre du genre, qui n'a de rival que la corniche du Cronaca de Florence, du même artiste. Le palais est un carré parfait, ce qui le fit surnommer le dé de Farnèse. Il résulte de documents de 1549 que l'édifice, non encore achevé, avait déjà coûté 243000 écus romains. Paul III étant mort, son neveu, le cardinal Alexandre Farnèse, donna la direction des travaux encore à faire à Michel-Ange et à Giacomo délia Porta ; la façade qui regarde le Tibre est de ce dernier.
Le vestibule est soutenu par douze colonnes de granit d'Egypte et donne accès à une magnifique cour bordée d'un double portique, se terminant à l'entrée par des pilastres d'ordres ionique et dorique, à l'extrémité du fond par des pilastres d'ordre corinthien. Pour cette décoration architecturale, Michel Ange s'inspira du théâtre Marcellus. La partie du palais où se trouve la Galerie fut confiée à Vignole.
Les Farnèse ornèrent cette cour et les escaliers d'œuvres de sculpture telles que : X Hercule colossal de Glycon, le groupe de Dircé connu sous le nom de Taureau Farnèse^ la célèbre Flore^ le groupe Rhodien^ les Deux Gladiateurs, Quand les Bourbons de Naples héritèrent des Farnèse, sous Pie VI, ils firent transporter ces chefs-d'œuvre où ils sont actuellement, c'est-à-dire au Musée de Naples. Ils ne laissèrent que le sarcophage de Cecilia Metella, trouvé dans son tombeau hors la porte Saint-Sébastien, et quelques fragments antiques venant du Palatin.
La décoration picturale des salles, au premier étage, correspond à la magnificence de l'édifice. En plus de la fameuse salle des Carrache, il y a aussi des fresques de Daniel de Volterre, du Dominiquin, de Salviati, de Vasari, des frères Zuccari. Les plafonds, à caissons, sont ornés de beaux stucs. {Le Temps du 27 décembre 1903. Correspondance Romaine^ Les magnificences du Palais Farnèse sont également rappelées par M. Edouard Milhaud dans son rapport au Sénat et par M. Maurice Paléologue : Rome^ notes iV histoire et cTart, p. 3i2 et suiv.
de l'Ecole des Chartes, se vouent, sous la direction de M. Duchesne, a des études d'archéologie et d'histoire. Si le Palais Farnèse avait été définitivement acquis, la France aurait pu dire avec orgueil qu'elle avait à Rome, dans chacun des deux genres, les plus somptueuses installations. La Villa Médicis avec ses jardins ombreux est un véritable asile arcadien de l'art. Le Palais Farnèse aurait été à la fois le temple grandiose et austère de la diplomatie et de la science.
C'est à la Villa Médicis que Puech arriva à la mi-décembre i885. Là encore, comme à l'Ecole des Beaux-Arts, il devait, en qualité de nouveau^ subir l'épreuve des charges d'atelier. Il fut longtemps d'usage que les anciens allassent attendre les nouveaux à l'ancienne frontière des Etats Pontificaux, à Monte-Rotondo. Après les présentations protocolaires, on banquetait dans l'unique ïocanda de l'endroit. Puis, on s'acheminait vers Rome en suivant la via Nomentana et on tâchait d'y arriver aux dernières heures du jour, afin de donner aux nouveaux venus une impression saisissante. Même dans l'éclat du jour, le paysage est morne. Il devient tragique aux approches du soir. L'incandescence des soleils couchants jette sur lui comme un linceul de pourpre : on croit assister à un désastre immense, à l'agonie d'un empire, à l'hécatombe d'un peuple. L'évanouissement de la lumière est d'une mélancolie désespérée qui touche au sublime. On ne s'attarde pas impunément à un tel spectacle. Un froid subtil vous pénètre le cœur ; une tristesse infinie vous accable. Il semble que tout ce qu'on aime va mourir (i). C'est la sensation qu'éprouva un soir Grégoire le Grand, lorsque, descendant du Cœlius ojj était sa demeure patricienne, il traversait le forum de la République et le forum des Empereurs. On raconte qu'il s'arrêta près de la colonne Trajane pour contempler la splendeur mélancolique du coucher du soleil au milieu de ces ruines ; il évoqua la noble figure de Trajan, et, au souvenir de ses tortures, il fut pris d'une immense tristesse, en songeant que ce souverain si juste et si clément était peut-être parmi les damnés, ou damné parmi ceux qui errent dans d'éternelles limbes. Il pria sur son tombeau et l'âme de l'Empereur entra au Ciel (2). C'est sur le pont, en face d'un spectacle
(1) M. Maurice Paléologue. Ouv. cité in fine,
(2) Cette charmante légende du vir siècle a trouvé place dans le Purgatoire de Dante.
LA SIRENE
A LA VILLA MÉDIGIS
analogue à celui qui émouvait Grégoire le Grand, que le Directeur attendait ses nouveaux pensionnaires. On gravissait ensuite dans les premières ombres de la nuit la pente du Pincio, afin d'arriver à la Villa Médicis en pleines ténèbres. Gette entrée nocturne était nécessaire pour
l'exécution de certaines brimades, éternellement les mêmes, qui remontent à Colbert et dont les nouveaux^ bons enfants, feignent d'être les dupes.
Cette entrée devait laisser et laissa à Denys Puech une impression de tristesse. Elle se manifeste dans sa première lettre datée de Rome, le 8 janvier i885 et adressée à M. Chabrier : « La Villa Médicis ne m'a pas enthousiasmé tout d'abord; je dirai même que l'impression a été assez triste. Les salles sont lourdement voûtées, on y sent un froid humide qui vous saisit. Ma chambre est, plus particulièrement que les autres, propre à donner ce sentiment ; elle se trouve au sous-sol par rapport au niveau du jardin et au premier sur la rue. On y pénètre en descendant trois marches après avoir suivi un couloir sombre, aussi aije ressenti un froid de prisonnier. Heureusement cette impression disparaît tous les jours et j'espère qu'elle s'effacera tout à fait. La vue est splendide par exemple : j'aperçois presque toute la ville et puis compter tous les monuments qui dominent irrégulièrement les maisons. Saint Pierre au loin est superbe et semble commander à ce peuple de coupoles, clochers, colonnes, campaniles. »
Ges impressions devaient s'effacer rapidement, pour revenir plus tard, et il est curieux de suivre dans la correspondance de Puech les divers états d'une âme tiraillée entre l'admiration qui s'impose pour la
Portrait de M. Chabrier (Croquis).
grandeur farouche de Rome et rattachement qu'il garde aux charmes de Paris. Lorsque des hauteurs du Pîncîo, îl contemple cette houle rougeâtre d'édifices de laquelle émergent les dômes chrétiens, et, audessus de tous, celui de Saint-Pierre, ce panorama lui donne une sorte d'oppression. Il respire plus à l'aise dans cette Villa Médicis dont l'aérienne balustrade, les médaillons, les reliefs, l'ordonnance claire et délicate, les tours élégantes lui plaisent davantage. C'est que la Villa Médicis est un lieu véritablement Divin. On ne saurait errer sous ses pins parasols, au long de ses buis rectilignes, dont les vertes niches recèlent des statues, à l'ombre de ses chênes, tout mélodieux de chants d'oiseaux, au bord de ses terrasses dessinant leurs balustres de marbre sur d'incomparables horizons, sans évoquer les Champs-Elysées des poètes antiques. Et pourtant aucune mollesse n'émane des choses. Ici ne fleurit pas une grâce insidieuse et trop douce, capable d'assoupir l'âme, d'énerver la volonté. Le site, les lignes, les souvenirs, la solitude respirent une énergie héroïque, une gravité presque austère. La pensée humaine, l'effort humain sont partout. Et la paix merveilleuse de ces retraites invite aux méditations, à la recherche de la personnalité, et non pas à l'abandon de soi dans le rêve nonchalant ou la contemplation stérile. La beauté de cette demeure est vraiment dans ce sens une beauté éducatrice (i). Les belles villas de Rome, où tout semble avoir été imaginé pour la jouissance esthétique, devaient particulièrement plaire à Puech ; les jardins y sont comme un prolongement des salons, « opus urbanissum », selon l'expression de Pline le Jeune. Quelques-unes, comme la Villa Ludovisi, dessinée par Lenôtre et consacrée par Goethe, ont disparu à la suite des travaux de l'édilité Italienne. Mais à la Villa Borghèse (2), à la Villa Pamphili, Puech allait pendant des journées entières, admirer, dans des cadres merveilleux, les
(1) Henry Lapauze. L* Académie de Jhrance à Rome, p. 2 et suîv.
(2) La Villa Borghèse est menacée d*une mutilation déplorable. Le projet consisterait à édifier près de la porte du Pincio, sur un terrain dépendant de la Villa Borghèse, un Institut international d*agriculture. La villa, fondée par le cardinal Scipion Borghèse, étendue, embellie par ses successeurs, avait eu la rare for> tune d*échapper à toute atteinte. 11 semblait que le Parlement Italien, en la rachetant il y a quelques années, eut assuré définitivement la conservation des trésors d*art que contient le Casino et des admirables jardins qui Tentourent. Comment ce même Parlement peut-il aujourd'hui permettre qu on porte atteinte au domaine qu*il a tenu à sauver et qui est Tune des beautés les plus fameuses de Rome ? N*y a-t-il point dans la ville ou dans les environs assez d*endroits où Ton puisse établir, sans dommage pour Tart, cet Institut d*agriculture ?
chefs-d'œuvre des grandes Ecoles Italiennes. Il y a des rapprochements qui s'imposent et il est permis de penser que l'auteur de la Sirène, de la Seine et de tant de bustes féminins, a dû souvent et longtemps rêver, au rez-de-chaussée du palazzatio Borghèse, devant le Satyre au repos de Praxitèle ou devant la Pauline Borghèse de Canova.
Les églises lui plaisent moins. Il a trop le goût Français et le sens religieux, il a trop vu nos cathédrales gothiques, pour ne pas être choqué par ces monuments grandioses dans lesquels les richesses du luxe Italien recouvrent des portiques, des corniches, des architectures et des entablements construits d'après la grammaire de Vitruve. Il laisse à sa mère le soin de les admirer. « Ma mère, écrit-il, est à Rome depuis quinze jours ; elle est émerveillée de la richesse des églises, de leur grandeur et surtout de leur nombre ; il va sans dire qu'elle n'admire et ne comprend que les monuments religieux et que ses préférences sont pour le style de la Renaissance. Ce qui me paraît à moi une belle salle de fête est pour elle l'idéal de la richesse des temples de Dieu et la plus parfaite expression des louanges des fidèles. Les souvenirs antiques ne lui disent rien. Le Colysée cependant l'a vivement impressionnée. Elle fait un véritable voyage de pèlerin. Je ne l'ai jamais vue aussi heureuse ou aussi contente de la vie qu'en ce moment. Ses idées s'élargissent ; elle comprend parfaitement tout ce que je lui raconte sur les origines des monuments qu'elle voit. II est très juste qu'elle recueille quelques satisfactions, ma pauvre mère ! » (1).
Dans ces églises de Rome, le Christianisme, selon le mot de Lamennais, est travesti à la Grecque et dépouillé du magnifique vêtement dont l'avaient revêtu les artistes des siècles de foi. Les dômes couvrent des fresques admirables, des marbres d'une extraordinaire richesse, mais ils ne saisissent pas notre âme et ne la ravissent pas dans un monde supérieur, comme les flèches ou les voûtes symboliques de nos vieilles cathédrales. Ce ne sont plus Notre-Dame de Paris, Amiens, Chartres, Cologne, Strasbourg qui
S*agenouillant au loin dans leur robe de pierre. Portant la même croix sur leur front radieux. Sortaient de la montagne en chantant vers les Cieux.
(1) Lettre à M. Chabrier du 20 avril 1886.
Quand, nous autres Français, nous entrons à Saint-Pierre, nous sommes éblouis par la grandeur et par le luxe, mais nous ne sommes pas religieusement impressionnés par la majesté du lieu. Nous comprenons que nous sommes dans la demeure d'un riche, mais nous ne nous sentons pas en présence du Dieu qui est tout d'amour : « Deus cari tas est ». L'implacable régularité du plan, le flot de lumière toujours égale qui descend du dôme, l'ornementation fastueuse arrêtent l'élan de la piété personnelle ; dans cet ordre inflexible de toutes les lignes, il n'y a plus place pour la liberté du rêve, où l'on se formait jadis à son gré la vision des choses divines. Où sont les églises de l'ancien temps, où les humbles entraient familièrement comme dans la maison du Père, et dont les murailles recouvertes de peintures leur présentaient d'une façon si naïve une libre interprétation des textes liturgiques ? Là, assis dans l'ombre des petites chapelles, le chrétien songeait amoureusement au paradis : il écoutait bien moins la psalmodie lointaine du prêtre que le chant joyeux de son propre cœur. Ici, que l'âme, lasse des splendeurs du temple et du culte, essaye de prendre son vol vers le ciel : en vain elle bat de l'aile contre l'immense coupole rayonnante : l'oiseau sacré retombera sur les dalles de marbre de l'autel (i). Puech ne fut jamais un mystique ; mais son gallicanisme
Buste de Mlle Henriette Obry.
(i) Emile Gebhart. \J Italie mystique. — Avant-propos.
répugnait à cette Romanisation de l'architecture, ou, comme il récrivait, à cette transformation de l'église en salle de spectacle.
Mais il y a à Rome d'autres monuments qui captivèrent et retinrent longtemps son attention : les Palais et les Musées. Les Musées gardent les chefs-d'œuvre de l'art antique et moderne, les Palais sont la plus belle manifestation du bon goût et de l'élégance qui régnèrent à Rome au xv« siècle, après le retour d'Avignon. A cette époque, les membres du Patriciat et du Sacré-Collège semblent vouloir faire oublier par le faste de leurs demeures d'apparat, les tristesses et la misère des siècles précédents. C'est alors que Clément de la Rovère fit construire dans le Borgo-Vecchio, non loin du Vatican, le chef-d'œuvre de Baccio Pintelli, que le cardinal Raphaël Riario, neveu aussi de Sixte IV, en fit construire un plus somptueux encore sur la place de Saint-Laurent-in- Damaso (t), et qu'un autre cardinal du même nom transforma le couvent des Saints-Apôtres en une sorte de Palais enchanté où l'on jouait des mystères avec grand éclat. Denys Puech visitait avec délices tous ceux de ces Palais qui nous restent encore. Le 29 février i885, il écrivait à la suite d'une visite au Palais Colonna, le plus ancien de tous :
a Je commence à comprendre combien on doit garder un bon sou- venir de Rome. Cela vient peu à peu malgré les préventions que j'avais apportées de Paris. J'ai vu presque tous les palais et leurs riches collections. On voit que ceux qui faisaient bâtir ces grands palais étaient de grands seigneurs et ceux qui les bâtissaient de grands artistes. Aujourd'hui même, j'ai vu le Palais Colonna et j'en suis resté émerveillé. A mon avis, pour que ce xvii^ siècle fût supérieur à toutes les autres époques artistiques, il ne lui faudrait qu'un peu plus de goût et d'épuration dans les formes tant en architecture qu'en peinture et en sculpture. »
Au Palais de Saint-Marc édifié par le Vénitien Paul II et plus tard habité par les ambassadeurs de la Sénérissime République, il trouvait au delà d'une façade Florentine deux étages de somptueuses arcades. Il allait admirer au Palais Saccheti l'art si pur et si simple de San-
(1) Ce palais fut plus tard abattu en partie et] remplacé par celui de la Chancellerie Pontificale où Donato Bramante a su allier la fantaisie Lombarde à cette parfaite justesse des mesures qui caractérise l'antiquité.
Gallo et dans la superbe galerie du Palais Doria une collection de toiles unique au monde. Mais il s'arrêtait plus volontiers au Palais Farnèse où il était sûr de rencontrer, soit à Fambassade, soit à l'Ecole, des amis et des camarades ; il se trouvait là, lui qui avait tant de peine à se romaniser, sur une terre Française. Il n'avait ensuite qu'à franchir le Tibre pour jouir dans la Farnésine de tout ce que l'art du xvie siècle a produit de plus parfait ; construite par le banquier de Sienne, Agostino Ghigi, au pied du Janicule, elle a été décorée par Raphaël Peruggi, Giowanî d'Udène, Jules Romain et Sodoma. Le pensionnaire de la Villa Médicis dont le ciseau cherchait déjà à faire revivre sous des formes modernes ou, pour mieux dire, parisiennes, la beauté païenne, trouvait là d'admirables exemples de cette résurrection. C'est, dans le vestibule, le Triomphe de Galatée et la fable de Psyché de Raphaël ; c'est, au premier étage, le chef-d'œuvre de Sodoma, les Noces d'Alexandre et de Roxane.
Nous n'en finirions pas, si nous voulions suivre Denys Puech à l'aide de sa correspondance, dans les palais et les musées de Rome. Ce serait un véritable guide qu'il faudrait écrire. Et cependant comme il serait intéressant de surprendre l'artiste devant telle statue ou tel bas-relief des Thermes de Dioclétien, concevant le projet qu'il réalisera plus tard ! et en assistant ainsi à l'éclosion de l'idée qui, après un laborieux enfantement, après beaucoup d'hésitations et de tâtonnements, prendra dans son atelier sa forme concrète et définitive, d'établir ainsi la genèse de quelques-unes de ses œuvres ! On ressent, en parcourant sa correspondance, les commotions imprimées à son âme d'artiste par les spectacles auxquels il assiste et on comprend qu'il se laisse peu à peu gagner par les attraits cachés de Rome. « Je crois bien, écrit-il à la fin de la première année, que je suis sorti de cette période de découragement pendant laquelle je vous ai écrit ma dernière lettre ; je n'y pense plus ; les découragements chez moi ne durent pas longtemps. Ils sont fortement ressentis lorsqu'ils viennent, mais aussi vite oubliés (i). »
Un an plus tard, il a encore mieux senti le charme pénétrant de
(i) Lettre à M. Chabrier du i5 décembre i885.
Rome, surtout à l'heure du crépuscule. « Je croîs, dît-il, que je n'ai jamais passé de meilleur temps à Rome qu'en ce moment, ou du moins je n'ai jamais tant aimé cette ville et le séjour que j'y fais. Bien souvent, je bondis de joie en présence du beau spectacle que Rome me donne, surtout le soir, à l'heure de Y Ave Maria, lorsque la brume enveloppe harmonieusement toutes ses coupoles et ses campaniles. C'est pendant ces moments où l'on se sent pénétré de tout ce qui flotte audessus de cette ville reine, qu'on oublie Paris ou du moins qu'on voit venir avec peine le moment où il faudra y retourner (1). »
Il ne pouvait cependant oublier Paris, il y revient avec joie, puis la nostalgie de Rome le reprend. « J'ai été, dans les derniers jours que j'ai passés à Paris, tellement pris de spleen de l'Académie que j'ai tout bouleversé pour partir le plus rapidement possible (2). »
On comprend ces alternatives de joie et de tristesse ; Rome est une ville unique au monde qui ne livre pas facilement ses secrets et ne découvre que peu à peu ses beautés. Venise, Naples, Florence frappent le visiteur du premier coup et le saisissent au premier contact. Pour comprendre et goûter Rome, une sorte d'initiation est nécessaire. Cette initiation demande du temps et des efforts, surtout depuis que la nouvelle capitale a subi les outrages de nos modernes entrepreneurs. Il faut rechercher au milieu des nouvelles constructions et des maisons de cinq étages les belles ruines, les isoler par la pensée des voisinages qui les déparent et les entourer des grands souvenirs qui les relèvent. Tout cela demande de la patience, du temps, beaucoup de temps et un certain effort intellectuel. Quand on l'a accompli, on s'attache avec délices à la ville qu'on a ainsi découverte et conquise. Le pape Grégoire XVI avait l'habitude de demander aux pèlerins qui venaient prendre congé de lui, combien de temps ils avaient passé à Rome. Quand le visiteur n'y avait passé que quelques semaines, le pape se contentait de dire : Addio ; mais, s'il y avait séjourné plusieurs mois, il lui disait toujours : Au revoir. Denys Puech y passa cinq ans, une année de plus que ne l'exigeaient les règlements, et.
(t) Lettre à M. Chabrier du 27 janvier iS (2) Au même, lettre du i5 mai 1888.
suivant la prédiction de Grégoire XVI, il y reviendra souvent et toujours avec plaisir. Mais il n'en restera pas moins un artiste très Français, très Parisien, dont la personnalité saura échapper à la fascination de la beauté classique et de Tidéal académique.
Instantané pris dans les Jardins de la Villa Médicis.
Vue de Venise (Etude).
Le régime de la Villa Médicis. — L*influence académique. — La Seine. — La Sirène.
Saint Antoine de Padoue. — Muse de Chénier. — Voyages en Italie,
en Grèce et en Orient.
E principal grief articulé contre l'Académie de France à Rome est de plier tous les talents à une imitation servile de Tantiquité et de détruire chez les jeunes artistes, par l'étude forcée des modèles classiques, l'originalité et l'indépendance. Le reproche ne date pas d'hier : l'Académie avait à peine quarante ans d'existence (i) qu'un de ses meilleurs directeurs, Poërson, dans une lettre célèbre (2) à Mansart, surintendant
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(1) Projetée par Colbert dès 1664, elle fut installée à Rome en 1666.
(2) Nous ne signalons que le passage de cette lettre étrange relatif à la sculpture : « ... et quant à la sculpture, ce qui est moderne donne assez générallement dans le goust faux et bizarre ; pour les antiques, ayant les figures moullées en France, il n*est pas absolument nécessaire de venir icy. La preuve est que, depuis que je suis à Rome, je n'ai veu ni Italien, ni aucun estranger copier les marbres ; l'on se contente de dessiner et de modeler d'après les piastres, dans lesquels l'on trouve plus de facilitez... » La lettre est reproduite en entier par M. Lecoy de la Marche, Académie de France à Rome^ p. 147.
de la maison du Roi, en demandait la suppression. Voltaire la déclarait simplement inutile (i). Depuis on a été plus loin et aujourd*hui on la déclare volontiers dangereuse. On la représente comme destructive du génie national et forçant les jeunes sculpteurs à aller abjurer à Rome leurs derniers sentiments de Français. A ce point de vue, le réquisitoire le plus récent et peut-être le plus autorisé contre l'Académie de France a été prononcé à l'Ecole du Louvre par le regretté M. Louis Courajod dans de savantes leçons pieusement recueillies et publiées après sa mort (2). L'éminent professeur charge l'école académique et l'art Italien des plus noirs méfaits, et, dans une théorie fort ingénieuse, il les rattache à la pédagogie classique qui, depuis trois siècles et demi, cravache les plus légitimes instincts de notre race. Il dénonce en termes particulièrement énergiques ce qu'il appelle la Romanisation de l'art Français. « Le nouveau seigneur de l'art Français ne cache plus maintenant ses alliances. Il se fédère ouvertement avec l'étranger. Il accepte un suzerain d'une autre race que la sienne ; il reçoit un mot d'ordre venu du dehors ; il se met à graviter définitivement dans l'orbite de l'art antique restauré par l'Italie. Cependant il ne croit pas avoir encore assez renié sa patrie ni dépouillé son caractère national. Il transfère alors, hors de nos frontières, un des sièges principaux de sa production et le centre le plus important de sa pédagogie, ce qu'on pourrait appeler son école militaire. Et c'est ainsi que le séminaire^ la pépinière, comme on disait alors, ou, suivant le mot cruellciTient ingénu de Beulé, l'Ecole Normale de l'art Français est installée à Rome, pour y altérer méthodiquement, pour y gâter les unes après les autres toutes les générations successives d'artistes et pour y creuser séculairement, d'un bras infatigable, le tombeau de l'art Français. » Au fond, la grosse querelle cherchée depuis des siècles à l'Académie de France à Rome, reprise par M. Courajod en termes virulents et par bien d'autres après lui, n'est que la suite de l'éternelle querelle entre l'art académique et l'art libre. La Direction ou le sous-secrétariat d'Etat de la rue de Valois, l'Ecole de la rue Bonaparte, le Conservatoire trou-
(1) Voltaire. Œuvres complètes^ édition de Kohi. t. XXI, p. 270.
{2) Leçons professées à l* Ecole du Louvre de i88j à i8g6^ par Louis Courajod, publiées par MM. Henrv Lemonnier et André Michel. — 3 vol. Picard. igoS. — Voir surtout la leçon sur \ Ecole académique.
vent devant eux les mêmes détracteurs ; ce sont les ennemis de tout enseignement officiel, de toutes les écoles d*Etat. La conclusion extrême, mais logique de leur système, serait ce que l'on pourrait appeler d'un mot aujourd'hui à la mode, la Séparation des Beaux-Arts et de TEtat.
L'examen de ces questions à propos du séjour de Denys Puech à Rome n'est pas déplacé. On a en effet souvent représenté cet artiste comme réfractaire à l'influence de l'École académique et les ennemis de cette école pourraient trouver dans tels passages de sa correspondance des arguments inattendus. Comment expliquer ses premières et instinctives répugnances ? cette lutte qui s'établit dans son âme entre les spectacles de Rome et les souvenirs toujours vivaces de Paris ? entre le goût Français qu'il portait au plus intime de son être et l'enseignement traditionnel de l'Académie ? Ces tiraillements douloureux, d'autres pensionnaires de la Villa Médicis les ont ressentis et c'est un problème délicat que de dire quelle influence ils ont eue sur leurs destinées artistiques. Louis XIV, lorsqu'il fonda l'Académie de Rome, voulut incontestablement créer un enseignement officiel. Il jouait son rôle de souverain absolu et rêvait de l'unité de l'art, comme il rêvait de l'unité de croyances. Rome fut choisie, non pas seulement comme le centre artistique par excellence, mais aussi parce que c'était un centre d'influence politique. A côté de la Rome idéale, gardienne des grands souvenirs et inspiratrice des œuvres fortes, le grand Roi voyait la Rome Italienne, pratique et vivante, dont il voulait se faire une auxiliaire. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à parcourir la correspondance des Directeurs de l'Académie de France à Rome pendant les xvn© et xvine siècles (i). On y voit comment cette institution était aussi diplomatique qu'artistique et destinée à servir les desseins politiques du grand Roi aussi bien qu'à créer autour de son trône un art officiel. Le premier principe de l'art officiel, c'est l'orthodoxie ; il y a un bien artistique, il y a un mal. Le bien, c'est pour Louis XIV, le grand art des Lebrun et des Rigaud, les traditions solennelles et théâtrales importées d'Italie ; le mal, ce sont les paysans si vivants et si expressifs de Teniers devant
(i) La correspondance des Directeurs de V Académie de France à Rome a été publiée par M. Anatole de Montaiglon, ancien professeur à TEcole des Chartes.
lesquels le Monarque disait : Otez-moi de là ces magots ! Le bien, c'est encore pour Louis XV le genre mythologique et galant et pour Napoléon I*' le style néo-grec. Cette orthodoxie, même sous les régimes absolus, ne consacre souvent que des formes vides d*où toute pensée est absente et d'où la vie s'est retirée. En tout cas, elle ne saurait convenir ni à notre époque, ni à notre état social. Comme nous le disions un jour devant le premier protecteur de Denys Puech devenu ministre (i), le rêve de Louis XIV ou de Napoléon I^r ne saurait être celui de la République Française, et, dans notre pays épris de liberté, qui n'entend rien répudier de l'héritage de 1789, l'unité de doctrine est dans le domaine des arts, aussi bien que dans celui des consciences, un rêve chimérique. Si l'Ecole de Rome, fidèle à la pensée de son fondateur, voulait le réaliser, elle mériterait les anathèmes dont on la charge volontiers.
Mais si l'intervention de l'Etat ne doit pas porter atteinte à la liberté de l'art, elle ne peut pas être supprimée complètement, surtout dans un pays comme la France où nous aimons tant à nous sentir guidés et protégés par le Gouvernement. Les Beaux-Arts, dit M. Henry Maret (2), n'ont point à être dirigés, ils ont purement et simplement à être soutenus. L'artiste, quel qu'il soit, et pourvu qu'il soit artiste, doit aller où il veut. La seule fonction de l'Etat est de lui faciliter la route, d'abord par l'enseignement de son art, ensuite par le débouché offert à ses productions. Est-il peintre ou sculpteur ? on lui ouvrira des écoles, des ateliers, plus tard on lui achètera des œuvres et on le chargera d'orner les édifices publics. Est-il musicien ? on lui ouvrira un Conservatoire, on subventionnera pour lui des concerts et des théâtres. Ce n'est pas seulement de la protection matérielle que l'artiste a besoin ; il a besoin, au moins autant, de la protection intellectuelle et morale. Il ne se réfugie pas, comme le philosophe, dans la tour d'ivoire ; il se mêle au contraire à la vie de tous et reçoit de ses contemporains autant qu'il leur donne. S'il se sent isolé et incompris, la tristesse et le découragement s'empareront vite de lui et il
(1) Discours au banquet offert le 5 octobre 1902 à M. le Ministre des travaux publics, à l'occasion de rinauguration du pont de Tanus.
(2) Rapport sur le budget des Beaux- Arts de igoS,
s'écriera comme Ovîde exilé chez les Sarmates : Barbarus ego sum, quia non intelligor illis ! Il lui faut une atmosphère morale qui le réchauffe et le soutienne. A ce point de vue, nos artistes, et particulièrement nos sculpteurs, ne pourraient en respirer une à la fois plus fortifiante et plus reposante que celle de la Villa Médicis. Un jeune artiste, dit M. H. Lapauze (1), que le plus souvent les difficultés de la vie harcèlent, que l'atmosphère d'une capitale fiévreuse grise plus ou moins, qui se trouve sollicité par les tapageuses parades des écoles éphémères, hanté par le souci du modernisme aigu, des frissons nouveaux, par tous les trompe-l'œil dont s'amuse et se lasse la mode chaque dix ans, est soustrait à ces troublantes influences. Il se trouve soudain transporté dans un milieu de beauté, mis en présence non plus de reflets aveuglants et transitoires, mais de ce qui fixa d'éternel et d'à jamais émouvant le rêve humain. Il est délivré, — pour une période qui semble à sa jeunesse si longue qu*il n'en appréhende pas la fin, — de la terrible nécessité de gagner de l'argent et, par conséquent, d'épier, pour s'y soumettre, le goût du jour, toujours faux précisément parce qu'il ne dure qu'un jour et ne correspond à aucune inspiration durable de l'âme. Cette tentation du bénéfice immédiat, piège le plus dangereux pour l'indépendance du génie, il ne peut même pas en être effleuré, puisque le règlement interdit aux pensionnaires tout travail rémunérateur. Au lieu de fréquenter des ateliers où le « truc » et la « blague » sévissent plus souvent que n'y règne l'effort désintéressé, hautain et sincère, il jouit d'une camaraderie dont les causeries ignorent toute préoccupation mercantile. Parmi ces frères d'art dont il partage l'existence, il rencontre des adeptes des diverses expressions de l'idéal humain. Il entend discuter entre eux les peintres, les sculpteurs, les musiciens, les architectes, se pénètre de l'harmonie générale des beaux-arts et mesure ce qu'ils empruntent mutuellement pour être complets. Son esprit ne peut, dans cette ville, centre de toutes les histoires, négliger l'enseignement de l'histoire, ni se désintéresser des trésors dont elle alimente la pensée de l'artiste. Si la solitude lui est nécessaire, où la trouvera-t-il plus recueillie et en même
(1) L* Académie de France à Rome, p. 22.
temps plus peuplée de souvenirs que dans les nobles retraites de la Villa Médicis , dans ce boschetto fameux , si frais en ses verdoyantes
ténèbres, entr'ouvertes çà et là sur la fauve perspective de Rome, et dont le belvédère découvre la vue la plus saisissante du monde, encerclée par les monts de la Sabine et d'Albano ?
Ou encore, dans les jardins Farnèse, sur les flancs si riches de ruines du mont Palatin, quand la verdure des ifs et des cyprès s'assombrit au crépuscule, tandis que le soleil descend derrière le Capitole, que l'ombre envahit le Forum devenu désert et qu'au bout de cette vallée sublime, la crête du Colisée s'empourpre dans les rayons du soir ?
Ces réflexions du distingué critique s'appliquent peut-être encore mieux aux sculpteurs qu'aux autres artistes. C'est chez eux que le système d'éducation artistique adopté par notre pays a produit ses résultats les plus heureux. Jamais depuis la Renaissance la sculpture ne s'était élevée à. des œuvres aussi belles que durant la période qui va de Coustou, de Bouchardon, de Coysevox à Chapu, à Falguière et à Puech, en passant par Frémiet , Pajou, Pigalle, Houdon, Clodion, Da-
La Chasse (Esquisse).
vîd, Pradîer et Rude. Eh bien ! Tous furent des grands prix de Rome. Est-il possible de prétendre que Rome avait chez eux étouffé l'inspiration et éteint l'originalité ?
On parait à l'heure actuelle s'en rendre mieux compte en France et la Villa Médicis semble avoir enfin échappé aux attaques dont elle était l'objet. Lorsque, en 1903, une délégation de l'Institut alla à Rome, avec le Ministre de l'Instruction publique, pour y célébrer le centenaire de l'Ecole, la fête qui eut lieu, semblait devoir être la dernière ; on fit en grande pompe l'ouverture d'une exposition médiocre; c'était comme une
gageure de machines poncives alternant avec de lamentables grossièretés.
Ce fut chez les adversaires de la
s. A. S. le Prince Albert l'"^ de Monaco (Croquis au crayon d'après nature).
France un cri de triomphe. Il n'a pas eu d'écho ; les expositions suivantes ont témoigné d'une juvénile Renaissance et les nations jalouses de la France n'ont trouvé rien de mieux à faire que de l'imiter, en installant à Rome des Académies rivales de la nôtre. Celle des Etats- Unis attirait naguère l'attention d'un spirituel chroniqueur.
« Aux Etats-Unis, écrivait-il, comme dans la dolente et rêveuse Europe, les dollars et les canons ne tiennent pas lieu de tout.
» Sait-on de quoi l'on se préoccupe, en ce moment même, au pays
du pétrole et des chemins de fer ? Tandis que nous nous guindons pour ressembler en moins bien à leurs rois des huiles ou des cuirs, eux, là-bâs, ils imitent Colbert. Ils vont créer à Rome une académie de jeunes artistes, à l'instar de la nôtre. Nous signalons ce projet aux gens d'esprit qui se croient obligés, pour être modernes, de condamner l'institution du prix de Rome. Depuis quelque temps, on ne pouvait passer, dans certains milieux, pour une intelligence progressiste qu'à condition d'exiger de la commission du budget la suppression immédiate de la Villa Médicis. En ajoutant qu'un établissement semblable ne servait qu'à « étouffer le génie », on s'acquérait hic et nunc la réputation d'un homme d'avant-garde. Il y eut même, grâce à l'initiative de quelques jeunes revues avancées, une abondante tournée d'interviews, dont l'Académie de France à Rome parut sortir en fâcheux état. Sa mort sans phrase fut le delenda Carthago des cafés où l'on pense. Une pareille vieillerie faisait pitié à toutes les intelligences qui tenaient à se mettre en route pour un monde nouveau.
» Et voilà que le Nouveau-Monde reprend à son compte cette idée qu'on jugeait caduque et sénile ! Le budget de la République des Etats- Unis prévoit un crédit de cinq millions pour créer une chose dont nous croyions très spirituel et très américain de ne plus vouloir. Les milliardaires les plus pratiques se mettent à l'école de la vieille France. Ils s'inspirent de la lettre célèbre écrite par Colbert à Poussin : « Il » semble nécessaire aux jeunes gens de faire quelque séjour à Rome, » pour s'y former le goût et la manière sur les origines et les modèles » des plus grands maîtres de l'antiquité et des siècles derniers. » Le Grand Commis annonçait en ces termes l'approbation donnée par Louis XIV aux statuts et règlements du 11 février 1666: «Sa Majesté » a résolu d'y en envoyer tous les ans un certain nombre qui seront » choisis par l'Académie et qu'elle entretiendra à Rome pendant le séjour » qu'ils y feront. » A son tour, l'Amérique « y en enverra » , comme disait Colbert. Audacieuse nation, qui ne redoute pas le ridicule !
» Désormais le prix de Rome sera mieux porté. Les jeunes lauréats qui déjeunaient, tous les ans, chez M. Loubet avant de partir pour la Ville Eternelle, éprouvaient, malgré qu'ils en eussent, un peu de confusion d'avoir mérité une récompense nationale méprisée par tant de