RODEZ E. CARRE RE, ÉDITEUR
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L'ART ET LA SCULPTURE EN FRANCE
a France est-elle en décadence ? Telle est la question que les Français semblent prendre un malin plaisir à poser et à résoudre contre eux. C'est une disposition naturelle de notre esprit qui le porte à se critiquer lui-même, à faire le procès de l'énergie Française , de la vitalité nationale , de l'activité industrielle , artistique ou littéraire dans notre pays. Dès 1867, M. Henri Rochefort publiait, aux applaudissements de tous les libéraux , un livre intitulé : Les Français de la Décadence , que d'autres publications plus retentissantes du célèbre pamphlétaire firent bientôt 011-
(1) Haut-relief en plâtre exécuté pour M. Fenaille.
blier. Au lendemain de la Commune paraissait un ouvrage entièrement écrit et composé avant l'année terrible par un profond penseur que l'apparente prospérité du régime impérial n'avait pas trompé. Sous ce titre significatif, Le testament d'un Latin (l), c'était la prophétie, en partie confirmée par les événements , de nos désastres et de nos abaissements et l'annonce de l'agonie nationale ; il fit sur les jeunes gens de cette génération une impression ineffaçable. Depuis ce sont les ouvrages de M. Demolins et de tant d'autres qui sont venus proclamer la supériorité des races anglo-saxonnes. Hier (2) encore un journal adressait en termes formels à un grand nombre d'écrivains étrangers la question : La France est-elle en décadence ? Les résultats de l'enquête sont curieux à lire. Citons une seule réponse, celle de M. Van den Vlugt, député et professeur de droit à Leyde. « Si c'était la France elle-même, dit-il, qui se posât cette question, ce fait donnerait lieu à une présomption très grave en faveur d'une réponse affirmative. On ne saurait concevoir un symptôme plus décisif de décadence intellectuelle et morale, que l'habitude maladive de regarder au dedans de soi-même, pour voir s'il y a des signes de la dégénérescence qui commence. L'hypocondrie nationale n'est pas sans doute une preuve de vitalité. » Le professeur Hollandais a raison. Un pays n'est vraiment en décadence, que lorsqu'elle est sentie , voulue et librement acceptée. Goethe disait des hommes qu'ils ne meurent que d'une défaillance de la volonté de vivre. Cela est vrai des nations. Ni les désastres militaires, ni les pertes matérielles, ni le fléchissement de la puissance économique, ni même ces brutales amputations de territoire qui effacent la patrie de la carte, mais la font vivre dans les âmes (3), ne constituent pour un pays la décadence. Plus alarmants, parce que plus voulus et mieux consentis, seraient d'autres symptômes tels que la diminution constante de la natalité, l'impuissance à coloniser, l'éloignement des carrières industrielles et commerciales , l'accroissement du fonctionnarisme. Voilà pourquoi le débat reste ouvert et nous semblons le compliquer et le le prolonger à plaisir. Jamais,
(1) Le testament d'un Latin, par M. Louis kambaud. Paris, Charpentier, 1S72.
(2) Mars 1904 : V Européen, paraissant à Paris, mais international , puisqu'il est dirigé conjointement par MM. Bjoernstjerne, Novicov, Salmeron et Seignobos.
(3) Cette pensée, aussi délicate que vraie, termine la belle allocution, prononcée le 25 juin 190J, par M. René Bazin, aux orphelins de l'asile du Vézinet.
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en effet, ce peuple que nous sommes, n'a été matériellement aussi heureux et jamais il ne s'est cru plus à plaindre ; ses doléances ont grandi avec son bien-être, et, à mesure que sa condition devenait meilleure, il la jugeait pire ; la caractéristique de ce siècle, favorisé entre tous, est d'être mécontent de lui-même, puisqu'il suscite plus d'appétits qu'il n'en assouvit, et que les tristesses imaginaires ne sont pas les moins poignantes (l).
A l'heure actuelle, c'est sur tous les terrains et dans tous les domaines de l'activité humaine que nous nous plaisons à poser et à agiter la question de notre décadence. Un seul (2) semble échapper à ce désolant pessimisme, c'est celui des beaux-arts et particulièrement de la sculpture. Là, nous sommes bien obligés de reconnaître notre supériorité, puisque personne ne la conteste sérieusement. On a publié un livre sur la Décadence économique de la France (3) ; on ne pourra, sans doute, de longtemps, en écrire un sur sa décadence artistique. Silice terrain notre primauté n'est pas seulement un fait incontesté et accepté par tous ; c'est même pour nos sociologues pessimistes un phénomène normal, prévu, et la conséquence logique de la déperdition de notre vitalité.
M. Louis Rambaud, dans le remarquable ouvrage cité plus haut, après avoir écrit sur les peuples morts des pages d'une mélancolie hautaine qui rappelle Montesquieu et Prévost-Paradol , conclut ainsi : « Les décadences sont charmantes, puisqu'elles ne se produisent que chez les peuples dont les civilisations sont parfaites. Celle où vous êtes vous convient, elle n'offre pas les jouissances âpres et fortes de la grande politique ni du grand art, mais elle présente un éclat facile, doux et plein de grâce, résultat général de l'effacement des passions et de la mollesse des mœurs. Et cet éclat vous plaît, que vous le sachiez ou non ; lors même que vous pourriez vous élever, par la vigueur de votre esprit très éduqué, jusqu'à la conception de la liberté moderne et de ses avantages, vous ne pourriez vous accommoder des mœurs qu'elle suppose, vous ne pourriez les contracter et même vous ne le
(1) Vicomte G. d'Avenel : Les Français de mon temps, p. 348.
(2) Nous ne parlons pas ici du sport et de L'automobilisme auxquels nos plus violents détracteurs réduisent ironiquement notre supériorité.
(3) M. Rouve.
voudriez pas. Les peuples cpii réalisent déjà son idéal, sont des peuples grands, glorieux et forts, mais graves, moraux et croyants (l), des peuples que vous admirez , mais chez qui vous ne sauriez demeurer une année sans y périr d'ennui. Cet avenir démocratique où le pittoresque disparaîtra avec l'art, qui ne sera qu'une forme de l'utile, est répugnant et laid pour vous, qui êtes des artistes; oui, vous êtes des artistes ; mais les Grecs ne le furent-ils pas aussi ? Consolez-vous, comme eux, en pensant aux belles œuvres que vous avez faites. Si les peuples qui ont le goût et la faculté artistiques, étaient capables d'avoir la liberté à la façon moderne , ils réaliseraient le plus parfait idéal de société qui se puisse rêver. Nous autres, hommes de décadence, nous avons l'art , la grâce et l'esprit, sovons-en fiers! ce sont là de beaux dons (2). » Ces dons, qu'ils soient des fruits de décadence , où les résultats d'une longue éducation ou d'une élégance native, n'en sont pas moins les nôtres. On les a résumés en un mot : le goût Français. Le goût, c'est le jugement en matière de beau , et celui de notre pays est généralement sans appel. Le goût , c'est une sorte d'instinct qui nous pousse à redouter en général les excès, quels qu'ils soient, à rejeter les coquetteries des nègres ou les violences barbares, à craindre par dessus tout la vulgarité, la bassesse, à comprendre exactement le sens du mot « ridicule », à rechercher avec passion la clarté. On frémit devant le « bluff », l'obscur et le clinquant nébuleux : l'or très pur seul et contrôlé passera, fut-il en minuscules pépites. L'incohérence, la déraison, la bizarrerie, autant de monstres qui ne sauraient plaire à l'homme de goût. Les Grecs anciens sont ses maîtres, qui sculptaient la Vénus de Cnide et le Jupiter d'Otticoli, qui bâtirent les temples de Pestum et de Sicile (3).
Cette primauté artistique de la France lui est cependant parfois disputée , mais sans succès. Pour la musique , quoique née dans les deux pays où l'on chante naturellement, l'Italie et l'Allemagne, elle exprimait trop bien les rêves de nos âmes troublées , nos désirs sans objet et sans limite et cette alternative douloureuse et grandiose de
(1) Il semble que M. Rambaud avait, en écrivant ces lignes, il y a trente-sept ans, une sorte de vision prophétique de 1 état actuel de la civilisation Américaine.
(2) Ouv. cité — conclusion — p. 320 et suiv.
(3) Le goût Français, par M. Marcel Boulenger dans la Revue Bleue du 7 octobre H)<û.
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nos espérances et de nos déceptions, pour ne pas devenir en France un art vraiment national. Elle l'est à l'heure actuelle, et, quoiqu'en disent les Wagnériens, dans ce pays autrefois réduit au vaudeville ou à la chanson, la langue musicale a atteint un haut degré de perfection ; sans rien perdre de la clarté et de l'élégance natives, elle sait s'élever au plus haut sommet de l'éloquence et atteindre à l'épopée. Pour la peinture, le résultat de ce pacifique et élégant tournoi semble plus discuté : les Belges et Hollandais n'oublient pas qu'ils sont les descendants des grands peintres Flamands du xviir siècle ; les Allemands citent avec orgueil leur Menzel, rival de notre Meissonnier, leur portraitiste Lenbach, Liebermann, plus réaliste que Millet, et ce jeune Saxon, Max Klinger, dont le talent étrange et robuste n'a pas encore livré tous ses secrets.
L'Italie a des paysagistes tels que Segantini et des impressionnistes décadents tels que Boldini.
L'Angleterre paraît plus indépendante, mais ici et là l'influence de l'Ecole Française se fait sentir ; en dehors d'elle, on trouvera des peintres habiles, mais pas de stvle national. On objectera ce qu'on a appelé la conquête de nos derniers salons par les peintres étrangers ( 1 ) ; mais ce qu'il importe de connaître, ce n'est pas la nationalité des exposants, c'est la nationalité de leur art et de leurs œuvres ; s'ils appartiennent à notre Ecole Nationale ou s'ils en ont subi à un degré quelconque l'influence, ce n'est pas l'invasion de nos salons par les étrangers qu'il faudra signaler, c'est la conquête des peintres étrangers par la France qu'il faudra proclamer.
Cette conquête, discutée en peinture, est certaine en sculpture. Là, notre suprématie continue à s'affirmer d'une façon éclatante et incontestée et la statuaire demeure ce qu'elle fut déjà, si souvent : la revanche de l'art Français (2). De revanche, en effet, la statuaire n'avait pas à en prendre pour son propre compte, car elle n'avait jamais subi de défaite. A l'Exposition de 1900 la sculpture Française a dominé la sculpture étrangère, comme il appartenait au plus national des arts, chez le peuple qui a toujours eu le culte de la beauté.
(1) Revue des Deux-Mondes du Ier juin U)o5 : Le geste moderne aux salons de J()05, par M. Robert de la Sizerane.
(2) Article déjà cité de la Revue des Deux-Mondes, p. 612.
Cette supériorité, Henry Fouquier l'explique par l'histoire. La sculpture, le plus heureux peut-être de nos arts, n'a jamais cessé d'être pratiquée chez nous depuis la conquête de la Gaule par la civilisation Romaine. Les artistes Gallo-Romains se distinguèrent dans la décadence même de la culture antique. Au moyen âge et de bonne heure, les éléments barbares composant le tempérament primitif des peuples de l'occident de l'Europe, agités et préparés par les invasions, se manifestèrent dans l'art ; la France, qui compta à peine quelques rivalités dans les écoles voisines pendant la période romane, n'en connut pas pendant la période gothique. L'art gothique, septentrional et Français à son tour venant à s'épuiser, les écoles de la France du Nord et les écoles de Flandre imaginèrent un art nouveau. L'Italie le fit sien, y mêlant les enseignements et les traditions de l'art antique, qui triomphe définitivement à l'époque de la Renaissance. Une seconde conquête Romaine s'étendit alors sur les arts de l'Europe. La France subit, comme les autres pays, l'invasion et alla même au devant ; mais chez nous la crise, épreuve en somme salutaire, lut passagère. Les éléments nationaux ne tardèrent pas à réagir. Le tempérament Français résista : et depuis, tandis que l'art Italien allait toujours en dépérissant, l'art Français, original et robuste, n'a pas cessé de garder, parmi les arts de l'Europe, son rang qui, depuis plus de deux siècles, est le premier ( l ). Il suffit de parcourir le musée du Trocadéro pour y trouver confirmée, par une vivante leçon de choses, la vérité de cette théorie historique. Il n'est au contraire besoin que de quelques visites aux salons Romains pour constater la réalité de la décadence italienne signalée par M. Fouquier ; le Piémontais Canonica et le marquis Origo, un ancien officier de cavalerie, qui a abandonné le sabre pour l'ébauchoir, sont avec Ernesto Birondi, Apolloni et Zocchi les maîtres de la sculpture Italienne contemporaine. Malgré le mérite de certaines de leurs œuvres, ils ont incontestablement laissé en déchéance le double héritage de la Rome antique et de la Renaissance ; de cet héritage c'est la France qui, parmi ses sœurs Latines, a recueilli et gardé la meilleure part.
Les salons qui ont précédé et suivi l'Exposition universelle, ont encore consacré cette supériorité de l'Ecole Française contemporaine de
(i) Henry Fouquier : La sculpture, dans Y Art Français, publication officielle de la commission des iSeaux-Arts, sous la direction d'Antonin Proust.
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sculpture. Si nous voulions les parcourir, que d'œuvres admirables nous trouverions , soit à la Société des artistes Français , soit à la Société nationale des Beaux-Arts ! Nous sommes sans doute quelquefois choqués par le caractère étrange , insolite des œuvres de l'école qui se propose de renouveler la statuaire par « son enveloppe ». Mais, quelles que soient les critiques, l'étonnement , quelquefois, disons le mot, la répulsion que certaines de ces statues provoquent, il y a là un foyer d'ardeurs nouvelles qui manifeste la vitalité et la puissance de l'art Français. Le maître dont nous écrivons l'histoire ne se réchauffe pas à ce foyer dont les incandescences troublent et éblouissent , plus qu'elles n'éclairent. Mais il ne nous pardonnerait pas de ne pas en avoir signalé ici l'éclat et le rayonnement.
Que dire maintenant de toutes les œuvres que , depuis trente ans, tous nos sculpteurs ont fournies aux musées , aux places publiques de Paris et de province , aux expositions de cercles et de sociétés particulières, aux églises, aux théâtres, à tous les monuments? Notre histoire n'a jamais mentionné aussi belle et aussi abondante floraison de la sculpture , et , pour en retrouver une semblable, il faudrait remonter aux cent petits temples qui gardaient autour de Delphes tout un peuple de pierre, de marbre, d'or et d'argent. Les maîtres qui nous font ainsi, au début du xxe siècle, revivre les plus beaux jours de la Grèce et d'Athènes , sont connus de tous. Signalons parmi les morts Chapu , Joutfroy, Falguière, Barrias, Constantin Meunier, Guillaume, Dubois, et, parmi les vivants, Mercié, Denys Puech, Marqueste, Injalbert, Théodore Rivière, Rodin , Bartholomé , Ségoffin... De ce dernier groupe nous voudrions détacher une figure, celle de Denys Puech, pour en fixer les traits principaux, la rappeler à ceux qui la connaissent, la présenter à ceux qui ne la connaissent pas encore et montrer à tous comment la vocation artistique, quand elle a germé dans une âme, en devient la maîtresse absolue et la conduit toujours , en dépit de tous les obstacles , jusqu'au bout de sa destinée, l'emporte quelquefois sur l'aile du génie jusqu'aux sommets de la gloire.
Le moment paraît favorable : ce n'est pas trop tôt , puisque notre sculpteur, en pleine possession de son talent, a donné sa mesure dans tous les genres où son art s'est exercé, et que l'Institut, en lui ouvrant
de très bonne heure ses portes, a donné à son œuvre la suprême récompense. Demain serait peut-être trop tard, à une époque où tout disparaît, s'oublie et s'efface avec une vertigineuse rapidité. Quand on regarde ce qui se passe dans la vie d'un artiste, dit Taine , on s'aperçoit qu'elle se divise ordinairement en deux parties. Pendant la première, dans la jeunesse et la maturité de son talent, il regarde les choses ellesmêmes, il les étudie minutieusement et anxieusement ; il les maintient sous les yeux ; il se travaille et se tourmente pour les exprimer, et il les exprime avec une fidélité scrupuleuse , même outrée. Arrivé à un certain moment de la vie , il croit les connaître assez, il n'y découvre plus rien de nouveau ; il laisse de côté le modèle vivant, et , avec les recettes qu'il a ramassées dans le courant de son expérience, il fait un drame ou un roman , un tableau ou une statue. La première époque est celle du sentiment vrai ; la seconde celle de la manière ou de la décadence (l). M. Puech peut se rassurer; Taine ajoute en effet que la première période dura chez Michel-Ange et d'autres artistes plus de soixante ans et Puech est loin d'avoir atteint cette limite.
(1) Philosophie de l'art, 10e édit., t. I, p. l5.
Médaillon bronze.
Portrait de Mme Félia Litvinne.
La maison natale de Denys Puech, à Gavernae.
UNE ENFANCE PASTORALE
Naissance de Puech. — Sa famille. — Son pays de Gavernac. — Le pâtre de Longuis.
Ses premiers essais.
enys Puegh naquit le 3 septembre 1854 à Gavernae, près Bozouls, dans l'Aveyron.
Sa famille, composée du père, de la mère et de quatre enfants, ressemblait à toutes celles qui vivent sur ce causse, y cultivant des propriétés de petit rapport malgré leur étendue, et n'y trouvant leur subsistance que grâce à un intrépide labeur et à une strate économie. Le type général qu'elles présentent mérite d'être signalé : il y aurait là un intéressant sujet d'études pour les savants qui dessinent, à l'heure actuelle, la carte ethnique de la France (1) et
(1) Travaux de Huxley, de Beddos, de Broca, et les plus récents de M. J. Deniker, président de la Société d'Anthropologie de Paris, notamment sa conférence à V Anthropolot/ical lnstitute de Londres.
qui se plaisent à opposer partout la race de la montagne ou des hauts plateaux à celle de la plaine ou des vallées. Le père, grand, vigoureux, parlant peu, très réservé, presque sombre, est sévère pour luimême et pour les autres ; la mère, plus vive et plus alerte, seconde à l'occasion son mari dans les travaux du dehors, règle les dépenses de la maison avec une parcimonie nécessaire , et exerce autour d'elle une influence salutaire à laquelle tous se soumettent avec déférence ; les enfants, nombreux, sains, bien constitués, grandissent dans une atmosphère de travail et de discipline familiale qui se prolonge bien au delà de l'adolescence. Tous ont une allure sérieuse, calme ; une muette obstination dans l'accomplissement de desseins longuement formés et sagement réfléchis constitue à la fois la qualité et le défaut de leur tempérament.
Telle était la famille Puech. Le père mourut en 1879. La mère lui survécut assez pour voir les premiers succès de son fils Denys. On a dit bien souvent cpie ce que les hommes ont de meilleur en eux, ils le tiennent de leur mère. Cela est vrai non seulement des poètes et des artistes, mais encore des hommes de devoir, de sacrifice et de lutte. Jules Favre attribuait à la piété de sa mère « tout ce qu'il avait de bon en lui » (1). Lacordaire, accablé par le poids des déceptions encore plus que par celui des années, écrivait : « Ma mère, saint Michel de Dijon et ma religion naissante font dans mon âme une sorte d'édifice, le premier, le plus touchant et le plus louable de tous. » C'est la mère qui a déposé dans leur âme le germe qui a allumé l'étincelle et qui, plus tard, par sa douce influence, en a favorisé Péclosion ou le développement. Cette hérédité morale, dont nous retrouverons plus tard la trace dans les épanchements de Denvs Puech et de sa mère, se manifesta d'abord par une sorte d'intuition chez celle-ci de la vocation du fils et le soin qu'elle prit d'amortir pour lui les rigueurs paternelles.
Denys était le cadet de la famille. Il avait été précédé par Louis et suivi par deux autres frères. Tous quatre naquirent, grandirent et vécurent longtemps dans cette maison de Gavernac d'où le nom des Puech n'est pas près de disparaître.
Gavernac est un hameau situé sur ce grand causse qui contourne
(1) C'est sa veuve, Mme Jules Favre, née Velten, celle dont Denys Puech a ciselé le buste, qui tapporte cette réflexion touchante clans la préface des Conférences et Mélanges.
UNE ENFANCE PASTORALE
Rodez d'un côté, vers Sainte-Radegonde, et qui, de l'autre, descendant la vallée du Lot, dépasse Espalion au-dessus de Flaujac. Ces causses de I'Aveyron, de la Lozère et du Ouercy ont été depuis quelques années l'objet d'études nombreuses et variées (l). Aucune n'a mis en doute la corrélation intime qui existe entre la nature du sol et du milieu et le tempérament des habitants.
Beaucoup de ceux qui ont visité ces vastes plaines sèches et dénudées et contemplé ces horizons v succédant monotones et tristes , s'étonnent peutêtre que là ait pu s'éveiller et grandir une âme d'artiste. Il
Médaillon haut-relief. Portrait des parents de Denys Puech (2).
est admis que
dans ce coin du Rouergue, au sol âpre et à l'aspect sévère, naissent
(1) La dernière en date n'est ni la moins curieuse, ni la moins originale. Sous ce titre Terres Françaises, un américain, M. Fullecon, a noté les impressions que lui ont laissées les différentes régions de la France. Celle des causses ne lui paraît ni banale, ni triste. « J'étais, dit-il, parti pour la vieille terre Ibérienne, l'ancienne terre des Ligures et des Celtes, la Narbonnaise, et de plus en plus je me trouve retenu sur le rude pittoresque du Rouergue et du celtiniste Ouercv, où l'âpreté des hauts plateaux courbe l'âme vers la mélancolie et le sacrifice; là elle accepte dans ce monde la pauvreté et la peine dans l'espoir de la Terre Promise. »
(2) Exécuté par l'artiste pour leur tombeau, à Bozouls (Aveyron).
des philosophes, des jurisconsultes, des théologiens ; mais on refuse aisément aux enfants de cette terre ingrate le sens esthétique et le goût de la beauté, surtout de la beauté plastique. Ce préjugé, pour avoir les apparences d'une vérité historique, n'en est pas moins une erreur ethnographique. La structure physique du causse de Bozouls n'est pas de nature à laisser sur l'intelligence de la race une impression antiartistique. La figure minérale du sol y est très apparente ; le squelette de la terre affleure partout en rocs saillants dont le profil grisâtre se détache nettement au milieu des devèzes ; l'ossature géologique n'y disparaît pas, comme dans le vallon, sous une couche profonde et universellement répandue de terre arable, ou, comme dans le ségala ( 1 ), sous la verdure végétale, en sorte que, comme dit Taine de la Grèce (2), le paysage, labouré de vives cassures, tout tailladé de brèches et d'angles inattendus, semble le dessin d'une main vigoureuse, à qui ses caprices et sa fantaisie n'ôtent rien de sa sûreté et de sa précision.
La transparence de l'air augmente encore sur ce causse le relief des choses extérieures. 11 y est aussi pur le matin ou le soir qu'au milieu du jour. Vous ne trouverez là ni cours d'eau, ni forêts ; la fraîcheur des nuits ne donne même pas à l'atmosphère cette buée qui brouille ou estompe les contours lointains. Une faible ascension permet d'apercevoir se détachant, avec une netteté saisissante, au Nord les crêtes de l'Aubrac, au Midi le clocher de Rodez. Le climat y est tempéré. On n'y ressent pas en hiver ce froid rigoureux qui, à quelques lieues, dans l'arrondissement d'Espalion, condamne à l'inertie, pendant plusieurs mois, les habitants de la montagne ; en été, on n'y éprouve pas cette chaleur anémiante qui, dans certaines vallées, accable ou amollit les énergies.
Un tel pays fait des hommes vigoureux et laborieux, nourris d'air pur, sobres, dont l'esprit, éloigné des rêveries mystiques des gens du Nord, n'est pas alourdi par une vie facile et les richesses d'un sol trop fertile. Chez eux la vie morale et la vie animale se maintiennent dans un harmonieux équilibre. Ils semblent avoir mis en pratique ces conseils qu'Aristophane donnait aux jeunes Grecs de son temps : « Tu auras
(1) Ces expressions « devèze, vallon, causse, ségala » désignent, suivant la nature du sol, les diverses, pal lies de l'Avevron.
(2) Taine, ouv. déjà cité, t. II, p. 107.