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MÉZENCE BLESSÉ

UNE ENFANCE PASTORALE

toujours la poitrine pleine, la peau blanche, les épaules larges, les jambes grandes Tu vivras beau et florissant dans les palestres ; tu iras

à l'Académie te promener à l'ombrage des oliviers sacrés, une couronne de joncs en fleurs sur la tête, avec un sage ami de ton âge, tout à loisir, parfumé par la bonne odeur du smilax et du peuplier bourgeonnant, jouissant du beau printemps, quand le platane murmure auprès de l'orme. » Les jeunes Rouergats du causse de Bozouls ne courent pas dans les palestres et ne fréquentent pas les jeux olympiques. Ils ignorent même probablement cette restitution qui se fait, chaque année, en Grèce, des antiques combats d'où les Français sortent généralement vainqueurs ; ils ne participent pas à ces congrès dans lesquels on cherche à donner à nos gestes sportifs la grâce et la beauté des gestes antiques (l); mais ils subissent le conseil de revision, et, depuis de longues années, y présentent le plus beau type de solidité et de force musculaire (2). Puisque la beauté de la forme humaine constitue l'idéal de la sculpture, le berceau d'un sculpteur aveyronnais ne pouvait être mieux placé que sur le causse de Bozouls.

C'est dans ce milieu que l'âme neuve et primitive de Denys Puech reçut ses premières impressions ; c'est le spectacle incessant de cette nature douce, tranquille, mais d'un relief puissant et d'une netteté très accusée, qui constitua sa première éducation. Denys Puech fut en effet et resta longtemps berger. Son père le destinait à le remplacer à la maison de Gavernac et lui confia d'abord la garde des bœufs ; ces animaux pacifiques, mais abandonnés à eux-mêmes, allaient parfois dans les pâturages des voisins. A ce troupeau déjà si mal gardé furent ajoutées quelques brebis : ce fut pis encore ; celles-ci, d'humeur errante, vagabondaient partout, sauf où il fallait. Les propriétaires lésés se plaignirent, le père Puech s'irritait ; le berger, furieux à son tour contre les brebis, cause des remontrances paternelles, leur lançait des pierres pour les rappeler aussitôt qu'elles s'écartaient, et souvent , le soir , plusieurs de ces malheureuses bêtes rentraient au bercail en boitant. D'où venaient

(1) M. Pierre de Coubertin, président du Comité international olympique, considère la culture musculaire comme faisant partie de la civilisation moderne et définit le but de ces jeux : « Unir à nouveau, par les liens d'un légitime mariage, d'anciens divorcés : le muscle et l'esprit. »

(2) Etudes à ce sujet du Docteur Albespy dans le compte rendu du Congrès scientifique de France, 40e session. Rodez, 1874.

donc ces distractions incessantes qui faisaient de cet enfant un si détestable berger ? Ce penchant inévitable le figeait d'abord dans la contemplation des objets qu'il avait sous les yeux et le portait ensuite à les reproduire sur un morceau de bois, sur une châtaigne, avec de la terre glaise. Oubliant les animaux confiés à sa garde, assis sur un de ces rocs qui percent à chaque pas le sol de ces maigres pâturages, il était là sous l'obsession de ses rêves artistiques. On se représente volontiers ce berger de dix ans, assis sur ce tertre où, pendant les jours les plus terribles de la Révolution, se donnèrent rendez-vous M. Boyer (de Paume) et M. Frayssinous, et d'où leurs regards, en parcourant l'horizon, cherchaient à sonder l'avenir de la France ( 1 ). Là où les deux grands théologiens eurent l'intuition de leurs destinées politiques et religieuses, là, peut-être, le pâtre de Gavernac eut, avec cette même prescience qui est le privilège des natures d'élite, l'intuition de sa carrière artistique.

Denys Puech ne se contentait pas de lire dans le grand livre de la nature toujours ouvert sous ses yeux ; il lisait les livres de prix rapportés par son frère Louis, et, quoiqu'il eût peu fréquenté l'école, ses progrès intellectuels étaient rapides. Les âmes d'élite, sans s'arrêter aux lacunes de la méthode pédagogique, sont sensibles à la poussée que leur imprime une bonne éducation. Lectures, méditations, premières ébauches artistiques, l'absorbaient complètement et son père se reconnut impuissant à le diriger lui-même dans la voie des travaux agricoles. Il se résolut à un parti extrême : louer les services de Denys dans une maison étrangère. Là, sous une direction plus intéressée et par conséquent plus sévère, que n'adoucirait pas l'intervention maternelle, l'éternel distrait finirait bien par se plier au labeur des champs et rentrerait peut-être un jour, à la maison paternelle, converti et transformé.

Denys venait d'avoir quinze ans, lorsqu'il fut envoyé en condition au village de Longuis ; il devait y rester douze mois. Elle fut longue et douloureuse, cette année, pour cet enfant auquel son frère Louis écrivait : « Pauvre Denys, pauvre esclave ! » Le maître était dur et le travail pénible. Le jeune pâtre essayait d'exprimer en vers les douleurs de son âme meurtrie. Faut-il s'en étonner et le regretter ? Assurément

(i) Journal île FAveyron du 4 mai 1S42. Article sur M. Boyer.

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