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LA MUSE D'ANDRÉ CHÉNIER

L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS

revint à Paris, le second Empire était à son apogée et les héritiers directs des statuaires du premier y faisaient revivre un idéal de convention. Préault disait d'eux : « Ce ne sont pas des artistes, mais des pions montés en grade. » Paul Dubois ne voulut pas être un bâtard de Rome ou d'Athènes (1) ; on lui en sut gré et on l'acclama.

Cette acclamation devint un véritable triomphe lorsqu'apparut à l'Exposition universelle de 1898 le tombeau de Lamoricière. L'œuvre était vraiment belle, digne du soldat aussi brave dans le cabanon humide de Ham (2) que sur le champ de bataille de Castelfidardo, digne aussi de l'autre monument que venait de lui élever un vaillant frère d'armes (3). Sous un baldaquin de pierre porté, à la mode de la Renaissance italienne, par des colonnes en marbre noir et des pilastres blancs, Lamoricière gît sur un lit de parade ; aux quatre angles, la Charité, la Méditation, le Courage militaire et le Courage civique, les deux premières dans des figures féminines, les deux autres dans des figures masculines. L'influence Florentine est là saisissante ; transmise par un tel maître, elle devait avoir sa répercussion dans les œuvres de Puech. La charité a toute la grâce d'une peinture d'André del Sarto et le Courage militaire rappelle la chapelle des Médicis. Lorsque, le 29 octobre 1879, le monument fut inauguré dans cette cathédrale de Nantes où il supporte avec honneur le redoutable voisinage du tombeau de François II de Bretagne, un frisson d'enthousiasme passa dans la foule des assistants. Certes les glorieux souvenirs du héros que nous fêtions, n'y étaient pas étrangers ; mais l'émotion était surtout provoquée par le sculpteur dent la muette éloquence les avait si bien exprimés et qui, en passant par nos yeux, avait trouvé le chemin de nos cœurs. Si la contemplation rapide d'une œuvre de Dubois éveillait chez des profanes une telle émotion, quelle impression autrement durable et profonde devait faire sur une

(1) Le mot est de M. Ar.dié Michel dans un article du Journal des Débats du 24 mai 1905 publié à l'occasion de la mort de Paul Dubois.

(2) A la suite de son arrestation, le 2 décembre l85l, Lamoricière resta enfermé pendant quarante jours à Ham, dans un humide cabanon, où il contracta la maladie de cœur dont il devait mourir.

(3) Le général de Lamoricière, sa vie militaire, politique et religieuse, par Emile Kelkr, ancien député du Haut-Rhin. 2 vol. Paris, Humaine, 3o rue Dauphine. L'ouvrage qui avait paru en 1 S 7 4 , deux ans avant le monument de Paul Dubois, fait revivre la belle figure du grand général.

âme d'artiste la fréquentation et les leçons du maître ! Il ne sera pas surprenant de retrouver dans les œuvres de Puech cette simplicité et cette intensité d'expression cpii sont la caractéristique de l'ancien Directeur de l'Ecole des Beaux-Arts.

Falguière, Chapu, Paul Dubois, ce trio de maîtres, telle fut véritablement de 1872 à 1878 l'école à laquelle Denys Puech alla demander ses premières inspirations. Leur ombre semble encore errer dans ce coin charmant de la rive gauche où, allant de l'un à l'autre, Puech promenait ses rêves et ses espérances.

Tout ce quartier limité par les rues de Fleurus, d'Assas, Notre- Dame des Champs et le Luxembourg ressemble à une ville de province. C'était, avant l'émigration vers des milieux plus mondains, le coin privilégié des sculpteurs ; Falguière, Chapu et Dubois lui restèrent toujours fidèles. C'était déjà dans la rue de l'Ouest, aujourd'hui rue d'Assas (1), que bien avant eux David d'Angers avait installé cet atelier, sanctuaire de l'art classique, où, par un singulier contraste, fréquentaient les chefs du romantisme littéraire. Chateaubriand, Hugo, Sainte-Beuve, Lamartine (2). C'est au n° 6<S de cette même rue d'Assas que Falguière a vécu et travaillé jusqu'à sa mort ; il aimait ce quartier où il était populaire et connu de tous. On le rencontrait, tous les soirs, dans les parages du Luxembourg, trottant de son pas pressé, avec son corps ramassé, trapu et robuste, sa tête vigoureuse, aux cheveux drus et bouclés, au front carré de petit taureau méridional, sa lèvre boudeuse sous la moustacbe courte, son nez grognon aux narines ouvertes, aux yeux sombres cernés de poche:; lourdes.... (3) De l'atelier de Falguière on passait vite à l'ancien atelier de Dubois situé dans cette même cité que l'on appelait « la maison des sculpteurs » et où tous vivaient en bons voisins. Ce n'était qu'à quelques pas de celui de Chapu situé rue Notre-Dame des Clamps, non loin de la maison que Victor Hugo habita dans sa jeu-

(1) En 1906, à l'occasion du cinquantième anniversaire de la mort de David d'Angers, on a placé une plaque commémorative sur la maison qu'il habita.

(2) M. André Pavie en publiant des lettres inédites de M. Victor Pavie a révélé sur l'atelier de son illustre compatriote des souvenirs pleins d'intérêt.

(3) Léonce Bénédite.

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nesse. On travaillait avec ardeur clans cette communauté d'artistes. Le soir, les élèves et quelquefois les patrons se retrouvaient dans une brasserie de la rue Vavin ou dans ce café de Fleurus dont, l'hiver, les salles basses noircies par la fumée des pipes et, l'été, l'étroite tonnelle ont vu défiler tant de générations d'artistes. C'est dans ce milieu, hélas ! depuis longtemps disparu, que vivait Denys Puech, lorsque les exigences du service militaire l'appelèrent ailleurs.

Portrait de François Fabié (Croquis).

Le Lot offrant les produits du iMidi à la Seine. (Haut-relief du monument Clément Marot à Cahors.)

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Séjour a Ai.hi : Sainte-Cécile et la Caserne. — La Naïade de Voks. Vers le Prix de Rome.

orsoue, après les désastres de 1870-71, la réorganisation de l'armée s'imposa à l'Assemblée Nationale, M. Thiers insista beaucoup pour qu'un régime trop rigoureusement égalitaire ne vint pas par de longues années de la vie de ca- ^ serne étouffer les vocations artisticpies et littéraires cpii sont l'honneur et la force de la France. Son patriotisme éclairé voyait juste ; il ne voulait laisser dépouiller son pavs d'aucun des éléments de sa grandeur et de sa gloire. On introduisit dans la loi du 27 juillet 1872 le volontariat d'un an. C'est de cette institution que devait profiter, comme élève de l'Ecole des Beaux-Arts, Denys Puech, pour payer en quelques mois à la patrie une dette que, par ailleurs, il devait si généreusement acquitter durant toute sa vie. Au mois de novembre 1878, il partit pour Albi où les conditionnels de l'Aveyron étaient envoyés.

Rien n'est laissé au hasard dans la vie des hommes cpie la Providence a marqués de son sceau. Elle semble les conduire comme par la

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main jusqu'à l'accomplissement de leurs hautes destinées. Puech devait faire revivre aux confins des xix1' et xxe siècles toutes les grâces de la Renaissance Florentine. Il fallait qu'à ce futur arbitre des élégances et avant qu'il n'ait arrêté son choix, l'art gothique présentât ce qu'au moment de disparaître il a produit de plus fier et de plus délicat. Le moyen âge expirant et déjà illuminé par l'aube de la Renaissance a semé sur la terre de Languedoc de belles œuvres d'architecture et de sculpture. Toulouse en possède beaucoup et nous en avons ailleurs essayé de dresser l'inventaire partiel (l). Mais aucune n'est comparable à la merveilleuse parure que Louis d'Amboise donna à la fin du xve siècle à Sainte-Cécile d'Albi.

Il semble, dit M. Roschah (2), qu'à la veille d'être supplantées par la fièvre d'imitation de l'antiquité qui devait caractériser le siècle suivant, l'architecture et la sculpture gothiques aient voulu éblouir les yeux par une sorte de feu d'artifice. Certes, si un monument semblait peu préparé par ses fondateurs à rece-

Denys Puech à la caserne.

voir le prestigieux décor de cette

incomparable pièce d'orfèvrerie, c'est bien l'austère et massive église de Bernard de Castanet, avec sa hauteur de voûtes, ses vastes proportions et l'imposante nudité de ses grandes murailles lisses. Rien ne paraissait annoncer dans ce monument de l'Eglise triomphante, dressé comme une forteresse au foyer de l'hérésie, le bijou de ciselure que des ima-

(1) Description des vieux hôtels parlementaires de Toulouse dans Port-Royal à Toulouse.

(2) Histoire graphique de l'ancienne province de Languedoc, t. XVIe de \ Histoire générale, p. 3 89 et suiv. On peut consulter La Cathédrale d'Alby, par M. Henry Jouin, dans la Gazette des Beaux-Arts, 1882, p. 419, et toutes les remarquables études laites sur sainte Cécile con amore par notre confrère de la Société archéologique du Midi de la France, M. le baron de Rivières.

giers sans pareils, dirigés par la pensée d'un maître, ont fouillé comme un coffret d'ivoire. La nature même des matériaux — Sainte-Cécile est la plus grande construction de briques élevée en France — rend plus saisissant le contraste de ces fines arcatures, de ces réseaux qui dissimulent la rigueur géométrique de leur ordonnance sous le caprice de la plus élégante broderie, de ces clochetons, de ces contreforts symétriquement espacés afin de rassurer le regard par la certitude de la solidité et de l'équilibre maintenus immuables malgré les empêchements apparents de la fantaisie. C'est cette superbe efflorescence de l'art chrétien, cette magnifique folie, comme l'appelle Mérimée, que Denys Puech put contempler dès son arrivée à Albi. On aime à se représenter ce soldat de vingt-quatre ans devant les soixante-douze statues de prophètes et de patriarches qui entourent le chœur de Sainte-Cécile et cherchant à lire dans ce poème de pierre où tout, depuis la fastueuse végétation de l'arbre de Jessé jusqu'à la patronne de la cathédrale, chante la Rédemption. Quelle impression dut faire cur ::on âme toute imprégnée de l'éclectisme distingué de Chapu et de Dubois, ce David et celte Judith couverts de fourrures et de brassards d'un réalisme si somptueux ? Cette Vierge de l'Annonciation qui, recouverte de ses longs cheveux comme d'un voile pudique, accueille avec stupeur la grande nouvelle de son élection ? Cette autre Vierge portant l'Enfant Jésus à laquelle le même artiste probablement a su imprimer la tendresse de la maternité divine ? Dans tous ces sujets, à côté des mérites d'une exécution incomparable on trouve un sentiment de franchise, une vérité d'expression qui frappent et troublent les esprits les moins émotifs. Le jeune sculpteur éprouva toutes ces sensations. Plus tard, son ciseau, même quand il ressuscitera des formes païennes, saura, comme dans la muse de Chénier, leur donner le pathétique dans la grâce ; l'émotion percera toujours sous la finesse des lignes. Il est permis de penser que dans ce talent si complexe se trouvent bien des réminiscences des anonymes imagiers de la cathédrale d'Albi.

Mais Puech n'était pas venu à Albi pour contempler le jubé et rêver sous le porche de Sainte-Cécile. La vie militaire avait ses exigences ; la caserne et le champ de tir semblent au premier abord peu favorables à la culture artistique. Il ne faut pas oublier que

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si la vocation germe sur les sols les plus ingrats, elle se développe avec une mystérieuse puissance dans les milieux les plus réfractaires. Les exercices militaires devaient être pour Puech le sujet d'observations utiles. Une cause d'infériorité de la sculpture comparée à la peinture est la difficulté qu'elle éprouve à représenter la vivacité des mouvements. Dans un portrait les nuances des carnations, la fluidité visible du sang, la transparence de la peau, l'éclat du regard, laissent deviner la vie intérieure et l'animation du sujet ; dans une statue qui ne nous montre que l'extérieur du corps humain, celui-ci semble toujours immobile. C'est une règle de la sculpture de préférer les actions tranquilles et simples aux gestes violents et de chercher plutôt des attitudes que des mouvements. Les Grecs, même lorsqu'ils représentaient l'homme sous le coup de la passion, tâchaient de saisir le moment précis où elle va ou vient de se manifester. Apollon indigné vient de lancer un trait mortel au serpent Python ; le sculpteur a choisi l'instant où le mouvement vient de s'accomplir et où la figure du Dieu respire à la fois la fierté de la victoire et le sentiment de la majesté. Les filles de Niobé, que Diane perce de ses flèches, ne se défendent pas par des gestes violents ; elles semblent paralysées par la terreur et comme frappées de stupeur. Denys Puech, lorsqu'il assistait aux exercices militaires ou y prenait part, se rendait compte de ces difficultés ; il étudiait les attitudes, les physionomies, l'effet artistique ; il comprenait qu'il était impossible d'exprimer et de déterminer dans le marbre une action violente et passagère. Aussi aimait-il à reproduire dans de nombreux croquis ses camarades au repos. Il se plaisait surtout à saisir les figures ébahies des paysans et des paysannes qui voyaient passer le régiment. « Nous faisons, écrit-il, une vingtaine de kilomètres avec un sac sur le dos qui pèse vingt-cinq kilogrammes, plus un fusil sur l'épaule. Je me donne, par mes observations, une foule de distractions qui m'empêchent de penser à la fatigue. Ces types de paysans appuyés sur leur bêche qui nous regardent passer, les vieilles femmes sur le seuil des maisons qui nous observent avec une expression de pitié, les petits enfants ébahis sur les portes, les fenêtres qui regorgent de têtes curieuses, tout cela est intéressant, je vous assure. Placez maintenant ces figures dans la campagne, alentour des fermes, dans de petites

ss

chaumières bâties en terre, où les animaux domestiques rentrent avec autant de familiarité que leurs maîtres, sur le bord d'un joli chemin,

d'une source claire, n'importe ! Il y a partout une harmonie de simplicité ravissante.

Comme on comprend que Millet ait pu s'enthousiasmer pour cette pauvreté ! »

Puech traduisait ces impressions par de nombreux croquis. 11 recevait même des commandes de ses chefs militaires. Un jour le chef de bataillon le fait appeler : « C'est pour un buste de profil que je voudrais vous faire faire de ma femme et de moi. » Devant la surprise quand même respectueuse qu'exprimait la physionomie de Puech : « Voici, c'est quelque chose comme cela qu'il me faudrait. »

Et il va chercher un médaillon en plâtre sur lequel on avait essayé, c'était manifeste, de retracer son portrait, bien

qu'on n'y eut parfaitement réussi. « C'est un sculpteur de passage à Albi qui m'a fait cela ; vous le voyez, je suis manqué ; il m'a coupé le

Jeune Romain (Etude).

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cou ras comme aux têtes qu'on met sur les sous ; je ressemblais à Napoléon. Afin de donner plus de ressemblance, je lui dis : F... moi les épaulettes et la croix d'honneur, alors ça me ressemblera, et en effet n'est-ce pas ? A présent cela me ressemble et cependant je ne suis pas réussi, tout de même. » Le brave commandant ne possédait cpie de médiocres connaissances artistiques. Mais la confiance qu'il témoignait au soldat sculpteur grandit celui-ci aux yeux de tout le bataillon.

Les exercices militaires et les combats simulés permirent souvent à Puech de constater la différence d'attitude que peut donner la même action suivant qu'elle est accomplie par une personne isolée ou par un groupe. « Un homme, dit M. Guizot, qui, pour s'exercer, fait des armes contre un mur, ne se place point en garde et ne fend pas comme celui qui fait assaut avec un autre. Un homme qui jette une pierre pour apprendre à lancer avec force et avec adresse, n'a ni dans le bras, ni dans le reste du corps le mouvement et la pose de celui qui jette des pierres à un ennemi. Quoique leur action soit la même, leur intention est différente, et l'intention change le mode d'action (1). » La tension musculaire, lorsqu'elle est exagérée dans un corps isolé, inspire au spectateur un sentiment de fatigue ; tel Le Gladiateur combattant d'Agasias, d'Ephèse. Au contraire, dans un groupe et surtout dans un bas-relief les mouvements de chaque ligure pouvant être vifs, saccadés, violents, ils contribuent à l'harmonie de l'assemblée ; telle La Marseillaise de l'Arc de Triomphe de l'Etoile. Puech saisissait cette différence, lorsqu'il voyait un camarade en marche ou à la cible et qu'il le retrouvait ensuite dans un groupe de lutteurs ou d'assaillants. Il en a tenu compte dans son Diagoras et dans toutes ses compositions.

La caserne et le champ de tir fournissaient ainsi à Puech des sujets d'étude et provoquaient dans son esprit d'utiles réflexions. Il était juste que l'artiste qui devait faire revivre parmi nous bien des élégances de la sculpture grecque, se préparât à l'exercice de son art comme les Grecs eux-mêmes. Or, chacun sait combien la gymnastique militaire , les jeux de toute sorte , les courses du stade simple et du stade double, le pugilat, le pancrace..., contribuèrent au développement

(1) Etudes sur les Beaux- Arts.

de la statuaire grecque. C'est au gymnase qu'on reconnaissait une ville grecque ; c'était une école de perfectionnement physique et non d'éducation intellectuelle assez semblable à ces établissements de ces derniers siècles où les jeunes nobles allaient apprendre l'escrime, la danse, l'équitation, la natation (1). L'adolescent devait y passer toutes ses journées de seize à dix-huit ans. Le régime y était sévère et le corps gardait jusqu'à la fin de la vie les traces de l'entraînement qu'il y subissait. Les muscles étaient endurcis par l'usage du strilège et de l'eau froide ; on s'efforçait de donner au corps non seulement la vigueur et la résistance, mais encore la symétrie et l'élégance. La caserne d'Albi fut pour Denvs Puech ce que le gymnase était pour les jeunes Grecs. Il y suivit un cours fort utile qui n'a pas encore de chaire à l'Ecole des Beaux-Arts.

Le conditionnel ne se renfermait pas d'ailleurs dans la contemplation des sujets d'étude qu'offraient tour à tour à ses yeux la cathédrale d'Albi et les types militaires de ses camarades. Il profitait de ses loisirs pour pétrir la terre glaise et manier l'ébauchoir. Nous avons vu un buste de M. l'Ingénieur Berget exécuté par lui pendant son séjour à Albi. C'est pendant son année de volontariat qu'il donna sa première œuvre de sculpture allégorique. La ville de Rodez avait ouvert un concours pour rappeler par une œuvre d'art l'adduction des eaux de Vors (2). Le jury se réunit à l'Ecole des Beaux-Arts de Toulouse ; le projet de Puech fut classé le premier à l'unanimité des suffrages. La Naïade de Vors, statue en marbre adossée au Lycée de Rodez, incline une urne d'où les eaux s'écoulent dans une grande vasque placée à ses pieds. La jeune fille, la tête doucement inclinée, regarde couler l'eau. On trouve là, en germe, dans cette œuvre de première jeunesse, les deux qualités qui caractériseront plus tard le talent du maître, la simplicité et la grâce.

Ce fut pour Denys Puech un jour de douce fête que celui où sa

(1) Ainsi dans le midi de la France, « l'Ecole royale et militaire de Sorèze » avait sous la direction des Bénédictins, reçu de Louis XV la mission de former des officiers. On vit alors beaucoup de brillants capitaines élevés par des moines. Ces traditions d'éducation militaire et artistique furent conservées par les frères Ferlus et plus tard par le P. Lacordaire.

(2) Les Eaux de Vors ont été amenées en 1809 jusqu'à Rodez en suivant dans une grande partie du trajet un aqueduc Romain fort bien conservé.

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Naïade fut inaugurée dans la ville de Rodez, la capitale de son pays natal. On ne pouvait attribuer ce succès à la faveur. Le choix de l'artiste avait été déterminé à la suite d'un concours. Il eût vivement désiré en cette circonstance entraîner sa mère à Rodez et l'y faire jouir du triomphe de son enfant bienaimé. Celle-ci préféra rester modestement à Gavernac. Le fils voulut cependant lui mettre sous les yeux une photographie de son œuvre. On raconte que la mère s'écria : « Cal bouos que t'ogaje oquelo filhasso ; li ai/nos be pouqut mètre un boussi de caraco. (Qui veux-tu qui la regarde, cette filliasse ; tu aurais bien pu lui mettre un brin de pèlerine.) »

Cette réflexion, sous sa forme naïve, cache un fond de vérité. Obéissant aux tendances de son talent, l'artiste, un païen égaré parmi les sévères Rouergats, a donné à la vieille cité une œuvre qui rappelle non seulement par son titre mythologique, mais surtout par son caractère, le génie de la Grèce. « C'est le propre des Grecs, dit Pline, de ne rien voiler. » Le vêtement n'est chez eux qu'un accessoire qui laisse au corps toute la liberté de ses mouvements; c'est pour l'homme une tunique courte et sans manches, pour la femme une tunique plus longue qui descend jusqu'aux pieds et se double à la hauteur du buste. Ces vêtements ne sont retenus par aucun lien et peuvent être ôtés en un tour de main. Bien mieux, les Grecs ont toujours représenté leurs dieux, leurs héros, leurs athlètes, leurs génies absolument nus. L'artiste grec

Naïade de Vois (Statue marbre).

qui fit la Vénus de Médicis voulut qu'elle ne nous apparut que voilée de son geste. Au surplus, personne ne songe à s'en offusquer. La beauté statuaire est en effet toujours chaste. Pourquoi ? Parce que, répond M. Charles Blanc, elle est idéale, c'est-à-dire qu'au lieu d'avoir les accents de la vie individuelle, qui seule pourrait éveiller nos désirs^ elle porte les empreintes de la vie générique, de la vie divine. Un portrait peut exciter l'amour sensuel, un type ne peut provoquer que l'admiration. Aucune idée, aucun soupçon, même d'impudeur, ne saurait s'attacher à Vénus, si elle est une statue impersonnelle de l'amour. Tout autre serait l'image d'une Phryné, que Praxitèle aurait vue sortant des vagues de la mer ou au moment de s'y plonger ( 1 ). La Naïade de Vors, tvpe idéal d'un personnage mythologique, emblème de la Source, est plus chaste que telle autre statue plus voilée, même que tel simple buste de femme. Puech l'a d'ailleurs revêtue d'une draperie, tombant au-dessous de la poitrine — et ici encore la réminiscence grecque est frappante. La draperie, à la différence du costume, complète l'expression et affine la grâce. Jetée avec art sur la Naïade, elle ajoute à sa beauté et laisse deviner la forme, tout en la dissimulant. Comme les Grecs, le sculpteur a déjà le sens des obscurités attrayantes et des mysticités exquises.

Avant son départ pour Albi, Denys Puech avait été admis au concours en loge pour le prix de Rome. De retour à Paris, il revient à l'atelier de Jouftrov et se livra à un travail acharné qui devait le conduire au but envié, à la Villa Médicis. Suivons-le pas à pas dans cette ascension. En 1881, il remporta le 2e second grand prix avec son Tyrtée chantant les Messéniennes. En i883, le sujet du concours était : Diagoras mourant de joie en apprenant le triomphe de ses deux enfants vainqueurs aux jeux Olympiques. Rien n'était plus difficile à traiter. Il fallait, sans le secours de la lumière et des couleurs, dans l'immobile insensibilité du marbre, montrer le visage du père envahi par la mort et quelle mort ! non pas celle qui résulte d'une impression physique, d'un traumatisme, comme disent les médecins, mais celle qui résulte d'un choc moral et de quel choc ! non pas celui de la douleur ou de la co-

in Charles Blanc. La Sculpture, p. 108.

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1ère, mais celui de la joie et du plaisir. C'est un problème troublant non seulement pour l'art, mais même pour la science. On cite beaucoup de gens morts de bonté, de tristesse, de colère, d'émotion, de joie et de plaisir. Quand on visite la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, le guide, après vous avoir montré les tombeaux de Charlemagne et d'Othon III, ne manque jamais de vous rappeler le souvenir de cette femme qui périt du ravissement que lui procuraient les orgues construites par Louis le Débonnaire :

Dulce melos tantum varias deludere mentes Cœpit, ut una suis decidens sensibus ipsam Fœmina perdiderit vocum dulcedine vitam.

Les vers sont d'une très basse latinité, mais l'idée est très poétique. Tout récemment, la mère de Mgr Cavallarie mourait de joie en apprenant que son fils venait d'être nommé patriarche de Venise. Les hommes de science discutent beaucoup sur ces phénomènes et ils sont encore loin de pouvoir nous en donner une explication satisfaisante (1). Quelle difficulté dès lors éprouvera le sculpteur qui voudra exprimer sur le marbre ce mystère physiologique et montrer son sujet passant, comme dit Ambroise Paré, de la petite mort à la grande ! Examinez Diagoras ; il a été saisi au moment précis où l'exubérance joviale fait place à la première sensation mortelle ; sa tête s'incline sur celle d'un de ses fils ; l'autre le regarde avec une stupéfaction mêlée de tendresse et hésite à le soutenir. Puech a tiré du contraste de ces phvsionomies de saisissants effets. Il n'obtint que le 2e grand prix, après avoir eu le 1er dans le jugement préparatoire que fait la section de sculpture, avant la réunion des cinq sections de l'Académie des Beaux-Arts qui juge en dernier ressort.

Mais cela ne suffisait ni à sa carrière, ni à son ambition. L'organisation de l'Ecole des Beaux-Arts est telle que les élèves sont poussés par les maîtres, tous membres de l'Institut, dans la voie du prix de Rome. Celui qui l'obtient est sauvé. Mais il n'y en a qu'un tous les ans sur une centaine de candidats. Les exclus cherchent alors à travailler

(1 ) Les cas de mort par inhibition, les syncopes par impressions physicmes et chocs moraux ont donné lieu à des travaux fort intéressants de M. le D1 Icard, de Marseille. La mort réelle et la mort apparente, F. Alcali 1897. Le danqer de la mort apparente sur le champ de bataille, A. Maloine, Paris 1906.

pour vivre, mais ils sentent toujours l'école ; ils font, comme on dit, pompier. Il leur faudrait beaucoup de temps et d'argent pour se créer une personnalité ; ils sont pauvres, et la plupart succombent dans la

lutte (1). Tel était le cas de Denys Puech. Il fallait, coûte que coûte, arriver au prix de Rome ; il l'obtint en 1884. Le sujet du concours était : Mézence blessé étaitche le sang de sa blessure et écoute avec angoisse le bruit du c ombat oit son pis est engagé pour le délivrer. On t m $ a écrit des volumes

des prix de Rome, contre le choix et contre l'exécution des sujets donnés au concours. De nos jours, les critiques ont pris un caractèrejf p arti c uli è rement acerbe. Dans le domaine des Beaux-Arts comme partout, c'est une insurrection générale contre l'œuvre des siècles passés. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de ces critiques en ce qui concerne l'Ecole de Rome ellemême, dont on représente volontiers le régime comme contraire au libre

Tyrtée chantant les Messéniennes (2e second grand prix de Rome).

(1) Henry Maret. Rapport sur le budget des Beaux- Arts de 1$o5, p. 3o.

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développement de la personnalité artistique. Mais c'est aussi le choix des concours qui, chaque année, au moment de l'entrée des loges, soulève des protestations. A tous ses sujets puisés dans l'arsenal antique, on reproche la banalité, le manque de clarté et surtout de précision ; ils assurent, dit-on, le succès des médiocrités en écartant les natures indépendantes et originales. Naguère, l'Académie proposait aux jeunes logistes le sujet suivant à traiter en bas-relief: Cérès enseignant l'agriculture au jeune Triptolème. C'était tellement vague et imprécis qu'on avait cru devoir ajouter une sorte de glose : Cérès enseigne l'agriculture à Triptolème, fils de Celée, roi d'Eleusis... Cérès avait reçu l'hospitalité de Célée, roi d' Eleusis. En reconnaissance de ce bienfait et en présence du roi émerveillé, la déesse enseigne l'agriculture au jeune Triptolème ( 1 ). Le commentaire n'était pas heureux et ne faisait qu'ajouter à l'indécision du sujet. Aussi que de non-sens sculptés sortirent de cette obscurité académique ! Presque tous les sculpteurs imaginèrent une leçon d'agriculture pratique donnée à un élève de Crignon par une jeune femme sous les yeux d'un noble vieillard. La scène se déroulait dans des champs cultivés et au milieu des accessoires d'une industrie déjà avancée et de temples fort bien construits. Il était cependant de toute évidence que le labourage et les semailles avaient dû préexister à l'art de forger le fer, de tisser les vêtements et de façonner les colonnes de marbre. Toutes ces erreurs et tous ces non-sens eussent été évités, si au lieu d'embarrasser les sculpteurs dans une formule vague et générale, on leur avait simplement demandé de représenter Cérès enseignant à Triptolème à faire pousser le blé. Plus récemment encore (2) on donnait aux concurrents le mythe charmant de Narcisse, amoureux de sa propre image reflétée par le clair miroir d'une source. S'il est un sujet qui aurait convenu au ciseau de Puech, c'est assurément celui-là; l'art léger du xvnr siècle n'en a pas imaginé de plus délicat. Le bel éphèbe ne peut se détacher de sa douce contemplation et il agonise le visage toujours penché vers la source. Les Dieux se transforment en fleur, et le Narcisse qui croît aux bords des clairs ruisseaux est destiné à évoquer son souvenir. La légende est charmante, mais le sujet man-

(1) Ce sujet était proposé au concours de igoS.

(2) Concours de 1906.

quait de précision et il fallait chercher et trouver le moment et l'acte précis où le motif emportait au maximum d'intérêt ; c'était évidemment le moment où Narcisse agonise. Mais tous les concurrents ne le comprirent pas et il y eut beaucoup de contre-sens.

Nous rappelons à dessein ces souvenirs récents, pour montrer combien, surtout en sculpture qui est le plus concret des arts, il importe de spécifier, de définir et de limiter ce sujet. Un sujet bien défini est pour l'artiste un soutien ; s'il est bien conçu, l'exécution sera parfaite. Tel fut le cas du Mézence de 1884. Le sujet était précis, et une fois entré en loge, Puech en saisit vite le double caractère. Il s'agissait d'exprimer sur la figure de Mézence les deux impressions qu'il devait ressentir, celle de la douleur physique et celle de l'attente morale, presque deux sentiments contraires, l'abattement et un commencement d'espérance. La fusion harmonieuse sur une même figure de deux expressions différentes et quelquefois contraires est le secret du grand artiste. Les anciens n'avaient pas assez d'éloges pour le fameux tableau de Timomaque, qui représentait Médée, un poignard à la main, sur le point de frapper ses petits-enfants et les contemplant d'un regard attendri. Ausone, bien longtemps après, éprouvait la même admiration pour ce chef-d'œuvre et il exprimait, dans deux vers bien connus, comment le peintre avait admirablement réussi à faire paraître la fureur dans la pitié et la pitié dans la fureur.

Ira sabest lacrymos : miseratio non caret ira? ; Alteriitrnm videos ut sit in altcrutro.

Eh bien ! ce que Timomaque avait fait pour Médée, Puech, à un degré moindre, le fit sur la figure du farouche roi des Tyrrénéens. Son succès fut complet, et lorsque, par une sombre journée de novembre 1884, sous la coupole du Palais Mazarin, l'Académie des Beaux-Arts proclama Denys Puech premier grand prix de Rome, ce jugement fut ratifié par l'opinion de tous les artistes. Il n'en a pas toujours été ainsi. Rude avait en 1812 obtenu lui aussi le grand prix pour son « Aristée déplorant la perte de ses abeilles (1). » L'œuvre était, dit-on, très bril-

(1) Comme Puech en l883, Rude avait obtenu en 1809 le second grand prix avec Marins méditant sur les ruines de Carthage. Il ne put pas détruire son Marius, comme il détruisit son Aristée. Il a été retrouvé en 1886 dans un "renier de l'Ecole des Beaux-Arts de Dijon et l'œuvre mal conçue et mal exécutée indique que le grand artiste n'avait pas encore trouvé sa voie.

LE SERVICE MILITAIRE ET LE PRIX DE ROME 77

lante et cependant, trente ans plus tard, le grand artiste revenant d'Italie, brisa de colère la statue, en signe de protestation contre le style académique dont elle était empreinte. Puech a pu et pourra longtemps encore revoir son Mézence sans éprouver le même sentiment et sans rougir de l'œuvre qui le conduisit à Rome.

En villégiature.

Denys Puech au milieu de ses élèves.

Arrivée a Rome. — Premières impressions. — Correspondance avec M. Chabrié.

^nss, SCbt Ul' HAIT DU PlNCIO. VlLLAS, EGLISES, PaLAIS ET MUSÉES.

es Aveyronnais de Paris fêtèrent le 1er août 18S4, dans un grand banquet, le succès de leur compatriote et, au commencement de l'hiver, Denys Puech prit le chemin de l'Italie. Quelle fut son impression en arrivant à Rome ? Ce fut, il aurait aujourd'hui mauvaise grâce à le dissimuler, sa correspondance en fait foi, une déception. Il ne faut pas s'en étonner. Quand nos pères, suivant leur pittorescpie expression, « franchissaient les monts », pour accomplir un pèlerinage artistique ou reli-

gieux, ils trouvaient vite dans la Ville Eternelle ce qu'ils allaient y chercher, la jouissance des yeux, de l'esprit et du cœur. Au Moyen âge, ils écrivaient au retour les Mirabilia Urbis Romœ. Plus tard, après la Renaissance, Rome devint plus que jamais la capitale du monde. Au xixe siècle elle continua à exercer sur les esprits les plus élevés une sorte d'attraction magnétique. Gœthe écrivait de Rome : « Tout ce qui jusqu'à présent n'était pour moi que parole vaine et tradition écrite, me devient ici conception vivante. » Byron l'appelait « la cité de l'âme » ; Châteaubriand, Stendhal, Taine, Ruskin en ont senti et exprimé le charme dans des livres connus de tous. Mais c'est peut-être M. de Lamennais qui en a le mieux dégagé l'esthétique. Ce grand voyant, dont le tort fut d'avoir trop tôt raison, en revenait, en i832, le cœur ulcéré par la condamnation de X Avenir et il n'en exprimait pas moins avec une sincérité profonde l'impression que Rome avait faite sur lui. C'est une page d'une sombre éloquence, mais d'une vérité saisissante ; nous nous permettons de la citer en entier, puisque, à quatre-vingts ans de distance, elle explique et justifie les premières surprises de Puech. « On a dit que Rome était la patrie de ceux qui n'en avaient point. Nous ne concevons pas qu'elle puisse être pour personne une patrie, selon le sens ordinaire du mot. Ce n'est pas qu'elle n'ait quelque chose d'extraordinairement attachant, quoique d'abord on le sente peu, ou même aucunement. Ce que vous y éprouvez les premiers jours, c'est une sorte de profond ennui, de tristesse vague et pesante. A chaque pas, le pied foule des ruines et remue les cendres maintenant confondues des hommes de toute race et de toute contrée qui, durant trente siècles, ont, vainqueurs ou vaincus, maîtres ou esclaves, habité cette terre de grandeur et de désolation. Vous reconnaissez encore dans cet amas confus de débris les traces des peuples divers et des divers âges, et de tout cela s'élève je ne sais quelle vapeur de tombeau qui calme, endort et berce l'âme dans les rêves du dernier sommeil. On peut venir là pour y mourir, mais non pour y vivre; car de la vie, à peine y en a-t-il une ombre. Nul mouvement, si ce n'est le mouvement caché d'une multitude de petits intérêts qui rampent et se croisent au sein des ténèbres, comme les vers au fond du sépulcre. Pouvoir et peuple vous apparaissent tels que des fantômes du passé.

La cité reine, assise au milieu du désert, est devenue la cité de la mort : elle y règne dans toute sa puissance et sa majesté formidable.

» L'Orient a d'autres beautés et d'autres souvenirs : il forme, par ses doctrines, sa philosophie, ses arts, ses lois, ses mœurs, sa civilisation entière, un monde à part, plein de grandeur et de mystère. Mais, pour nous, hommes de l'Occident, aucun lieu ne nous émeut aussi puissamment que Rome, ne nous parle un langage aussi pénétrant. Tout notre passé est rassemblé là dans sa pompe funèbre, et il y apparaît seul. Le temps semble clos sur cette terre où les âmes, ondoyantes comme les longues herbes des cimetières, ne rendent que des sons plaintifs et mourants. Du haut de ces débris, regardez l'horizon, pas un signe qui annonce le lever de l'avenir ( 1 ). »

Cet avenir s'est levé, et, si M. de Lamennais refaisait son pèlerinage, il trouverait autant de changements dans l'aspect extérieur de Rome que dans les idées. D'abord, au lieu de voyager dans la calèche du voiturier Pasquale, il y arriverait en chemin de fer et traverserait sans la voir cette campagne romaine qui, par sa solitude inculte, l'ampleur de ses ondulations et la limpidité de sa lumière, parle si bien aux privilégiés, artistes ou poètes, qui savent lire dans le livre de la nature (2); il débarquerait sur cette immense place des Thermes de Dioclétien, autrefois si déserte, aujourd'hui si vivante ; il trouverait des maisons, comme on en voit partout, vastes, sans style et de rapport, des rues larges et droites, dans laquelle circule une foule affairée ; il serait interpellé et assailli par les marchands de journaux et il regretterait peutêtre u le vaste cimetière où dort une longue suite de générations ».

Cette impression d'une ville modernisée inspire à certains de tristes appréhensions. C'était, écrit M. Emile Gebhart, une ville sans pareille, caressante et consolante, très maternelle aux chrétiens, indulgente aux païens, un cloître tout inondé de soleil, tout empourpré de Heurs, où passait le souffle de l'histoire la plus grande du monde, où il était si doux d'errer, de se souvenir et de rêver ! Eh bien ! cherchez-la mainte-

(1) Affaires de Rome, par F. Lamennais. — 2 vol. chez Pagnerre, l83g, t. I, p. 99 et 108.

(2) Ce langage n'est pas compris de tous. Au XVIIe siècle, le président de Brosses, un classique avant la lettre, écrivait : « Savez-vous ce que c'est que cette campagne fameuse ? C'est une quantité prodigieuse et continue de petites collines stériles, incultes, absolument désertes, tristes et horribles au dernier point. Il fallait que Romulus fût ivre, quand il songea à bâtir une ville dans un terrain aussi laid. »

Si

nant, vous ne la retrouverez plus. C'est une capitale moderne, affairée, bruyante, où la bourgeoisie de la banque, du comptoir et de l'usine monte comme une marée, où fourmillent les fonctionnaires, où le patriciat et l'Eglise semblent submergés, d'où le petit peuple, dont on a démoli le Transtévère, la Ripetta, la Regola, les Monti, s'exile aux abords ou au delà des murs, dans les énormes masures de la Porte Saint-Laurent, de la Porte Saint-Paul, de la Porta Angelica. Les automobiles, les cafésconcerts, les brasseries à musique, les globes électriques, les hurleurs de journaux, les expositions d'art y sévissent tout autant qu'à Paris, à Vienne, à Chicago.

Les bâtisses insolentes et vulgaires heurtent Saint-Jean-de-Latran, affrontent le Colisée, grimpent à l'assaut du Vatican (l). Il n'est pas jusqu'à la restauration même de Saint-Jean-de-Latran par l'archiprêtre Vespignani qui n'arrache des cris d'alarme à nos jeunes compatriotes de la Villa Médicis et du Palais Farnèse (2).

Il ne faut rien exagérer et les changements sont plus à la surface qu'au fond. L'âme de Rome est immortelle ; elle a survécu et survivra à toutes les transformations politiques et sociales. L'histoire le prouve. Lorsqu'après l'incendie qu'il avait

(1) A la Villa Médicis, par M. Emile Gebhart, de l'Académie Française {Gaulois, 23 novembre 1904).

(2) Dans le Temps du 25 juillet 1907.

Nuit de Mai.

Comme il fait bon dans la vallée !

J'ai cru qu'une forme voilée Flottait là-bas

allumé, Néron voulut rebâtir la ville sur un plan nouveau, il aligna au cordeau de somptueuses constructions et Tacite regrettait déjà les rues étroites et tortueuses, pleines d'ombre et de fraîcheur (l). Lorsque, après 1870, la vieille ville des Papes est devenue la capitale de l'Italie, on a voulu renouveler l'œuvre de Néron ; la « mégalomanie » a sévi dans tous les quartiers. Mais il est arrivé que les fouilles mêmes faites pour les nouvelles constructions ont mis au jour une quantité de monuments ou de statues anciennes, si bien que le gouvernement italien a dû instituer un surintendant des fouilles et une direction des antiquités et des Beaux- Arts. A ce mouvement comparable à une seconde Renaissance, la France a pris une large part ; c'est un ancien pensionnaire de la Villa Médicis, M. F. Dutert, architecte, qui a le mieux décrit les fouilles du Forum. Ce sont deux Universitaires Français, M. Gaston Boissier et M. Emile Berteaux, qui, dans deux remarquables ouvrages (2), ont le mieux exposé cette dernière résurrection de la Rome Antique (3).

Ce mouvement battait son plein en 1884, lorsque Denys Puech arriva à Rome. 11 devait s'y trouver au milieu d'une jeunesse d'élite qui occupe dans la capitale du monde Latin des postes d'honneur, justement enviés par les autres nations. Nos établissements à Rome témoignent des traditions religieuses et du génie artistique de la France. Le plus ancien, puisqu'il remonte à 1478, est cette église St-Louis-des-Français où tout, depuis le somptueux plafond de Natoire jusqu'au tombeau de Frédéric Bastiat et de celui de Pauline de Montmorin, comtesse de Beaumont, narre le rôle politique et moral de la France à Rome (4). Le second, par ordre chronologique, est la Villa Médicis qui fut cédée

(1) Tacite. Annales, XV, 43.

(2) Promenades archéologiques. — Rome et Pompéi , par M. Gaston Boissier, de l'Académie Française. Paris, Hachette. — Rome, par M. Emile Berteaux, professeur à la Faculté des Lettres de Lyon. Paris, Laurens.

(3) Ils n'ont fait d'ailleurs en cela que suivre une tradition française. C'est la France qui, pendant l'occupation impériale, exécuta les premières fouilles au Forum de Trajan. C'est elle qui, de 1812 à 1814, fit démolir les constructions avoisinant la colonne Trajane pour dégager la basilique Ulpia et toute la partie de ce forum aujourd'hui à découvert. Le gouvernement italien continua ces investigations avec une intelligente persévérance. Le commandeur Boni, préposé à ces fouilles, ne désespère pas de découvrir le monument funéraire, c'est-à-dire l'hypogée où lut placée par Hadrien la dépouille mortelle de Trajan.

(4) Le plafond représente le Triomphe de saint Louis. Le tombeau de Pauline de Montmorin, comtesse de Beaumont, dans la première chapelle de gauche, porte une épitaphe où Chateaubriand a rendu à la morte un hommage qu'on aurait voulu plus discret. Frédéric Bastiat dort son dernier sommeil sous une pierre tombale où son parent, M. de Monclar, fit graver une inscription plus simple et plus touchante.

en i8o3 à la France en échange du palais Salviati et où fut transportée l'Académie fondée en 16(14 par Colbert. Le troisième aurait été le plus beau de tous (1) ; c'est ce Palais Farnèse dont le quadruple massif s'élève non loin du Tibre, en face de la Farnésine, et constitue le type même du grand Palais Romain. San-Gallo, Michel-Ange, Vignole, délia Porta, Annibal Carrache, y ont laissé l'empreinte de leur génie. Le cardinal Alexandre Farnèse, qui devint pape en i5t)4 sous le nom de Paul III, en confia l'exécution à Antonio de San-Gallo, en l5l6 (2).

C'est dans ce magnifique Palais qu'à côté de l'Ambassade est depuis plus de vingt ans installée l'Ecole Française de Rome. C'est là que chaque année des jeunes gens venus de la Sorbonne, de la rue d'Ulm ou

(1) Le Palais Farnèse était depuis longtemps convoité par la Fiance. Habité autrefois par le duc de Créqui, envoyé à Rome sous Louis XIV auprès du pape Alexandre III, il devint plus tard la propriété des rois de Naples, puis des Bourbons des Deux-Siciles. Lorsque les biens de ceux-ci furent confisqués. Napoléon III fit des offres à François II, pour l'achat du Palais Farnèse, mais elles furent déclinées. Il tut loué en 1X74 à la légation Française auprès du roi d'Italie et ne cessa pas d'être occupé par notre ambassadeur, depuis que la légation a été transformée en ambassade. Un projet d'achat a été voté par la Chambre des députés le S mars 1S94. Le 21 novembre 1905, M. Edouard Milhaud avait déposé sur le bureau du Sénat un rapport concluant à l'adoption du même projet ; mais un an plus tard, le l5 novembre 190(1, le projet a été retiré par le gouvernement lui-même.

(2) L'entreprise parut tellement gigantesque aux Romains qu'ils ne crurent pas à son achèvement. Ils adaptèrent à la statue de Pasquino une boîte avec cette inscription : Tronc pour la construction du palais, (" était une manière de dire que les Farnèse n'étaient pas assez riches pour mener à bien une telle œuvre. Ils y réussirent cependant, mais en dépouillant les anciens monuments. On prit des marbres aux thermes du Quirinal, au théâtre Marcellus, au Forum Trajan, au temple d'Antonin et Faustine, des blocs de travertin au Colysée. Quand la construction arriva à la corniche, il y eut un concours pour le dessin de celle-ci, et Michel-Ange traça un chef-d'œuvre du genre, qui n'a de rival que la corniche du Cronaca de Florence, du même artiste. Le palais est un carré parfait, ce qui le fit surnommer le dé de Farnèse. Il résulte de documents de Ô49 que l'édifice, non encore achevé, avait déjà coûté 243000 écus romains. Paul III étant mort, son neveu, le cardinal Alexandre Farnèse, donna la direction des travaux encore à faire à Michel-Ange et à Giacomo délia Porta ; la façade qui regarde le Tibre est de ce dernier.

Le vestibule est soutenu par douze colonnes de granit d'Egvpte et donne accès à une magnifique cour bordée d'un double portique, se terminant à l'entrée par des pilastres d'ordres ionique et dorique, à l'extrémité du fond par des pilastres d'ordre corinthien. Pour cette décoration architecturale, Michel Ange s'inspira du théâtre Marcellus. La partie du palais où se trouve la Galerie fut confiée à Vignole.

Les Farnèse ornèrent cette cour et les escaliers d'œuvres de sculpture telles que : X Hercule colossal de Glycon, le groupe de Dircé connu sous le nom de Taureau Farnèse, la célèbre Flore, le groupe Rhodien, les Deux Gladiateurs. Quand les Bourbons de Naples héritèrent des Farnèse, sous Pie VI, ils firent transporter ces chefs-d'œuvre où ils sont actuellement, c'est-à-dire au Musée de Naples. Ils ne laissèrent que le sarcophage de Cecilia Metella, trouvé dans son tombeau hors la porte Saint-Sébastien, et quelques fragments antiques venant du Palatin.

La décoration picturale des salles, au premier étage, correspond à la magnificence de l'édifice. En plus de la fameuse salle des Carrache, il y a aussi des fresques de Daniel de Volterre, du Dominiquin, de Salviati, de Va;aii, des frères Zuccari. Les plafonds, à caissons, sont ornés de beaux stucs. (Le Temps du 27 décembie 190.1. Correspondance Romaine.) Les magnificences du Palais Farnèse sont également rappelées par M. Edouard Milhaud dans son rapport au Sénat et par M. Maurice Paléologue : Rome, notes d'histoire et d'art, p. 3 1 2 et suiv.

de l'Ecole des Chartes, se vouent, sous la direction de M. Duchesne, a des études d'archéologie et d'histoire. Si le Palais Farnèse avait été définitivement acquis, la France aurait pu dire avec orgueil qu'elle avait à Rome, dans chacun des deux genres, les plus somptueuses installations. La Villa Médicis avec ses jardins ombreux est un véritable asile arcadien de l'art. Le Palais Farnèse aurait été à la fois le temple grandiose et austère de la diplomatie et de la science.

C'est à la Villa Médicis que Puech arriva à la mi-décembre i885. Là encore, comme à l'Ecole des Beaux-Arts, il devait, en qualité de nonveau, subir l'épreuve des charges d'atelier. Il fut longtemps d'usage que les anciens allassent attendre les nouveaux à l'ancienne frontière des Etats Pontificaux, à Monte-Rotonde Après les présentations protocolaires, on banquetait dans l'unique locanda de l'endroit. Puis, on s'acheminait vers Rome en suivant la via Nomentana et on tâchait d'v arriver aux dernières heures du jour, afin de donner aux nouveaux venus une impression saisissante. Même dans l'éclat du jour, le paysage est morne. Il devient tragique aux approches du soir. L'incandescence des soleils couchants jette sur lui comme un linceul de pourpre : on croit assister à un désastre immense, à l'agonie d'un empire, à l'hécatombe d'un peuple. L'évanouissement de la lumière est d'une mélancolie désespérée qui touche au sublime. On ne s'attarde pas impunément à un tel spectacle. Un froid subtil vous pénètre le cœur ; une tristesse infinie vous accable. Il semble que tout ce qu'on aime va mourir ( 1 ). C'est la sensation qu'éprouva un soir Crégoire le Grand, lorsque, descendant du Cœlius où était sa demeure patricienne, il traversait le forum de la République et le forum des Empereurs. On raconte qu'il s'arrêta près de la colonne Trajane pour contempler la splendeur mélancolique du coucher du soleil au milieu de ces ruines ; il évoqua la noble figure de Trajan, et, au souvenir de ses tortures, il fut pris d'une immense tristesse, en songeant que ce souverain si juste et si clément était peut-être parmi les damnés, ou damné parmi ceux qui errent dans d'éternelles limbes. Il pria sur son tombeau et l'âme de l'Empereur entra au Ciel (2). C'est sur le pont, en face d'un spectacle

(1) M. Maurice Paléologue. Ouv. cité in fine.

(2) Cette charmante légende du VIIe siècle a trouvé place dans le Purgatoire de Dante.

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