‹ Déontologie, ou Science de la moraleChapitre 2 sur 15 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

auteur qu'en citant ses propres paroles dans leur simplicité touchante et caractéristique.

ccJ'ai adopté pour guide le principe de l'utilité. Je le suivrai partout où il me conduira. Point de préjugés qui m'obligent à quitter ma voie. Je ne me laisserai ni séduire par l'intérêt, ni effrayer par les su* perstitions. Je parle à des hommes éclairés et libres. Qu'ai-je à craindre ? Je démontre* rai avec tant d'évidence que l'objet, le mo-' tif, le but de mes investigations est l'augmentation de la félicité générale, qu'il sera impossible à qui que ce soit de faire croire le contraire- Pour cela , que ferai-je.»^ Je m'adresserai à mes semblables, je leur ouvrirai mon cœur. Je jetterai mon offrande sans réserve à leurs pieds. Je n'écris pas pour une populace athénienne , pour une plèbe fana* tique ; j'écris pour des hommes dont un grand nombre, eussé-je infiniment plus de mérite que je ne m'en crois en effet, seraient en état d'être mes juges. »

Il n'y a, à proprement parler, que deux partis en morale ou en politique, de même

4 FBIÉFACE.

qu'en religion. L'un est pour, l'autre contre l'exercice illimité de la raison. Je l'avoue , j'appartiens au premier de ces partis. Je professe une communauté de sentimens plus intime, j'éprouve une sympathie plus vive pour ceux qui sont d'accord avec moi sur ce seul point, que pour ceux qui, ne partageant pas mes idées sur cet article, les partagent sur tous les autres. Ce sont ces deux points qui constituent les deux grandes hérésies. Les autres ne sont que des schismes.

Les matériaux qui ont servi à composer ce volume consistaient, pour la plupart, en fragmens éparpillés sur de petits morceaux de papier, écrits sous l'inspiration du moment, souvent à de longs intervalles, et remis par Tauteur., entre mes mains, sans ordre et sans aucune espèce de plan.

lOHN BOWRING.

Nous nous proposons^ dans ce volume j^ de faire l'application pratique du système de la morale déontologique ; de mettre en action ce qui n'était qu'en principes et en opinions. La règle de conduite est posée; nous allons maintenant voir comment elle est applicable aux choses ordinaires de la vie y et démontrer son aptitude à la création du bonheur et à la diminution du malheur de l'homme.

La théorie de la science morale a été suffisam-

6 IWTRODUCTIOW.

ment développée dans le volume consacré à cet objet. Néanmoins , pour faire mieux comprendre et pour rendre d'une application plus utile la loi déontologique , il est à propos de revenir brièvement sur les principes que nous avons eu pour but d'établir, afin de les avoir sous la main à mesure que les occasions diverses d'abstinence et d'action s'offriront à nos regards. Nous espérons que rinstrument philosophique ne perdra rien aux yeux de la sagesse ou de la vertu, lorsqu'on le verra à l'œuvre, et exécutant sa tâche morale* Cette partie de notre travail sera, pour le moraliste éclairé , ce que sont pour les jurisconsultes les décisions judiciaires et la jurisprudence des arrêts ; et si l'on arrive à cette conclusion, que notre législation conduit dans tous les cas à des dédsions satisfaisantes^ dès lors l'excellence du code dont nous recommandons l'adoption, aura été prouvée.

Les lois, dans tous les pa js , embrassent , dans leur sphère , une portion considérable des actions humaines. Toutes les fois que les souf-

frances causées par l'inconduite , sont assez grandes pour infliger un notable dommage aux personnes ou aux propriétés de la communauté , alors intervient la rétribution pénale avec ses chàtimens. Quand des actions sont jugées bienfaisantes dans une sphère assez étendue pour appeler l'attention des autorités législatives ou administratives , des récompenses publiques leur sont décernées. Hors de ces limites^ cependant, la conduite humaine produit une grande masse de jouissances et de souffrances; c'est ce qui constitue le domaine de la morale. Ses prescriptions deviennent une sorte de loi fictive. Naturellement, ces prescriptions dépendent des sanctions sur lesquelles elles s'appuient ; et ce n'est qu'en plaçant la conduite des hommes sous l'opération de ces sanctions , que le moraliste , le pontife ou le législateur, peuvent obtenir quelque succès ou quelque influence.

Ces sanctions dispensent leurs peines et leurs plaisirs , leurs récompenses et leurs chàtimens ; et elles émanent des sources suivantes :

8 iirrRODucTioN.

i"". La sanction pathologique, qui comprend les sanctions physicpe et psychologique y ou les plaisirs et les peines d'une nature corporelle ;

2"*. La sanction morale ou sympathique , qui est le résultat immédiat des relations dômestiques et sociales de l'individu ;

3^. La sanction morale ou populaire , qui est l'expression de l'opinion publique;

4^' La sanction politique ^ qui comprend la onction légale et administrative > et qui est plus du domaine de la jurisprudence que de celui de la morale proprement dite ;

5"" . Les sanctions religieuses, propriétés exclusives du pi'étre,

Le Déontologiste a peu de rapports avec ces deux deraières. Elles constituent les instrumens c[ue le législateur et le pontife emploient.

Comme nous l'avons dit plus d'une fois, la sphère de la conduite de l'homme se partage en deux grandes divisions ; l'une se rapporte à lui , l'autre à autrui : elles cqnf^prennent les considérations personnelles et extra-personnelles.Toutes

les actions qui nous concernent nous-mémtes y et qui ne sont pas indifiërentes, sont on prudentes ou imprudentes. Toutes les actions qui concernent les autres^ et qui ne sont pas indifiëréntes, sont ou bienfaisantes ou malfaisantes. Il en résulte que la vertu et le vice , toutes les vertus et tous les vices, appartiennent aux relations individuelles ou sociales. La vertu individuelle est de la prudence; la vertu sociale est de la bienveillance. Toutes les vertus sont donc des modifications de la prudence et de la bienveillance. Non que toute prudence soit vertu., car il y a de la prudence dans toutes les fonctions ordinaires de la nature ; pour qu'il y ait vertu , il faut qu'il y ait sacrifice de la tentation d'une jouissance actuelle à une jouissance à venir plus grande. Non que toute bienveillance soit vertu , car la bienveillance peut favoriser tout à la fois le vice et le malheur ; mais , afin d'être efficace , il faut que son action tende à diminuer ou a éteindre l'un et l'autre. Toute vertu a pour base le bonheur individuel, dont la rfecherche

est nécessaire à l'existence même de la race humainc , à l'existence de la yertu , et dont la recherche éclairée est la seule ressource véritable pour arriver à la propagation de la vertu ^ et à la félicité qui en est la conséquence.

Dans la recherche de cette félicité^ à qui l'homme a-t-il à faire? A lui^ dans les choses qui ne regardent point autrui ; à lui ^ dans les choses qui regardent autrui ; à autrui , dans les choses qui regardent soit lui, soit les antres. C'est dans ce cercle que rentrent toutes les questions de devoir, et, conséquemment , toutes les questions de vertu; et c'est dans ces divisions que doivent être ramenées toutes les investigations morales.

La première investigation doit se porter sur la conduite qui concerne l'individu seul, et qui n'influe en rien sur les peines ou les plaisirs d'autrui, c'est-à-dire sur la conduite purement personnelle.

Quand l'influence de la conduite ne va pas au-delà lie l'individu; quand ses pensées, ses

goûts y ses actes y n'afiectent pas autrui , la ligne de ses devoirs est facile à tracer. Il lui faut pourvoir à ses jouissances personnelles : il faut^ qu'après avoir comparé un plaisir à un autre ^ et fait entrer en compte toutes les peines correspondantes^ il obtienne pour résultat un surplus de bonheur capable de soutenir l'épreuve de la pensée et du temps. Quant à ses actes corporels, il lui faudra peser les conséquences de chacun d'eux ; la souffrance résultant du plaisir, le plaisir attaché à la privation. Pour ce qui concerne ses actes intellectuels , il devra veiller à ce que des pensées agréables actuelles n'amènent pas un excédant de souf&ances à venir* Quand sa pensée se fixera sur le passé, il devra avoir soin de ne l'arrêter que sur des objets propres à procurer un profit de bonheur; quand elle se portera sur Tavenir, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas nécessité d'agir, il mettra sa sagesse à éviter des espérances qui doivent être déçues, ou qui , somme toute , ne peuvent donner qu'une perte de plaisir. Que dans les espérances

t a lîTTRODUCTION.

qu'il lui arrivera de former, il ait soin de ne pas ajouter au mal a venir possible, l'influenee plus pernicieuse d^un mal présent positif. Qu'il ne crée pas aujom^'hui et à l'avance un malheur qui peut fort bien ne pas avoir lieu plus tard.

Dans les relations où le bonheur d'un honmie est attaché k celui d'autrui , et qu'on peut xx^nsidérer comme rentrant dans le domaine de la prudence extra-personnelle, la Déontologie lui apprendra à appliquer ces mêmes règles de conduite, par lesquelles le bonheur est créé et le malheur évité, et à suivre attentivement des yeux le flux et reflux que sa conduite , à l'égard des autres , peut amener dans son propre bienêtre individuel. Car, jusqu'à ce que vous ayez Ëiit voir à un homme le rapport qui existe entre ses relations avec les autres et son propre bonheur, c'est vainement que vous lui parlerez de la conduite qu'il doit suivre à leur égard. Sa bienveillance ne sera que la réaction des bienfaits reçus ou espérés. La Déontologie lui apprendra la conduite qu'il doit suivre à l'égard

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des hommes en général, et lui fera voir comment ses actes doivent être modifiés par toutes les circonstances qui y dans ses relations sociales, appellent son attention spéciale. Elle lui indiquera les devoirs particuUers qui , dans son intérêt individuel, lui sont prescrits à l'égard de ses égaux , de ses inférieurs, de ses supérieurs. Elle le guidera dans ses rapports avec ceux auxquels l'unissent des relations habituelles ou fréquentes, de même qu'avec ceux avec qui il n'a que de^ rapports accidentels, ses amis, ses concitoyens, les étrangers. Elle lui enseignera à départir à chacun d'eux la portion de syrorpathie prudentielle qui, en dernier résultat, doit conduire à la plus grande somme de bien définitif.

Quand ce sera le pouvoir de la bienveillance qui entrera en opération, la Déontologie se tien^ dra près d'elle avec ses bienfaisantes instructions. Dans une main elle porte un frein pour réprimer la tendance à infliger des peines , dans l'autre un aiguillon pour exciter la disposition

à communiquer du plaisir. Elle met son veto sur la volonté qui veut nuire ; elle oâi*e ses récompenses à celle qui veut être utile; elle met le doigt du silence sm* les lèvres dont les paroles pourraient déplaire y sans qu'il résultât un excédant de bien pour l'auditeur ou pour la société en général : elle permet l'expression du langage qui peut conférer une jouissance > sans un excédant de mal , soit pour celui qui parle y soit pour ceux qui écoutent. Le langage écrit qui déplaît , blesse ou irrite, sans qu'il en résulte un bien décisif y tombe sous sa censure et ses interdic^ tions. Quand les travaux de l'écrivain ont pour objet de communiquer la vérité et la science , de dévoiler la conduite coupable y lorsque dans cette révélation il y a utilité prédominante; quand l'écrivain a pour but d'empêcher du mal^ d'effectuer du bien; lorsqu'en un mot il doit résulter de la publication de sou ouvrage, une plus grande portion de bien que de mal^ la Déontologie lui donne son assentiment.

Elle applique la même règle aux actions ; elle

IWTRODUCTIOW. 1 5

retient la main qui se prépare à infliger une peine y à moins que ce ne soit pour empêcher une peine plus grande. Elle conseille le transfert de toute espèce de bonheur aux autres , excepté lorsque ce transfert conduit à un sacriiBce de bonheur plus grand que le bonheur conféré. A ses yeux le bonheur est un trésor d'un tel prix^ d'une telle importance , qu'elle ne peut consentir à en perdre volontairement la plus petite partie. Elle le suit dans tous ses déplacemens y et voudrait le ramener à ceux qui l'ont laissé échapper. Si la Déontologie nous donne ses conseils prudens , c'est avec l'affection d'une mère ; si, pour nous détourner d'une conduite irrégulière, son front s'arme quelquefois de sévérité, aussitôt qu'elle a réprimé notre erreur, son sourire maternel récompense notre docilité.

Le Déontologiste trouve , dans les élémens de la peine et du plaisir, des instrumens suffisans pour accomplir sa tâche, u Donnez-moi la matière et le mouvement, disait Descartes, et je ferai un monde physique » . « Donnez-moi , peut

dire k son tour le moraliste utilitaire y donnezmoi les affections humaines, la joie et la douleur^ la peine et le plaisir, et je créerai un monde moral. Je produirai non seulement la justice^ mais encore la générosité y le patriotisme y la philanthropie y et toutes les vertus aimables ou sublimes dans toute leur pureté et leur exaltation. »

Mais on répond : « Votre principe d'utilité est inutile ; il ne saurait inciter aux actions vertueuses; il ne peut empêcher les actions vicieuses ». Si cela est, tant pis ; aucun autre principe ne peut remplacer celui-là; aucun autre n'a autant d'efficacité pour encourager le bien et décourager le mal. Obtiendrez^vous plus avec ce grand mot de dewir^ cette étemelle pétition de principe, avec ces termes absolus de bien^ d'honnête^ d' utile , de juste?

Quels motifs peuvent fournir d'autres systèmes , qui ne soient^ empruntés dé celui-ci ?

Qu'on fasse retentir tant qu'on voudra des mots sonores et vides de sens , ils n'auront au-

INTRODUCTIOW. 1 7

cuiie action sur l'esprit de Thomme; rien né saurait agir sur lui ^ si ce n'est l'appréhension du plaisir et de la peine. <»

Et en effet, si l'oi^- pouvait concevoir une vertu qui ne contribuât en rien au bonheur de l'humanité , ou un vice qui n'influât en rien siu* son malheur, quel motif pourrait-il y avoir pour embrasser l'une et éviter l'autre? Il n'y en aurait aucun pour l'homme, attendu qu'il serait complétement désintéressé dans la question. Ces motifs n'existeraient pas même pour Dieu, cet être tout bienveillant , qui se suffit à lui-même ; qui, placé hors de l'atteinte des effets des ao*tions humaines, ne doit les apprécier que par leurs résultats , et dont la bienveillance ne doit avoir d'autre but possible que ce même bonheur qui fait l'objet de la saine morale»

Parlons donc avec franchise , et avouons que ce cpi'on a appelé devoir envers nous-mêmes n'est que de la prudence ; que ce qu'on nomme devoir envers autrui, c'est de la bienveillance ef-* feçtivej et que tous les autres devoirs, toutes II. 2

1 8 IWTRODUCTIOW.

les autres vertus y rentrent dans l'une ou dans l'autre de ces deux divisions. Car il est hors de doute que Dieu veut le bonheur de ses créatures y et il a rendu impossible à l'homme de ne pas faire tous ses efibrts pour l'obtenir.

C'est dans ce but^ et dans ce but seulement y qu'il lui a donné toutes les facultés qu'il posisède. /

II est absurde en logique ^ et dangereux en morale^ de représenter Dieu comme se proposant«des fins opposées à toutes les tendances de notre nature; car c'est lui qui a créé ces tendan<;es.

Supposer qu'un homme peut agir sans motif, et à plus forte raison contrairement à un motif agissant isolément y c'est supposer un effet sans cause, ou obéisssfnt à une cause contraire.

Supposer que la Divinité l'exige , c'est faire une siqpfM>sition contradictoire ; c'est prétendre que Dieu nous ordonne de faire de qu'il nous a rendu impossible ; que sa volonté est opposée à

INTRODDCtlOrr. 19

sa volonté , ses fins a ses fins j en uh mot, tjue de !a même parole il défend et comïriande M ïiaéiiilB action. C'est sans contredit sa toîx qui nôiCfô parle dans les impulsions des principes de noti* nature ; cette voix , que totis les coeurs entehdent, à laquelle tous les coeurs répondent.

Avouons-le , cependant , il arrive souvent que les discussions, relatives aulc bases de la morale , sont conduites d'une nianière peu propre à avancer sa cause. (< Vos motifs sont mauvais, dit l'incrédule au croyant, vonà êtes intéressé à tromper; vous soutenez l'imposture qtii voi«s fait vivre. » w Et vous , réplique le croyant, vous n'êtes influencé que par l'amour du paradoxe, le désir de vous singulariser ; sinon , par des môtife pires encore, le dessein ài^rêtë de déraciner la religioti ^ de lui faiie tout le m^I dont vous étés capaWte. Votre méchanceté est univeirselle. C'test la haine du genre humain qui vous aniihe. n An milieu de telles récriminations , d'une semblable appréciation des motife , l'incrédule a rarement toison , le croyant jamais.

aO INTRODUCTION.

Quand le moraliste s'avance au-delà des limites de l'expérience , quand il se laisse guider par d'autres considérations que celles du bonheur ou du malheur des hommes^ il marche sur un terrain inconnu , et dans des voies sans issue»

Ce que nous ignorons , comment en raisonner ?

Et l'habitude de faire intervenir la Divinité^ non telle qu'elle nous est connue ^ mais telle que se la figurent, ou feignent de la représenter ceux qui voudraient subordonner ses attributs à leurs théories, ne fait que rendre leur dogmatisme plus odieux. Le bonheur de l'humanité est une richesse trop précieuse pour la sacrifier à un système quel qu'il soit. Un être bienfaisant ne saurait avoir voulu que le bonheur d'mie vie future j présenté comme récompense à la vertu , fût employé à introduire des idées erronées sur la vertu. En fait, s'il est peignis aux moralistes de s'appuyer sur un état .de choses qui leur est

INTRODUCTION. a I

iiiconnu^ il n'est pas de système qu'ils ne puissent impunément soutenir; s'ils ont carte blanche pour créer des suppositions ^ qui peut les retenir dans cette voie d'extravagance? S'ils peuvent à leur gré mutiler et torturer la bienveillance divine y la ployer à tous les besoins de leur malveillance, il n'est pas de jeûne, de discipline^ de macérations^ de déplorables caprices d'un moine de l'Occident^ ou d'un fakir de l'Orient, dont on ne puisse prouver les mérites et imposer le devoir^ Malheur à la religion qu'on voudrait mettre en hostilité directe avec la morale ! car nulle religion ne pourra être conciliée avec la raison , qu'à la charge de prouver qu'elle a pour but non de dissoudre , mais de fortifier les liens sociaux. Et quel appel plus universel que celui qui est fait au cœur de chacun de nous? Et comment Dieu pourrait- il se mani*fester avec plus d'évidence que par ces sentimens infaillibles , inextinguibles , universels qu'il a mis en nous? Quelles paroles pourraient égaler la force de ce fait omni-présent, qu'il est

2 a INTRODUCTION.

de Tessenoe de notre nature de vouloir notre propre bonheur? Et qui a Êiit nature ce qu'elle est? Notre bonheur présent y il fiiut le redire : parce que ce n'est qu'autant qu'elles sont liées au présent que des idées d'avenir peuvait arriver à notre intelligence. C'est donc sur cette bafi^ de la tendance invincible de l'hoinme à se procurer sa propre félicité, que nous assejerons notre édifice , sans ri^n craindre pour sa solidité. Car c'est là un fait incontestable ^ qui n'admet pas l'ombré, d'un doute , supérieur à tous les principes de raisonnement y et dont la force est irrésistible. Et que l'esprit ne se laisse pas égarer par des distincticHis imaginaires entre les plaisirs et le bonheur. Les plaisirs sont les parties d'un tout qui est le boqbeur.

Le bonheur, saos les plaisirs , est une chimère et une ccmtradiction. C'est un million sans unif tés, un mètre sans ses subdivisions métriques, un sac d'écus sans un atome d'argent.

U est bien entendu qu'en nous eilbrçant d'ap-* pliquer le code de la morale déontologique aux

iiri:p.oi>ucTiosr. %'i

choses de la vie , eu cherchant à déplacer toutes ces théories qui n'(mt ni le bonheur pour but, ni la raison pour instrum^at, nous n'avons le dessein de prescrire des lois qu'eu tant qu'il peut y avoir application du principe de l'utilité.

Proscrire Y ipse-dixiiism^ d'un autre, pour lui substituer le sien, ne saurait eonTenisr amiDéontolc^te, et, de tous les ipsenjixitisttes , il n'en est aucun qui lui soit plus antipathique que celui de l'asoétÀcisme. Les autres principes peuvent étK ou ne pas être erronés; le sentimentali^oie, qui égare quelquefois , peut aussi conduire dans les voies de la biapiydllance, sans assez s'écarter de oel|.esdela prudence, pour rendre la Uenveillance pernicieuse ; mais le principe ascétique ne peut qu'être erroné, de quelque manière qu'il soit mis en action. Il s'écrie, à rexemjde de Satan : a mal, sois pour moi le Ih^:iI )i U transforme les yertus, et cherche à les déplace de leur véritable base, le bonheur. En effet, l'ascéticisme est le produit naturel des siècles de barbarie et de supa:'stition ; c'est la représentation d'un principe

a4 INTRODUCTION.

qui cherche à tyranniser les hommes ^ en faisant du devoir autre chose que ce que l'intérêt nous indique. Le critérion du bonheur étant dans le cœur de tout homme ; ses peines et ses plaisirs étant exclusivement à lui ; et lui seul étant juge compétent de leur valeur^ il est clair qu'afin d'obtenir sur lui de l'autorité ^ afin de faire des lois^ non dans son intérêt^ mais dans celui du législateur 9 il faut en appeler à d'autres influences qu'à celles de ses propres émotions. De là la prétention d'opposer l'autorité à la raison et à l'expérience; de là une disposition trop fré» quente à exalter le passé aux dépens du présent^ à vanter l'existence d'un âge d'or à une époque où la science était dans son berceau^ et à présenter la médiocrité dorée d'Horace (cairea mediacHtas) comme le véritable critérion de la vertu, a La médiocrité » j disaient les anciens : (( un juste milieu » y répètent les modernes ; phrases inutiles et trompeuses ^ bien propres à teqir l'esprit et les affections éloignés de la direction la plus sûre et la plus judicieuse. Et

puis^ subtilisant des subtilités , divisant l'indivisible^ des moralistes ont introduit une classe de vertus qui ne sont pas encore des vertus, et qu'ils ont appelées semi-vertus. Examinez-les de près , dégagez-les de tout ce qu'elles contiennent de prudence et de bienfaisance bienveillante , le reste ne vaut pas la peine d'en parler, et il n'y a qu'impertinence et folie à en faire parade.

L'omni-présence de l'affection personnelle et son union intime avec l'affection sociale , forment la base de toute saine moralité. Que dans la natiu*e de l'homme il existe certaines affections dissociales, ce fait, loin de nuire aux intérêts de la vertu, constitue, au contraire, une de ses sécurités les plus grandes. Les affections sociales sont les instrumens par lesquels le plaisir est communiqué à autrui ; les affections dissociales sont celles qui tiennent en échec les affections sociales, quand il s'agit de faire à la bienfaisance plus de sacrifices que n'en autorise la prudence ; en d'autres termes , quand la somme de bonheur, perdue pour nous, doit excéder celle

a 6 INTROOUCTIOK.

que doivent gagner les autres. Mais qu'cm n aUle pas 9 à ce terme de dissociai^ rattacher aucune idée d'antipathie. La haine , la colère , l'indignation y et toutes les passions de la même nature y peuvent égarer ou aveugler le législateur ; elles ne sauraient lui servir, dans ses investigations sur les causes des vices, et sur les remèdes à lem* appliquer.

Le législateur doit être impassible comme le géomètre. Tous deux résolvent des problèmes à l'aide de calculs calmes. Le Déontologiste est un arithméticien qui a les peines et les plaisif s pour chifires. Lui aussi, il additionne, il soustrait , il multiplie , il divise , et c'est là toute sa science* Et certes la paisible influence de pensées calmes facilitera plus le résultat de ses tra*vaux , que ne pourraient le &ire les égaremens de rimagination , les emportemens de la passion.

Pour faciliter Tintelligeiiice di| sujet, et pour aider la mémoire , il ne sera pas inutile de classer tes principes déontologiques sous différentes divisions, en leur donnant la forme d'axiomes.

INTRODUCTION. . l'J

On peut définir le bonheur, la poasesfiioii des plaisirs avec exemption de peiia^s ^ ou la possession d'une plus grande somme de plaisirs que de peines.

\j^ bien et le mal^ divisés dans leurs élémens, se composent de plaisirs et de peines.

Ces plaisirs et ces peines peuvent être ou négatifs ou positifs, résultant ou de l'absence de l'wie ou de la présence de l'autre.

La possession d'un plaisir, ou Tabsence d'une peine qu'oia craignait, est un bien.

La présence d'uiia peine, ou l'absence d'un plaisîip promis, est un mal.

La possession ou l'attente d'un plaisir est un bien positif. L'exemption d'une peine , ou une cause d'exemption de peine , constitue un bien négatif.

Les sensations sont de deux sortes, celles qu'accompagnent un plaisir ou une peine, ^ celles qui n'en scmt point accompagnées. C'est çeulemeot sur celles qui prioduisent de la peine ou di^ plaisirs qi«e le<$ molifs ou les sanctions peuvent être amenés à opérer.

a8 INTRODUCTiOir.

La valeur d'un plaisir, considéré isolément , dépend de son intensité , de sa durée y et de son étendue. En raison de ces qualités est spn importance pour la société , ou , en d'autres termes^ sa puissance d'ajouter à la somme du bonheur individuel et général.

La grandeur d'un plaisir dépend de «»n intensite et de sa durée.

L'étendue d'un plaisir dépend du nombre d'individus qui en jouissent.

Les mêmes règles sont applicables aux peines.

La grandeur d'un plaisir ou d'une peine , dans une de ses qualités quelconques^ peut compenser ou plus que contre-balancer son absence dans une autre.

Un plaisir ou une peine peuvent être productifs ou stériles.

Un plaisir peut être productif de plaisirs ou de peines ; productif de plaisirs dont il est luimême la source y ou de plaisirs d'une autre nature } il peut aussi être productif de peines ; et , pareillement , une peine peut être productive de peines ou de plaisirs.

INTRODOCTIOW. 29

Quand les peines et les plaisirs sont stériles , le calcul des intérêts est facile. La tâche du moraliste se complique quand les peines et les plaisirs produisent des fruits d'une autre nature que la leur.

Un plaisir ou une peine peuvent résulter soit d un autre plaisir ou d'une autre peine y soit de l'acte qui produit cet autre plaisir ou cette autre peine.

Si l'acte est la source d'où naît ce plaisir ou cette peine , c'est l'acte qui est productif; si c'est le plaisir qui produit le plaisir ou la peine secondaire^ la puissance productive est dans le plaisir.

Le plaisir produit par la contemplation du plaisir d'autrui , est un plaisir de sympathie.

La peine soufferte par la contemplation de la peine éprouvée par autrui , est une peine de sympathie. .

Le plaisir éprouvé par la contemplation de la peine d'autrui^ est un plaisir d'antipathie.

La peine soufferte par la contemplation du plaisir d'autrui ^ est une peine d'antipathie.

La bienveillance d'un homme doit être éva-

3o mTROoucTioir. j

luée en raison du nombre d'individus^ des peines et des plaisirs desquels il tire ses plaisirs et ses peines de sympathie.

Les vertus d'un homme doivent être évaluées par le nombre des individus dont il recherche j

le bonheur, c'estr'à-dire la plus grande intensité, et la plus grande quantité de bonheur pour chacun d'eux, en faisant entrer en considération le sacrifice volontaire qu'il fait de son propre bonheur.

La balance des plaisirs et des peines étant établie, l'excédant de plaisir est évidence de vertu ; l'excédant de peine est évidence de vice.

Hors de là , et indépendamment de ces excédans de peines et de plaisirs , il n'y a dans les mots de vertu et de vice que vide et folie.

Non que la quantité de bonheur détenooiine la quantité de vertu; car il y a beaucoup de bonheur avec lequel la vertu n'a rien de commun. La vertu implique la présence d'une difficulté, ainsi que la présence de la puissance productive relativement aux peines et aux plaisirs. Plus grande est la difficulté, plus grand le sacrifice.

Les sources de bonheur qui servent à la conservation de l'individu , lesquelles fournissent Ja plus grande portion de bonheur, sont indépendantes de l'exercice de la yertu. Strictement parlant, on peut les appeler actes de bien-^tre, actes bienfaisans ; mais ils ne constituent pas des actes de bienveillance.

Enfin, il serait aussi peu logique de dire qu'un acte qui a produit un excédant de souiffirance est une vertu, qu'il le serait de déclarer qu'un acte produisant un excédant de jouissance, peut être un vice.

L'absence d'une règle invariable à appliquer à la conduite, a en&nté les erreurs et les méprises les plus étranges. Les paradoxes se sont succédés en foule , se sont popularisés , et n'ont servi qu'à obscurcir la pensée par des mots $ans signification. C'est ainsi que le vaisseau de la félicité publique a été ballotté sur une mer d'incertitudes, sans pilote et sans gouvernail.

On a publié des ourrages dont les auteurs , s'ils avaient attaché des idées diistinctes à la phraséologie qu'ils employaient , auraient rëii3u à la

cause de la vérité et de la vertu de signalés services. Quand Maudeville mit en avant sa théorie que « les vices privés sont des bienfaits publics » ^ il ne vit pas que l'application erronée des termes de vice et de vertu y était la source de la confusion d'idées qui lui permettait de plaider une proposition en apparence contradictoire; car si ce qu'on nomme vertu produit une diminution de bonheur^ et si le vice y qui est l'opposé de la vertu ^ a un efiet contraire , il est évident que la vertu est un mal , que c'est le vice qui est un bien; et que le principe que Mandeville défend ^ n'est autre, sous le nuage qui le couvre ^ que celui de la maximisation du bonheur. Si un vice privé a pour résultat définitif la production d'une somme de bonheur pour la communauté , tout . ce qu'on peut dire , c'est que le vice a été mal nommé. Il est vrai de dire que l'utilité rangera parmi les vices beaucoup d'actions qu'une opinion peu éclairée a honorées du nom de vertus y et donnera à des qualités qu'on a finéquemment appelées vices, des noms exprimant l'indifférence ou même l'approbation. Mais la balance

mTBODUGTioir. 33

utilitaire ne pèse que le bien et le mal^ la peine et le plaisir; les autres élémens ne comptent pour rien^ de quelques noms pompeux qu'on les désigne.

Ne nous étonnons pas que l'antiquité ne nous ait pas légué un système de morale adapté aux développemens de l'intelligence de l'homme.

Même dans la connaissance des objets matériels^ l'antiquité n'avait fait que peu de progrès. Elle n'en avait fait aucun dans la connaissance des fonctions de l'esprit humain ^ dans la physiologie intellectuelle. La gymnastique de l'esprit^ les analogies superficielles , composaient toute la science antique. C'est à la science moderne y à la science fondée sur l'expérience et l'observation y qu'il faut demander les matériaux nécessaires aux progrès à venir. Là^ seulement , peut se trouver la source de ces combinaisons qui constituent le progrès , de ces découvertes dont la théorie déduit les magnifiques conséquences. Les différentes branches de la philosophie pratique sont amenées l'une après l'autre dans la II. 5

région des classifications scientifiques. Ce n'est ni dans Homère , ni dans Horace y Virgile ou Tibulle, ni dans les bibliothèques de la littérature classique^ que la science morale doit chercher des bases de nomenclature et d'analyse. Les vices et les vertus ne peuvent ni trouver la place qui leur convient, ni exercer leur véritable influence, jusqu'à ce qu'ait été trouvée la règle qui doit les diviser dans leurs élémens de peine et de plaisir. Toute là science morale consiste à rassembler les diverses sensations de souffrance et de jouissance , et à les répartir sous les deux grandes divisions de vice et de vertu. Toute loi morale est une partie intégrale et homogène du grand Code de morale, qui, lui-même, se rattache tout entier à ces deux grands principes de toute conduite vertueuse dont il émane, c'est-à-dire , à la prudence et à la bienveillance.

OU

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