L. Gambetta
Lyon, 21 décembre 1870, 5 h. 20 (soir. — Gambetta à M. de Serres, ingénieur, ISevers. — Mandez-moi où vous en êtes. J'attends avec impatience de vos nouvelles. La Compagnie d'Orléans a-t-elle pris toutes ses dispositions?
Léon Gambetta.
Lyon, 21 décembre 1870, 11 h. 15 du soir. — Gambetta à Crémieux, Justice. Bordeaux. Personnelle. — Je suis arrivé le matin vers 6 heures; venu dans un but exclusivement militaire et afin de donner des ordres de mouve-
méats combinés avec l'armée de Bourbaki ; j'ai trouvé la ville sous le coup de l'horrible crime d'hier1, dont je pense que d'activés recherches ont déjà fait connaître les principaux coupables. Je ne resterai guère que le temps de régler les affaires du Midi, et je reviendrai, toutefois je l'espère, non sans de bonnes nouvelles.
Je vous recommande bien la question pécuniaire; qu'on ne nous laisse pas en souffrance. Croyez que nos affaires, malgré des revers immérités, se remettent à force de travail et de persévérance. Si la France, comme elle doit, s'obstine à la lutte, nous changerons en désastres l'insolente fortune des Prussiens.
Léon Gambetta.
Lyon, 21 décembre 1870. — A directeur général des télégraphes, Bordeaux. — Il faut attendre l'arrivée du messager qui est parti hier seulement et qui a dû passer par Poitiers pour déposer les pigeons, ce qui a dû le retarder; la dépêche qu'il a emportée n'est pas très longue, écrivez à Poitiers à David pour savoir s'il y est arrivé.
Lyon, 21 dénombre 1870. — A délégué Guerre, Bordeaux. — Quand je vous ai renvoyé le rapport sur l'affaire de Conlie je vous ai fait observer qu'il fallait une reddition décomptes pour mettre ma responsabilité à couvert. Je vous disais de constituer une commission des comptes devant laquelle on appellerait MM. de Kératry et Carré-Kérisouet. Il la faut. — Faites appeler le général Hacca, demandez-lui une note plus précise que le rapport et faites instruire rigoureusement sur cette déplorable affaire. Il faut que le gaspillage, s'il y en a, soit bien établi à la charge de ceux qui s'en sont rendus coupables.
Lyon, 21 décembre 1870. — Gambetta à Freycinet, Bordeaux.
— La première institution était la bonne, mais puisqu'à Pari- on a rétabli, en la modifiant, la médaille militaire, il faut faire comme à Paris, et par mesure générale porter .i la connaissance de l'armée que la médaille militaire esl rétablie et que les mentions honorables obtenue- jusqu'ici seront convertir-, en médailles militaires.
t. L'assassinai 'lu commandant Arnaud.
Lyon, 21 décembre 1870. — Gambetta à Frcycinet, Bordeaux. — Peut-on envoyer au général Frapolli à la place de M. Cassan, absolument inerte malgré sa bonne volonté, M. Harmand détaché actuellement comme aide a l'armée des Vosges. Par décret du 21 décembre courant sont nommés dans le corps du général Frapolli : M. François Pais au grade provisoire de colonel d'infanterie; M. de Mossonorie au grade provisoire de chef d'escadron.
Par décret du 18 décembre M. de Piolenc est nommé sous-lieutenant d'infanterie, armée auxiliaire, et détaché auprès du général de Pointe de Gevigny; M. des Isnards Suze est nommé sous-lieutenant armée auxiliaire, et détaché auprès du général Duval.
Lyon, 21 décembre 1870. — Gambetta à Cazot, Intérieur, Bordeaux. — Je vous remercie de votre activité. Prenez tout le monde1. Exemptez les maires. Prenez les adjoints s'il y a lieu. — J'ai écrit au sujet de la nouvelle décision du comité des finances. Elle ne saurait tenir. Dites-moi ce que je peux prendre net de mobilisés d'ici à quinze jouis dans toute la région du Midi.
Lyon, 21 décembre 1870, 10 h. 50. — Gambetta à Frcycinet, Bordeaux. — Dans les mesures à prendre contre l'ivrognerie vous avez omis de mettre en jeu la responsabilité des chefs. Il y a lieu aussi de recommander aux chefs de corps de prescrire aux officiers de coucher avec leurs troupes.
A Bourges, j'ai appris qu'au 15e corps les hommes, principalement les zouaves et les mobiles, vendaient à vil prix des souliers et des tentes qui leur avaient été récemment distribués ; en conséquence, je vous prie de prescrire à tous les chefs de corps de faire faire des revues fréquentes d'effets et de chaussures principalement quelques jours après les distributions, et de traduire devant les cours martiales tout homme auquel il manquera quelque effet. Les officiers de compagnie ne s'occupent pas assez du détail de leurs compagnies, faites-leur rappeler ces prescriptions du service intérieur.
Gambetta.
1. Pour la mobilisation. — M. Cazot avait demandé à ce sujet des instructions au ministre de l'intérieur.
Lyon, 22 décembre 1870. — A Directeur général du personnel, Bordeaux. — Veuillez immédiatement prévenir les préfets et sous-préfets à qui des circulaires ont été renvoyées par vous et par la Justice au sujet de l'affaire de Lyon, que les circulaires sont confidentielles et destinées à les éclairer sur ce déplorable incident. Mais au lieu de les inviter à faire afficher partout vos dépéclies, dites-leur de ne pas grossir cet événement. C'est déjà trop que l'émotion d'ici sans en exciter ailleurs. Comment n'avez-vous pas empêché cette trop longue circulaire du garde des sceaux? Il est déjà tard pour empêcher l'affichage. Empêchez-le au moins dans les villages, écrivez aux préfets à la réception de la présente.
Lyon, 22 décembre. — Gambetta à Laurier et Crémieux. — Voilà déjà plus de dix départements où les protestations les plus vive- s 'élèvent contre l'ordre ministériel qui défend aux trésoriers généraux de payer sans crédit et leur interdit d'obéir aux réquisitions des intendants ou des préfets, c'est absurde, on ne peut plus marcher. Exemple : dans l'Orne, les achats de la remonte et l'organisation des hôpitaux temporaires sont impossibles parle refus du trésorier de payer à l'intendant général Saint-Exupéry les 20.000 francs nécessaires. Si vous voulez continuer ainsi, dites-le, mais je vais renoncer à aller plus loin. Réponse.
Lyon, 22 décembre 1870, oh. 45 soir. — A délégué Freycinet, a Bordeaux. — Je m'aperçois depuis hier, à l'échange des dépêches, que la Compagnie d'Orléans ne fait en rien son service.L'embarquement des troupes se l'ait mal ou ne se fait pas du tout, faute de matériel. Mettez ce matériel en interdit et faites le conduire par un employé nommé par vous; ou nous n'arriverons pas. Le tout par mon ordre sans préjudice des poursuites.
Lyon, 22 décembre ts7n. — A délégué Freycinet, liordeaux. — En l'absence «IWudibert à Clermont, ai fait venir son inspecteur général, lui ai parlé sévèrement. Je suis «mi effet prôl ;'■ déposséder la Compagnie au profit de l'Etat; m'a affirmé que le matériel avait été envoyé «lin- la journée, lui en demande la preuve. Expliquez-vous el j'agirai sans miséricorde.
Lyon, 22 décembre. — A Directeur général du -personnel, — J'ai à vous remercier de votre grande dépêche de ce matin. C'est bien comme cela que je comprends le résumé quotidien de la journée et je vous demande de le continuer. Je ne vois pas quelle réponse comportent les divers points traités dans cette dépêche, à part les finances au sujet desquelles j'ai déjà écrit dans la journée. Quant à la question des conseils généraux il faut insister auprès de MM. les membres de la délégation. J'ai envoyé à M. Crémieux une dépêche contenant autorisation de mettre ma signature au bas du décret, c'est une mesure sur laquelle il n'y a pas à hésiter.
Ici, vous connaissez l'emploi de notre journée par la dépêche du préfet. Je crois que ces solennelles funérailles ont produit le meilleur effet sur Je moral de la population et je m'applaudis vivement d'avoir cédé à l'inspiration que j'ai eue d'assister avec le conseil municipal et le reste des autorités à cette imposante démonstration.
Au point de vue militaire je fais tout pour mettre en œuvre. Je vous rappelle à ce propos qu'il est absurde et dérisoire en même temps de penser que les opérations de la guerre peuvent s'accomplir avec des moyens et surtout des formalités de finances, comme ceux qui sont employés à Bordeaux. J'ai déjà appelé votre attention sur l'urgence qu'il y a de rapporter les mesures qui interdisent aux agents des finances de payer sur réquisition. J'insiste de nouveau sur ce point. Tout est entravé par là. Il faudrait renoncer à la guerre si cette mesure était maintenue. Rien n'est plus essentiel que de faire droit sur ce point aux réclamations des préfets et des intendants. Elles pleuvent de tous côtés. Je recommande cette affaire à votre attention.
Je tiens compte de ce que vous me dites au sujet des menées nouvelles qui ont pour objet d'entourer la délégation d'une sorte de conseil consultatif1. C'est la même intrigue
1. Dépèche de M. Laurier à M. Gambetta, Bordeaux, 21 décembre, 11 h. soir : « Rien de nouveau, si ce n'est une certaine agitation tendant à imposer l'idée qu'il faudrait adjoindre au gouvernement une sorte de conseil d'Etat. » — M. Ranc, le même jour, avait informé M. Gambetta de cette intrigue : « Vous voyez le thème d'ici ! Gambetta est aux armées, le gouvernement sans lui est trop faible, il faut le réconforter moyennant Grévy,Duprat, Pierre Letranc... »
sous une forme nouvelle. Je compte sur votre vigilance, sur votre fermeté et je compte aussi que vous ne vous exagérerez point ce mouvement qui me paraît n'avoir jusqu'à présent qu'une importance insignifiante.
Lyon, 22 décembre, — Gambettaà Steenackers, Bordeaux. — Merci. Ne peux préciser retour avant bonne' besogne qui est en bon train. Si vous avez communication urgente, envovez, toujours bienvenu; le télégrapbe marche ici très bien.
Lyon, 23 décembre 1870, 2 h. 30 soir. — Gambetta à Cazot, Bordeaux. — Jereçois ici M. le préfet del'fsère.Je suis étonné qu'on ait prononcé la dissolution de la commission des hospices de Vienne, mesure qu'il est d'ailleurs tout prêt à prendre et à appliquer; mais il est nécessaire en pareille matière de suivre les voies régulières et hiérarchiques. Pourquoi -'en est-on écarté à cette occasion? Expliquez-moi brièvement ces choses.
Au sujet de la nomination des officiers d'artillerie, veuil lez von- entendre au plus tôt avec M. Lévy pour qu'il n'y ait pas de retard.
Lyon, 23 décembre 1870, 6 b. 17 soir. — Gambetta à Freycmet, Bordeaux. — Quand vous m'aurez fait connaître Je successeur de Loverdo, j'écrirai la lettre demandée '; en ce qui touche d'Aurelles de Paladines, après ce qu'il a fait, il n'en faut plus. La combinaison que vous proposez sur les trois groupes me parait impraticable et voici comment je comprends les choses.
Aussitôt le mouvement commencé, Bourbaki prend le commandemenl supr.Mii»' de toutes les troupes régulières, 18°, 20€ «-1 -i corps; il faut même que vous vous préoccupiez de la situation des forces de De Pointe à Nevers. Mais il esl impossible, toul en initiant Garibaldi à nos mouvements et on l'y faisant coopérer, de le placer sous un commandement quelconque. Je suis sûr d'ailleurs que pour Bourbaki, comme ixtni- Garibaldi, c'est la plus utile combinaison.
Léon Gambetta.
I. >■ Vous seriez bien bon, avait écrit M. de Freycinet à M. Gambette., le 21 déoembre, pour me mettre à l'ai via de Lorerdo; 'I'- m'a tresser une dépêche a lui destinée, <lan^ laquelle
vous mdiqu< motifs qui nécessitent ce changement. »
Lyon, 23 décembre,9 h. 25 soir. — Gambetta àCrémieuxetà Frcycinet, Bordeaux1. — Mon cher collègue, c'est au moment où les Prussiens épuisés tentent leur dernier effort, où nous pouvons, nous devons espérer de sortir glorieusement de l'immense lutte, que l'argent nous est refusé. Je vais protester par un appel public à la France. Je suis résolu à tout, nous saisirons s'il le faut la Banque et nous émettrons du papier d'État. Je ne peux admettre qu'on nous refuse les moyens de sauver le pays et la République. Avisez et répondez-moi, car je suis prêt à tout tenter plutôt que de subir ces obstacles2.
Lyon, 23 décembre, 9 h. 26 soir. — Gambetta à Freycinet, Bordeaux. Extrême urgence. — Je lis avec stupeur votre dépêche sur les finances. Je vous prie de faire largement nos évaluations pour janvier. Il importe que ces dépenses soient prévues avec la plus grande ampleur, et j'écris au gouvernement pour le mettre en demeure ou je fais un éclat. Allez de ma part trouver M. Crémieux. Nous déposséderons s'il le faut la Banque de France et nous marcherons sans toutes ces résistances qui perdent la France.
Léon Gambetta.
Lyon, 23 décembre, — Gambetta à Freycinet, Bordeaux. — Je suis étonné de ne pas recevoir d'indications précises des troupes de Bressoles et leur direction exacte; j'ai écrit hier à ce sujet à De Serres, pas de réponse.
En ce qui touche l'affaire Pisani, il fallait aller vite pour
1. M. Laurier avait télégraphié le 21 à M. Gambetta: « Le ministère des finances de Paris ajoute à nos embarras. Roussy et M. Cuvier ont télégraphié à Paris pour avoir l'autorisation d'un nouveau prêt de 100 millions que nous ferait la Banque. Paris nous a écrit par ballon des lettres qui prouvent qu'il a reçu la dépèche. Il est muet sur l'autorisation du prêt de 100 millions qui était le principal de l'affaire. De là, refus de M. Cuvier... Si la réponse n'arrive pas, il vous faudra passer outre et violer la Banque de France. »
2. M. Laurier répondit le même soir à 11 h. 50 : « Si la Banque ne cède pas, nous passerons outre... Sois en repos, je ne te laisserai pas mourir à la peine et la France périr, pour une question d'argent. »
que la position de Chanzy ne fût pas comprise et que ses ordres fussent exécutés. Quant à la demande passée à Mazure pour batteries j'y suis absolument étranger. Ce doit être De Serres qui les a demandées, de même qu'il a passé les ordres sur les chemins de fer. Je ne peux administrer d'ici, mais je veux être au courant.
Lyon, 23 décembre, — Gambetta à Freycinet. — J'ai reçu votre dépêche au général de Besançon. J'avais demandé hier le colonel Bizot de la place, homme sûr et qui m'a donné les renseignements les plus précis. Il est impossible de tirer de Besançon plus de 4 à 5,000 hommes, lesquels sont déjà occupés, et très efficacement, à défendre l'importante ligne qui va de Dole à Montbéliard et couvre une importante base d'opérations derrière laquelle il faudrait accumuler des mobilisés pour les former, mais il faudrait au moins un mois. On a négligé ce côté depuis trop longtemps; heureusement, information prise, Belfort est muni de toute manière pour huit mois et se défend très heureusement. Les 30,000 hommes d'investissement n'ont pas encore pu établir de batteries. Belfort est donc en sûreté, mais nous ne pouvons tirer de Besançon, dont j'ai en main l'effectif détaillé, un secours pour le mouvement proprement dit. Ce mouvement marche d'ailleurs avec une lenteur désespérante; presque rien n'est embarqué. Tous les généraui se plaignent r<tte fois justement de l'absence de matériel. Cette marche en chemin de fer sera plus longue qu'à pied.
Au sujet des mobilisés je vous dirai que la mesure que vous m'avez proposée de prendre dans leurs rangs les anciens militaires désorganiserait les légions déjà formées. Il y a lieu de réfléchir ayant d'employer cette mesure.
Répondez-moi. — Les divers officiers annoncés à Bressolles et promis ne sont pas arrivés.
Lyon. 23 décembre — (i<iini>< tin à Freycinet* — Il y a à Lyon la lre légion alsacienne qui serait prête à partir si elle avait des remingtons; la 2e est en voie de formation. Envoyez à préfet du Rhône 11,000 fusils Reminglon ou au moins 3500 dés que vous les aurez. A-t-nn armé le camp de Conlio? Combien sont armés? On ne médit rien de la commis-
sion des comptes qui est chargée de liquider les comptes de Kérisouet et de Kératry. — Répondez1.
Lyon, 23 décembre. — Intérieur à Cazot, secrétaire général, Bordeaux. — Veuillez me dire immédiatement par dépêche spéciale ce que vous avait fait pour les mobilisés de l'Ardèche. Que leur avez-vous promis, en effet, d'habillement, d'équipement, de petits effets de campement?
Demandez des renseignements à M. May. Qu'avez-vous donné? Combien y a t-il d'hommes à prendre? Le préfet se plaint de la lenteur avec laquelle on a procédé avec lui. Qu'y a-t-il de fondé dans ces plaintes?
Lyon, 23 décembre 1870. — Intérieur à Cazot, secrétaire général, Bordeaux. — Le préfet de l'Ardèche dit qu'il vous a adressé une demande afin d'être autorisés, pour se procurer de l'argent, à s'appliquer les fonds dits cotisations communales, et il ajoute qu'il n'a reçu de vous aucune réponse. Avez-vous reçu cette demande? L'avez- vous examinée? Quel est votre avis à ce sujet? Quelle objection avez-vous à y faire? N'oubliez pas, je vous prie, que la question financière est des plus graves2.
Lyon, 23 décembre 1870. — A Maurice Lévij, délégué spécial, Bordeaux. — J'approuve complètement que vous preniez les devants pour arriver à constituer promptement les cadres de l'artillerie départementale. J'ai écrit à M. Cazot pour qu'il vous prête son concours le plus actif pour cet objet.
Lyon, 23 décembre. — Gambetta à Crémieux et à délégué Finances*. — Veuillez faire donner ordre immédiat au tré-
1. M. de Freycinet répondit le lendemain qu'il avait constitué une commission des comptes de trois membres.
2. M. Cazot répondit qu'il avait autorisé le préfet de l'Ardèche.