DÉPÊCHE-CIRCULAIRE AUX PRÉFETS ET AUX SOUS-PRÉFETS
Bordeaux, le 6 février 1871.
Monsieur,
Malgré les objections graves et résistances légitimes que soulevait l'exécution de la convention de Versailles, je m'étais résigné, pour donner comme je le disais, un gage incontestable de modération et de bonne foi, et pour ne pas quitter mon poste sans en avoir été relevé, à faire procéder aux élections.
Vous connaissez, monsieur le préfet, par les divers documents qui vous ont été transmis, quels devaient être la nature et le caractère de ces élections. Je persiste à croire qu'il en peut sortir, malgré les difficultés matérielles de toutes sortes dont nous accable l'ennemi, une Assemblée fière et résolue. Le décret qui, selon moi, satisfait à la fois à un besoin de justice, à l'égard des coopérateurs responsables du régime impérial et à un sentiment de prudence vis-à-vis des intrigues étrangères, a excité une injurieuse protestation de M. de Bismarck.
Depuis lors, à la date du 4 février 1871 , les membres du gouvernement de Paris ont, par une mesure législative, rapporté notre décret. Ils ont, de plus, envoyé à Bordeaux MM. Garnier-Pagès , Eugène Pelletan, Emmanuel Arago, cosignataires du décret d'abrogation, avec mandat de le faire appliquer.
Le gouvernement de Paris avait d'ailleurs passé directement des dépêches à plusieurs préfets des différents départements pour l'exécution du décret du 4 février.
Il y a là tout à la fois un désaveu et une révocation du ministre de l'intérieur et de la guerre.
La divergence des opinions au point de vue exté-
rieur et intérieur se manifeste ainsi de manière à ne laisser aucun doute.
Ma conscience me fait un devoir de résigner mes pouvoirs de membre d'un gouvernement avec lequel je ne suis plus en communion d'idées ni d'espérances.
J'ai l'honneur de vous informer que j'ai remis ma démission aujourd'hui même.
En vous remerciant du concours patriotique et dévoué que j'ai toujours trouvé en vous pour mener à bonne fin l'œuvre que j'avais entreprise, je vous prie de me laisser vous dire que mon opinion profondément réfléchie est, qu'à raison de la brièveté des délais et des graves intérêts qui sont en jeu, vous rendrez un suprême service à la République en faisant procéder aux élections du 8 février, vous réservant, après ce délai, de prendre telles déterminations qui vous conviendront.
Je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments fraternels.
Léon Gambi-;tta.
Bordeaux, 6 février 1871, 3 h. 30 soir — Gouverneur à préfets, sous-prrfcts et maires. — J'ai reçu de la main de MM.E. Arago, Garnier-Pagès et E. Pelletan, membres du gouvernement de la Défense nationale, qui arrivent à l'instant de Paris, et je m'empresse de vous faire connaître par voie télégraphique le décret suivant, avec ordre de faire publier et afficher immédiatement dans toutes les communes de France :
« Le gouvernement de la Défense nationale,
« Vu un décret, en date du 31 janvier émané de la délégation du gouvernement de Bordeaux, par lequel sont frappés d'inéligibilité diverses catégories des citoyens éligil>l<;s aux termes des décrets du gouvernement du 29 janvier 1871 ;
« Considérant que les restrictions imposées au choix des électeurs par le susdit décret sont incompatibles avec le principe de la liberté du suffrage universel.
Le décret sus-visé rendu par la délégation du Gouvernement est annulé. Les décrets du 29 janvier 1871 sont maintenus dans leur intégrité.
Fait à Paris, le 4 février 1871.
Signé : Garnier-Pagès, J. Favre, général Trochu, Ernest Picard, Jules Ferry, Em. Arago, Eu g. Pelletan.
A Bordeaux, le 9 février 1871.
Le membre du Gouvernement, Jules Simon.
Bordeaux, 6 février 1871, 11 h. 20 soir. — Délégation du gouvernement à préfets et sous-préfets Var, Alpes- Maritimes et Indre. — La dissidence qui s'est produite par la question des incompatibilités ne doit pas mettre en péril la paix publique. Vous en répondez et nous en répondons tous. Au nom de la Patrie, soyons unis. Faites faire les élections dans la paix et dans la conciliation. Là est le salut.
Gambetta, Laurier, Arago.