VOYAGE DE L' ARMAND-BARDES
recit du voyage de m. gambetta dans le ballon « l'armand-barbès »
(Extrait au. Moniteur Universel, bulletin officie! de la délégation de Tours, numéro du lundi 11 octobre 1870.)
Vendredi, 7 octobre, à 11 heures du matin, deux ballons, Y Armand- Barbes et le George-Sand, sont partis de Paris, de la place Saint-Pierre, à Montmartre.
Le premier, conduit par l'aéronaute Trichet, portait M. Léon Gambetta et son secrétaire M. Spuller *. Dans le second se trouvaient, outre l'aéronaute, deux Américains et M. Etienne Guzon, avocat, sous-préfet de Redon (Ille-et-Vilaine), qui se rendait à son poste par la voie aérienne. Les deux ballons contenaient des pigeons, et le premier portait de plus deux kilos de dépêches.
Poussés par un vent très faible du sud-est, les aérostats ont laissé Saint-Denis sur la droite, mais à peine avaient-ils dépassé la ligne des forts, qu'ils ont été assaillis par une fusillade partie des avant-postes prussiens, quelques coups de canon ont été aussi tirés sur eux. Les ballons se trouvaient alors à la hauteur de six cents mètres, et les voyageurs aériens ont entendu siffler les balles autour d'eux. Ils se sont alors élevés à une altitude qui les a mis hors d'atteinte;
1 . <( M. Gambetta avait résolu son départ de Paris, le 5 octobre, et il eût désiré l'effectuer dès le lendemain, sachant combien sa présence était nécessaire en province. Ce jour-là, à 7 heures du matin, on fit des essais sur la place Saint-Pierre à Montmartre pour avoir l'avis de M. Hervé-Mangon sur la direction du vent. On gonfla deux ballons indicateurs et on les lança. Mais l'épaisseur du brouillard était telle qu'à cent mètres de hauteur il fut impossible de faire la moindre constatation, et le vent était nul. Après deux ascensions d'essai à plusieurs hauteurs, et malgré le vif désir de M. Gambetta de partir, on fut obligé de remettre le voyage au lendemain. » (Steenackers, les Télégraphes et les Postes pendant la guerre de 1870-1871, p. 399.)
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mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse manœuvre, le ballon qui portait le ministre de l'intérieur s'est mis à descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traversé quelques heures avant par des régiments ennemis, et à une faible distance d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est relevé, et a continué sa route. Il n:était qu'à deux cents mètres de hauteur lorsque, vers Creil, il a reçu une nouvelle fusillade, dirigée sur lui par des soldais wurtembergeois. En ce moment, le danger étant grand ; heureusement les soldats ennemis avaient leurs armes en faisceaux ; avant qu'ils les eussent saisies, le ballon, allégé de son lest, remontait à huit cents mètres; les balles ne l'ont pas plus atteint que la première fois, mais elles ont passé bien près des voyageurs, et M. Gambetta a eu même la main effleurée par un projectile.
L'Armand- Barbes n'était pas au terme de ses aventures. Manquant de lest, il ne se maintint pas à une élévation suffisante ; il fut encore exposé à une salve de coups de fusil partie d'un campement prussien, placé sur la lisière d'un bois, et alla, en passant pardessus la forêt, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chône où il resta suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs purent prendre terre, près de Montdidier, à 3 heures moins un quart. Un propriétaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de l'offrir à M. Gambetta et à ses compagnons, qui eurent bientôt atteint Montdidier, et se dirigèrent sur Amiens. Ils y arrivèrent dans la soirée et y passèrent la nuit.
Le voyage du second ballon a été marqué par moins de péripéties. Après avoir essuyé la première fusillade, il a pu 96 maintenir à une assez grande hauteur pour éviter un nouveau danger de ce genre, et il est allé descendre, à i heures, à Crémery, près de Eloye, donl les habitants ont très bien accueilli les voj ageurs.
M. Bertin, fabricant de sucre et maire de Roye, a donné l'hospitalité pour la nuit à l'aéronaute et à M. Guzon; son adjoint a logé chez lui les deux Américains.
Le lendemain, samedi, l'équipage du second ballon rejoignait celui du premier à Amiens, et l'on partait ensemble de cette ville à midi. A Rouen, où l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut reçu par la garde nationale, et prononça un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre et ses compagnons de route se dirigèrent sur le Mans ; ils y couchèrent, et en partirent le lendemain, dimanche, à 10 heures et demie. Un train spécial les conduisit à Tours en une heure et demie.