A LA MUNICIPALITÉ DE BORDEAUX ET AUX OFFICIERS DE LA GARDE NATIONALE
Prononcées à Bordeaux le 30 décembre 1870
M. Gambetta, venant de Lyon, où il était allé assister aux obsèques du commandant Arnaud et rétablir l'autorité du gouvernement de la République menacée par des factieux criminels, était arrivé dans la nuit du 29 décembre, à Bordeaux. 11 reçut, le lendemain 30,1a municipalité de Bordeaux et les officiers de la garde nationale auxquels il adressa les deux allocutions qui suivent :
Messieurs, Le siège du Gouvernement ne pouvait être mieux
placé que dans cette ville. A Tours, il subissait un peu l'action énervante de cette population encline à une mollesse traditionnelle. Ici, au milieu de vos populations actives, qui allient à l'amour du progrès la mesure et la prudence qu'inspire l'habitude des affaires, le gouvernement se trouvera fortifié. C'est le fait des Gouvernements libres de s'inspirer de l'opinion publique; car nous n'entendons pas procéder à la façon de ces dictateurs ineptes, qui prétendent faire le bonheur du peuple en étouffant d'abord sa liberté.
Sans doute, en laissant le libre jeu à l'opinion publique, il y a des hommes qui en profitent dans l'intérêt de leurs préjugés ou de leurs partis. A ces attaques injustes il faut opposer le mépris, et répondre par un redoublement d'énergie dans la voie du progrès qui s'impose à notre raison. Ce serait, du reste, une erreur que de chercher à supprimer les partis : ils ont leur rôle nécessaire dans cette lente évolution qu'accomplissent les sociétés. Il y a dans le monde deux forces contraires : l'esprit de tradition, de routine, de résistance aux innovations, et l'amour du progrès, qui pont aller quelquefois jusqu'à la témérité. C'est du jeu libre de ces deux forces que résulte la marche régulière de la société. Dans ce moment, notre principale préoccupation doit être tournée vers l'ennemi, qui dévaste la France et qui menace sa sécurité. On a parlé d'élections; mais d'abord elles ne sont pas possibles : un tiers de la France est envahi, les électeurs sont sous les armes ou sur les champs de bataille, Paris est investi et sans communications régulières avec la province; une heure perdue pour la défense du pays pourrait être la cause de notre perd'.
Ne nous laissons pas détourner de cette tâche; con-
sacrons-y nos efforts, ne reculons devant aucun
et, je vous le prédis, la victoire ne saur.nl
nous échapper, si nous ne nous laissons jamais envahir par le découragement et la peur. J'ai vu notre jeune armée : elle est pleine de résolution et de courage, et je vous affirme que ces jeunes soldats, inexpérimentés tout d'abord, rivalisent aujourd'hui de courage avec notre ancienne armée.
Mais il faut les soutenir, leur rappeler le souvenir de la patrie meurtrie, ensanglantée, qui attend son salut de leur patriotisme. Il a fallu du temps, c'est-àdire quelques mois, pour se procurer des armes, organiser ces forces, les soumettre à la discipline; du rang des officiers faire surgir des chefs pour remplacer les vieux généraux qui, n'ayant pas de confiance clans cette nouvelle organisation militaire, ne pouvaient en inspirer à leurs soldats. Aujourd'hui tout cela est fait : nous avons autant de canons que les Prussiens; nos défaites mêmes nous ont servi d'enseignements, et la confiance règne partout dans notre armée, tandis que nos ennemis, qui se sont avancés témérairement jusqu'au cœur de la France, sont étonnés de notre résistance, fatigués même de leurs triomphes, qui les affaiblissent et les déciment.
Ils croyaient faire une campagne de Sadowa, et Paris les retient depuis trois mois. Les pertes qu'ils ont éprouvées sont énormes : l'Allemagne est épuisée d'hommes et d'argent : quelques jours encore, deux mois d'énergie et d'efforts, et la défaite de l'armée prussienne est certaine. Aidez-nous dans cette œuvre de résistance, et nous aurons la satisfaction d'avoir sauvé le pays du plus grand danger qu'il ait jamais couru.
Répondant ensuite au discours adressé par la députation des officiers de la garde nationale, M.Gambetta s'est exprimé ainsi :
Messieurs,
La gloire n'est ni mon but ni mon souci, et il ne faut point en ce moment parler d'admiration; je n'ai
qu'une seule prétention, celle de remplir un devoir public. Là se borne toute mon ambition.
Après l'horrible décadence où nous avaient plongés dix-huit ans d'empire, ce qu'il importait le plus, c'était de restaurer la moralité publique, en relevant l'idée du devoir, qui semblait être s'effacée de nos âmes. La République seule était capable d'accomplir cette merveilleuse transformation, et ce sera son plus grand honneur d'y avoir réussi en quelques mois.
Grâce à ce changement, des prodiges ont pu s'accomplir, non seulement dans l'héroïque Paris, mais encore dans les départements. Des hommes nouveaux et peu expérimentés, des improvisateurs ont pu tout créer, tout réunir : des canons, des soldats et même des généraux, — ce qui était le plus difficile. Voilà maintenant que nos gardes mobilisées, remplies de la flamme nouvelle qui circule en France, emportant dans leur cœur la commotion patriotique qui ébranle tout notre pays, vont à leur tour entrer en ligne. L'ennemi lui-même est obligé d'avouer publiquement que la guerre entre dans une phase nouvelle. C'est, en effet, la guerre de la délivrance, la guerre nationale, la guerre sainte qui est commencée !
Et c'est un pareil moment que quelques hommes choisiraient pour donner des conseils de faiblesse, pour pailer de paix? Arrière les conseils! Soyons prêts aux plus extrêmes sacrifices pour le salut de la patrie. Jurons tous la guerre à outranco. Et même (malheur épouvantable et impossible à prévoir!) Paris dût-il tomber, jurons de lutter encore et de résister toujours. D'ailleurs, si nous sommes assez fermes pour tenir quelque temps, il est de certitude absolue que la victoire définitive nous est assurée. La France représente des principes qui ne peuvent périr, qui ne périront pas.
En élevant son cœur par de telles pensées, il est facile de dédaigner les impuissantes attaques de ses adversairet, — et ce ne sera pas un des moindres non-
neurs du Gouvernement de la défense nationale, d'avoir voulu et d'avoir su donner la plus extrême liberté, au milieu de la crise la plus épouvantable qu'un peuple ait jamais traversée.
Quant à la République, elle est placée si haut aujourd'hui, qu'elle peut considérer sans émotion les compétitions rivales qui ne sont pas le passé, tandis qu'elle est l'avenir, comme elle est le drapeau dans les périls du présent.
Prononcé à Bordeaux le 1er janvier 1 87 1
« Aujourd'hui, 1er janvier, dit le Moniteur Universel (édition des départements), a eu lieu, à Bordeaux, une imposante manifestation. La population avait voulu prouver son dévouement aux institutions de la République. Plus de 50,000 personnes s'étaient réunies autour de la Préfecture, où est descendu M. le ministre de l'intérieur et de la guerre. Deux adresses ont été présentées aux membres de la délégation du Gouvernement. M. Gambetta a prononcé, du balcon de la Préfecture, une allocution dont on a recueilli les passages suivants » :
Mes chers concitoyens,
A la vue de ce magnifique spectacle, en face de tous les citoyens assemblés pour saluer l'aurore d'une année nouvelle, qui n'aurait confiance dans le succès dû à la persévérance et à la ténacité de nos efforts? Succès mérité pour deux raisons! la première, parce que la France n'a pas douté d'elle-même; la seconde,
parce que, seule dans l'univers entier, la France représente, aujourd'hui, la justice et le droit.
Oui, qu'elle soit à jamais close, qu'elle soit à jamais effacée de notre mémoire, si faire se peut, cette horrible année 1870 qui, si elle nous a fait assister à la chute du plus imposteur et du plus corrupteur des pouvoirs, nous a livrés à l'insolente fortune de l'étranger!
Il ne faut pas l'oublier, Citoyens, cette fortune contre laquelle nous nous débattons aujourd'hui, elle est l'œuvre même des intrigues de Bonaparte au dehors.
A chacun sa responsabilité devant l'histoire.
C'est dans cette ville, c'est ici même que l'homme de Décembre et l'homme de Sedan, l'homme qui a tenté de gangrener la France, prononça cette mémorable imposture : « L'Empire, c'est la paix. »
Et tout ce règne subi, il faut le reconnaître, pour notre propre expiation, — car nous sommes coupables de l'avoir si longtemps toléré, et rien dans l'histoire n'arrive, de juste ou d'injuste, qui ne porte ses fruits, — ce règne de vingt ans, c'est parce que nous l'avons subi, qu'il nous faut subir aujourd'hui l'invasion étrangère jusque sous les murs de notre glorieuse capitale.
Et c'est parce qu'on avait altéré systématiquement dans le pays toutes les sources de la force et de la grandeur, c'est parce que nous avions perdu le ressort sans lequel rien ne peut durer ni triompher dans le monde, — l'idée du devoir et de la vertu, — qu'on a pu croire un moment que la France allait disparaître.
C'est à ce moment que la République, apparaissant pour la troisième fois dans notre histoire, a assumé le devoir, l'honneur et le péril de sauver la Fiance.
Ce jour-là, c'étaitle i septembre, L'ennemi s'avançait à grands pas sur Paris; nos arsenaux étaient vides; noire armée à moitié prisonnière; nos ressources de
tous côtés disséminées, éparpillées; deux pouvoirs, un pouvoir captif, un pouvoir fuyard; une chambre, que sa servilité passée rendait incapable de saisir le gouvernail.
Oh! ce jour-là, personne ne contestait la légitimité de la République. Ce fut plus tard, lorsque la République eut mis Paris dans cet état d'inviolabilité sacrée, lorsqu'il fut établi que la République avait tenu sa promesse du 4 septembre : sauver l'honneur du pays, organiser la défense et maintenir l'ordre; lorsqu'il fut démontré, grâce à la République, que par elle le droit doit finir par primer la force ; ce fut alors que ses adversaires, dont elle assure aujourd'hui la quiétude et la sécurité, commencèrent à contester sa légitimité et à discuter ses origines.
La République, liée, associée comme elle l'est à la défense et au salut de la patrie, la République est hors de question, elle est immortelle. Ne confondez pas, d'ailleurs, la République avec les hommes de son gouvernement que le hasard des événements a portés passagèrement au pouvoir. Ces hommes, lorsqu'ils auront rempli leur tâche, qui est d'expulser l'étranger, ils descendront du pouvoir et ils se soumettront au jugement de leurs concitoyens. Cette tâche, cette mission, qu'il faut conduire jusqu'au bout, qu'il faut atteindre sous peine de périr déshonorés, implique deux conditions essentielles : la première, la garantie et le respect de la liberté jusqu'au dénigrement, jusqu'à la calomnie, jusqu'à l'injure; la seconde, le respect par tous, amis et dissidents, du droit et de la puissance gouvernementale.
Le langage doit être libre comme la pensée, respecté dans tous ses écarts, jusqu'à cette limite fatale où il deviendrait une résolution et engendrerait des actes. Si l'on franchissait cette borne, — et j'exprime ici l'opinion de tous les membres du Gouvernement, — vous pouvez compter sur une énergique répression.
Je ne veux pas terminer sans vous dire que, le Gouvernement ayant pour unique base l'opinion , nous n'exprimons, nous ne servons et n'entendons servir que l'opinion, à rencontre des gouvernements despotiques qui nous ont précédés et qui n'ont servi que leurs convoitises dynastiques.
Je remercie la patriotique population de Bordeaux, ainsi que la population accourue des villes et des campagnes voisines, du concours éclatant qu'elles apportent au gouvernement républicain dans l'imposante manifestation du premier jour de l'année 1871. Je les remercie surtout au nom de nos chers assiégés, au nom de notre héroïque Paris, dont l'exemple nous soutient, nous guide et nous enflamme. Ah! que ne sont-ils témoins, nos chers assiégés, de toutes les sympathies, de tous les dévouements que suscite leur vaillance! Leur foi dans le succès s'en accroîtrait encore, si toutefois elle peut s'accroître.
.\<>us leur transmettrons vos vœux, Citoyens. Puissions-nous bientôt, nous frayant un passage à travers les lignes ennemies, les leur porter de vive voix, avec l'expression de l'admiration du monde et de la profonde et impérissable gratitude de la France.
Vive la France! vive la République !
DISCOURS Prononcé à Lille le 22 janvier 1 87 1
L'armée du Nord, à la suite <!•' la bataille de Saint-Quentin in H 10 janvier J ht i , s'était retirée et cantonnée autour i imbrai, Douai, Valenciennes, Rouen el Lille. BU< misa rapidement. « Dès le 1<> février, «lit le
général Faidherbe {Campagne de l'armée du Nord, p. 69), elle eût été susceptible de se représenter en ligne avec un effectif presque égal à celui qu'elle avait à Saint-Quentin, grâce à l'incorporation de quelques milliers de mobilisés et à l'activité déployée par les divers services qu'une apparition à Lille de M. Gambetta, à la fin de janvier, avait entraînés. » M. Gambetta, pendant ce séjour à Lille, avait prononcé en réponse à une adresse présentée par M. Vergnier, le discours suivant dont nous empruntons le compte rendu au Progrès du Nord.
Mes chers concitoyens,
Je puis vous appeler ainsi, car en venant au milieu de vous, je me suis toujours considéré comme un compatriote ayant droit de bourgeoisie chez vous, qui me faites ici, par votre accueil, une seconde patrie.
Ces souvenirs que je trouve en entrant dans vos murs, me rappellent combien votre cité a compté de généreux défenseurs de la liberté. Aussi n'y suis-je pas entré sans émotion, émotion d'autant plus poignante que je savais que plusieurs enfants de Lille avaient cruellement souffert en faisant bravement leur devoir. Mais cette émotion qui nous étreint, du spectacle de la guerre, des maux qu'elle entraîne, ne doit pas passer du domaine du cœur et du sentiment dans celui de la volonté.
La guerre est horrible, et tous doivent la maudire; mais elle est dans la nécessité de la situation.
Nos adversaires sentent bien que si la République, qui a recueilli le funeste héritage laissé par l'Empire, parvient à triompher des difficultés qu'elle a dû subir, elle défiera toutes leurs calomnies et toutes leurs machinations. Ils ont compris qu'il fallait l'attaquer dans sa base et l'énerver dans ses efforts et ils ont imaginé cet argument, facile autant que menteur, de présenter le Gouvernement comme poussant à la guerre pour se perpétuer au pouvoir; nous qui regar-
dons la guerre comme fatale aux peuples et à la liberté, pour laquelle nous avons toujours combattu! Non, nous ne sommes pas insensibles aux malheurs de la patrie; mieux que nos accusateurs, nous sentons ce qu'il y a d'effroyable à voir des générations destinées par la nature au travail et au progrès, vouées à la destruction et à la barbarie.
Qui donc a plus que nous protesté contre la guerre et ses conséquences?
Cette guerre, que nous subissons, nous l'avons flétrie et stigmatisée comme une honte pour le pays et pour l'humanité. Nous avons fait vainement appel à cette Assemblée qui voulait la paix et qui votait la guerre, et nous n'avons pu L'arrêter.
Cette guerre à jamais maudite, qu'il nous faut subir jusqu'à la mort, elle nous est imposée; elle n'a pas été voulue par nous, et pourtant nous ne pouvons l'éviter. Nous faisons la guerre à ces barbares qui ont pénétré sur notre territoire, l'imposture à la bouche, — ce qui ne peut nous étonner, puisque l'imposture tombait d'une bouche royale; — nous faisons la guerre à ceux qui nous ont dit qu'ils ne venaient pas combattre la France, mais l'empereur, et qui, la victoire obtenue, ont continué de ravager notre territoire.
N'était-ce donc pas véritablement à la France, <>t non pas seulement à Bonaparte, qu'ils avaient déclaré la guerre? Et, s'il pouvait y avoir un doute, ne se sontils pas démasqués, ces éternels ennemis de la liberté et du droit, lorsque cet homme, qui est l'honneur de la France et du parti républicain, quand Jules Favre est allé à Ferrières porter, avec l'affirmation de la République française, des paroles de conciliation et de paix?
Qu'a-t-on répondu à cette démarche aussi noble que loyale? S'est-on rappelé les promesses faites, autrement que pour les nier effrontément? Qu'a-t-on proposé ;i l'éminenl patriote, sinon L'extermination
de la patrie? Et pouvions-nous répondre, pour l'honneur de notrepays,autrementque par l'explosion d'une sainte colère et en affirmant, au nom de la France, que nous péririons plutôt que de nous démentir.
Et maintenant, dites-le, qui donc a voulu la guerre?
On nous a reproché, et l'on nous reproche de solidariser la cause de la République avec celle de la patrie; mais n'est-ce pas la République que nous nous exposons à sacrifier afin de sauver la France? Pour le pays tout entier, de quoi s'agit-il? D'être ou de ne pas être. Voilà la raison de la guerre.
La paix, ne l'oublie^ pas, c'est la cession et la mutilation de la patrie. Avons-nous le droit de sacrifier trois millions de Français à celte avide Allemagne ? N'aurions-nous pas honte d'abandonner des milliers d'Alsaciens, s'échappant de leur patrie pour protester contre cet abominable attentat d'une annexion repoussée par le vœu national, et venant se serrer autour de l'étendard de la nation française, au mépris des proscriptions et sans souci des persécutions et des fusillades du roi Guillaume?
Il n'appartient à personne, minorité, majorité, unanimité même, de céder la France; celui-là violerait le droit de tous et de chacun, qui croirait pouvoir céder une partie de notre pays, comme le maître cède une partie de son troupeau. La France est le bien commun de. tous les Français, et chaque motte de terre que la France couvre de son drapeau m'appartient comme elle vous appartient, comme elle appartient à tous. Ce sentiment de solidarité et de nationalité nous impose notre politique : c'est celle de la résistance à outrance !
Mais cette politique, il faut la bien juger. Si elle était folle et téméraire, si tout était perdu, même l'espérance la plus lointaine, faudrait-il donc sacrifier l'humanité à un sentiment de fierté nationale nécessairement stérile?
Comment! pendant vingt ans Bonaparte a préparé ses moyens d'agression, préparé ses armées, dépensé vingt milliards! La France a consenti à tout; elle a tout donné, hommes et argent : quinze jours ont suffi, et tout a disparu ! Et nous, qui n'avons rien trouvé, qui n'avons eu pour moyens que les ressources improvisées par l'initiative du pays, nous résistons depuis quatre mois à un ennemi qui multiplie ses forces, mais qui sent bien que si la résistance continue à embraser l'àme de la France, c'en est fait de l'invasion.
C'est qu'en effet les provinces allemandes sont vides : tout ce qui pense, agit, travaille, les hommes mariés, les adolescents môme, tout se trouve sous les armes; en Allemagne, le commerce est suspendu partout. En est-il de môme en France? La vie sociale est-elle éteinte? elle est entravée, mais non suspendue ni morte.
Soyez-en certains, si dans trois mois les Prussiens sont encore sur le sol français, ils sont perdus. Il faut donc maintenir la résistance, car nous avons devant nous la certitude d'un avenir vengeur et réparateur de nos désastres. Malgré nos revers passagers, ce qui grandit, c'est le sentiment de la dignité française, c'est l'horreur de l'asservissement étranger. Si chacun avait, comme moi, cette conviction, cette passion profonde, ce n'est pas des semaines et des mois qu'il faudrait compter pour l'anéantissement des armées envahissantes : la ruine de la Prusse serait immédiate; car que pourraient huit cent mille hommes, quelle que soit la puissance de leur organisation, contre trente-huit millions de Français résolus, et ayant juré de vaincre ou de périr?
Pas de faiblesse, ô mes chers concitoyens! Si nous ne désespérons pas, nous sauverons la France. Faisonsnous un cœur et un front d'airain ; le paj - sera sauvé par lui-même, et la République libératrice sera fondée.
Quand cet heureux jour viendra, quand vos efforts, unis aux nôtres, auront affranchi la France entière, on verra si nous sommes des hommes de guerre, si nous sommes des destructeurs, si nous dilapidons les finances; si nous ne cherchons pas, au contraire, à favoriser les arts qui ennoblissent l'humanité, l'industrie et le commerce, qui assurent les relations et enrichissent les peuples; si nous ne tendons pas de tous nos efforts vers les bienfaits d'une paix loyale et féconde.
On verra alors si nous sommes des dictateurs, et si notre plus grande passion n'est pas de rentrer dans la foule dont nous sommes sortis, de cette foule, réservoir inépuisable de toutes les grandes, de toutes les nobles pensées où chacun doit se retremper. On verra enfin que, si je suis possédé de la passion démocratique, qui ne souffre pas l'invasion étrangère, je suis profondément animé de la foi républicaine qui a horreur de la dictature.