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Dépèche reçue a Paris le 2G octobre

Je ne doute pas que le scrutin auquel procède Paris à l'heure où je vous écris ne nous donne une grande majorité, mais je ne peux accepter la déclaration par laquelle vous dite que « l'acclamation populaire du 4 septembre ne suffit plus ». Vous enlevez ainsi à la révolution du 4 septembre sa force et sa sanction.

En même temps, vous donnez raison, par cette faiblesse, à tous nos adversaires des départements qui nient et la légalité du gouvernement de Paris, et l'autorité de la délégation de Tours. On comprend, en effet, partout que le seul fait de vous mettre aux voix dans l'intérieur de Paris, sans consulter le reste de la France, frappe de nullité la représentation du gouvernement en province auquel de tous côtés on va demander le même baptême. Je ne me résignerai jamais à de pareilles pressions dont le plus terrible effet peut être d'amener la guerre civile sous le canon même des Prussiens. Il est impossible de mesurer dans tous les sens l'étendue de la faute commise; c'est la dissolution du pouvoir, l'écrasement du parti républicain , la paralysie des efforts militaires. Vous nous livrez, à proprement parler, aux entreprises armées des Prussiens, qui ne rencontreront, dans nos troupes, travaillées et décontenancées par vos tâtonnements pacifiques et électoraux, qu'une insuffisante résistance, tous ces gens-là se disant : A quoi bon se battre, on va traiter?

Je ne peux m'associer à une pareille politique qui, comme je l'ai déjà dit, livre notre œuvre du 4 septembre aux mains de nos plus cruels ennemis, anéantit d'un seul coup tous mes efforts accomplis depuis trois semaines, arrête brusquement et pour toujours l'élan national et allume la guerre civile. Je vous laisse la responsabilité tout entière de ces effroyables conséquences d'une politique dont j'ai vainement essayé de vous détourner.

Vous auriez pu cependant m'accorder quelque crédit, car, placé au milieu du mouvement, j'ai pu mieux que personne apprécier les dangers et les abîmes vers lesquels vous roulez, sous la suggestion de conseillers moins désintéressés que moi-même. Vous avez eu en mains la proclamation que j'adressais à la France au lendemain de la trahison de Bazaine. J'avais la conviction d'exprimer le fond môme de la conscience française et de traduire les sentiments de douleur et de résolution patriotique qui s'échappaient de l'âme déchirée de notre patrie. De toutes parts ce langage avait été reconnu et acclamé comme l'expression fidèle de l'opinion publique.

Cette honteuse capitulation, par une sorte de retour merveilleux de la fibre nationale, devenait le point de départ d'un immense mouvement de résistance à outrance. Je pourrais vous en fournir la preuve, et le Moniteur contient de nombreux documents qui l'établissent sans réplique. C'est cet enthousiasme que vous venez d'éteindre.

Avant de clore cette dépêche, je dois vous signaler quelques faits importants. Le général Bourbaki a été l'objet de suspicions violentes qui ont dégénéré en scènes publiques contre lesquelles les efforts les plus énergiques des autorités civiles sont impuissants à le protéger. De pareils faits pourraient bien amener sa démission. Des scènes analogues se sont produites à Toulouse, à Grenoble, à Marseille, contre les généraux plus "u moins compromis sous l'Empire. A Marseille, l'exaspération est montée à son comble. Une minorité factieuse ayant pour chef Cluscret, rappelé par Bsquiros, s'est substituée aux pouvoirs réguliers. J'ai rflrvé Esquiros de ses fonctions pour avoir pris \t>< mesures les plus condamnables et obéi aux agitateurs. J'ai envoyé Alphonse Genl comme préfet pour rétablir l'ordre. Après un accueil enthousiaste, il a été l'objet d'une tentative d'assassinat, mais sa vie est

hors de danger, et j'envoie des troupes pour assurer son autorité. Les éléments d'effervescence sont fort nombreux dans tout le Midi, et il est à craindre que vos élections y soient bien difficiles, pour ne pas dire impossibles. Lyon ne songe qu'à sa défense et le préfet y jouit d'une autorité incontestée qui lui a permis de faire rapporter certains arrêtés extrêmes de la municipalité. La résolution des Lyonnais de se défendre est telle que je doute fort qu'ils acceptent l'armistice : on peut en dire autant de presque toutes les grandes villes, sans en excepter Bordeaux1. J'ai d'ailleurs, dès hier soir, donné par le télégraphe connaissance de vos décrets à toute la France, et j'ai fait reproduire aujourd'hui par le Moniteur le texte complet du numéro du Journal officiel du 2 novembre. Ma prochaine dépêche vous fera connaître l'impression produite.

Je vous prie, en terminant, de m'accuser réception de la présente dépêche.

Léon Gambetta.

Gambetta à Jules Favre, à Paris.

Tours, le 6 novembre 1870.

J'ai en mains votre lettre du 3 novembre, 4 heures du soir. Elle marque de plus en plus le dissentiment qui s'établit entre nous, et dont je veux, pour la dernière fois, préciser le caractère et les conséquences. Vous paraissez tous résolus à faire des élections si l'armistice est conclu. Vous connaissez les motifs qui m'empêchent de m'associer à une pareille politique. A toutes les considérations que j'ai fait valoir pour la repousser, vous n'avez rien objecté qui soit de nature

1. Voir, chap. VII, les dépêches adressées aux préfets des Bouches-du-Rhône, du Rhône et de la Gironde.

à modifier mon opinion. D'autre part, vous me reprochez d'avoir, de concert avec mes collègues, pris certaines mesures pour lesquelles vous niez notre compétence. Je vous ferai observer que l'organisation de la défense, l'achat des armes, des approvisionnements, l'équipement et la soldedes hommes ne pouvaient se faire sans argent; et comme le ministre des finances n'avait, en aucune manière, prévu ni préparé les voies et moyens, il a fallu trouver de l'argent pour faire la guerre. Vous pouvez décliner cette responsabilité de l'emprunt : nous l'assumons tout entière devant le pays, et la France nous a d'ailleurs approuvés par la manière dont elle s'est associée à l'emprunt en y souscrivant. 11 en est de môme pour tout le reste de nos mesures politiques ou administratives. Nous sommes sûrs qu'au jour de la reddition des comptes, justice nous sera rendue. Nous ne sommes qu'une délégation, mais nous avons à gouverner.

Je n'ai pu découvrir, dans les diverses proclamations qui ont précédé ou suivi votre plébiscite, non plus que dans vos lettres, ce que Paris pense de l'armistice. Cette question est cependant capitale. Je vous prie de m'en dire sans retard votre opinion. En revanche, j'ai bien vu que la formule de résistance, le programme politique du gouvernement étaient démembrés. Est-ce oubli? Est-ce erreur? Est-ce de propos délibéré? On De dit plus comme autrefois, et comme je continue à le dire inflexiblement : «Pas une pierre de nos forteresses. » Est-ce que les négociations entamées et suivies par M. Thiers auraient déjà déterminé ce sacrifice? Pourquoi ne nous en rien dire? Nous ne sommes qu'une délégation, mais nous avons .1 diriger la France, à l'éclairer, à répondre à ses questions.

Pour ce qui esl de l'armistice en lui-même, vous savez ce que j'en ai toujours pensé. Je m'y tiens. El cependant, le mouvement de L'opinion esl Lellemenl

prononcé, même dans l'armée, qui n'y voit qu'une ruse de M. de Bismarck pour se donner le temps d'amener les 200 000 hommes de Metz sur la Loire, que je puis affirmer que la déclaration d'armistice rencontrera, sur tous les points, de vives résistances, et il ne serait pas sans danger de traîner le public plus longtemps en longueur : la défense s'en trouve considérablement affaiblie dans ses moyens pratiques.

Seules, les coteries légitimistes et orléanistes se réjouissent du départ de M. Thiers, qui doit amener l'armistice et plus tard des élections. Dans ce monde, on paraît avoir reçu des nouvelles de Paris, reproduites par leurs journaux, et dans lesquelles on annonce que l'on va procéder à des élections, sous la direction de M. Barthélémy Saint-Hilaire. J'ignore ce qu'il y a de fondé dans ces rumeurs, mais j'éprouve le besoin de vous rappeler que vous pouvez disposer des portefeuilles, et qu'à la première nouvelle de l'armistice signé, vous aurez à pourvoir au remplacement du ministre de la guerre et de l'intérieur.

C'est avec tristesse qu'en terminant cette dépêche, j'en suis réduit, faute de renseignements, à vous demander pourquoi le nom de notre collègue Rochefort ne se rencontre plus avec les vôtres au bas des actes du Gouvernement1.

Vous vous plaignez de mon silence : je ne peux guère parvenir à m'expliquer vos plaintes , ayant la preuve émanée de Paris que toutes mes dépêches vous sont parvenues. Vous dites que vous ne les avez pas reçues. Quelqu'un les supprimerait-il? Cette suppression serait bien coupable, car je vous ai fidèlement tenu au courant des faits et des impressions du

1. « Notre collègue, M. de Rochefort, n'avait pas paru dans la journée du 31 octobre. Le lendemain matin, il assistait à la délibération qui eut lieu aux affaires étrangères, puis il cessa de venir à nos séances, et quelques jours après, il envoyait sa démission. » (Jules Favre, Gouvernement de la défense nationale, t. II, p. 12.)

pays. Je les ai traduits dans des proclamations que je vous ai envoyées et dont je ne trouve ni trace ni mention au Journal officiel, notamment en ce qui touche Bazaine, dont la trahison avérée est partout flétrie en Europe et chaque jour mieux établie par les déclarations orales ou écrites, toutes semblables, des officiers échappés au désastre de Metz Me dégage donc ma responsabilité de la politique qui triomphe. Gela m'est facile, ayant été tenu à l'écart comme je l'ai été depuis les dernières semaines.

Léon Gambetta.

Gambetta à Jules Favre, à Paris.

Tours, le 7 novembre 1870.

J'apprends le rejet de l'armistice àl'unanimité 2. Vous pouvez être sûr que la France entière vous approuvera et vous suivra jusqu'au bout. Quant à moi, qui ai toujours pensé que l'armistice, s'il n'était pas avantageux au point de vue militaire, serait une faute grave, je suis heureux que les Prussiens se soient pour la seconde fois donné tort aux yeux de l'Europe; et, aujourd'hui que la guerre doit être notre unique passion, approuvez-vous que nous posions à la France entière, dans les quarante-huit heures, la question que vous avez posée à Paris? J'ose affirmer encore un<" fois qu'elle serait résolue avec le môme ensemble. Nous voilà de nouveau d'accord, je reste.

Léon Gambetta.

Le lendemain du jour où M. Gambetta envoyait cette dépèche ;ï M. Jules Farre, celui-ci adressai! la circulaire sui-

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