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trahir. Il a tout livré. Sa capitulation est aussi honteuse que celle de Sedan, et les conséquences en sont plus terribles. Toute l'armée est prisonnière de guerre : tout le matériel est abandonné. Cette catastrophe effroyable a produit en France un sentiment unanime de rage, d'exaspération, mais aussi de résolution et d'énergie. Le pays veut se venger à tout prix. 11 se sent aujourd'hui délivré des traîtres ; il veut aller en avant. Je crois la situation difficile à tenir si Tonne donne pas satisfaction à cette fièvre de patriotisme.
Notre patrie est en ce moment sublime de douleur et de courage.^
Le rapport que vous allez lire a été écrit par un jeune officier, attaché à l'état-major général, qui a tout vu, tout retenu depuis le siège l. Il a réussi à sortir de Metz le 23 octobre, porteur d'une dépêche chiffrée de Bazaine, que nous n'avons pu lire et qui nous annonçait sans doute son infâme résolution. Nous vous envoyons ce rapport pour que vous en sachiez autant que nous sur cette douloureuse affaire.
Léon Gambetta.
Gambetta à Jules Favre, à Pcuis.
Tours, le 31 octobre 1870.
Nous vous avons annoncé la trahison de Bazaine et la capitulation de Metz. La confirmation de ses intrigues nous est arrivée depuis, dans leurs détails, par les soins de MM. Tachard et Tissot, qui les tiennent de la bouche même du général Boyer. L'explosion de rage et de vengeance qu'a provoquée cet attentat crée véritablement une nouvelle situation politique, tant au
1. Voir au Moniteur universel du 4 novembre (édition de Tours), le rapport adressé par M. E. de Valcourt au Gouvernement de la défense nationale. • ■
point de vue intérieur qu'à celui des affaires extérieures. Le parti de la guerre à outrance a décidément pris le dessus et se manifeste sous un double aspect; d'une part, défiance et colère contre les anciens généraux de l'Empire qui presque partout sont l'objet de démonstrations hostiles, principalement dans le Midi et dans l'Est; d'autre part, un immense besoin de concentration du pouvoir et de mesures de la dernière énergie. A la suite d'un pareil crime, la population se croit enveloppée dans le réseau d'une vaste conspiration bonapartiste, et, sous le coup de ces préoccupations exagérées, mais naturelles et respectables, elle réclame du gouvernement une vigilance et des actes sévères, sans quoi elle se porterait elle-même à des violences sur les personnes, qu'il vaut mieux savoir prévenir qu'avoir à réprimer. En conséquence, j'ai engagé certaines individualités trop compromises sous l'Empire à vider le territoire, et je dois dire que jusqu'à présent elles n'ont fait aucune difficulté. Mais il ne faut pas se dissimuler que tout l'ancien personnel bonapartiste, soit dans les finances, soit dans l'instruction publique, soit môme dans les consulats, est encore debout, et que leur maintien dans les fonctions qu'ils occupaient sous l'Empire excite partout les plus violentes et les plus légitimes réclamations. Il va devenir urgent de révoquer les plus compromis, l.a survivance des conseils généraux, remplis des créatures <lc la candidature oflicielle, paraît inexplicable à la majorité des bons esprits. On s'explique difficilement que la dissolution de ces assemblées départementales, produits de la pression administrative et foyers de réaction napoléonienne, n'ait pas suivi l;i dissolution même du Corps législatif. C'est évidemment la une de C6S ine^uivs qu'on ne peut pins longtemps retarde!', sous peine de faiblesse dans L'exercice du pouvoir. Il est d'ailleurs nécessaire de ramener les choses à l'uniformité; sur beaucoup de points, il leur
a été impossible de se réunir, et des arrêtés de dissolution,ont dû être prononcés dans certaines localités. Au surplus, l'ensemble de la situation politique et militaire du pays exige que le système de tolérance, qui a été trop complaisamment suivi au lendemain de la chute du gouvernement impérial, fasse place à une méthode plus énergique, de nature à déconcerter les menées des partisans du régime déchu, remis de leur première alerte, et à accentuer plus nettement pour les populations le changement accompli par la révolution du 4 septembre, non seulement au point de vue des principes, mais au point de vue du personnel chargé de les faire prévaloir. Je note en passant que les modifications que vous déciderez vous-mêmes à Paris, si elles sont inspirées par ces vues, seront certainement aussi favorablement accueillies dans les départements qu'à Paris même, et qu'il résultera de cette coïncidence, en même temps qu'une nouvelle preuve de l'unité du pouvoir, une confirmation et une consécration des institutions républicaines. . Observez que l'effet de ces mesures sera de soutenir le courage de tous les citoyens que l'exemple de Paris électrise tous les jours davantage, et que les derniers événements n'ont fait qu'exalter. De tout ceci vous pouvez induire que l'esprit de paix et les propositions d'armistice ont singulièrement perdu du terrain, et si M. Thiers était encore parmi nous, il pourrait s'assurer lui-même que nous touchons à la guerre du désespoir.
Pour entreprendre cette guerre sublime et la soutenir jusqu'au bout, la France, toujours entraînée malheureusement vers la dictature, réclame une concentration du pouvoir de jour en jour plus extrême : on va jusqu'à nous offrir des plans de plébiscite sur la paix, sur la guerre, sur la constitution de comités de salut public, sur la création d'une magistrature exceptionnelle et temporaire dontle titulaire auraitla charge,
comme aussi la responsabilité, de sauver le pays. Il va sans dire que je refuse de me prêter à rien de semblable; mais tout cela vous peint l'état des esprits et me commande une conduite exclusive de toute défaillance et de toute demi-mesure. Je tiens à conserver à Paris et à vous, qui pouvez constamment vous inspirer des légitimes aspirations de Paris, la suprématie et le commandement. Je vous prie instamment de me faire connaître par le prochain ballon vos opinions, vos avis : vous me laissez en vérité sans communications, et cependant j'aurais pu, depuis trois semaines, recevoir presque tous les jours des nouvelles et des informations précises. Vous nous expédiez par ballon des émissaires qui arrivent toujours les mains vides : il faut que cela cesse et que vous ne laissiez partir aucun aéronaute sans lui faire une loi de nous remettre vos dépêches.
Vous n'ignorez pas quels sont nos trois grands embarras : l'argent, les armes, les généraux. Le premier va être en partie levé par un emprunt qui, malgré la cruauté des temps, a réussi au delà de toute espérance. Son succès en France môme, avec Paris bloqué et vingt-trois départements envahis, prouve l'autorité de la République et la confiance qu'elle inspire. Le manque d'armes excite toujours nos plus vives inquiétudes, il a été acheté neuf cent cinquante mille fusils, mais les livraisons sont difficiles, et la concurrence au dehors est très active parles soins combinés des agents de la Prusse et de la famille Bonaparte, qui achètent tout ce qu'ils peuvent nous enlever. Ajoute/ le mauvais vouloir de certaines puissances qui allèguent leur neutralité pour empêcher la sortie des armes de guerre. La médiocrité et l'insuffisance des officiers est loin d'être réparée, et, malgré tous nos efforts nous sommes encore bien pau> res bous cet important rapport : cependant nous allons avoir deux cent mille Prussiens de plus sur les bi
Les Prussiens continuent leurs opérations sur le centre de la France, Dijon a succombé à la suite d'une incroyable panique, dont la responsabilité pèse tout entière sur le comité de défense civile l. Une instruction a lieu. La ville désarmée n'en a pas moins tenu pendant sept jours; elle a été bombardée, incendiée dans ses faubourgs2. Le commandant militaire, général Fauconnet, s'est fait tuer bravement à l'entrée de la ville 3. Lyon sera bientôt en état complet de défense; l'esprit de résistance y est admirable; la seconde capitale de la France sera digne de la première.
En résumé, jamais la situation de la France ne fut plus grave, et jamais aussi la résolution de lutter à outrance ne fut plus manifeste. Toutefois, je dois vous rappeler les conclusions de ma dernière dépêche et vous dire que les résolutions que vous prendrez à l'Hôtel de Ville seront acceptées et exécutées, sauf les réserves morales que j'ai pris la liberté de vous soumettre.
Léon Gambetta.
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
Tours, le 3 novembre 1870.
Nous avons reçu hier dans la nuit, par le ballon de M. Cézanne4, la nouvelle de la journée du 31 octobre et du plébiscite singulier auquel vous vous êtes laissé
1. Dijon avait été occupé le 31 octobre par deux brigades (Ire et 3e brigades badoises), sous le commandement du lieutenant général de Beyer, à la suite d'un brillaut combat.
2. « L'artillerie canonne la ville jusqu'à la nuit close. » (Rapport du grand état-major, 12e livraison, p. 307.)
3. Le commandant militaire de Dijon était colonel, et non général, comme l'écrit ici M. Gambetta. « Les pertes de la journée montaient, pour les Allemands, à 250 hommes environ; pour les Français à 200 tués et plus de 100 prisonniers. » (Rapport, p. 328.)
4. Le Fulton, parti le 2 novembre de Paris et atterri le même jour à La Prunellière, près d'Angers.
acculer1. Ces événements et les conséquences politiques qui en découlent m'obligent à vous rappeler mes dépêches antérieures, notamment celle du 24 octobre 2, dans laquelle je vous exposais non seulement mes vues sur l'état des esprits en province, mais aussi mes résolutions tant à propos de l'armistice que des élections générales. Vous avez reçu toutes mes dépêches, ainsi qu'il résulte d'un tableau mentionnant à leur date l'arrivée de tous les pigeons messagers et dressé par l'administration des télégraphes. Je réclamais formellement l'opinion du Gouvernement sur les diverses propositions que j'avais annoncées, il ne m'a été fait, dans trois dépêches successives, que des observations évasives. Je viens aujourd'hui vous confirmer la teneur de ces dépêches, et je vous prie de prendre acte d'une détermination inflexible.
Vous avez annoncé l'armistice comme ayant pour but de constituer une assemblée; vous savez que je n'ai appuyé la proposition d'armistice que rigoureusement et exclusivement limitée au point de vue militaire. Je persiste plus que jamais à considérer les élections générales comme funestes à la République, et, puisque vous n'admettez pas le correctif de l'inéligibilité portant sur toutes les catégories de personne visées dans ma dépêche, je continue à vous dire que je me refuse à les accepter et à y faire procéder. En conséquence, veuillez recevoir ma démission de ministre pour le cas où l'armistice serait accepté et où dc> élections générales auraient lieu. Vous pouvez, dès à présent, disposer des portefeuilles. Je n'entraverai pas votre action , je me retirerai purement et simplement.