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3. Il s'agit d'une dépèche de M. Crémieux à M. Hérold, arrivée par pigeon le 8 janvier. (Enquête, t. X, p. 119.)
ordres étaient donnés, la garde mobilisée, debout, pleine d'ardeur ; puis on a tout fait rentrer, ce qui a produit un bien mauvais effet. Vos nouvelles sont arrivées nous donner une efficace consolation, et nous en avons besoin. Depuis quatre jours, sans avertissement préalable, l'ennemi a commencé son bombardement. — Il avait d'abord couvert nos forts de feux. Depuis vendredi, il les dirige sur la ville depuis Montrouge jusqu'à Passy. Cette nuit, le quartier Saint-Jacques et Saint-Germain a été abîmé. Plus de 2.000 obus y ont été lancés. Un assez grand nombre de victimes ont succombé, des femmes, des enfants. Ils tirent sur les bôpitaux, les ambulances, les écoles. Le Val-de-Gràce, le Panthéon, le Luxembourg sont leurs points de mire. Le feu a continué pendant la journée, mais moins vif. Je pense qu'ils reprendront ce soir. J'entends déjà la détonation de leurs krupp et l'éclat des obus. La population supporte ces criminelles entreprises avec un rare courage. C'est la colère et non l'abattement qu'elles excitent chez elle. J'espère que le général comprendra que ces violences lui imposent le devoir d'agir. S'il attend encore, nous allons être pris par la famine. Nous allons ce soir voter le rationnement du pain. Nous ferons les efforts les plus grands pour atteindre le 2o. Je doute que nous y arrivions. S'il est possible à Chanzy et à Faidherbe de se hâter, qu'ils le fassent, car il serait horrible de voir Paris tomber à la veille de sa délivrance. Quoi qu'il en soit, la France ne se rendra pas ; ot quel que soit notre sort, nous nous associerons à sa résistance. Vos sentiments sont les nôtres, et nous mettons au-dessus de toute autre considération le salut et l'honneur national. C'est l'opinion de Paris tout entier, et il est impossible de savoir à quel acte désespéré elle le poussera.
J'écris a M. de Chaudordy que M. de Bismarck ne m'a fail parvenir aucun sauf-conduit, Je ne puis lui en demander; el ce n'est pas au moment où il inflige à Paris ce traitement barbare qu'il a froidement médité, que je puis lui adresser ma requête. Les choses en restenl donc là, el je le rette. J'aurais été heureux de fane accepter notre République à Londres el de la défendre avec vous en France. nue je succombe ici en combattant pour elle, que je la condana une prison de Prusse, je n'en demeurerai paa moiii- inébranlablement acquis à sa cause. Et maintenant,
j'ai Ja ferme confiance que la France ne déposera son épée que lorsque cette cause aura triomphé. Je vous envoie mes plus cordiales amitiés.
Jules Favre.
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
Bordeaux, le 13 janvier 1871.
Je ne peux pas me lasser de vous redire, et chaque fois avec plus d'instances : Il faut sortir, sortir tout de suite, sortir à tout prix, sortir aussi nombreux que possible, sortir sans esprit de retour! Près de trois cent mille hommes vous ont abandonnés depuis cinq jours pour courir les uns sur Chanzy, les autres sur Bourbaki, Nous les retiendrons le plus possible ; mais n'attendez pas qu'ils reviennent pour sortir, ne les laissez pas remonter vers Paris.
Votre dépêche du 10 janvier \ reçue et déchiffrée aujourd'hui, m'a causé autant de colère que de douleur. Comment se peut-il que, en voyant, en jugeant aussi clairement l'homme et les choses, vous puissiez subir un joug sous lequel Paris, la France et la République vont succomber? Il n'est ni convenance, ni relations, ni intérêts particuliers qui puissent vous faire fléchir ni hésiter. Votre dépêche est un arrêt rendu contre lui et rendu contre vous également. Que diront la France et l'histoire quant elles connaîtront la vérité écrite par vous-même? Quand je pense que le 8, suivant ce que vous dites, tout était préparé, ordonné et que, sans motif, rien ne s'est exécuté, je me demande si vous mesurez bien et l'étendue de telles fautes et l'étendue de nos responsabilités, — car je ne me sépare jamais de vous.
Je vous remercie, d'ailleurs, de toutes les facilités
1. Du 9 janvier soir; M. Gambetta, dans sa lettre du 16, rétablit la date exacte.
politiques et autres que vous avez obtenues pour moi. Mais je n'ai pas le courage de traiter pour le moment ces questions, et je termine comme j'ai commencé, en vous criant : Sortez, sortez, si vous ne voulez pas laisser périr la France, car, je ne saurais me lasser de le redire, vous n'avez autour de vous qu'un simple cercle de feu derrière lequel nos audacieux et habiles ennemis dérobent tous leurs mouvements.
La province fait du reste écho au cri unanime de Paris et se demande à son tour pourquoi cette persistante inaction.
Ghanzy s'est remis de son échec d'hier1, et nos affaires dans l'Est ont bonne tournure.
Salut fraternel.
Léon Gambetta.
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
Bordeaux, le 14 janvier 1871.
Cher ami,
Votre dépêche qui m'était annoncée par Trochu ne m'est pas parvenue. Il y a eu erreur évidente dans L'expédition. Chaudordy a reçu à la fois les primata et duplicata de sa dépêche1; la mienne doit être restée sur votre bureau. Faites-la rechercher et envoyez-la immédiatement, je vous en supplie. Nous attendons toujours votre suprême sortie et nous tenons vigoureusement la campagne.
Léob Gambetta.
1. Le ministère de la guerre venait de recevoir la dépêche suivante «lu général Chan?.v :
janvier 1871. — .i<' reçois â L'instant votre télégramme de ce jour. Je suis reconnaissant au gouvernement de la confiance qu'il me conserve ; je la justifierai. L'armée sera installée dès demain dans une ligne de défense. Elle s'y reconstituera.
1. Dépêche du 12 janvier 1871 sur La question des sauf-conduits «•t le bombardement de Paris. Cette dépêche a été publiée in H. Jules I" i ■ re, toc. cit. t. II. p. S
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
Bordeaux, le 14 janvier 1871.
Cher ami,
Je vous renouvelle mes instances. Il vous faut sortir, et dans la direction de l'Est, car, jusqu'à Nancy, vous ne rencontrerez personne1. Un effort combiné de Paris et de la France peut tout sauver, et votre inaction doit tout perdre.
Quant à ce qui nous concerne personnellement, surmontez toutes les résistances et venez 2.
Léon Gambetta.
Gambetta à Jules Favre, pour ses collègues, à Paris.
Bordeaux, le 16 janvier 1871, 6 h. soir.
Mon cher ami,
J'ai en main vos deux dépêches des 9 et 12 janvier, auxquelles j'ai déjà fait deux courtes réponses, exclusivement consacrées à réclamer de vous et de nos collègues un acte de suprême énergie pour décider une sortie générale des forces actives de Paris. Mais l'heure est trop grave pour que je ne considère pas comme un devoir impérieux de vous faire connaître
\ . A la suite de la marche du général de Manteuffel sur le Jura, à la tète de l'armée dite du Sud, le général de Moltke exprimait son avis sur cette opération, devant l'empereur Guillaume, de la façon suivante : « L'opération du général de Manteuffel est extrêmement hardie,mais elle peut amener les plus grands résultats. S'il subissait un échec, il ne faudrait pas le blâmer, car il faut bien risquer quelque chose pour obtenir de grands succès. » {Rapport du grand État-major prussien, 19e livraison, p. 1126).
2. M. Jules Favre avait reçu le 10 janvier l'invitation de lord Lyons d'assister à la conférence de Londres. Il avait adressé le 13 janvier une demande de sauf-conduit à M. de Bismarck; celuici, à la date du 16, n'avait pas encore répondu. (Jules Favre, loc. cit., t. II, p. 300 et suiv.)
tous mes sentiments et toutes les résolutions que m'inspirent votre situation et la nôtre. J'ignore quand vous lirez ces lignes et ce que vous serez devenus quand elles passeront sous vos yeux. C'est avec une sorte de tremblement que je vous écris cette dépèche qui peut être la dernière. Je l'écris sous l'impression d'amertume ineffaçable que m'ont causée vos dernières communications; je sens que vous vous perdez, que vous allez à l'abîme avec la conscience manifeste des fautes de celui qui vous y pousse, de l'écrasante responsabilité qui nous reviendra dans l'histoire pour n'avoir pas su rejeter virilement l'instrument de notre perte commune. Vous voyez s'approcher tous les jours de vous, de la France et de la République, l'horrible catastrophe, et vous vous résignez, en gémissant, à cet immense désastre, plutôt que de vous défaire résolument d'un seul homme qui, quelles que soient d'ailleurs ses vertus, est inférieur à la situation, à son rôle, aussi bien qu'à son mandat. De mesquines considérations de personnes vous entravent, au point de rendre stériles les efforts gigantesques de Paris et de la France depuis quatre mois. Vous vous laissez acculer à la famine, à la capitulation par inanition. Vous aurez ainsi laissé passer l'heure et l'occasion favorables pour une victorieuse trouée et, avec des intentions plus pures, vous tomberez comme ceux qui sont tombés à Sedan et à Metz. Peut-être tenterez-vous à la dernière heure un suprême effort : héroïsme inutile qui sauvera voire honneur sans servir la patrie! Les grands efforls veulent être opportuns pour être efficaces. Si VOUS • lie/, sorti le 7 janvier comme le marque votre dépêche du 9 janvier, vous eussiez réussi, et Chanzv. au lieu d'un échec sur la ligne du Mans, aurai! probablement compté un triomphe Si vous soi lie/ aujourd'hui, demain, après-demain, profitant du moment où les Prussiens ont dégarni leurs lignes pour oppo-
ser deux cent mille hommes à Ghanzy, cent mille hommes à Bourbaki, vous réussiriez encore.
Il y a des traîtres dans Paris. Les Prussiens savent toujours à l'avance vos projets et vos opérations. Je vous ai, dans ma dépêche du 13 novembre, mis en garde contre ces criminelles menées. Je vous avais fait passer des renseignements précis et précieux sur certains personnages. Les a-t-on surveillés avec soin? Je vous citais la source de mes informations. Redoublez de vigilance. Soyez défiants et suivez avec soin les indications de l'opinion publique, qui apporte toujours en ces choses un merveilleux instinct de divination.
Les journaux de Paris qui nous sont parvenus, même les plus modérés, me prouvent que je ne fais qu'exprimer le sentiment unanime de votre admirable population.
En ce qui concerne notre situation militaire, je vais vous l'exposer dans toute sa fidélité.
A l'Ouest, le général Ghanzy, que ma dépêche du 31 décembre vous montrait au Mans prêt à reprendre l'offensive, s'est vu, à la suite d'opérations qui ont commencé dès le 27 et le 28 décembre et qui durent encore aujourd'hui, forcé dans ces positions et obligé de battre en retraite derrière la Mayenne . Il a eu à supporter l'effort d'une armée de plus de 200 000 hommes, commandée par le prince Frédéric-Charles et le duc de Mecklembourg. Les renforts venus de Paris l'ont accablé, malgré une héroïque résistance mêlée malheureusement à de cruelles défaillances. Je vous envoie la série de ses dépêches, depuis le commencement de ses opérations jusqu'à ce jour. Vous suivrez ainsi par le détail les alternatives de cette lutte terrible; vous y pourrez admirer la force d'âme de ce brave général. Les causes principales de son échec sont l'absence de coïncidence de sa propre action et d'une action du côté de Paris, la panique des mo-
bilisés de Bretagne ' et aussi l'inexpérience des officiers qui commandent ces troupes. Le caractère particulier des armées que nous formons, c'est de manquer de solidité et d'haleine. Elles ne peuvent surtout supporter une série de combats qui prennent plusieurs semaines, entremêles de quelques succès, mais qui n'ont pas encore amené une grande victoire de nature à les enflammer pour longtemps. C'est ce qui vous explique que, depuis le commencement de la guerre, nos diverses armées ont eu tour à tour au bout d'une certaine période de combats, besoin de se refaire et de se reconstituer. C'est comme un mécanisme trop hâtivement fabriqué et appareillé qui ne peut marcher qu'un certain nombre de jours et qu'il est nécessaire de reviser et de remonter presque d'une façon chronique.
.Mais les intermittences ne doivent ni nous affaiblir ni nous abattre : elles sont dans la nature des choses. Il faut simplement être résolu à ne jamais se lasser et à reprendre patiemment après chaque échec le travail de réorganisation et de résistance à outrance. Ainsi avons-nous fait après la première prise d'Orléans, après les défaites essuyées, au mois de novembre, par l'armée de l'Ouest à Nogent-le-Rotrou et à la Ferté- Bernard, quand le Mans a été une première fois menacé : de même après Toury, et la seconde évacuation d'Orléans, après la défaite de l'armée de Gambriels à la Bourgonce. Ainsi faisons-nous aujourd'hui, derrière la Mayenne, pour la deuxième armée de la Loire, et <:VsI pour cette œuvre que, sur les instances du général Chanzy, je me rends ce soir à Laval.
On comprend qu'il doive en être ainsi jusqu'à ce que <•« i9 troupes, si tendres et de formation si récente, aient véritablement acquis le tempérament militaire. Il doit, également en être ainsi pour un autre motif: c'est qu'au bout d'un certain nombre d'engagements
i. Au porte de la Toilerie.
heureux pour nos armes, toutes les fois que nous rencontrons les Prussiens inférieurs ou égaux en nombre, ils parviennent à accumuler sur le point disputé des masses très supérieures, ce qui, dans le cas particulier du général Ghanzy, n'aurait pu se produire si Paris avait tenté ou de nombreuses diversions autour de ses murs, ou une sortie sans esprit de retour. Il est évident, en effet, que l'armée qui est dans Paris ne peut pas être seulement qu'une force défensive : elle doit constituer une armée d'opérations extérieures, une armée de secours, capable de prendre la campagne par le nombre des forces opérant à l'extérieur contre l'ennemi. J'ajoute que le rôle des armées créées par la province est double : converger vers Paris comme force offensive, ou bien enlever aux assiégeants et retenir loin de la capitale des forces imposantes qui diminuent d'autant la profondeur des lignes d'investissement. Mais, à tous les points de vue, le succès final n'est possible qu'à la condition que Paris sorte en temps opportun de sa persistante inaction. Il faut bien retenir d'ailleurs que, dans la longue série de ces héroïques efforts faits par nos jeunes troupes, outre le péril couru par l'ennemi en s'éloignant trop de sa base d'opérations, chaque journée lui coûte beaucoup de monde, et que, même lorsqu'il triomphe, ses forces s'épuisent. 11 sent fort bien que la France peut continuer indéfiniment ce système de résistance, et que, comme je vous le disais dans une de mes dépêches, il suffira, s'il est conduit jusqu'au bout, pour contraindre la Prusse à vider le territoire. Le général Ghanzy est éminemment propre à cette guerre de combats sans cesse renaissants, dont le résultat certain est d'user l'ennemi. Vous pouvez être assuré qu'en quelques jours nous aurons reconstitué cette deuxième armée, sur laquelle on dirige déjà le 19e corps qui va former son aile gauche à Fiers.
La perte de la ligne du Mans est certainement importante. Toutefois, il ne faut pas en exagérer les conséquences; car, une fois refait, le général Ghanzy pourra, par un mouvement vigoureux sur la droite de l'ennemi, dans la direction d'Alençon, le forcer à rebrousser chemin. Cette opération pourra être appuyée parle 25e corps et la colonne mobile du général Cléret, qui s'étend de Tours à Vierzon.
Dans l'Est, nos affaires vont beaucoup mieux. Les troupes (vingt mille hommes environ) du général de Pointe de Gévigny, qui opère de Nevers à Gien, repris hier pour la troisième fois, et dont les pointes vigoureuses inquiètent l'ennemi jusque dans l'Avallonnais, pourront, à un moment donné, remonter jusqu'à Joigny et gêner les mouvements des Prussiens sur Ghaumont. L'entreprise du général Bourbaki, dont vous avez saisi l'importance, a déjà produit d'excellents résultats. Le tableau ci-joint1 des dépèches relatives à ses mouvements et au succès déjà obtenu, vous initiera fidèlement à toutes les phases de l'opération # Mais je tiens à constater, pour lui comme pour Chanzy, que l'action a commencé dès les premiers jours de décembre, ainsi que je vous l'avais annoncé, et qu'en réalité, depuis près de vingt jours, ces deux armées se battent constamment, avec des fortunes diverses, mais toutes dans votre intérêt, car les revers de l'une il*- vous sont pas moins profitables que les succès de l'autre, puisqu'elles retiennent loin de vous les meilleures troupes qui environnaient Paris. C'est Frédéric- Charles qui commande toutes les forces prussiennes dans l'Ouest et qui est acharné sur Ghanzy depuis vingt jours; c'est Manfeuffel qui est général en chef dans l*Esl cl qui a amené sur Bourbaki cent mille hommes <!<• plus, dérobés aux lignes d'investissement. Werdera été destitué, car les Prussiens ont la bonne
1. A cette dépêche était .'um^iV une nouvelle copie dei dépéchei du généra] Bourbaki.
méthode, et chez eux les généraux battus sont relevés de leur commandement; il est allé rejoindre Von der Thann et Steinmetz.
Et pendant toutes ces luttes, que fait Paris? Rien. Sa population civile supporte stoïquement les obus des Prussiens, mais on se demande non seulement en France, mais en Europe, ce que fait sa population militaire. Cependant le temps vous presse. Vos dépêches ne laissent à cet égard aucune incertitude. Qu'attendez-vous pour agir? Autour de vous, tout le monde vous a adjuré. Je vous ai envoyé mon vote; je viens de vous exposer les nécessités de la situation; je vous ai fait connaître l'opinion générale, unanime dans le sens d'une action immédiate. Tarder plus longtemps, quel que soit le motif, le prétexte d'une pareille faiblesse, serait commettre un acte coupable contre le pays et contre la République.
Même indirectement, je ne veux pas m'y associer. Vous avez en main la puissance et le droit nécessaires pour vous faire obéir, usez-en, mais comprenez que mon devoir est de faire connaître à la France vos dépêches si caractéristiques sur la situation et sur la direction militaire de la capitale. En conséquence, si le 25 nous n'avons pas reçu une dépêche nous annonçant qu'une sortie suprême et sans esprit de retour est engagée, avec tous vos moyens, je ferai connaître à la France la vérité tout entière. Vous comprenez, en effet, que nous ne pouvons pas laisser tomber Paris sans avoir préalablement réconforté l'opinion et disposé les esprits à soutenir un pareil choc.
Je voudrais vous avoir près de nous, mon cher Favre, pour franchir les terribles journées qui suivront le grand désastre, si tant est qu'il ne puisse être évité. Votre caractère, vos souffrances, votre autorité s'imposeraient à tous, et chacun comprendrait, en vous voyant porter au dehors de Paris son âme et sa parole, que vous avez reçu de lui mandat de le ven-
16 JANVIER 1871. ?;<j
ger, vous le pouvez, vous le devez. Vous le pouvez, en vous rendant à la conférence de Londres, où l'Europe entière, sauf nos implacables ennemis, vous désire et vous attend. Nos collègues ignorent la situation : qu'ils s'en rapportent à ceux qui, n'ayant d'autre passion que celle de la vérité et des intérêts de la République, vous adjurent de sortir; qu'ils sachent qu'au dehors de Paris, tous nos ennemis sont d'accord pour vous réclamer, et que si, dans l'intérieur de Paris, il y a des dissidences sur un point aussi capital, cela tient à votre malheureux isolement. Quand vous avez publié ma dépêche du 31 décembre, au milieu de tant d'autres suppressions, vous avez eu tort de supprimer le passage où je vous suppliais de sortir. Je suis convaincu que l'opinion parisienne eût approuvé ce passage et votre départ venant à la suite. 11 en est temps onrore. Faites connaître à nos concitoyens nos prières et les raisons qui les accompagnent, et vous pourrez sans résistance accomplir ce qui est votre devoir de ministre dos affaires étrangères, de chef civil du gouvernement de la République, dont plus tard vous vous reprocheriez d'avoir compromis les destinées, par un complaisant abandon aux instances de nos collègues mal éclairés et mal renseignés. J'attache la même importance, dans des ordres divers, à votre présen<c à Londres qu'à une sortie immédiate du général Trochu hors des murs de la capitale. Et, au fond, c'est du même intérêt qu'il s'agit, du salut de la patrie. J'ai fait mon devoir, faites le votre. Salut fraternel.
Léon Gambetta.
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
Lille, le 22 janvier 1871.
Mon 'her ami,
Depuis iii.i dernière dépêche, qui contenait tous
les documents relatifs aux opérations des généraux Chanzy et Bourbaki, la situation militaire du pays s'est aggravée par suite de l'effort considérable qu'ont tenté, dans les trois directions du Nord, de l'Est et de l'Ouest, nos implacables ennemis; et, malgré les plus héroïques résistances sur les divers points, les troupes prussiennes étaient tellement nombreuses qu'elles nous ont forcés à plier. Mais ces échecs même vous ont été profitables, car les Allemands n'ont pu frapper les divers coups qu'en dégarnissant leurs lignes d'investissement autour de Paris. Nous constatons que vous en avez eu connaissance ou pressentiment, puisque, depuis le 19 l, vous êtes vous-mêmes engagés.
Nous sommes encore sans nouvelles sur les résultats de votre tentative, car vos ballons sont tous allés tomber en Belgique ou en Hollande2, notamment celui de M. Gléray, que j'ai vu ici.
Dans l'Est, le général Bourbaki, dont la neige avait quelque peu retardé la marche, a poussé vivement l'ennemi jusqu'à Héricourt; mais, après une bataille acharnée quia duré deux jours pleins3, il s'est trouvé aux prises avec des forces trop supérieures et des positions couvertes d'une artillerie formidable, qu'il n'a pu enlever. 11 s'est vu contraint à reporter un peu en arrière sa ligne d'opérations *, ayant causé à. l'ennemi assez de mal pour n'être nullement inquiété dans ce mouvement de retraite. 11 repose ses troupes, dont il loue la constance et la valeur, et auxquelles il imprimera prochainement une nouvelle direction. De ce côté, on peut dire qu'après de grands résultats rapidement obtenus, nous avons été obligés d'arrêter le mouvement pour ne rien compromettre et conserver
1. Le Vaucanson, tombé près d'Armentières, Belgique, le 15 janvier; le Steenackers, tombé à Hynde, Hollande, le 16 janvier, la Poste de Paris, tombé à Venray, Hollande, le 18 janvier.