Bataille de Vendôme
à Meudon. Cette nouvelle est apportée par un courrier de l'armée, échappé hier de Versailles.
Le Havre est tout à fait dégagé : les Prussiens ont môme abandonné Rouen, après l'avoir pillé et avoir dirigé leur butin sur Amiens, direction que paraissent avoir prise les forces de Manteuffel pour barrer le passage nux troupes de Faidherbe.
Nous augmentons tous les jours notre effectif, mais les officiers nous font grand défaut, surtout les officiers supérieurs, malgré les démarches actives que nous faisons en Allemagne. Nous en empruntons le plus possible à la marine, mais la disette va croissant à mesure que les forces augmentent. Les mobilisés, qui ouf déjà vu le feu, s'en tirent à merveille, et je crois qu'en peu de temps ce seront d'excellents soldats, meilleurs que les mobiles.
De pays est, comme nous, résolu à la lutte à outrance. Il sent tous les jours davantage que les Prussiens s'épuisent par leur occupation môme, et qu'en résistant jusqu'au bout, la France sortira plus grande et plus glorieuse de cette guerre maudite. Salut fraternel.
Léon Gambetta.
Gambetta à général Trocha, à Paris.
Lyon, Le 1\ décembre 1870.
Le mouvement que je vous annonçais dans ma dernier»' dépêche esl accompli. Les 18e et 20e corps seront demain malin eu position, de Ghagny à Autun, pointant sur Dijon, dont Les approches, par Beaune et Nuits, ont été le théâtre d'un victorieux engagement1 de la première division du corps d'armée de Lyon1,
j. Commandée par le général ('renier.
dans lequel on a repoussé les forces du général Werder, et tué à l'ennemi près de 7,000 hommes 1 commandés par le prince Guillaume de Bade, qui a eu la mâchoire fracassée 2. Les Prussiens ne sont pas plus de 25,000 hommes à Dijon, et je ne pense pas qu'ils puissent tenir contre le mouvement de la première armée de la Loire. Ce mouvement sera appuyé à la gauche par les corps de Garibaldi, à la droite par les forces du général Bressolles, placées, sous le commandement du chef de la lre armée de la Loire, entre Dole et Besançon, où elles trouveront le concours de la partie offensive de la garnison de Besançon, de manière à tenir en respect les 30,000 hommes qui investissent Belfort. L'investissement de Belfort est d'ailleurs difficilement réalisé par les Prussiens. Le commandant de la place, M. Denfert-Rochereau3, un de nos officiers les plus énergiques, ne leur a pas permis d'installer encore leurs batteries de siège, et tous les jours il a, par de vigoureuses sorties, empêché les assiégeants d'établir leurs ouvrages4. Dans la nuit du 20 au 21, la sortie a été désastreuse pour les Prussiens3 : beaucoup de leurs canons ont été encloués et les villages environnants sont remplis de leurs blessés. Si le mouvement est conduit avec vigueur et s'il réussit, ce que j'espère fortement, on n'ose en pré-
1. Le prince Guillaume de Bade, blessé dans l'engagement devant le chemin de fer, fut remplacé par le colonel de Reuz qui, à son tour, quelques instants après, tombait frappé de trois balles. {Rapport, 18e livraison, p. 696.)
2. Ce chiffre est inexact; c'est environ 1,000 hommes qu'il faut lire. Le Rapport du grand état-major prussien (18e livraison, p. 697), dit que « la journée meurtrière de Nuits avait coûté à la division badoise un peu plus de 900 hommes ». M. Gambetta ne rapportait du reste que les informations courantes. « On parle, dit M. de Freycinet, de 4 à 5,000 hommes hors de combat, parmi lesquels le prince de Bade et plusieurs colonels. » (Loc.cit.,p. 216.)
3. Le colonel Deafert remplissait à Belfort, depuis six ans, les fonctions de chef du génie.
4. Les forces assiégeantes étaient commandées par le général de Treschow.
5. Cf. Grand État-major prussien, 18e livraison, p. PCC et sq.
voir les belles conséquences. Le 15e corps est resté à Bourges pour le couvrir. L'ennemi, qui paraît avoir attendu une nouvelle attaque sur Gien, s'est concentré à Orléans, et nous le gagnerons de vitesse, grâce au chemin de fer. La deuxième armée de la Loire se remet de ses fatigues et se reconstitue sous l'énergique main de Ghanzy, qui sera bientôt en état de reprendre l'offensive. Nos mobilisés arrivent de tous côtés, et avant le 15 janvier, nous aurons 145,000 hommes de plus, bien équipés et bien armés. Le Havre est dégagé, Rouen dégarni, et nous marchons sur lui. Faidherbe a investi la Fère et cause tous les jours des pertes à Manteuffel. Hier1, l'armée du Nord s'est battue, de onze heures à six heures, à Pont-Noyelles; elle est restée maîtresse du champ de bataille, après un longcombat d'artillerie terminé par une brillante charge de l'infanterie, sur toute la ligne2. Nos affaires sont en meilleure voie que jamais ; l'esprit de résistance grandit à vue d'œil. L'exemple de Paris a fini par électriser la France, elle est debout et se porte en avant; on sent qu'elle est résolue à chasser l'étranger, et j'affirme qu'elle y réussira, car rien ne lui coûtera pour atteindre ce glorieux et nécessaire résultat. Mais je vous supplie, général, d'user de votre légitime et prépondérante autorité pour obtenir de nos collègues des onhc- formels, expédiés aux délégués des finances en province pour prendre les plus énergiques mesures financières. Nous ne pouvons faire d'aussi immenses efforts sans argent, et il nous fait défaut. Si le ministre des finances, qui a eu bien tort de ne pas sortir de Paris, ne nous vient pas en aide, nous aviserons sur la plus grande érhelle. La France ne peut périr
On bivou;iqu:i sur place par une nuit OPSCUre et par un froid de 7 ;i s denrée au-dessous 'I'" zéro^ s.uh bois pour faire 'lu feu et avec du pain gelé pour tout aliment. ># (Faidhbrbb, ioc. ci?., p. II.)
faute d'argent : nous en trouverons. Persévérons. Vous nous donnez un sublime exemple, et le pays réveillé vous suit avec abnégation.
Vive la République ! Salut fraternel.
Léon Gambetta.
Jules Favre à Gambetta, Tours.
Paris, 16 décembre.
Nous avons, mon bien cher ami, passé de cruelles journées depuis le 2 décembre; entièrement privés de vos nouvelles, recueillant les récits les plus alarmants, instruits par la lettre de M. de Moltke, par des bruits d'avant-postes, par les grossières railleries de pigeons apocryphes ; instruits, dis-je, des échecs de l'armée de la Loire, nous étions disposés à prêter créance aux articles désespérants des journaux allemands; lorsque hier nous sont arrivés trois pigeons qui, entre autres dépêches, nous ont apporté les vôtres des 26 novembre, 4 et 11 décembre. Je ne puis aujourd'hui vous y répondre avec détail. J'ai dû écrire longuement à M. de Chaudordy, et vous savez comment se passent nos journées. Je ne veux pas cependant que le ballon de ce soir parte sans un mot de moi qui vous répète ce que je vous ai déjà dit : qu'il faut me beaucoup pardonner parce que, quoi qu'il arrive, je n'ai jamais contre vous l'ombre d'une mauvaise pensée. Mais, quand je suis sans nouvelles, ou lorsqueje n'en reçois que d'incomplètes, je vous accuse de nous oublier, et l'inquiétude qui s'empare de moi, la pensée de nos malheurs, la crainte que cette absence de communications ne les aggrave me fait vous écrire ce qui vous a peiné et ce que je suis le premier à regretter. Je rends justice à votre dévouement, à votre zèle, à votre infatigable activité; je reconnais que, seul entre nous, vous pouviez supporter le fardeau qui pèse sur vous ; je constate les résultats que vous avez obtenus. Si nous n'avons pas été d'accord sur toutes les questions, c'est que nous n'avons pu les discuter ensemble, pas même les examiner dans une correspondance régulière; en réalité, comme vous le dites
fort bien, nous ne différons suraucun point important. Vous revenez sur les élections; j'aurais désiré qu'elles pussent se faire, et je crois qu'une Assemblée eût accru la force de la résistance. Maintenant, il est bien tard, et comme los élections et la convocation de l'Assemblée nécessitent un armistice préalable, il me paraît impossible d^y compter. Si, tout à coup, la Prusse changeait d'avis, devrions-nous frapper d'inéligibilitô les anciens candidats officiels? Vous avt'z raison de le dire : je commence à être ébranlé. Acculés comme nous le sommes, sans moyens efficaces d'éclairer nos concitoyens, subissant encore la pression de l'ancienne administration demeurée tout entière debout, nous aurions peut-être le devoir, pour prononcer sur la paix ou sur la guerre, d'écarter ceux dont la servile docilité nous a plongés dans l'abîme de maux où nous sommes. Ce serait une grande déviation des principes. La nécessité pourrait la justifier, mais rien ne m'indique, quant à présent, l'opportunité d'une telle discussion. La Prusse a sa résolution fixe, elle attend notre dernier grain de blé; retranchée derrière les mille remparts qu'elle a dressés autour de nous, elle se contente de nous refouler. Nous allons essayer de nouveau de la forcer. Les généraux espèrent; leur action sera énergique; fortement ébranlée par les affaires des 30 novembre et 2 décembre, l'armée s'est remise. Elle est trop bien commandée pour ne pas faire son devoir. Si nous sommes victorieux, les choses iront seules; si nous sommes vaincus, je demanderai une Assemblée et un congrès, à la condition que Paris ne soit pas souillé par le Prussien. Si, comme je |i- pense, l'état-major le refuse, nous rentrerons derrière nos murailles, et nous continuerons à nous battre jusqu'à ce que l'épuisement fasse tomber nos armes. La population de Paris, dont le courage et la fermeté paraissent croître avec les souffrances} accepte ce programme; elle s'indignerait contre celui qui lui en proposerait un autre. La difficulté véritable serait do lui faire accepter une capitulation en c;is de manque absolu de vivres. Vous comprenez que nous ne pouvons la mener tout à fait jusque-là; il lui faut in moins dix à douze jours pour se ravitailler. Quand cette heure sonnera, il y aura un ^ros orage, Dieu veuille que la valeur de nos armées !»■ détourne de notre tête; mais m ik>u> sommai condamnés par le sort a le subir, nous iron-
jusqu'au bout. Je ne signerai jamais les conditions de paix autres que celles que j'ai posées, mais je n'abandonnerai pas Paris à lui-môme. Ou bien il nommera des commissaires chargés de convenir avec l'ennemi de tout ce qui touche à la garantie des personnes et des propriétés, ou il nous chargera de cette mission; dans le premier cas je ne me séparerai pas de mes concitoyens ; dans le second, je ne leur refuserai pas mon concours. Je diffère en ceci avec quelques-uns de mes collègues qui disent : « Nous ferons une sortie en masse, et Paris trouvera toujours quelqu'un pour traiter. » Je ne partage pas cet avis. Je comprends à la fin du siège un acte désespéré, et, s'il m'est donné de m'y associer, j'en serai heureux ; mais à une condition : que cette noble et chère cité ne reste pas sans protection officielle, sans autorité responsable. Grévy nous a souvent dit en nous montrant les bourgeois de Calais : «Voilà votre avenir. » Je l'accepte comme un suprême refuge, ei je ne me plaindrai pas s'il m'est donné d'être humilié, de souffrir et de mourir pour racheter Paris ou diminuer son épreuve. Je suivrai donc sa volonté, hors un point : un traité au nom de la France. Je n'en ai ni la volonté ni le pouvoir. Pour mon humble part, je conduirai la résistance jusqu'à la limite de la famine. Arrivé là, je m'arrêterai. J'appellerai mon pays à la résistance, je l'adjurerai de venger Paris qui succombe; si je puis soutenir cette illustre chancelante, je ne reculerai par devant la crainte de perdre le peu de popularité que j'ai acquise, et à laquelle je ne tiens que pour y puiser le droit de faire ce que je crois le bien. Pardonnez-moi, mon cher ami, ces tristes images, nous pouvons encore les écarter. Je pense que nous avons devant nous près de trois semaines, nous tâcherons de les bien utiliser. De votre côté ne négligez rien. Écrivez à M. Faidherbe d'agir promptement, je connais sa vigueur et son mérite. S'il vient à nous, nous pourrions bien nous rencontrer la semaine prochaine. Nos braves troupes marcheront avec intrépidité. Tâchons de vivre aussi unis que le comportent les terribles circonstances qui nous séparent, nous y puiserons notre vraie force. Ne nous cachons jamais rien. En ce qui me concerne, je ne suis coupable que de trop dire. Je ne dirai cependant jamais assez combien je vous suis attaché, combien je vous suis reconnaissant de vos vaillants efforts pour le salut de
notre malheureuse patrie. Le général doit vous écrire et préciser ce que je ne fais qu'indiquer.
Jules Favre.
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
Bordeaux, le 31 décembre 1870.
Mon bien cher ami,
J'ai lu, les larmes aux yeux et la reconnaissance dans le cœur, votre admirable dépêche du 16 décembre, qu'une négligence de l'administrateur des postes de Paris, qui l'avait mêlée aux lettres privées, ne m'a permis de recevoir qu'hier matin. Votre grand cœur, votre héroïsme plus grand que nos maux, y éclatent à chaque ligne, et je n'ai qu'une réponse à vous faire, c'est que je vous obéirai religieusement en toutes vos prescriptions; mais je tiens à vous répéter que les reproches ne sont jamais adressés, dans ma pensée comme dans mes intentions, qu'à un certain ordre de manœuvres auxquelles, je le sais, vous, constamment, et la majorité de nos collègues, le plus souvent avez toujours été étrangers. A quoi bon d'ailleurs insister sur ees misères, quand je dois avant tout vous parler de la France, de ses efforts et de ses espérances?
Je vais tâcher de résumer notre situation depuis le commencement de décembre, puisque la cruauté de l'hiverné nous a point permis de correspondre depuis trois semaines et de vous tenir au courant de nos opérations. Veuillez croire cependant que nous n'avons négligé aucun moyen d'entrer en communication avec vous. Nous avons multiplié les messagers, nous en avons demandé à tous les préfets, et il ne se passe pas un seul jour sans que notre ('minent et infatigable collaborateur Steenackers n'vn fasse partir un, quelquefois deux, avec la collection de toutes les dépêches. Quant aux pigeons, notre plus précieuse res-
source, ils nous font aujourd'hui à peu près défaut, par suite des rigueurs de la température. Des essais de départ ont été tentés à plusieurs reprises, mais le froid, la neige sont pour nos chers oiseaux un fléau terrible. Nous pourrions les perdre sans profit. On les voit tournoyer quelque temps, quand on les a lâchés, puis s'arrêter tout à coup comme paralysés. La plupart reviennent fidèlement au colombier du départ, mais nous ne pouvons nous exposer à les perdre en nous obstinant à les faire partir. Dites bien toutes ces choses à l'intelligente population de Paris; ces petits détails la toucheront et lui feront voir que nous sommes surtout malheureux de ne pouvoir lui procurer toutes les satisfactions auxquelles donnent droit son ardent patriotisme, sa constance dans les épreuves et son indomptable énergie.
Après l'évacuation d'Orléans, qui avait fait espérer à la Prusse qu'elle en avait fini avec l'armée de la Loire, je vous ai raconté les divers événements militaires qui ont suivi cette triste journée, dont la responsabilité incombe tout entière à l'incapacité du général en chef. Dans l'effroyable lutte que nous soutenons, c'est à l'absence de génie militaire que nous devons de voir les organisations les plus laborieusement édifiées et les plus solides s'écrouler tout à coup en un seul jour. Mais nous ne nous lasserons pas de reprendre infatigablement cette défense à outrance de la République et du sol national. Moins de quinze jours après l'évacuation d'Orléans et la belle retraite de Ghanzy, nos deux armées étaient entièrement reconstituées, et, à l'heure où je vous écris, en voici le tableau fidèle : la première armée de la Loire, comprenant les 15e, 18e et 20e corps, commandés par les généraux Martineau, Glinchant et Billot, sous le commandement général de Bourbaki, a été rapidement portée, par les voies ferrées de Vierzon et de Bourges, jusqu'à Chalon-sur-Saône, Beaune et Dole.
Le but de cette opération est de se jeter sur la ligne de communication de l'ennemi et d'aller fermer la porte de l'Allemagne. Pour coopérer à cette entreprise, qui, si elle réussit, pourra vous débloquer, on a joint aux forces dont dispose Bourbaki, et sous son commandement, le corps d'armée de Lyon, qui a été également porté, par les voies rapides, de Lyon à Besançon, de manière à former l'extrême droite de Bourbaki et à débloquer Belfort. A la gauche de Bourbaki, se trouvent Garibaldi et une division de l'armée de Lyon, commandée par le général Crémer. L'ensemble de ces forces s'élève, y compris la garnison de Besançon, dont une partie devient disponible dans la combinaison, à plus de cent soixante mille combattants, qui auront affaire à peu près aux quarante mille hommes qui occupaient Dijon et ses environs, et au corps de Zastrow, qui marchait sur Auxerre et qui semble revenir, plus les forces qui sont sur le plateau deLangres, mais qui ne peuvent guère être plus de vingt-cinq à trente mille hommes, ce qui fait en total de cent trente à cent quarante mille hommes. Mais nos forces sont concentrées, celles des Prussiens sont éparpillées, nous avons l'avance du temps et de la marche, et n'était la neige, qui retarde nos opérations, on pourrait répondre du succès. Les préliminaires de cette vaste opération ont jusqu'ici assez bien marché. Après une très brillante affaire, gagnée à Nuits par les troupes du général Crémer, appuyées par Menotti Garibaldi, et dans laquelle <>n a tué plus de sept mille Prussiens, le corps de Werder fut refoulé vers Dijon, et, quelques jours après, il suffit de la marche en avant de la première armée de la Loire, — devenue, comme vous le voyez, une armée de l'Est, — pour obliger les Prussiens à évacuer précipitamment Dijon et Gray,à la date du 27 décembre1. Ils
l . ('(. dépêche précédente.
vont se refaire sur Vesoul et Épinal, pendant qu'ils rappellent à eux les troupes qui occupaient l'Yonne et se rallient au prince Frédéric-Charles, qui est toujours à Orléans, par Montargis, Joigny, Auxerre, Tonnerre, Ghatillon-sur-Seine et Ghaumont. Après avoir fait occuper Dijon et Gray, nous poursuivons notre mouvement sur Vesoul, ce qui pourrait bien débloquer Belfort, même sans coup férir. L'important est de marcher vite, et, dans le mouvement, d'être assuré de ses derrières, en faisant avancer concentriquement toutes les forces. Je ne puis vous en dire plus long, l'opération étant en train : il n'y a qu'à souhaiter qu'elle réussisse.
A l'Ouest, les choses sont également en excellent état. Ghanzy, dont le quartier général est au Mans, après avoir refait et reconstitué ses troupes, est tout à fait à la veille de reprendre l'offensive. Depuis deux jours, iltâte l'ennemi en avant de Vendôme. Les Prussiens ont évacué complètement la vallée du Loir et n'ont pas osé franchir la Loire à Tours, de peur d'être tournés. Ils paraissent se concentrer exclusivement sur la route de Ghâteaudun à Orléans.
Le général Ghanzy est parfaitement au courant de la situation militaire de Paris. Outre les lettres du général Trochu, qui nous ont paru fort décourageantes *, nous avons eu des renseignements et des avis positifs sur la crise suprême à laquelle vous touchez, et nous avons décidé une action aussi prompte que possible entre Chartres et Dreux, mouvement qu'on pourra faire appuyer par les forces, à peu près égales à un corps d'armée — trente-cinqà quarante mille hommes ; — que nous tirerons de Cherbourg et du Havre 2. Le
1. «Le 22 décembre, le capitaine d'état-major de Boisdeffre, parti de Paris le matin avec le ballon le Lavoisier, qui avait atterri •à Beaufort, apportait au général en chef les communications ver-
bnles du général Trochu. » (Chanzy, /oc. cit., p. 235.)
2. Cf. Chanzy, loc. cit., livre IV, échange de lettres entre le ministre de la guerre et le général en chef.
général Faidherbe sera prévenu pour appuyer vivement de son côté, par une diversion au nord, l'opération du général Ghanzy. Grâce d'ailleurs à la télégraphie militaire, les généraux ont tous les jours des renseignements précis sur leurs actions et leurs marches réciproques.
En somme, si nous n'avions le devoir de songer constamment à Paris, dont chaque heure qui s'écoule aggrave le sort déjà si terrible, nous pourrions envisager plus qu'avec satisfaction l'état respectif des forces de la France et de la Prusse. 11 est hors de doute, en effet, pour nous comme pour l'Europe entière, que nos chances augmentent tous les jours. Les Prussiens ont perdu bien du monde depuis qu'ils sont entrés sur notre territoire. Leur matériel de guerre si considérable, si bien servi, a diminué par l'usage môme, il s'est altéré; bien des batteries sont hors de service, comme nous l'apprennent nos espions, et nous commençons, au contraire, à avoir, nous aussi, nos trois canons par mille hommes, et un tir supérieur. Nos fusils leur causent les pertes les plus cruelles et les leurs ne peuvent entrer en comparaison. Tous les leurs diminuent. Ils ont conscience de ce changement qui peut leur être fatal. Le roi Guillaume lui-même n'échappe pas à ces pressentiments, et. dans son dernier ordre du jour à son armée, il reconnaît que « la guerre est entrée dans une phase nouvelle, et que, gràre à des efforts extraordinaires, la France peut opposer tous les jours de nouvelles armées ». C'est, en effet notre situation. Malgré la plus prodigieuse activité, nous n'avons pu acheter, et surtout réaliser jusqu'ici plus d'un million d'armes, ce qui limite le nombre de nos soldats. Mais le pays tout entier comprend et vint la guerre à outrance, sans merci, même après la eba te de Paris, si cet horrible malheur doit nous arriver. Les plus simples conçoivent fort nettement que, la guerre étant devenue une guerre d'extennina-
tion, préparée depuis cinquante ans dans l'ombre par la Prusse, il faut, pour l'honneur de la France et pour la sécurité dans l'avenir, en finir résolument avec cette puissance odieuse. Nous en finirons en moins de temps, si nous le voulons, si nous avons la force morale nécessaire pour supporter, pour subir les échecs, les revers, la mauvaise fortune, en continuant à nous battre. Cette disposition des esprits à la lutte jusqu'à la victoire et à la revanche la plus absolue, est telle que des défaites, qui, tous les jours, deviennent plus improbables, ne feraient qu'exaspérer et enflammer ces sentiments. La France est complètement changée depuis deux mois, l'âme de Paris s'est répandue en elle et l'a transfigurée ; si vous veniez à succomber, c'est un cri de fureur et de vengeance qui sortirait de toutes les poitrines.
La situation intérieure du pays ne s'est guère modifiée depuis ma dernière dépêche. L'esprit public, tourné tout entier vers la guerre, n'a de préoccupations politiques que celles qui lui viennent, comme je vous l'ai toujours dit, de la permanence, dans toutes les branches de l'administration, des créatures les plus compromises du régime déchu. C'est parce que les ennemis de la République redoutent de la voir assurer la délivrance de la patrie, qu'ils profitent de l'extrême liberté dont ils jouissent pour entraver, dénigrer ou dénaturer les mesures militaires prises par le Gouvernement. Ce sont là, d'ailleurs, des incidents que je mentionne pour être complet, mais qui n'exercent aucune influence sur l'esprit public, non plus que sur la marche des affaires. L'expiration de l'année empêchait de conserver plus longtemps les conseils généraux de l'Empire. Ils ont été dissous par une mesure souvent réclamée par les préfets, et on peut dire que, sauf deux ou trois protestations intéressées, cette mesure a passé absolument inaperçue; cela se comprend, car bien que fort légitime, elle était tardive.
Ge qui est plus sérieux, ce qui est impatiemment réclamé, c'est la destitution d'agents de l'administration des finances, de l'instruction publique, qui ont été, sous l'Empire, des instruments d'oppression et de persécution, et qui sont aujourd'hui, dans leurs places et sous la République, des sujets de scandale et des objets de colère, des fauteurs de réaction basse et hypocrite, capable de miner vos institutions. Je vous conjure de nous envoyer, au nom du Gouvernement et des ministres compétents, qui n'ont aucun motif sérieux de résister plus longtemps, leur consentement à des mesures d'épuration dont l'ajournement est un danger pour la République et un prétexte à de sévères reproches de la part de nos meilleurs amis.
Mais, au fond, la France s'attache de plus en plus au régime républicain. La masse du peuple, même dans les campagnes, comprend, sous le coup des
inenients qui s'accomplissent, que ce sont ces républicains, tant calomniés, tant persécutés, diffamés avec tant d'art depuis trois générations, qui sont les vrais patriotes, les vrais défenseurs de la nation et des droits de l'homme et du citoyen. Il y a plus que de l'estime pour eux dans les sentiments, il y a de la reconnaissance. Chassons l'étranger, comme nous le pouvons et comme nous le devons, et la République est définitivement assise en France. J'ai parcouru plusieurs fois la France depuis que je vous ai quittés, et partout, dans les villes comme dans les villages, je recueille les mêmes sentiments et les mêmes acclamations pour la République. Ce! étal de l'esprit public non- permel d'envisager sans trouble, sans passion, les intrigues des partis réactionnaires el monarchiques. Les bonapartistes n'ont d'autre force que celle qu'ils tirent de la présence inexplicable et injurieuse des anciens agents décembristes dans l'administration. lu décret suffirait à nous en débarrasser, quand il vous plaira de le rendre et de ne plus répondre aux
incessantes demandes que nous vous adressons comme l'a fait ce matin même M. Jules Simon, écrivant à M. Silvy, son délégué à l'instruction publique : « Surtout ne touchez à personne! »
Le parti légitimiste se divise en deux fractions : les braves, qui vont au feu et se font tuer pour la France, même sous le drapeau de la République; les intrigants, qui spéculent sur les malheurs du pays pour nous couvrir d'injures dans leurs feuilles et chercher, à la suite de l'invasion, une restauration de la branche aînée. Leur thème quotidien est la convocation immédiate d'une assemblée pour choisir la forme du gouvernement, trancher de la paix ou de la guerre, et restaurer les anciens principes d'autorité et de religion d'État. Ils sont assez en veine d'anachronisme pour demander, quatre-vingts ans après la Révolution française , des états généraux où l'on ne dit pas si la France serait de nouveau partagée en trois ordres, clergé, noblesse et tiers-état. Tout cela est parfaitement innocent et fossile.
Reste le parti orléaniste, dont les menées méritent plus d'attention et une description plus détaillée. Remis de leurs premières inquiétudes sur le maintien de l'ordre à l'intérieur, la protection des personnes et des propriétés, toutes choses que notre gouvernement a su assurer sans efforts et rien que par son ascendant moral, les chefs de ce parti se sont mis à l'œuvre, depuis déjà deux mois, pour substituer à la République, qu'ils se chargeraient de conduire à sa perte, — sous le couvert d'une assemblée nationale, le gouvernement de leurs vœux, — l'installation de M. le comte de Paris et le rétablissement de cette monarchie constitutionnelle, qu'ils se représentent entre eux comme le port de refuge où le vaisseau de la France viendra enfin se reposer des orages et des tourmentes de la haute mer. J'emprunte cette image à une lettre de M. Dupanloup, adressée à M. Thiers à
l'époque où il était votre ambassadeur extraordinaire, et dans laquelle l'éloquent évoque, interprétant finement le concours prêté par M. Thiers à cette République abandonnée des « honnêtes gens», le considérait comme le pilote de ce vaisseau déjà en rade. La persistance avec laquelle M. Thiers et ses amis ont, depuis lors, traité notre gouvernement d'usurpateur, la guerre d'insensée, la prolongation de la résistance de criminelle, l'héroïsme de Paris de batailleries sans résultats1; l'adhésion hautement donnée aux propositions de M. de Bismarck offrant de garantir la liberté des élections sans armistice ; l'exagération de tous nos revers, l'apologie timide, mais sans cesse reprise en sous-œuvre, de l'abominable capitulation de Bazaine; le dénigrement systématique de toutes les mesures politiques, militaires et financières de notre gouvernement; la défiance et l'inertie partout encouragées, les prédictions les plus sinistres sur l'avenir de la France et sur l'impuissance du régime républicain : telles sont les pratiques et les manœuvres Familières aux serviteurs de la branche cadette. Mais on paraît ne pas s'en être tenu là. Les princes d'Orléans après avoir réclamé l'autorisation de pénétrer en France, sous prétexte de servir aux armées, n'ont pas tenu compte du refus formel du Gouvernement. Plusieurs d'entre eux ont été signalés comme ayant tenté des visites sur notre territoire. J'ai donné des ordres formels, ainsi que je vous l'avais annoncé, pour faire respecter les lois el ne pas permettre à des prétendants de venir, sous couleur de patriotisme, jeter la discorde et exciter des luttes civiles dans les rangs,
1. i Le fait est que II. Thiers croyait depuis longtemps la cause perdue et critiquait sévèrement les actes militaires de la délégation; le fait est aussi que ses propos, répandus parmi les diplomates étrangers, leur servaient d'argument pour écarter les demandes de la France et accuser d'obstination Ce gouvernement r/r lu Défense nationale. tu (Sorhl, loc. cit., t. II. p. 106 . i UappOti Chàudoray, •> décembre, et Favkk, toc. cit., II, p. W7.)
et commettre parla des actes de haute trahison contre la France. L'un d'eux, plus téméraire, le prince de Joinville, s'est glissé jusqu'au quartier général de notre deuxième armée de la Loire. Il a été découvert, et je l'ai fait mettre en état d'arrestation, sous son nom d'emprunt1. On doit me l'amener ici môme. J'exigerai de lui un engagement par écrit de ne plus remettre les pieds sur le territoire et, s'il consent à me le donner, je le ferai purement et simplement reconduire à la frontière. Je dois vous signaler que M. Estancelin dont l'inactivité et l'incapacité comme général des gardes nationales de Normandie, ont soulevé le mécontentement public et entraîné la démission, s'est montré beaucoup plus actif pour nouer des relations avec le prince, ce qui fait que je le tiens à l'écart et en surveillance. M. de Kératry, qui, à la suite d'une démission donnée dans les mêmes circonstances et pour les mêmes motifs2, avait tenté d'agiter la Bretagne en sa faveur, s'est vu abandonner absolument, même par ses partisans, et huer comme un vulgaire factieux dans une réunion publique à Nantes3. Le Gouvernement a l'œil ouvert sur ces intrigues et sur ces agitations, d'ailleurs sans aucune importance, et il trouverait, s'il en était besoin, dans le dévouement de la garde nationale, sur tous les points du territoire, un concours dont il n'y a pour le moment qu'à modérer l'ardeur.
Le reste du pays tout entier est exclusivement absorbé par les préoccupations de la guerre et l'anxiété patriotique que nous inspire Paris. C'est ainsi qu'un lugubre événement, qui s'est accompli à Lyon, le 22 décembre, la veille de mon arrivée dans cette ville, et qui, en d'autres temps, eût profondément affligé l'opinion, n'a causé qu'une émotion passagère.
1. Le priuce de Joinville avait pris le nom de colonel Lutherod.
3. Cf. chap. VII, dépêches aux préfets de divers départements.
Dans une réunion publique tenue à la Croix-Housse, un chef de bataillon de la garde nationale de ce quartier, le commandant Arnaud, sommé par quelques misérables de donner Tordre à son bataillon de marcher sur l'hôtel de ville pour enlever le préfet, ayant courageusement refusé de se prêter à un tel crime, a été saisi, jugé par ces bandits, condamné et fusillé en moins de trois quarts d'heure, en plein midi, au milieu d'une population qui, ignorant sans doute ce qui se passait, ne lui a pas porté secours. Le commandant Arnaud était un républicain solide et éprouvé, estimé et aimé de tous ceux qui le connaissaient à Lyon. Il est tombé en criant cinq fois : Vive la République ! Sa mort, aussitôt connue, a jeté le deuil et l'horreur dans la cité lyonnaise, et, dès le lendemain, comme une protestation unanime de toute la population, le conseil municipal, le premier magistrat du département, assistés de toutes les autorités civiles et militaires, au milieu d'un concours de plus de cent mille citoyens, faisaient au commandant Arnaud de magnifiques et expiatoires funérailles. J'ai cru de mon devoir, malgré les occupations impérieuses et exclusivement militaires qui m'avaient appelé à Lyon, de suivre le cercueil de ce martyr du devoir républicain et de donner un public témoignage de notre horreur pour la violence. Dans la journée, nous fîmes, avec le préfet1, dont on ne saurait trop louer depuis trois mois l'énergie et la prudence politique, arrêter les misérables impliqués dans cette affaire;. Ils sont déférés aux conseils de guerre, en vertu du décret du ls novembre sur les faits accomplis dans les départements en état de guerre. Il en sera fait justice exemplaire. La veuve et les enfants de la victime '»nt été adoptés par le conseil municipal de Lyon. Je dois vous faire part que, des rapports de nos
i. M. Ch&Uemel-Lacour.
agents en Suisse, il résulte que l'argent et la main des bonapartistes se trouveraient au fond de cet odieux forfait. C'est aussi une rumeur publique, à Lyon, que la démagogie cléricale, qui, comme vous le savez, existe dans cette ville, n'était pas tout à fait étrangère à cette horrible exécution. Attendons le procès, et, puisque je vous parle de Lyon, laissez-moi vous dire l'impression générale que j'en ai rapportée.
D'abord, le bruit de toute tentative séparatiste est dénué de fondement. Loin de vouloir se séparer de Paris et de l'unité française, Lyon a tenu à honneur d'affirmer son étroite solidarité avec le reste du pays, en prodiguant ses ressources en hommes et en argent à la Défense nationale. Les quatre légions des mobilisés du Rhône sont devant l'ennemi, parfaitement habillées, équipées, armées et munies d'une puissante artillerie se chargeant par la culasse, le tout aux frais de la ville et du département. La ville est admirablement fortifiée, ses approvisionnements sont faits; le danger du siège de Lyon est évanoui, mais ses habitants s'y étaient préparés avec une résolution digne de l'exemple de Paris. Vous apercevez par les détails que ce n'est, à Lyon, ni l'exagération révolutionnaire ni les tendances séparatistes qui constituent le péril possible et éventuel de la situation politique. C'est plutôt une réaction occulte, habilement dissimulée, qui, grâce à l'influence et à la discipline du clergé et des corporations religieuses, exploite tous les prétextes pour exercer une pression sur le préfet qu'on voudrait exciter à des rigueurs excessives contre les éléments démocratiques delà Cité. On voudrait lui faire sacrifier le conseil municipal, à la tête duquel se trouve le courageux et vénéré M. Hénon, afin que cette dissolution, poussant à bout les éléments populaires, arrivât à engendrer un trouble, une collision, qui permettraient d'installer la réaction, au nom de cet ordre tant vanté par les en-
nemis de la République. Ces desseins ont éclaté dans une entrevue que j'ai eue, à Lyon même, avec l'étatmajor de la garde nationale. La prudence, la souplesse et la fermeté républicaines du préfet déjoueront les perfides calculs, et Lyon continuera à nous donner le spectacle consolateur de la seconde capitale de la France vouée tout entière aux travaux et aux sacrifices de la guerre.
Cet étal d'antagonisme latent et d'opposition fondamentale entre les éléments démocratiques et républicains et les éléments réactionnaires de toute sorte, qu'on observe dans l'agglomération lyonnaise, doit se retrouver dans Paris assiégé, peut-être avec plus d'intensité encore. C'est pour nous un sujet incessant de réflexions et d'angoisses, car ces deux partis doivent se caractériser par leur manière d'envisager la conduite des opérations militaires. C'est du moins ce qui nf apparaît dans vos dépêches et dans les rares extraits de journaux qui nous arrivent. Je crains que les temporisateurs, les timides, les hésitants ne soient des réactionnaires qui se contenteraient d'avoir sauvé ce qu'ils appellent l'honneur, en se laissant forcer par la famine, tandis que les audacieux, les entreprenants, les résolus seraient les républicains inébranlables qui, après avoir l'ail dans Paris leur devoir jusqu'au bout, voudraient en sortir, gagner la campagne, dût-on laisser la route encombré' de cadavres. En effet, qui pourrait douter que c'est la destinée même de la République qui est en jeu, et qu'une troisième capitulation ne peut convenir qu'aux hommes de l'Empire? Les républicains doivent sentir unanimement qu'il vaut mieux mourir que d'essuyer une honte égale à Celle de Sedan el de Metz. J'ai la conviction d'être resté fidèle à l'esprit de Paris, à ce point que je ressens ses tressaillements, absent comme présent. Je me vois au milieu de VOUS. C'est l'avis des audacieux que je m'appliquerais à soutenir et à faire triompher. G'ett
i. ii
donc une sorte de vote que je vous envoie pour vous adjurer de changer de système, de vous confier à notre parti, de ne tenir compte ni des imperfections des choses ni de l'impéritie des hommes, et de vous lancer résolument en avant. L'audace extrême peut seule nous sauver. C'est à la fois une question de guerre, de gouvernement et de principe. Il n'y a pas d'obstacle qui vous puisse arrêter.
Et quant à vous personnellement, je vous sais acquis à toutes ces idées, car je vous connais un cœur audessus de toutes ces épreuves. Pesez, pesez donc sur tous nos collègues, sans distinction. De cette décision prise dépendent la délivrance de Paris et le salut de la République. Je vous le demande avec d'autant plus d'instances que vous devez être sur le point de quitter Paris pour vous rendre à la conférence de Londres, si, comme on nous l'affirme, l'Angleterre vous a fait passer des saufs-conduits l. Je me figure les déchirements que vous allez éprouver à la pensée de quitter Paris et nos collègues au moment de la crise suprême; j'entends d'ici l'expression de vos douleurs et de vos premiers refus, et cependant je dois à l'intérêt de notre cause de vous dire qu'il le faut. Il le faut pour deux raisons supérieures : la première, c'est qu'une fois sorti de la capitale, et prêt à vous asseoir au milieu des représentants de l'Europe, qui vous attendent, vous les forcerez à reconnaître l'existence de la République française comme gouvernement de droit. C'est à vous que revient un tel rôle, il n'y a que
1. C'est le 26 décembre que lord Granville demanda au comte de Bernstorff les sauf-conduits que M. de Chaudordy avait réclamés pour M. Jules Favre. Cette demande, transmise aussitôt à Versailles, fut suivie d'une série de négociations où éclatèrent la duplicité de M. de Bismarck et son vif désir d'empêcher M. Jules Favre d'aller à Londres. (Sorel, Histoire de la diplomatie du gouvernement de la Défense nationale, t. III, p. 15.) Au lcv janvier, M. Favre n'avait pas encore reçu l'invitation officielle de l'Angleterre ; il ignorait qu'on l'avait choisi à Bordeaux comme plénipotentiaire de la République.
vous qui puissiez le remplir avec fruit. Cette reconnaissance ne vous sera pas refusée. Si elle l'était, vous y trouveriez une occasion nouvelle de glorifier nos principes à la face du monde, qui serait indigné d'aussi misérables tracasseries. Je crois savoir que cette reconnaissance vous sera offerte à votre entrée dans la conférence. C'est à vous seul encore qu'il appartient d'échapper au programme mesquin de la conférence, et nul n'osera vous interrompre quand vous parlerez de Paris, de la guerre, de la France. Les protestations de la Prusse seront impuissantes à vous arrêter; à cet égard aussi j'ai des informations précises et concluantes. La seconde raison pour laquelle je désire ardemment vous voir sortir de Paris, c'est que vous pourrez échapper à l'atmosphère troublée et obscure qui vous entoure. Vous pourrez voir par vous-même où en est la France, reconnaître ses ressources, visiter ses armées, apprendre enfin quelles sont aussi ses espérances, et quelle admiration sa résistance héroïque inspire à l'univers entier l.
Vous vous rendrez compte de l'état des esprits, de la légitimité de nos demandes, de la détresse dans laquelle on nous a laissés, et de l'appareil formidable que nous avons réussi à créer; vous nous prêterez alors l'autorité de votre intervention pour la résolution des questions politiques et la ratification de nos opérations financières, dont la calomnie, jointe à l'imprévoyance, a pu seule suspecter un instant la nécessité et la probité. Enfin, effort plus grand encore, vous nous aiderez à soutenir le sentiment national et à poursuivre la guerre jusqu'à la victoire, même après la chute de Paris, si un tel désastre ne
i Cf. Dépêches de M. de Chaudordy A M. Jules Kavre, 10, 12, 20 ot 24 décembre. — M. de Chaudordy insistait, pour des motifs un peu différents, avec la même énergie que fil. Qambetta:
I ÛU ■ que vous croirez possible pour sortir de I';i ris et reuir négocier et préparer la paix. » (12 décembre.)
peut être évité. Il ne faut pas, en effet, que la chute d'une capitale entraîne la chute même de la patrie. Si grande et si légitime que soit la place que Paris tient dans nos affaires, l'unité française doit lui survivre. Nous prolongerons la lutte jusqu'à l'extermination; nous empêcherons qu'il se trouve en France un homme ou une Assemblée pour adhérer aux victoires de la force : nous frapperons par là d'impuissance la conquête et l'occupation. Il n'y aura pas de sanction européenne pour les crimes de la Prusse, et il faudra bien que le jour de la justice et de la revanche se lève enfin sur nos ennemis épuisés. Nous recueillerons le prix de notre patriotisme, et, quelle que soit l'étendue de nos dommages matériels, nous aurons assuré pour toujours la grandeur et l'indépendance de la France, sous l'égide de la République.
Sortez donc, après avoir remis au parti républicain la garde et les destinées de la capitale; sortez pour venir interroger l'Europe et la convaincre de la justice de notre cause; sortez surtout pour nous aider, si l'Europe reste sourde à vos paroles, à porter jusqu'au bout le drapeau de la résistance, dans une guerre qui est faite autant à notre sol national qu'aux principes sacrés de notre Révolution1.
Salut fraternel.
Gambetta à Jules Favre, Pains.
(Arrivée à Paris le 27 janvier par un émissaire; cette dépêche été publiée dans Y Enquête parlementaire de l'Assemblée nationale, t. IV, p. 124.)
Bordeaux, 10 janvier 1871.
Bourbaki a livré le 9 un combat heureux entre Belfort et Vesoul près de Montbéliard.
1. Cette dépêche, commencée le 31 décembre, a été terminée le 31 janvier 1871 et publiée en parties par le Journal officiel du 10 .
Le général Clinchant a emporté avec un entrain remarquable Villersexel, clef de la position l.
Le général Billot a occupé Esprels et s'y est maintenu avec fermeté. L'armée est maîtresse de toutes les positions. Le général en chef a couché sur le champ de bataille. Les troupes se sont montrées admirables, Villersexel a été enlevé aux cris de : Vive la France ! Vive la République !
Léon Gambetta.
Gambetia à général Trochu et à Jules Favrc, à Paris.
Bordeaux, le H janvier 1871.
Je ne vous envoie aujourd'hui que des renseignements militaires. Les ballons Kepler* et Gambetta * n'étant pas encore arrivés, je remets à demain la dépêche politique en réponse à vos lettres qui me parviendront. Je vous envoie les dépêches de Bourbaki sur ses opérations dans l'Est. Le général Chanzy se bat à l'heure môme aux portes du Mans, et il compte sur un succès 4.
En résumé, les mouvements que nous avions en vue sont commencés. C'est le 20 courant que s'engageront les grandes opérations. A cette date précise, Bourbaki, à la tête de 1 50 000 hommes, marchera sur Nancy, après avoir fait lever le siège de Belfort ; Chanzy, avec 200000 hommes, s'avancera vers Taris dan^ la double direction de Dreux et de Chartres;
1. « Le village <le Villersexel, qui était la clef de la communii) avec Montbéliard, fut pris et repris, mais resta en définitive aui Français. » Prbycinbt, loc. cit., p. 2'M.)
• Parti de [a gare d'Orléans, 1" n janvier, à '■'> h. 30 du matin, atterri ;i 10 h. 15 <lu matin, le même iour, A Laval.
:l Parti «le la gare du Nord, le 10 janvier, A i h. du matin, atterri i - h. •'{») de l'après-midi, le même jour, ;'i Avallon.
i. Sans un concours de circonstances aussi fatales qu'inattendues, l'ennemi se fût mis certainement en retraite ce jour-là ■\/\ . loc. cit.t livre IV, p. 807.
Faidherbe marchera sur l'Oise avec 50 000 hommes, commandés par le général Loysel, fera une diversion en remontant le long de la rive droite de la Seine depuis le Havre. C'est donc un total de 425 000 hommes, pourvus d'un millier de bouches à feu, qui, à partir du 20 courant, accomplira une succession d'opérations convergentes, dont Paris sera l'objectif suprême.
A cette même date et pendant les journées qui suivront, Paris devra, de son côté, sortir avec toutes ses forces disponibles, sans esprit de retour, et livrer en même temps que nous une partie décisive l. 11 me paraît impossible que, sous cette étreinte de 800 000 hommes, les lignes d'investissement ne soient pas enfin brisées, la France et la République sauvées. Salut fraternel.
Léon Gambetta.
situation des forces prussiennes autour de paris 2
Les divisions qui investissent Paris sont les suivantes :
La 7e et la 8e du 4e corps, — de Gormeilles à Saint- Brice ;
La lre et la 2e de la garde, — à Gonesse, Roissy et jusqu'à la forêt de Bondy;
La 23e et la 24e du 12- corps, saxon, — à Goubron, Ghelles et le Pin;
La division wurtembergeoise, — de Ghelles à Ormesson ;
La 3e et la 4e du 2e corps, — d'Ormesson à Villeneuve-Saint-Georges ;
1. La sortie de Montretout, que l'état-major prussien appelle la bataille du Mont-Valérien, eut lieu le 19 janvier.
2. Cf. dans le rapport du Grand État-major prussien, le plan 35 qui reproduit le déploiement stratégique de l'armée d'investissement pendant le mois de janvier 1871.
La 11e et la 12e du 6e corps, — à Orly, Rungis, Thiais et Chcvilly;
La 3e et la 4e du 2e corps bavarois, — àl'Hay, Sceaux, et Châtillon;
La 21e du 11e corps, — vers Cl a m art, Meudon, Velizy ;
La 9e et la 10e du 5e corps, — de Viroflay à Bougival
En tout 16 divisions.
En évaluant chacune de ces divisions à douze mille combattants, on arriverait à cent quatre-vingt-douze mille hommes. Mais les régiments détachés diminuent cet effectif, et je suis porté à croire que le total des troupes d'investissement autour de Paris n'atteint pas cent quatre-vingt mille hommes.
Les corps les plus affaiblis doivent être le 12e, le 2° et le 6e : le 12e a envoyé des renforts à l'armée du Nord ; des régiments du 2e et du 6e marchent vers l'Est.
Le 1er corps bavarois se trouve entre Etampes et Montlhéry. La division de landwehr de la garde est entre Nogent-le-Rotrou et Châteaudun. Elle a dû être remplacée entre Saint-fiermain et Rambouillet par la 2e division de réserve landwehr.
Bordeaux, le 11 janvier 1871.
Le chef du bureau des reconnaissances,
GUVINOT.
Pour copie conforme :
Lion Gambi:tta.
Gambetta à Jules Favreet à général Troc/ni, à Paris,
Bordeaux, le i.'i janvier 1871.
Je vous ;ii envoyé avant-hier une dépêche <'X'Iu-i\<-ment militaire qui, en retraçanl la situation respective des rorc.es du général Bourbaki dans l'Est, et du générai Chanzy sur la ligue du Mans, annonçait, pour le
20 au plus tard, un ensemble d'opérations militaires convergeant sur Paris, avec la coopération de Faidherbe et des forces réunies dans la Seine-Inférieure sous le commandement du général Loysel, ensemble un total de quatre cent vingt-cinq mille hommes. Nous vous adjurions, à cette date, de faire une immense sortie, sans esprit de retour, de telle sorte qu'après ce vigoureux effort, Paris fût débloqué ipso facto ou abandonné à lui-même : dans cette dernière hypothèse, la France y gagnait une armée auxiliaire décisive pour la continuation de la lutte. Depuis hier, les choses ont changé de face. Le général Ghanzy, accablé par des forces supérieures, s'est vu contraint à céder la ligne du Mans, pour revenir se concentrer entre Laval et Alençon.
Ce nouveau revers, qu'il faut supporter comme les autres avec un cœur d'airain, n'est que le résultat d'une manœuvre audacieuse de l'ennemi, dont il vous appartient exclusivement de profiter.
En effet, à la faveur du bombardement et de l'effort bruyant qu'ils font sur votre ville, les Prussiens vous ont laissé devant un rideau d'artillerie et ont amené : 1° près de deux cent mille hommes sur Chanzy, empruntés au segment qui va de Mantes à Orléans; 2° cent mille hommes qu'ils font marcher à grandes journées, à travers l'Auxerrois et la Bourgogne, sur Bourbaki. Vous n'avez jamais été investis par des forces moindres1. Quant à croire, comme me l'ont dit
1. « Les effectifs détachés à l'armée du siège furent tels, un moment, qu'on évalue à moins de 200,000 hommes le chiffre des troupes laissées, à la fin de décembre, devant Paris. — C'est à cette même époque et afin de mieux tromper les assiégés, que l'ennemi, dissimulant sa faiblesse réelle par un redoublement de feux d'artillerie, procéda au bombardement de la ville. Cette démonstration barbare avait moins pour but d'impressionner une population qu'il savait être au-dessus de la crainte, que de marquer l'éloignement des corps qui allaient au secours du prince Charles, de Werder et de Manteuffel... L'armée du prince Charles, notamment, reçut de très gros renforts. De 60,000 hommes, chiffre
l'émissaire Brousseau et la lettre du général Trochu que j'ai reçue ce matin, que vous êtes entourés par un triple cercle de fortifications, c'est là une illusion qui peut être fatale à la cause de la France et de la République. Cette illusion rappelle les effrayantes erreurs des assiégés de Metz. Vous n'avez devant vous, en fait d'ouvrages fortifiés, que ceux que vous apercevez et où sont installées les batteries qui vous couvrent de feux; au delà, il n'y a rien. Nous avons fait parcourir et visiter minutieusement, par un officier du métier qui nous en a rapport»'; un graphique, les lignes prussiennes, et c'est en toute certitude que nous affirmons qu'il n'existe rien de pareil.
En conséquence, agissez, agissez au plus vite : vous ne retrouverez peut-être jamais cette occasion libératrice!
Nos armées feront les plus héroïques efforts afin de retenir les troupes prussiennes détachées du siège pour venir les écraser. Ne donnez pas à ces troupes, si la fortune nous est contraire, le temps de remonter vers Paris. Nous continuerons à faire presser au Nord, à l'Est, à l'Ouest les forces prussiennes. Il vous appartient de choisir les défauts de la cuirasse, car il en est certainement plus d'un. Vous avez le choix du lieu, mais songez que bien lût vous n'aurez plus le choix de l'heure.
Salut fraternel.
Léon Gambktta.
Jules Favre à Gambetta.
Paris, 9 janvier 1871, soir.
Mon cher ami, un pigeon nous est enfin arrivé hier soir
auquel '-11'' était descendue après la retraite du général Chanxy, •■lie s'était relevée, y compris Les forces, 'lu duc de Mecklemboui u 160,000 hommes. • (Frbycinbt, loc. '■>/., p. 2"
et nous a tirés de notre affreuse angoisse. Il porte le n° 4-4. Le dernier reçu, 36. Ce sont donc sept dépêches qui nous manquent. Nous avons reçu celles du 27 décembre1, du 31 2, du 3 janvier3, que nous avons lues avec un intérêt passionné. Je voudrais vous répondre avec détail. Malheureusement la traduction n'en a été achevée que ce matin, ettoute la journée s'est passée en conseil. J'en sors ; il est plus de six heures, et je n'ai que le temps de vous dire combien je suis touché des efforts surhumains grâce auxquels vous avez réveillé l'esprit de résistance et réalisé la merveille vivante des armées qui luttent contre l'ennemi, le tiennent en échec et, je l'espère, parviendront à le détruire. Nous approuvons tous le plan de campagne qui porte Bourbaki à l'est pour couper les communications à l'ennemi, de la Saône à la Meuse. Comme vous, je pense que si elle est favorisée par le succès, elle peut contraindre notre sauvage ennemi à nous abandonner, surtout si Chanzy et Faidherbe peuvent frapper ensemble et si nous ne restons pas trop inactifs. Malheureusement nos ressources sont bien médiocres et notre temps fort limité. Nous harcelons sans cesse la direction militaire, qui est très violemment attaquée par une très forte majorité de la population de Paris. On lui reproche son indécision, même son incapacité ; et de toutes parts s'élèvent des plaintes amères, quelquefois violentes. Vous connaissez aussi bien que moi notre général en chef; vous appréciez ses qualités éminentes" ; vous ne pouvez vous illusionner sur celles qui lui manquent. La population a le sentiment très vif du danger que lui fait courir cette insuffisance. Ce sentiment s'est traduit en protestations ardentes qni sont devenues inquiétantes dans la bouche des maires et de leurs adjoints. Les choses se sont cependant arrangées, et je m'y suis employé de mon mieux. Le général a promis une grande action. Elle devait avoir lieu avant-hier. Les
1. Nous ne trouvons aucune dépèche du 27 décembre; M. Jules Favre veut sans doute parler de la dépèche du 23 au général Trochu (p. 189), qui a été publiée au Journal officiel du 9 janvier, ou d'une dépèche de M. Crémieux (Bordeaux, 28 décembre) à MM. Jules Simon, Jules Favre et Ernest Picard, dépèche arrivée à Paris par pigeon le 8 janvier.