I. ChaKXY, loe. cit,% livre II
gné deux^ont-Noyelle1 et Bapaume2. Faidherbe, qui est l'âme de cette armée, et dont le zèle et l'infatigable énergie sont l'objet de la reconnaissance universelle, avait entrepris une pointe audacieuse sur Paris. Il avait enlevé Saint-Quentin dans un brillant coup de main et marchait en avant, ayant pour objectif Laon et Reims. Les Prussiens se sont hâtés d'accourir, en chemin de fer, de Rouen et de Paris, et lui ont offert la bataille en avant de Saint-Quentin, à Saint* Mamertin. On s'est battu tout un jour3. Le général a maintenu toutes ses positions, ayant la ville de Saint- Quentin à dos, ce qui fait qu'à la nuit, pour ne pas rester dans la ville, le général a donné l'ordre aux troupes de se replier vers Douai et Arras. Il avait causé des pertes cruelles à l'ennemi, mais en avait éprouvé de graves. Je suis arrivé au moment où la population apprenait cet échec, et, après avoir reçu des députations de toutes les classes. J'ai la conviction d'avoir remonté les courages. Le général n'a rien perdu de son entrain, ni de sa confiance. Il demande huit jours pour reprendre l'offensive 4. Cet échec, comme celui de Ghanzy, a été causé par le dégarnissement des li gnes d'investissement de la capitale. En résumé, mes amis, la guerre, à mesure que les Prussiens approchent de leurs suprêmes efforts, prend un caractère de violence et de furie de part et d'autre. Nous pouvons plier sous le nombre, mais nous nous reformons à distance et nous reprenons la campagne. Il
4. Cf. Faidherbe, loc. cit. p. 69. « Ce qui prouve que le général en chef von Goeben savait très bien que, dans la quatrième ba= taille, il n'avait pas encore réduit l'armée du Nord à l'impuissance, c'est que dans un ordre du 21, chargeant les généraux de division von Kummer, von Barnekon et von der Groeben, d'observer Cambrai et Arras, il leur indique des lignes de retraite vers Amiens et Péronne dans le cas où ils seraient pressés par l'armée française. »
en sera ainsi jusqu'au dernier soldat. Mais cette vaillante terre de France est inépuisable. Les hommes, elle les prodigue, et aussitôt que les cent cinquante mille fusils se chargeant par la culasse, qu'on nous livre chaque mois, sont arrivés, on arme cent cinquante mille hommes, Paris vînt-il à tomber, la France peut et doit continuer cette guerre peut-être sans éclat, mais libératrice, qui assurera, outre sa grandeur et sa suprématie morales, ses véritables intérêts matériels, car il est impossible de calculer ce que coûterait de "tributs et de dommages matériels, indépendamment de la cession du territoire, une paix qui aujourd'hui ne pourrait être qu'une paix honteuse et fatale. Cette conviction gagne de prQcheen proche les esprits. Les Prussiens ne redoutent que de la voir s'étendre et se généraliser, et devenir la politique inflexible de notre gouvernement. Ils sentent bien qu'avec une France résolue à ne jamais traiter, à ne jamais céder, ils perdront le plus clair de leur sang et de leurs conquêtes. Quel que soit l'effet de stupeur et de douleur qui suivrait la chute de cette héroïque capitale, je crois pouvoir répondre que, appuyé sur le sentiment public, et
\C quelque décision dans les mesures politiques qui S'imposeraient, on franchirait cette redoutable éventualité, comme nous avons franchi les difficultés qui nui suivi l'abominable trahison de Bazaine et la capitulation de M't/. Mais, je ne cesserai de vous le répéter, il dépend encore de vous de prévenir une aussi honteuse catastrophe. Il faut faire un suprême appel à l'armée et a la population militante de Paris, secouer les courages endormis, faire des exemples, promouvoir de jeunes chefs, et pousser hors des murs, pai delà les lignes prussiennes, les deux cent cinquante nul]'' combattants que vous ne pouvez faire prisonniers de guerre, et que vous devez à la France et à la République,
I ne \ru\ pas terminer celle dépêche sans vous
adjurer encore une fois de vous rendre à la conférence de Londres pour y faire reconnaître la République comme gouvernement de droit, et pour y trouver, soyez-en sûr, une occasion unique de mettre la Prusse au ban de l'Europe, d'y rencontrer peutêtre une alliance, de porter hors de Paris à notre gouvernement le concours de votre autorité morale et un supplément de force nécessaire pour imposer au pays le devoir de prolonger la lutte, enfin de venger Paris et de poursuivre jusqu'au bout la tâche que vous avez assumée, de ne jamais laisser capituler la République. Donc foulez aux pieds toute résistance, brisez tous les obstacles, dites bien haut à Paris républicain que c'est un républicain qui vous adjure, qui ne fait que vous transmettre l'avis unanime de la province, et qui est convaincu que son devoir d'ami et de coreligionnaire va jusqu'à lui permettre de vous donner l'ordre de sortir. J'ai en effet le droit d'exiger que le ministre des affaires étrangères de notre République accomplisse sa mission jusqu'au bout1.
Au moment de clore ma dépêche, je reçois, par un pigeon tombé à Lizy-sur-Ourcq, une dépêche chiffrée du général Trochu, datée du 17 janvier, qui annonce pour le jeudi 19 l'effort du désespoir2. Je ne peux m'empêcher de relever avec un sentiment d'amère douleur les lignes qui la terminent, et qui annoncent clairement que le gouvernement n'a aucune confiance dans sa tentative ; qu'il la présente comme la dernière, et qu'il accepte avec une résignation trop philosophique qu'elle doit clore la longue série de vos efforts,
1. Nous avons déjà dit que M. de Chaudordy insista dans le même sens auprès de M. Jules Favre (dépêche du 10 décembre et dépêches suivantes, très nombreuses). « La France ne pouvait plus désormais conserver d'espoir que dans la conférence. » (Sorel, toc. cit. t. II, p. 115.)
2. La bataille de Montretout. — « Cette sortie semblait bien plutôt une concession tardive aux demandes réitérées de discussion formulées par la délégation de Bordeaux. » (Freycinet, toc. cit., p. 302).
oubliant sans doute qu'on n'a jamais fini de faire des efforts pour sauver sa patrie, et que la résignation en pareille matière a, dans tous les temps, reçu un nom plus dégradant. J'ai les plus tristes pressentiments, et, habitué comme je le suis à ressentir toujours fidèlement les émotions du peuple de Paris, même à distance, j'ai la conviction que ce peuple ne supportera pas une telle fin, et je redoute pour vous tous une issue tragique, pour Paris un déshonneur, et pour la République une ineffaçable honte. Quoi qu'il advienne, je suis déterminé à rester dans notre programme primitif et à ne jamais déposer les armes tant qu'un Prussien souillera le sol. Montrez-vous tous à la hauteur de cette crise effroyable, et n'acceptez de succomber qu'en défiant l'histoire de pouvoir vous reprocher une seule faiblesse.
Salut.
Léon Gambetta.
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
Bordeaux, le 27 janvier 1871.
Les quelques dépèches qui nous arrivent sans caractère officiel et les renseignements qui nous parviennent par la voie de l'étranger nous apprennent qu'après une tentative de sortie dans la direction de Versailles, aussi médiocre par le chiffre des combattants que par la manière dont elle a été conduite, le gouvernement de l'Hôtel de ville s'est résigné à aller porter à Versailles des propositions de capitulation de Paris, et même, dit-on, pour une paix lérale1. Nous ignorons encore quelle est la vérité
1. M. Juleg Favre avait eo effet, écril le 22 au Boir A M. de Bismarck pour lui demander une entrevue » Bans lui en expliquer le motif» et le 2.'{ à s h. du soir, U première conférence pour le conclusioo de la capitulation et de l'armistice avait eu lieu à Ver«
officielle, et jusqu'à ce que nous ayons reçu de vous l'assurance que vous vous êtes décidés à une si lamentable fin, nous tenons les bruits anglais pour mal fondés, et nous y voyons une nouvelle manœuvre de M. de Bismarck. Toutefois la situation intérieure de Paris apparaît comme fort troublée. L'exclusion du général Trochu de toute fonction et commandement militaire, et sa conservation, inexplicable dès lors, à la tête du gouvernement2; le choix ridicule d'un sénateur de soixante-dix ans3 pour présider aux suprêmes efforts de l'héroïque capitale ; la suppression du droit de réunion et des journaux révolutionnaires4, ainsi que les tentatives faites sur Mazas et l'Hôtel de ville3, tout accuse clairement que, dans la population comme dans le gouvernement, il n'y a plus ni accord, ni fermeté, ni clairvoyance. Je ne peux cependant pas croire que des négociations pour la reddition de notre capitale aient été entamées sans qu'on ait fait ce gigantesque et puissant effort que l'on promet et que l'on annonce depuis quatre mois, qui n'a pu être retardé, incessamment ajourné que par incapacité ou esprit de méfiance, mais qu'il faut faire, pour pouvoir, s'il échoue, arborer avec honneur le drapeau parlementaire. Paris, initiateur de la révolution et premier moteur de la défense de la France, ne peut succomber qu'en appelant la province au devoir comme à l'honneur de le venger, et cet appel ne peut être adressé au pays et exécuté par lui qu'à
sailles entre M. de Bismarck et M. Jules Favre. La seconde entrevue eut lieu le mardi 24 et, l'accord étant intervenu sur les points principaux, le feu avait cessé le 26 à minuit. La convention fut signée le 28. (Cf. Jules Favre, loc. cit., t. II, p. 390 et suiv.)
2. A la suite de la bataille de Montretout et la réunion des officiers de la garde nationale chez M.Jules Simon. (Favre, loc. cit., t. II, p. 350.)
3. Le général Vinoy, nommé, le 21 janvier, commandant en chef de l'armée de Paris.