‹ Dépêches, circulaires, décrets, proclamations et discours de Léon GambettaChapitre 64 sur 208 · Nuit du 21 au 22 janvier · texte numérisé non relu

Nuit du 21 au 22 janvier

la condition que Paris, comme c'est sa tradition et son rôle, se sera réellement sacrifié pour la patrie et pour la République. Mais si au contraire cette province qui, depuis trois mois, prodigue son sang et son or, supporte l'invasion et l'incendie de ses villes, apprenait, ce qui paraît être la triste et cruelle vérité, que Paris a été systématiquement amolli, énervé, découragé par ceux qui le gouvernaient, et dont le mandat n'était sacré que parce qu'il avait pour but d'organiser et d'employer toutes les forces militantes et révolutionnaires de Paris ; c'est l'indignation chez les uns, la défaillance chez les autres, qui feraient place à l'enthousiasme qu'excitait parmi eux le gouvernement du i septembre. Que dirait cette province si surtout elle apprenait que ce chef militaire, introduit dans le gouvernement civil et doté de la prépotence, n'était qu'un discoureur infatigable et un soldat irrésolu ; que ses collègues le connaissaient sous cotte double face, et qu'ils ont préféré, pour ne pas blesser cette présomptueuse personnalité, laisser capituler Paris et compromettre la France ; qu'ils ont poussé L'inertie, la culpabilité, par leur solidarité avec ce chef, jusqu'au point de rester sourds aux réclamations unanimes de l'opinion parisienne, de chercher à la faire dévier, en désignant à ses colères les patriotes dont l'exaltation ne provenait que du pressentiment de la catastrophe (inale? Et c'est ainsi que vous vous êtes Laissés conduire jusqu'aux derniers jours, subissant, vous républicains, un pouvoir personnel méconnaissant la première règle de la tradition révolutionnaire, qui est de subordonner les chefs militaires, quels qu'ils soient, à la magistrature politique cl civile. A ces fautes, vous allez en ajouter une autre, cl, après \"iis être laissé traîner en longueur par le géiht.i1 Trochu, vous allez, si les renseignements anglais sont véridiques, vous la i>ser mener jusqu'à Votre dernier grain de blé par les lenteur habiles et calcu-

lées de notre dernier ennemi le plus redoutable, M. de Bismarck.

Mais non, ces renseignements sont faux, je n'y crois pas, je n'y veux pas croire. Vous changerez les généraux qui manquent de cœur, et ce ne sera qu'après une grande bataille perdue que vous vous résignerez sous la force. Alors se posent les graves et redoutables questions qui agitent et préoccupent tous les esprits à l'heure présente, et que l'on peut ramener à deux points de vue distincts : Que ferez-vous à Paris? que devons-nous faire en province? Je vais vous donner sur ces deux points mon opinion longuement méditée. Gomme toutes celles que je vous ai exposées au cours des événements, celle-ci m'est inspirée uniquement par le sentiment profond que j'ai des intérêts et des devoirs du grand parti de la Révolution française, dont le triomphe ou la chute marquera la prospérité ou la ruine même de la patrie. Je pourrai me trouver ici, comme précédemment, en désaccord avec vous. Mais permettez-moi de vous rappeler que l'expérience a déjà prononcé entre nous, et qu'à coup sûr, si vous eussiez, comme je l'ai toujours demandé, pris pour guide l'esprit de Paris, si vous eussiez fait confiance pleine et entière au parti républicain, seule force qui ne vous soit pas contraire par essence et sur laquelle votre devoir est de toujours vous appuyer, vos affaires intérieures comme les nôtres propres n'auraient pas été amenées au pire état où nous les voyons aujourd'hui. C'est lui, c'est cet esprit de Paris dont je vais me pénétrer, pour supporter virilement cette capitulation nouvelle et pour en conjurer les effets désastreux. Ce n'est qu'avec le concours énergique de tout le parti républicain, se dévouant aux injures et aux malédictions pour sauver la France, que nous pouvons sortir de l'affreuse passe où nous allons être engagés. Je désire que ces réflexions vous soient présentées au moment des suprêmes négociations, et vous empê-

client de compromettre ou même d'engager les intérêts dont nous avons la garde.

Qu'allez-vous faire à Versailles? Capituler comme gouvernement, vous ne le pouvez ni en fait ni en droit. En fait, cernés dans Paris depuis quatre mois, réduits par la disette à en ouvrir les portes à l'ennemi, vous ne pouvez stipuler que pour la ville et exclusiment comme représentants de la ville. C'est Paris qui est réduit en effet : ce n'est pas la France, et toute immixtion sur un autre terrain vous amènerait à consentir à l'ennemi des avantages qu'il est loin d'avoir conquis. En droit, vous ne pouvez disposer du titre du gouvernement sans le supprimer, comme il est arrivé après la capitulation de l'homme de Sedan. La collectivité même, la pluralité de notre gouvernement impliquent la dévolution de tout le pouvoir aux survivants d'entre nous, que leurs collègues aient été frappé^ de mort naturelle ou de mort politique. Ces principes posés, tout ce que vous accompliriez, en dehors des intérêts propres de Paris, sans notre consentement ou notre ratification, serait nul et de nul effet ; vous apercevez maintenant l'importance capitale qu'il y avait à constituer fortement le gouvernement en province, le prix que j'attachais à la sortie de M. Jules Favre de Paris et la nécessité où je le plaee encore de le faire (tant qu'il lui restera une heure pour sortir, j'exigerai qu'il sorte). Donc vous ne devez traiter, à mon sentiment, que de la reddition même de la place.

Mais il faut prévoir que votre captieux vainqueur voudra vous entraîner plus loin et ne traiter de Paris qu'en vous engageant sur le sort entier de la France, et qu'il vous demandera des préliminaires de paix. Saut l'adoption par M. de Bismarck de notre formule primitive sur l'intégrité du territoire, — éventualité que L'arrogance de M. de Bismarck commande d'écarter, — vous devez refuser obstinément tous pour-

parlers sur ce chapitre. Il y va de- l'honneur même, de l'avenir de la République dans ce pays, et il vaut mieux laisser la force se donner libre carrière que de lui fournir même un prétexte de reconnaissance et d'adhésion. Devant votre refus, il sera d'ailleurs forcé de traiter de la reddition de Paris selon les règles ordinaires.Alors adressez-vous à la France, affirmez la perpétuité de la Révolution du 4 septembre, léguez-nous le soin de vous venger et de poursuivre la guerre à outrance, et, pour l'accomplissement de ce testament, envoyezhors deParis, par tous les moyens dontvous disposerez,les hommes ardents, vigoureux, résolus à tout, qui iront porter j usqu'au fond de la province la flamme dont ils seront animés au sortir de la capitale vaincue. La lutte à laquelle nous sommes voués exige le concours de toutes les forces et de tous les talents accumulés dans la capitale. Il y a là, enfermés dans ces murs qui, hélas! ne se rouvriront peut-être pas, même après la capitulation un magnifique personnel politique dont la présence en province galvanisera la France et créera au milieu des départements restés libres une milice républicaine, vigilante et sûre, dont le dévouement, l'intelligence et l'activité féconderont les immenses ressources dont dispose le grand pays, et dont la stérilité n'est imputable qu'à l'absence de ces hommes qu'un sentiment trop intime de solidarité avec Paris avait retenu derrière ses remparts. Rendez à la France ces trésors intellectuels, et que du moins, si vous êtes forcés de livrer à l'ennemi vos soldats et vos armes, vous puissiez lui restituer des citoyens capables de lui refaire des armées et une politique. Faites donc partir des officiers, des ingénieurs, des publicistes, des administrateurs, des diplomates, et surtout, parmi les chefs autorisés de la démocratie, ceux qui ont supporté pendant vingt ans le poids de la persécution et de l'exil. Nul d'entre eux ne refusera ce service à la patrie en danger, et avec ce sur-

croît de forces, qui transportera parmi nous le grand foyer de Paris, nous tenterons des luttes dont la récompense linale sera certainement l'extermination de l'étranger el le triomphe de la République.

Quanl à nous, délégation du gouvernement central, devenus le gouvernement lui-même à partir de la capitulation, notre route est clairement tracée. Poursuivre la guerre jusqu'à l'affranchissement, et employer la plus sûre, la plus régulière des méthodes pour la soutenir : telle doit être notre tache. Trois moyens principaux -offrent à notre esprit : 1° un plébiscite; 2° une Chambre élue; 3° la continuation pure et simple du régime actuel. Je vais les discuter tous les trois, en marquant nos préférences.

Le plébiscite est un moyen tardif, dangereux, équivoque. Tardif, car le moment en est passé depuis celui que vous avez fait vous-mêmes. Dangereux, pour deux raisons ; la première, c'est qu'il invite la nation à se déshonorer elle-même en refusant la guerre; la deuxième, c'est qu'il intervient à un moment où la question de paix et de guerre n'est plus intacte. — Les conditions draconiennes de M. de Bismarck sont eonnues de tous, et si la réponse plébiscitaire était pacifique, elle serait considérée par avance comme une adhésion aux prétentions allemandes. Quelque réservé.' que fûl la formule, M.<le Bismarck el les ennemis de la France seraient fondés à dire que le peuple entier accepte leurs conditions, et que dès lors l'Europe n'a qu'à ratifier, car, au besoin, après le vote des fiançai-, il sérail possible de se passer de son consentement. — Équivoque, parce que le balancement de- voix pourrait être tel qu'on n'y puiserait ni force ni direction. Pour ces motif-, nous écartons le plébis cite, quelques avantages de célérité que présente ce mode de procéder.

Une Chambre élue? Il est bien certain que le con-

irs d'une assemblée est une force inappréciable

pour le développement d'une politique militaire et nationale, et ce n'est que parce que j'ai toujours eu la conviction qu'au lendemain des coups effroyables de Sedan et de Metz, qui ont frappé de stupeur ce pays énervé par vingt ans d'Empire, une Assemblée nommée d'après les procédés habituels eût été honteusement pacifique, que j'ai résisté avec vous à la convocation des électeurs. Loin de sauver l'honneur national et l'intégrité de la France, loin de nous aider à accomplir notre mandat de gouvernement de la Défense nationale, elle eût été un instrument de capitulation devant l'étranger, et, aux mains des partis, un organe d'intrigues réactionnaires : elle nous eût perdus, et la France avec nous. Mais, dès les premiers jours, ne voulant pas renoncer à ce principe et à cette force du gouvernement républicain qu'on trouve dans les Assemblées, je vous avais proposé un correctif essentiel, sur lequel je suis plusieurs fois revenu dans mes dépêches, et dont l'adoption eût permis et permet encore la création d'une Assemblée véritablement nationale et républicaine, qui serait à côté de nous un véritable auxiliaire et un guide, sans jamais pouvoir dégénérer en foyer de réaction. Ce correctif, vous le connaissez, et môme dans une de vos dernières dépêches, en date du 16 décembre, vous sembliez incliner à l'adopter. Aujourd'hui, il s'impose aux esprits d'ordinaire les plus timides, et mes collègues de la délégation de Bordeaux que je viens de consulter, l'adoptent après l'avoir rejeté comme vous aviez fait au début. Il est dans la situation, Il faut donc, si l'on veut créer une Assemblée véritablement apte à gouverner et digne d'exercer le pouvoir, décréter comme loi d'État l'inéligibilité momentanée de tous les membres des familles avant régné sur la France, de tous les ministres, sénateurs, conseillers d'État du second Empire, et de tout ceux qui, du 2 décembre 1851 au A septembre 1870, ont été les candidats officiels du

régime déchu. Il est impossible, en effet, de ne pas faire supporter aux instruments et aux complices du régime du 1 décembre la responsabilité des malheurs qu'ils ont attirés sur la patrie. A cet égard, je tiens à transcrire ici les termes mêmes de ma dépèche du 2i octobre, où j'ai, pour la première fois, exposé ces idées. C'était à propos de l'armistice que M. Thiers s'était chargé de négocier. Je vous disais, dans des ternies presque identiques à ceux dont je me sers aujourd'hui :

« Toutefois, il est juste de convenir que la constitution d'une Assemblée, représentant librement et complètement la France et siégeant à Taris, serait d'une véritable puissance sur l'opinion. C'est à ce point de vue seulement qu'il faut se placer pour juger la proposition d'armistice qui nous est faite. Si l'armistice, par sa durée et ses conditions, permet à la fois le ravitaillement de toutes les places assiégées et la convocation de tous les électeurs, l'opinion démocratique pourra y souscrire, sous la réserve formelle d'exclure de l'éligibilité à l'Assemblée tous les anciens ministres de Napoléon III, depuis la fondation de l'Empire, les sénateurs, les conseillers d'État et tous ceux qui ont été candidats officiels depuis IS.V2. 11 faudrait une loi d'Etat qui déclarât nulle et de nul effet toute opération électorale portant sur un individu compris dans les catégories susindiquées. Une semblable « 1 i *- j>< »- i I i « m est à la fois commandée par la justice et par la politique. Il est juste, en effet, que

tous les complices étions Les complaisants du régime qui a perdu la France, soient frappés momentanémenl de la même déchéance que la dynastie donl ils onl été les coupables instruments. G*sl là une sanction nécessaire de I ; i révolution du I septembre. 11 est politique au-i, alors que nous avons, depuis deux mois, tout sacrifié à l'intérêt suprême de la défense, de ne pas livrer notre œuvre aux mains de nos plus

cruels ennemis, et d'écarter de la première Assemblée de la République tous ceux qui, par leur passé même, sont intéressés à conspirer sa chute. J'ose affirmer que, sans ce correctif, les élections générales seront répudiées par le parti républicain, et je dois dire que, pour mon compte, je serai dans l'impossibilité de les admettre et d'y faire procéder. J'ai exprimé toutes ces idées à M. Thiers, et il s'est engagé à s'en faire loyalement le rapporteur. »

Vous pourriez vous associer par un acte public à une convocation ainsi déterminée du corps électoral, en traçant d'avance à une Chambre ainsi formée ses devoirs et sa mission. Ce serait un nouveau moyen de donner à Paris une représentation qui le dégagerait en partie des étreintes de l'occupation, et pour vousmêmes une nouvelle consécration que ne manquerait pas de vous apporter le suffrage populaire. Les éliminations résultant de ce mode de procédés déjoueraient les menées de la restauration bonapartiste, dont on accuse tous les jours la violence croissante à Londres, à Bruxelles et à Genève. Elles ne pèseraient en définitive que sur les suppôts de l'impérialisme. Une Chambre ainsi constituée enlèverait à M. de Bismarck la meilleure partie de ses combinaisons sur la politique intérieure de la France, et enfin on rencontrerait dans cette Assemblée l'énergie d'une Convention nationale, pour pousser jusqu'à la délivrance les sacrifices que commande la guerre, au point où nous en sommes.

L'objection la plus grave qu'on puisse adresser à ce système, qui a nos préférences, c'est la difficulté de convoquer et de réunir cette Chambre. Comment procéder au vote? Pour Paris, vous vous en chargeriez vous-mêmes, et, pour les départements envahis ou occupés, nous pourrions faire voter les arrondissements restés libres, en attendant, au fur et à mesure, que les places vides réservées à chaque département

fussent ultérieurement remplies par des élections successives. Ce mode de procéder serait accepté et pourrait dans une huitaine de jours produire tous ses résultats.

Ce qui précède vous a déjà fait préjuger notre sentiment sur le troisième moyen : la continuation pure et simple du régime actuel. Évidemment nous pouvons, mais non sans recourir à d'énergiques mesures de répression, continuer sans changement. Il ne faut pas se dissimuler toutefois que la chute de Paris, rapprochée des échecs successifs de nos trois armées, avivera la violence des partis et des journaux réactionnaires, et qu'il y aurait péril pour le respect et l'obéissance, si nécessaires en matière de guerre, à laisser les généraux exposés plus longtemps à ce travail d'énervement et de décomposition que poursuivent, grâce à la liberté de la presse, les partisans d'une restauration monarchique. On ne pourrait briser les conspirations qu'en substituant à une autorité qui est purement morale, une véritable dictature. C'est un moyen peu en harmonie avec nos doctrines républicaines, et auquel il ne faut se résoudre que s'il est constant qu'il n'en existe point d'autre qui soit meilleur.

Or, nous préférons les deux premiers, quoiqu'il reste encore établi dans mon esprit que le pays esl assez fortement persuadé de notre dévouement et de notre désintéressement, pour accepter notre direction, si elle venait à être renforcée par la présence d'un homme ('minent du gouvernement de Paris, comme Jules Pavre.

Vous connaissez maintenant notre pensée tout entière et nos résolutions du lendemain. Vous pouvez, M'I'-n le cas, prêter à leur exécution le, plus utile concours. Vous n'avez qu'à parler : vous pouvez mieux encore, c'est-à-dire venir...

Arri\'; à 6é point de ma dépêche, je reçois une let-

tre de mon ami Jules Favre, datée de Paris, 21 janvier 1871 *. Je ne saurais vous dire, mon cher collègue, mon maître bien-aimé, combien cette lecture m'a été douloureuse. Elle m'apporte comme votre testament, et j'y retrouve toujours ce grand cœur qui ne saurait jamais se démentir, et dont je partage toutes les cruelles angoisses. Mais j'ai hâte de me laver d'un reproche

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