Dépèche du Times, Versailles, 24 janvier
2. Le Richard Wallace, parti de la gare du Nord, le 27 janvier à 3 li. 30 du matin. « Ce même jour, 27 janvier, vers 2 heures de l'après-midi, le Richard Wallace fut aperçu aux environs de Niort s'approchant de terre. L'aéronaute, à qui l'on criait d'atterrir, lança des paquets de Moniteur Officiel et repartit dans les airs. On le vit plus tard au-dessus d'Angoulême, à une assez grande hauteur, et là encore, il jeta une foule de papiers, Puis, que se passa-t-il? C'est un secretque jamais on ne saura. M. Lar;ize a-t-il été foudroyé par une apoplexie, une mort subite? On se perd en
ment allé à l'Océan, et nous sommes sans nouvelles officielles de vous. Tout, jusqu'à la nature, conspire contre la France. L'expiation est rude, le châtiment démesuré ; seul, le souffle de la Révolution peut encore nous sauver. C'est lui que j'appelle et que j'invoque; c'est par lui seul que je compte surexciter ce qui reste encore dans le pays de vitalité et d'énergie.
Léon Gambetta.
Jules Favre, ministre des affaires étrangères, à Délégation de Bordeaux ' .
(Recommandée.)
Versailles, 28 janvier 1871, 11 h. 15 m.
Nous signons aujourd'hui un traité avec M. le comte de Bismarck.
Un armistice de 21 jours est convenu.
Une Assemblée est convoquée à Bordeaux pour le 15 février.
Faites connaître cette nouvelle à toute la France.
Faites exécuter l'armistice et convoquer les électeurs pour le 8 février.
Un membre du Gouvernement va partir pour Bordeaux.
Jules Favre.
conjectures. Toujours est-il que vers î heures du soir, L'aérostat courait au-dessus delà Rochelle à une hauteur immense, poussé par Les vents d'esl vers L'Océan, dàn9 L'immensité duquel il s'est perdu, i Stbbnackers, loc. cit., p. 156.
1 . ('«•! ic dépêche, arrivée à Bordeaux le 29 janvier, vers •! heures du matin, fui aussitôt remise à M. Gambetta par M. Steenackers.
Toute la journée du 29 se passa Bans autre velle. Cf. Sti i ha
as, loc. cit., p. 563. — M. Gtambetta était rentré à Bordeaux en venant de Lille, le samedi 28 janvier à une heure.
Gambetta à Jules Favre, vice-président
du gouvernement de la Défense nationale
de Paris, à Versailles.
(Au besoin faire suivre.)
Bordeaux, le 30 janvier 1871.
J'ai reçu le télégramme par vous adressé à la délégation de Bordeaux, le 28 janvier, à 11 heures 15 minutes du soir, et parvenu à destination vers 3 heures du matin, le 29. Nous l'avons porté, sans commentaires, en le certifiant conforme, à la connaissance du pays tout entier1. Depuis lors nous n'avons rien reçu, et le pays est dans la fièvre. Il ne peut pas se contenter de ces trois lignes. Le membre du gouvernement dont vous annonciez l'arrivée, et dont vous ne nous avez pas dit le nom, n'est pas encore signalé par voie télégraphique ni autrement, aujourd'hui 30 janvier, à 2 heures. Cependant il nous est impossible, en dehors de l'exécution pure et simple de l'armistice pour les troupes, dont nous avons assuré le respect, de prendre les mesures administratives que comporte la convocation des électeurs, en l'absence de toutes explications de votre part et sans connaître au juste le sort de Paris.
Léon Gambetta.
Le comte de Bismarck à M. Gambetta, à Bordeaux.
Versailles, 30 janvier, 12 h. 15 m. matin. Monsieur,
Votre télégramme à M. Jules Favre, qui vient de quitter Versailles, lui sera remis demain matin, à Paris.
1. Une dépèche circulaire du 29 janvier, 2 heures du soir, avait averti les chefs de corps, en train de faire cesser les hostilités. (Freycinet, loc. cit., p. 313.)
Sous le titre de renseignements l, j'ai L'honneur de vous communiquer ce qui suit :
L'armistice conclu le 28 durera jusqu'au 19 février. La limie de démarcation séparant les deux armées part de Ponti'Kvêque, en Calvados, traverse le département de l'Orne, laisse à l'occupation allemande la Sarthe, l'Indre-et-Loire, le Loir-et-Cher, le Loiret, l'Yonne, entre à travers le territoire composé de la Côte-d'Or, du Doubs, du Jura, réserve le Nord, le Pas-de-Calais et le Havre intacts.
Les avant-postes partagent à dix kilomètres de la ligne. Armistice des forces navales; les captures faites après le 28 seront à rendre.
Les hostilités continuent devant Belfort et dans le Doubs, le Jura et la Côte-d'Or, jusqu'à entente.
Assemblée nationale à convoquer; reddition de toutes les fortifications de Paris; armée de Paris prisonnière de guerre, sauf etfectif nécessaire pour maintenir sûreté intérieure. La garde nationale reste armée.
Les troupes allemandes n'entreront pas en ville pendant l'armistice* Paris ravitaillé. Circulation libre pour les élections.
J'ajoute que les forts ont été occupés aujourd'hui même par nos troupes et je crois que les élections sont fixées au 8; la réunion de l'Assemblée à Bordeaux au 12. Épuisement absolu des vivres à Paris. Population réduite aux provisions de l'armée allemande. L'Assemblée décidera question de guerre ou condition de paix.
Signé : De Bismarck
TEXTE DE LA CONVENTION d' ARMISTICE
Entrp M. 1" comte de Bismarck, chancelier de la Confédération manique, stipulanl au nom de Sa Majesté l'Empereur d'Allemagne, roi de Prusse, el M. Jules Favre, ministre des affaires
1. '< On remarquera cette m ignanimité du ministre allemand nous renseignant après que le malheur était consommé e< qu'il n'était pins temps d'y parer. » (Frby< inet, loc. ri/., p. :5i0.)
Le texte de la convention d'armistice fui communiqué au général
1 ozy, en son quartier général, le 30 janvier au soir, par le
prince Frédéric-Charles. La Délégation de Bordeaux publia ce
e, dès qu'il lui fui communique Ie* février), dans le Moniteur
Univei tel a° du 2 février .
M G imbetta fit accompagner cette publication de commentaires que nous reproduisons plus loin.
étrangères du Gouvernement de la Défense nationale, muni des pouvoirs réguliers, ont été arrêtées les conventions suivantes :
Article premier. — Un armistice général, sur toute la ligne des opérations militaires en cours d'exécution entre les armées allemandes et les armées françaises, commence pour Paris aujourd'hui même, et pour les départements dans un délai de trois jours. La durée de l'armistice sera de vingt et un jours à dater d'aujourd'hui, de manière que, sauf le cas où il serait renouvelé, l'armistice se terminera partout le 19 février à midi.
Les armées belligérantes conservent leurs positions respectives qui seront séparées par une ligne de démarcation. Cette ligne partira de Pont-1'Evêque, sur les côtes du département du Calvados, se dirigeant sur Lignières, dans le nord-est du département de la Mayenne, en passant entre Briouze et Fromentel, en touchant au département de la Mayenne à Lignières. Elle suivra la limite qui sépare le département de celui de l'Orne et de celui de la Sarthe, jusqu'au nord de Morannes, et sera continuée de manière à laisser à l'occupation allemande les départements de la Sarthe, d'Indre-et-Loire, de Loir-et-Cher, du Loiret, de l'Yonne, jusqu'au point où, à l'est ,de Quarré-lès-Tombes, se touchent les départements de la Côte-d'Or, de la Nièvre et de l'Yonne.
A partir de ce point, le tracé de la ligne sera réservé à une entente qui aura lieu aussitôt que les parties contractantes seront renseignées sur la situation actuelle des opérations militaires en exécution dans les départements de la Côte-d'Or, du Doubs et du Jura. Dans tous les cas, elle traversera le territoire composé de ces trois départements, en laissant à l'occupation allemande les départements situés au nord; à l'armée française, ceux situés au midi de ce territoire. Les départements du Nord et du Pas-de- Calais, les forteresses de Givet et de Langres, avec le terrain qui les entoure, à une distance de dix kilomètres, et la péninsule du Havre jusqu'à une ligne à tirer d'Etretat, dans la direction de Saint-Romain resteront en dehors de l'occupation allemande.
Les deux armées belligérantes et leur avant-postes, de part et d'autre, se tiendront à une distance de dix kilomètres au moins des lignes tracées pour séparer leurs positions.
Chacune des deux armées se réserve le droit de maintenir son autorité dans le territoire qu'elle occupe, et d'employer les moyens que ses commandants jugeront nécessaires pour arriver à ce but.
L'armistice s'applique également aux forces navales des deux pays, en adoptant le méridien de Dunkerque, comme ligne de démarcation, à l'ouest de laquelle se tiendra la flotte française, et à l'est de laquelle se retireront, aussitôt qu'ils pourront être avertis, les bâtiments de guerre allemands qui se trouvent dans les eaux occidentales.
Les captures qui seraient faites après la conclusion et avant la
ratification de l'armistice seront restituées, de même que les prisonniers qui pourraient être faits, de part et d'autre, dans les engagements qui auraient lieu dans l'intervalle indique.
Les opérations militaires sur le terrain des départements du Doubs, du Jura et de la Côte-d'Or, ainsi que le siège de Belfort, se continueront, indépendamment de l'armistice, jusqu'au moment où l'on sera mis d'accord sur la ligne de démarcation dont le tracé à travers les trois départements mentionnés a été réservé à une entente ultérieure.
Art. 2. — L'armistice ainsi convenu a pour but de permettre au Gouvernement de la Défense nationale de convoquer une assemblée librement élue, qui se prononcera sur la question de savoir si La guerre doit être continuée ou si la paix doit être faite.
L'Assemblée se réunira dans la ville de Bordeaux. Toutes facilités seront données par les commandants des armées allemandes pour l'élection et la réunion des députés qui la composeront.
Art. 13. — Il sera fait immédiatement remise à l'armée allemande, par l'autorité militaire française, de tous les forts formant le périmètre de la défense extérieure de Paris, ainsi que de leur matériel de guerre. Les communes et les maisons situées en dehors de ce périmètre, ou entre les routes, pourront être occupées par les troupes allemandes jusqu'à une ligne à tracer par des commissaires militaires.
Le terrain restant entre cette ligne et l'enceinte fortifiée de la ville de Paris, sera interdit aux forces armées des deux parties.
La manière de rendre les forts et le tracé de la ligne mentionnée formeront l'objet d'un protocole à annexer à la présente convention.
Art. 4. — Pendant la durée de l'armistice, l'armée allemande n'entrera pas dans la ville de Paris.
Art. 5. — L'enceinte sera désarmée de ses canons, dont les affûts seront transportés dans Les forts à désigner par un commissaire de L'armée allemande.
Art. 6. — Les garnisons, armée de ligne, garde mobile et marine des forts et de Paris, seront prisonnières de guerre, sauf une division <1<- douze mille hommes qu<> l'autorité militaire dans Paris conservera pour ]<• service intérieur.
I."- troupes prisonnières de guerre déposeront leurs armes, qui seront réunies dans les lieux désignés et livrées suivant règlement par commissaires.
Suivant l'usage, ces troupes resteront dans l'intérieur de la ville, dont elles ne pourront pas franchir l'enceinte pendant l'ar-
lllis! |
tutorités françaises s'engagent a veillera ce que tout individu appartenant à l'armée eu à la garde mobile reste consi dans L'intérieur de la ville.
Les officiers des troupes prisonnières seront d i par une
liste à remettre aux autorités allemandes. A l'expiration de l'armistice, tous les militaires appartenant à l'armée consignée dans Paris auront à se constituer prisonniers de guerre de l'armée allemande, si la paix n'est pas conclue jusque-là. Les officiers prisonniers conserveront leurs armes.
Art. 7. — La garde nationale conservera ses armes ; elle sera chargée de la garde de Paris et du maintien de l'ordre.
Il en sera de même de la gendarmerie et des troupes assimilées employées à un service municipal, telles que garde républicaine, douaniers et pompiers. La totalité de cette catégorie n'excédera pas trente-cinq mille hommes.
Tous les corps de francs-tireurs seront dissous par une ordonnance du gouvernement français.
Art. 8. — Aussitôt après la signature des présentes, et avant la prise de possession des forts, le commmandant en chef des armées allemandes donnera toutes facilités aux commissaires que le gouvernement français enverra, tant dans les départements qu'à l'étranger, pour préparer le ravitaillement et faire approcher de la ville les marchandises qui lui sont destinées.
Art. 9. — Après la remise des forts et après le désarmement de l'enceinte et de la garnison, stipulés dans les articles 5 et 6, le ravitaillement de Paris s'opérera librement par la circulation sur les voies ferrées et fluviales.
Les provisions destinées à ce ravitaillement ne pourront être puisées dans les terrains occupés par les troupes allemandes, et le gouvernement français s'engage à en faire l'acquisition en dehors de la ligne de démarcation qui entoure les positions des armées allemandes, à moins d'autorisation contraire donnée par le commandant de ces dernières.
Art. 10. — Toute personne qui voudra quitter Paris devra être munie de permis réguliers, délivrés par l'autorité militaire française et soumis aux visas des avant-postes allemands.
Ces permis et visas seront accordés de droit aux candidats de la députation en province et aux députés à l'Assemblée.
La circulation des personnes qui auront obtenu l'autorisation indiquée ne sera admise qu'entre six heures du matin et six heures du soir.
Art. 11. — La ville de Paris paiera une contribution municipale de guerre de la somme de deux cent millions de francs (200,000,000 fr.). Ce paiement devra être effectué avant le quinzième jour de l'armistice. Le mode de paiement sera déterminé par une commission mixte, allemande et française.
Art. 12. — Pendant la durée de l'armistice, il ne sera rien distrait des valeurs publiques pouvant servir de gage au recouvrement des contributions de guerre.
Art. 13. — L'importation dans Paris d'armes, de munitions ou
de matières servant à leur fabrication, sera interdite pendant la durée de l'armistice.
Art. 14. — Il sera procédé immédiatement à l'échange de tous les prisonniers de guerre qui ont été faits par l'armée française depuis le commencement de la guerre.
Dans ce but, les autorités françaises remettront, dans le plus bref délai, des listes nominatives des prisonniers de guerre allemands juin: autorités militaires allemandes à Amiens, au Mans, à Orléans et à Vesoul. La mise en liberté des prisonniers de guerre allemands s'effectuera sur les points les plus rapprochés de la frontière. Les autorités allemandes remettront en échange, sur le même point et dans le plus bref délai possible, un nombre pareil de prisonniers de guerre français, de grades correspondants, aux autorités militaires françaises.
L'échange s'étendra aux prisonniers de condition bourgeoise, tels que les capitaines de navire de la marine marchande allemande et les prisonniers français civils qui ont été internés en Allemagne.
Art. 15« — Un service postal pour des lettres non cachetées sera organisé entre Paris et les départements, par l'intermédiaire du quartier général d<- Versailles.
En foi «le quoi, les soussignés ont revêtu les présentes convenii<»u< de leur signature et de leur sceau.
Fait à Versailles, le 28 janvier 1871.
SignéiVE Bismarck; Jules Favre.
Aussitôt après avoir pris connaissance des deux documents qui précèdent, M. Gambetta adressa à M. Jules Favre, ministre des a lia iir- étrangères, la dépèche qu'on a lue plus haut, et fit insérer au Moniteur les deux notes officielles suivantes :
Deux points principaux ressortent de ces deux documents : le premier, c'est qu'à Versailles aucune stipulation n'a été entamée sur le fond, sur les questions de paix ou de gu irre, qui demeurent réservées à L'Assemblée convoquée a Bordeaux; le second, c'est que, entre l'armistice tel qu'il a ét«* d'abord annoncé par la dépêche datée de Versailles et signée Jules Favre, et l'armistice tel qu'il est entendu dans les conventions dont le texte a été communiqué par le prince Frédéric-Charles, et qui est analysé par M. de BismarcB dans sa dépêche de cette nuit, il y a une divergence
ive en ce qui touche l'armée de l'Est.
La dépêche datée de Versailles et signée Jules Favre dit, à. propos de l'armistice :
« lu armistice de vingt et un jours est convenu. »
Et plus loin :
« Faites exécuter l'armistice. »
Le texte de la convention communiqué au général Chanzy par le prince Frédéric-Charles dit, à propos de l'armistice, en ce qui touche les propositions de l'armée de l'Est :
« A partir de ce point, le tracé de la ligne sera réservé à une entente qui aura lieu aussitôt que les parties contractantes seront renseignées sur la situation actuelle des opérations militaires en exécution dans les départements de la Côte-d'Or, du Doubs et du Jura. Dans tous les cas, elle traversera le territoire composé de ces départements, en laissant à l'occupation allemande les départements situés au nord, et à l'armée française ceux situés au midi de ce territoire. »
Et plus loin :
« Les opérations militaires, sur le terrain des. départements du Doubs, du Jura et de la Côte-d'Or, ainsi que le siège de Belfort, se continueront, indépendamment de l'armistice, jusqu'au moment où l'on se sera mis d'accord sur la ligne de démarcation dont le tracé à travers les trois départements susmentionnés a été réservé à une entente ultérieure. »
La dépêche de M. de Bismarck dit sur le même sujet :
« Les hostilités continuent devant Belfort et dans le Doubs, le Jura et la Côte-d'Or. »
Aussitôt que la dépêche datée de Versailles et signée Jules Favre a été reçue à Bordeaux, comme elle annonçait un armistice, sans dire s'il était général ou partiel, et, comme elle enjoignait de le faire exécuter immédiatement, les ministres de la guerre et de la marine ont envoyé des instructions et des ordres aux généraux en chef des diverses armées, aux chefs de corps et aux chefs des stations navales, pour que l'armistice fut exécuté; les généraux en chef et les chefs de corps se sont conformés, sur toute l'étendue du territoire, à ces ordres et instructions, et l'armistice a été exécuté par nos diverses armées depuis quarante-huit heures.
Au contraire, sur différents points, et notamment dans l'Est, les armées prussiennes, dont les chefs connaissaient sans doute mieux que la Délégation de Bordeaux la stipulation de la convention de Versailles, ont continué leurs mouvements et pris possession de diverses positions, malgré
la résistance légitime de nos chefs de corps et malgré la discussion qu'ils ont élevée sur le caractère général et non particulier de l'armistice.
La Délégation de Bordeaux qui n'a, comme on le sait, reçu jusqu'à présent, sur la convention de Versailles, qu'un seul document officiel fiançais, c'est-à-dire le télégramme daté de Versailles et signé Jules Favre, a le droit et Je devoir de porter ces faits à la connaissance du pays, afin de faire porter sur qui de droit la responsabilité qui incombe à ceux qui n'ont pas fait connaître la convention dans toute sa teneur, et qui ont entraîné des erreurs d'interprétation dont les conséquences, au point de vue de notre héroïque armée de l'Est, peuvent être irréparables pour la France.
Pour bien se rendre compte des funestes eifets de l'armistice sur les destinées de l'armée de l'Est, il faut remarquer qu'au moment où la convention a été signifiée à la Délégation de Bordeaux, un double mouvement stratégique avait lieu. D'un côté, l'armée de l'Est opérait sa retraite; de l'autre, l'armée de Garibaldi, renforcée à cinquante mille hommes, commençait une puissante diversion sur les derrières de l'ennemi en se portant à Dôle et vers la forêt de Chaux. Si ce dernier mouvement se terminait aussi heureusement qu'il avait débuté, les forces prussiennes pouvaient se trouver dans une situation très critique, car elles se trouvaient prises, comme on dit vulgairement, entre deux feux. i à ce moment que la notification de l'armistice a eu lieu. Aussitôt l'armée de l'Est a suspendu son mouvement, et l'armée de Garibaldi s'est arrêtée à trois kilomètres de Dôle, (pic l'ennemi avait déjà presque entièrement évacué. Pendant les deux jours qui ont suivi, et tandis que nos généraui parlementaient avec L'ennemi pour dissiper ce qui semblait un malentendu évident, l'ennemi, de son côté, eontinuail d'avancer, occupait les positions les plus importantes, rendail maître des positions vers Bourg H Lyon, et envoyai! des renforts considérables à Dôle, Mouchard, et sur tous les point- que menaçait naguère Garibaldi.
Quand la vérité se fit et que le texte fatal fut ronnu, il
était trop tard. Nos armées, après le temps perdu, se trouvèrent dans l'impossibilité de reprendre leur ancien plan, et c'est ainsi que l'armée de Garibaldi, d'une part, dut évacuer Dijon et se retirer sur Mâcon, et que l'armée de l'Est, d'autre part, s'est vue obligée de se retirer sur le territoire suisse. Un fait qui montrera mieux que tous les commentaires l'influence de ces deux jours si malheureusement perdus, c'est que le 24e corps, qui formait l'aile gauche de l'armée, et n'avait conséquemment pas sur les troupes une avance de deux journées de marche, a pu cependant, malgré l'arrêt du mouvement de Garibaldi, échapper à la poursuite de l'ennemi.
Gambetta à Jules Favre, ministre des affaires étrangères,
(Voie de Versailles pour Paris.)
Bordeaux, le 31 janvier 1871.
L'ajournement inexplicable, et auquel votre télégramme ne faisait aucune allusion, des effets de l'armistice en ce qui touche Belfort et les départements de la Gôte-d'Or, du Doubs et du Jura, donne lieu aux plus graves complications f.
Dans la région de l'Est, les généraux prussiens poursuivent leurs opérations sans tenir compte de l'armistice, alors que le ministre de la guerre, croyant pleinement aux termes de votre impérative dépêche, ordonnait à tous les chefs de corps français d'exécuter l'armistice et d'arrêter leurs mouvements, ce qui
1. Cf. Freycinet, loc. cit., p. 306 et suiv.— Le général Clinchant venait d'adresser à M. Gambetta la dépêche suivante :
« Pontarlier, 30 janvier 5 h. 27 soir. — Je n'ai pas encore reçu de réponse officielle du général de Manteuffel ; mais, d'après une lettre apportée par un parlementaire prussien pendant une conférence près de Fresne, il paraîtrait que le général de Manteuffel ne voudrait pas reconnaître cet armistice pour l'armée de l'Est, disant qu'il ne concerne que les armées du Nord et de Paris. » Le général Garibaldi fournit des dépêches analogues.
a été observé religieusement pendant quarante-huit heures. Il faut sur-le-champ fixer l'application de l'armistice à toute la région de l'Est et réaliser, comme c'est votre devoir, cette entente ultérieure dont parle la convention du 28 janvier. Entre temps, nous autorisons les généraux français à conclure directement une suspension d'armes d'une durée nécessaire pour nous faire parvenir et vous communiquer le tracé des lignes de démarcation arrêtées ou proposées par eux. Je vous prie de me faire prompte réponse 1.
Léon Gambetta.
1. On trouvera plus loin ch. V) les documents relatifs â la démission de M. Gambetta. Quant à l'armée de L'Est, comme on l'a
vu, elle était perdue. Les trois dépèches suivantes résument l'historique lamentable de son entrée en Suisse :
Guerre à général Clinchant, à Pontarlier. — Général Garibaldi, Dijon, faire suivre.
Bordeaux, 31 janvier, 9 h. 5."> matin.
D'après le texte officiel de l'armistice que nous recevons à l'instant, il fait une exception que rien ne nous avait fait prévoir. Les opérations militaires sur le terrain des départements du Doul>s, du Jura et de la Côte-d'Or se continueront indépendamment do l'armistice, jusqu'au moment où les deux puissances belligérantes se seront mises d'accord sur le trace dune ligne de démarcation entre les armées dans Lesdits départements, veuillez, en conséquence, continuer les li<>-iilit<;- a votre appréciation, avec tous les moyens d'action dont vous disposez.
Général Clinchant à guerre, Bordeaux.
Verrières-Française, le 1" février, 2 h. 10 soir.
Tout ce que vous écrivez à Jules Favre, je L'ai tenté inutilement près de Bdanteuffel; il m'a même refusé suspension d'armes de :it; heures pour que les gouvernements puissent élucider la question. L'ennemi ayant continué les hostilités malgré mes protesta* non-, et menaçant de couper ma retraite, même vers la Suisse,
ce qui entraînerait La perte de l'arnu I de tout Le matériel, j'ai
dû me rendre â La dure nécessité de franchir les frontières.
Le matériel a presque effectué son pa è L'heure qu'il est.
Le généra] Billot couvre la retraite avec trois divisions du lo* corps.
Je vous enverrai aujourd'hui le texte de la convention que j'ai conclue avec la Suisse.
Ordre du jour du général Clinchant .
Soldats de l'armée de l'Est,
Il y a peu d'heures encore, j'avais l'espoir, j'avais même la certitude de vous conserver à la défense nationale. Votre passage jusqu'à Lyon étant assuré à travers les montagnes du Jura.
Une fatale erreur nous a fait une situation dont je ne veux pas vous laisser ignorer la gravité. Tandis que notre croyance en l'armistice, qui nous avait été notifié et confirmé à plusieurs reprises par notre gouvernement, nous recommandait l'immobilité, les colonnes ennemies continuaient leur marche, s'emparaient des défilés déjà en nos mains et coupaient ainsi notre ligne de retraite.
Il est trop tard aujourd'hui pour accomplir l'œuvre interrompue. Nous sommes entourés par des forces supérieures; mais je ne veux livrer à la Prusse ni un homme, ni un canon. Nous irons demander à la neutralité suisse l'abri de son pavillon ; mais je compte, dans cette retraite vers la frontière, sur un effort suprême de votre part : défendons pied à pied les derniers échelons de nos montagnes, protégeons les défilés de notre artillerie et ne nous retirons sur un sol hospitalier qu'après avoir sauvé notre matériel, nos munitions et nos convois.
Soldats, je compte sur votre énergie et votre ténacité. Il faut que la patrie sache bien que nous avons tous fait notre devoir jusqu'au bout et que nous ne déposons les armes que devant la fatalité !
Pontarlier, 31 janvier.