MARS 1819 — DÉCEMBRE
Les dépêches que je livre à la publicité sont tirées de la correspondance politique du chevalier deGentz avec les princes lanko Karadja, Alexandre Soutzo et Grégoire Ghika , Hospodars de Valachie. Elles embrassent les années de 1813 à 1828 et contiennent le récit des actes diplomatiques qui ont influé principalement sur les événements de cette époque, llcposant sur des données authentiques, jugeant de haut les affaires et les hommes qui s'y trouvèrent intéressés, ces dépêches offrent un complément précieux aux mémoires contemporains. Elles sont appelées à
( e titre à coMtril)iier puissamment à l'intelli{>ence dcii faits et à servir à l'Iiistoire de notre siècle.
Le rôle que M. de Gentz a joué sur la scène politique est bien connu. Inutile de rappeler l(s talents et les mérites de cet homme d'Etat, ami du prince de Metternicli, unique confident de ses idées les plus intimes — d'appuyer sur le crédit de ce diplomate distingué, qui — reclierclié de tous les personna.ges de marque, clioyé et j)ai' ceux qui adoptaient sa manière de voir, et par ceux qui en redoutaient les effets — obtint de tous les partis l'hommage dû à sa supériorité, et fut, dans plus d'une occasion, le médiateur suprême appelé à l'unanimité à concilier les intérêts les plus divergents. Inutile aussi de revenir sur les particularités de cette carrière exceptionnelle qui conduisit l'auteur, débutant en 1791 j)ar im mémoire (( Sur l'origine et sur les principes du droit' » , à la position élevée qu'il atteignit
' Berlincr Monalsschrifl.
ving^ ans plus tard au sein du cabinet de Vienne, et qu'il a occupée jusqu'à sa mort. M. de Gentz appartient à l'histoire; son nom se trouve étroitement lié aux événements de l'époque ; sa vie — publique et privée — sa personnalité, ont donné lieu à maint écrit; enfin ses travaux littéraires, ses papiers posthumes, les mémoires de ses contemporains, les matériaux officiels émanés de? congrès et des transactions — dont la rédaction revient pour la plus grande partie à M. de Gentz — sont autant de témoignages de sa haute valeur et du cas que les hommes revêtus du pouvoir faisaient de ses lumières '.
' Les ccrifs los plus imporfanis de M. de Gentz soni : Betracliluiigrn uher dtc franzoslsclie Révolution, nacli dent Enfjlisrifn des Herren Burkc , 1793; les tiadiiclions de l'oiivraye deM. Mallet du Pau : Sur la lievolullon française, 1794; ol de relui de .M. (riveruois : Sur l'adininisiration des finances, 1797; Il'storisclies Journal, Keiliu, 1799; Essai sur l'état actuel de tadininistraiion des finances, elc, de la Grande-Bretagne, ISUO; Fragmente aus der neucsten Gesclùi Ide des politisclicn Gleiclujewiclits in Europa, 180(>. II publia de plus un (jrand nombre d'essais, de ménioires et d'articles; les plus iutéressanls se trouvent n'iniis dans les recueils suivants qui contiennent en cuire uy\ choix de sa correspondance et de ses papiers posthumes : AVi.ick, Aus-
L'intérc't qu'inspirent les idées et les révélations (run homme aussi éminent ajopelle l'attention sur les (lépcVlies réunies dans ce livre. Elles caractérisent le génie de leur auteur et déterminent son point de vue politique, qui d'ailleurs s'accorde nécessairement avec les maximes bien connues dont M. de Gentz, — champion fidèle du principe monarchique, — a toujours fait foi. Mais c'est surtout eu égard à leur matière, si riche en données précieuses, que ces dépêches méritent d'être prises en considération.
Pour se faire une opinion exacte de leur importance, il sera utile de jeter un coup d'œil sur l'historique de la correspondance, dont elles font jxirtie, et sur les circonstances qui ont principalement donné lieu à leur origine. CvAtc origine
(jewalil'c Schriflcn von F. v. Gentz, 183(5 et 18;J8, 5 vol.; ScHLEsiER, Schriflcn von F. v. Gentz, 1838 cl 183i), 5 vol.; ScHLi.su:ri, Mémoires et lettres inédits du chevalier de Gentz, 18il ; Vaiinhagen, Tagebûcher von F. v. Gentz. liriefwechsrl zivischen F. v. Gentz itnd A. Mïiller, 1857; Aus dem Nnchlasse F. v. Gentz, 18(57, 2 vol. ; Mendei.sohn, Uriefc von F. v. Gentz an Pilât, 18(58, 2 vol.; Ki.inkowmthom, Aus der alten Reyislratur der Slaatskanzlci, 1870
remonte à la fin de 1812. Guidé par le pressentiment des profondes réactions qui se préparaient à la suite de la catastrophe subie par Napoléon, le prince lanko Karadja, élevé récemment à rriospodarat de Valachie, sollicita la faveur d'entrer en rapports directs avec le cabinet de Vienne et manifesta le désir d'entamer, à cet effet, une correspondance qui pût le tenir au courant des événements. M. de Metternicli — prévoyant les avantages qu'un pareil rapprochement présenterait dans l'avenir — accueillit favorablement ces ouvertures, et chargea M. de Gentz de se mettre à la disposition del'IIospodar. M. de Gentz était en effet l'homme désigné d'avance pour cette tâche délicate , et par ses moyens personnels, et par les rapports d'intimité qui existaient entre lui et le chef du cabinet de Vienne. Ces rapports — fondés sur l'estime mutuelle que s'étaient vouée ces deux hounnes d'Etat, sur la juste appréciation de leurs qualités et sur une confiance à toute épreuve — avaient amené un échange d'idées continuel sur les questions du jour; M. de Gentz se trouva de la sorte
initié à toutes les menées de la politique, et dut en eonnaîtic les ressorts les plus secrets — les derniers nuHiis — dont il est donné à si peu d'hommes de pénétrer le mystère. Cette entente si parFaile formait donc la base des relations qui devaient s'établir avec THospodar; elle permettait à M. de Metternicli de s'en remettre au tact de son confident pour l'usage qu'il ferait de SCS informations, et elle offrait en même temps à rHospodar les meilleures garanties pour l'authenticité des renseignements que lui transmettrait son nouveau correspondant.
M. de Gentz entra en fonction dès le mois de février 1813; il se fit l'intermédiaire — à proprement parler, l'homme d'affaires du prince Karadja , car il reçut de lui des gratifications proportionnées à ses bons offices — et sut, tout en servant en première ligne les intérêts de l'Autriche, si bien soigner ceux de l'Ilospodar, qu'il en obtint une confiance pleine et entière; il en résulta un attachement mutuel qui ne se démentit jamais, et qui survécut aux rapports officiels, dont les événements interronipirent le cours en
juillet 1818'. La correspondance cliôma dès lors jusqu'en mars 1819. Elle fut reprise à cette époque par le prince Alexandre Soutzo, successeur de Karad ja , qui chercha auprès du cabinet de Vienne un appui propre à consolider son pouvoir inauguré sous les conditions les plus difficiles et sérieusement compromis par les influences philhelléniques qui minaient le pays tout entier. Cette partie de la correspondance embrasse la période de mars 1819 à janvier 1821 . L'Hospodar mourut le V^ février 1821 ; l'explosion longuement préparée éclata peu après, et les
• Quoique les stipulations du traité de Bukarest — conclu le 26 mai 1812 — fixassent l'exercice de l'ilospodarat à sept ans, Karadja n'avait élc élevé au pouvoir qu'à la condition secrète qu'il abdiquerait après la troisième année, condition imposée par la Porte, afin d'éluder les effets du traité tout en sauvant les apparences. Un délai d'une année n'ayant été oblenu qu'avec la plus (grande difliculté, la situation devint si tendue vers la fin de la quatrième année, que le prince — appelé à sié{jer au conseil d'État à Constantinople — ne voulant pas mancjucr à sa parole, et redoutant non moins d'encourir la disyiàce du Sultan que de se coiiiprometlre vis-à-vis de la Russie et de l'ilétairie, prit le parti de se soustraire par la fuite aux conséquence» de cette complication. 11 se réfugia en Italie, où il passa le reste de es jours.
Principautés Danubiennes servirent de théâtre au premier acte de l'insurrection des Grecs. Il se trouve une lacune dans nos dépêches, qui répond à la durée de ces troubles pendant lesquels l'autorité légale fut remplacée par un (gouvernement militaire. Cet état provisoire finit en juillet 1822 par l'avènement du prince Grégoire Gliika. Bientôt cependant le nouvel Hospodar se ressentit, dans l'accomplissement de sa tache, du changement survenu dans la situation politique et particulièrement de l'attitude hésitante que la Russie observait en face des événements d'Orient. Le prince eut encore recours au cabinet de Vienne, dont les intérêts coïncidaient avec ceux de la Porte, et renoua des relations devenues traditionnelles. La correspondance avec M. de Gentz reprit son cours dès le mois de décembre 1822, et dura jusqu'au moment où l'ilospodarat s'écroula devant l'invasion des Russes, en mai 1828; à cette époque elle fut de nouveau interrompue, et cette fois d'une façon définitive.
Les matériaux qui se trouvent à ma disposition se composent des minutes de M. de Gentz — écrites en entier de sa propre main — et des lettres autographes des Hospodars ou de leurs secrétaires. Ces manuscrits formaient un ensemble distinct parmi les papiers recueillis après la mort de M. de Gentz — décédé le 9 juin 1832. Le prince de Metternicll avait abandonné le triage de ces papiers à mon père , qui jouissait de la confiance du prince et de l'affection du défunt. Après avoir éliminé les pièces officielles revenant aux archives, mon père réunit les écrits purement personnels et les destina — de concert avec le prince de Metternich — à une publication ultérieure. L'ouvrage de M. Schlesier, cité cidessus*, en contient une partie; le reste m'a été confié; j'en ai fait paraître une série dans les deux volumes : Ails dem Nachlasse Friedriclis voii Gentz^y et j'en présente une autre aujourd'hui en offrant au lecteur un choix de cette corres-
* Voir page iv, la note.
' Idem.
pondance que le prince de Metternich lui-mcme avait signalée dans le temps comme t( pouvant servir d'assise à un monument en Tlionneur de M. de Gentz » .
La correspondance dans son entier m'a paru se refuser à la publicité, d'une part à cause de son volume, de l'autre à cause du contenu même d'un grand nombre de dépêches, qui traitent de sujets amplement élucidés ou n'offrant qu'un faible intérêt. J'ai cru par conséquent devoir en retrancher une partie, à commencer par les lettres peu importantes des Hospodars , et me borner à reproduire les passages les plus curieux des rapports de M. de Gentz. Les pièces supprimées d'après ce principe concernent les opérations de guerre, certaines transactions dont nous connaissons tous les détails, les relations des Etats de second ordre, les questions vidées par les feuilles puijhfjues ou par des ouvrages spéciaux, les débats parlementaires, enfm — des intérêts purement personnels. Par contre, j'ai laissé subsister
tout ce qui a trait aux questions de haute politique, et à l'attitude des (grandes Puissances; j'y ai ajouté plusieurs passages recueillis dans les rapports de la catéjjorie précédente, pour compléter ce précis ou rectifier l'opinion sur certains épisodes dont l'histoire n'a trouvé jusqu'ici que des commentaires d'une exactitude parfois contestable; j'y ai introduit quelques-unes de ces anecdotes dont M. de Gentz aimait à assaisonner ses dépêches et qui caractérisent si bien les situations et les personnagjes.
Ce mode de rédaction a surtout donné lieu à des suppressions très-considérables dans les dépc ches qui embrassent les années de 1 8 1 3 à 1 8 1 9 ; quant aux dépêches ultérieures, elles ont pu être conservées de plus en plus intégralement à mesure qu'elles portent des dates plus récentes. Aussi le premier volume se compose-t-il en grande partie de fragments, tandis que le second et surtout le troisième volume présentent un ensemble bien plus complet. 11 faut encore citer au nombre des pièces qui n'ont pu entrer dans cette publication les copies des documents et lettres, ci-
devant annexées aux rapports, et dont les originaux ne faisaient pas partie du manuscrit. Endn, pour J)ien établir le système que j'ai suivi dans rarranj^ement de cet ouvrage, je dois observer que quelques lettres adressées aux secrétaires des Hospodars y ont trouvé place indistinctement à côté des rapports, qui le sont directement aux
princes',
Réduites de cette façon , les pièces que je soumets au public forment un abrégé de la corres-
' J'ai insisté sur ces détails afin de me prémunir contre une critique semblable à celle qu'a rencontrée dans l'ouvrable du professeur IMendelsohn , cité ci-dessus, le recueil de quelques lettres de ÏM. de Genlz à M. Pilât, inséré dans mon premier volume, Aus dem Nachlassc, etc.; il ne pouvait en effet prélendre à une autbenticité absolue, parce qu'il n'avait été publié, en grande parlie du moins, que sur des copies et des extraits. Cependant la lettre qui a paru la plus suspecte à M. Mendelsobn (voir son ouvrafje, t. II, p. 3, la note) est précisément une de celles dont je possède l'orifjinal — écrit en entier de la main de ^1. de Gentz. N'ayant pas cru devoir entrer alors dans une polémique à ce sujet, je me borne aujourd'hui à constater simplement le l'ait.
pondance — un aperçu qui, par le rapprochement des faits les plus saillants, permet d'en saisir la continuité et d'embrasser l'ensemble des événements. C'est un tableau exécuté sur une grande échelle, et dont les contours — tracés de main de maître — accusent une fois de plus la largeur de vues, la facilité de travail, qui ont distingué son auteur. Le champ de la politique s'y déroule sous nos yeux; les voies suivies par les gouvernements, les motifs qui les y poussent, les incidents en apparence insignifiants qui entravent le développement logique des affaires et déjouent les calculs les mieux fondés, le conflit des intérêts, les luttes sourdes qui se livrent sous une surface calme, les biais auxquels on a recours — en un mot, tout le tissu de ces fils imperceptibles auxquels tient le sort des Etats s'y trouve exposé au grand jour, et plus d'un trait à peine marqué devient pour la critique un indice, une révélation, qui renverse — parfois — tout l'échafaudage d'vm système fondé sur des jugements superficiels ou entachés d(; partialité. Tw'attitude de l'Autriche occupe comme de raison
le premier plan dans ce tableau; ses principes, sa ligne de conduite, son but final y sont fidèlement retracés, et la politique loyale du cabinet de Vienne s'y manifi^ste clairement. Quant aux autres Puissances, M. de Gentz ne se trouvait pas moins au fait de leurs visées et de leurs procédés, puisque toutes les affaires importantes se traitaient alors — comme on sait — plus ou moins sous les auspices du prince de Metternicli , à l'entremise duquel les cabinets intéressés aimaient à recourir dans les situations critiques. M. de Gentz en parle donc en connaissance de cause , et les communications qu'il fait à ce sujet sont j^articulièrement précieuses quand il aborde les affaires de la Porte, ou quand il s'en^jage dans les voies peu connues de la politique du cabinet de Saint- Pétersbourg. Aussi les dépcclies des années 1822 à J 828 , dont la plus grande partie est consacrée à la question d'Orient — toujouis ardente, ontelles un intérêt qui est presque d'actualité.
Cette esquisse suffira à préciser le caractère
de ces dépcclies. Leur publication m'a paru jin devoir; j'ose espérer, en m'en acquittant, que la forme concise dont je les ai revêtues en facilitera l'usage dans le sens indiqué au début de ces lignes; l'histoire y trouvera une source nouvelle où elle pourra venir puiser la vérité.