‹ Dépêches inédites du chevalier de Gentz aux hospodars de Valachie pour servir à l'histoire de la politique européenneChapitre 11 sur 26 · V[II · texte numérisé non relu

V[II

Vienne, 24 mai 1816.

J'ai parlé dans une dépêche antérieure des démarches que l'Empereur de lUissie se proposait

de faire pour convaincre toutes les Puissances de la pureté des principes et des intentions qui avait dicté aux trois souverains alliés le fameux traité connu sous le titre delà Sainte-Ligue. Les dernières lettres de Pétersbourg m'apprennent qu'il a effectivement adressé à différentes Cours une espèce de circulaire pour déclarer que le but de ce traité était non-seulement de maintenir la paix et le bon ordre parmi les nations chrétiennes , mais aussi de montrer à l'égard de celles qui ne le sont pas cet esprit de modération et de douceur qui éloigne les disputes et les guerres.

Mais ce qui est plus remarquable encore, c'est que l'Empereur Alexandre s'est décidé à faire une communication directe du traité en question à la Porte Ottomane. M. d'Italinsky ' a reçu l'ordre d'accompagner cette communication de toutes les explications nécessaires pour ne pas laisser de doutes sur la sincérité des dispositions pacifiques de la réussie, et d'y ajouter même le regret de l'Empereur de ce que la forme de ce traité ne lui permettait pas d'inviter la Porte à accéder ellemême à des engagements ayant pour but unique d'assurer et de consolider la tranquillité générale de l'Europe.

' Andici Jakowlcwitcli, ministre de Russie à Constantinoplc

DEPECHES INEDITES : 181G. 2W

Cette communication de M. d'Italinsky doit déjà avoir eu lieu à Constantinople ou, au moins, être très-prochaine. En attendant, j'ai cru devoir en informer Votre Altesse, qui daignera me rendre la justice que je n'ai pas mal jugé ce traité d'une apparence si suspecte et si menaçante pour la Porte, et, en général, les dispositions actuelles de la Cour de Russie.

Vienne, 15 juin 1816.

Le prince Metternich ' a eu la bonté de me faire lire une dépêche qu'il a fait écrire à M. de Stiirmer% en date du 13 février, de Milan, relativement à la publication du traité de la Sainte-Alliance. Cette dépêche m'a fait plaisir sous un double rapport. Premièrement, parce qu'elle m'a appris que le prince s'était absolument servi , pour prévenir tous les soupçons que la Porte aurait pu concevoir au sujet de ce phénomène diplomatique, des mêmes arguments que j'avais mis en avant dans ma corres-

* Qui se trouvait à Milan.

- Internonce d'Autriche à Constantinople.

pondance avec Votre Altesse, ce qui me flatte d'autant plus que j'étais à cette époque privé de toute communication avec le prince. — Secondement, parce que j'ai à présent la certitude que les éclaircissements (|ue Votre Altesse a pu donner à Constantinople sur ce traité ont été les premiers qui y soient parvenus. En comparant les dates de mes dépêches avec celles de la susdite dépèche du 13 février de Milan, il ne me reste aucun doute sur ce fait; et Votre Altesse était déjà en possession de tous les détails de ce traité lorsqu'à Milan on était encore en doute si le chargé d'affaires d'Angleterre avouerait seulement l'accession de son cabinet.

J'ai parlé dans mes dépêches antérieures des explications que l'Empereur de Russie avait fait donner en dernier lieu par ses ministres, au sujet de la Sainte-Alliance, à plusieurs Cours de second ordre. A en juger d'après ce que nous avons appris de Turin et de Munich , les instructions adressées à cet effet aux ministres de Russie doivent avoir été toutes de la même teneur. Les ministres de Russie sont chargés de déclarer, dans les termes les plus précis, que l'Empereur ne veut que le maintien de la paix ; que tel est le but de la Sainte- Alliance; que ce traité n'est nullement dirigé contre la Porte comme on a voulu l'insinuer; que l'Empereur, pour désavouer complètement une intention

pareille, a fait faire à la Porte elle-même les communications les plus satisfaisantes. Nous ne savons encore par aucun rapport direct de Constantinoplc si cette dernière démarche, dont j'avais déjà prévenu Votre Altesse, a eu effectivement lieu, dans quelle forme elle a été faite, et comment elle a été reçue.

Voilà donc tous les gros nuages qui depuis quelque temps obscurcissaient l'horizon politique dispersés pour le moment, et toutes les grandes inquiétudes dissipées. — D'après les principes exposés dans le travail que j'ai présenté à Votre Altesse il y a quelque temps, je ne puis que regarder cet intervalle de paix absolue comme extrêmement avantageux pour la Porte Ottomane. Elle ne perdra jamais de vue, j'espère, les points qui constituent l'essence de son système politique ; car quelles que soient la couleur et la physionomie du jour, les rapports fondamentaux ne changent pas; et lorsque je rédigeai le travail en question, j'étais tout aussi persuadé que je le suis aujourd'hui que la Porte, à moins de le désirer elle-même, n'aurait pas de guerre, ni cette année-ci, ni probablement d'ici à deux ou trois ans. Mais c'est là, selon ma manière de voir, une grande raison de plus pour se placer dans une assiette solide et respectable, pour organiser, sans bruit et sans ostentation, des moyens de

défense propres à conjurer les ora^^^es de l'avenir et pour cimenter les liens qui doivent toujours unir les Étals dont les intérêts et les dangers sont les mêmes.

Je ne veux rien ajouter ici à ce que j'ai dit ailleurs sur la nécessité d'une amitié et d'une liaison très-étroites entre la Porte et l'xVutriclie. Jecroisque ce principe est enfin pleinement reconnu et admis à Constantinople

Le comte Stackelbergf, ministre de Russie à la Cour d'Autriche, est arrivé à Vienne, il y a quelques jours. On s'est livré à toutes sortes de conjectures sur le but du voyajre qu'il vient de faire à Paris. INfais je sais positivement que ce voyag^e n'avait aucun objet politique. Le comte Stackelberg en avait demandé et obtenu la permission dès le mois de décembre de l'année dernière ; il l'a fait pour son simple amusement, et n'a pris part à Paris à aucune affaire. L'Empereur de Russie est trop bien servi à Paris pour avoir besoin de missions extraordinaires ; car le général Pozzo di Borgo connaît à merveille le terrain , les hommes et les choses. Il est sûr, au reste, que la plus grande intimité rè{;ne toujours entre les cabinets de France et de Russie ; et l'on n'a nullement besoin, pour expliquer cette intimité, d'en chercher les causes dans la situation ])articulière et les relations personnelles

de M, de Richelieu; tout autre ministre, à sa place, entendant son métier et les intérêts de la France, agirait de même ; on n'a qu'à jeter les yeux sur la carte pour se convaincre de cette vérité.

Vienne, 19 juin 1816.

Je ne veux pas laisser partir le courrier pour Bukarest sans le charger de quelques lignes pour Votre Altesse, quoique je n'aie rien à lui demander sur les ohjets qui l'intéressent particulièrement et sur lesquels je n'ai rien appris de nouveau depuis ma dépêche du 15.

Je vois par les dépêches que l'ambassade britannique a reçues, par un courrier arrivé avant-hier, que M. d'Italinsky a effectivement donné à Constantinople, le 18 mai, les explications auxquelles je m'attendais d'après les nouvelles de Pétersbourg relativement au traité du 26 septembre 1815 '. Il a eu à cet effet une conférence particulière avec le Reis-Effendi , à la campagne de celui-ci; et sa déclaration a été reçue avec tous les témoignages

• De la M Sainte-Alliance ».

d'une satisfaction entière. M. d'Italiusky a annoncé en même temps que l'Empereur avait nommé le baron Stro[jonoff pour le remplacer à Constanlinople; nouvelle qui paraît avoir causé un cha(];riu sincère, puisque. M. d'Italiusky a joui, pendant tout le temps qu'il a rempli son poste près de la Porte, d'une considération bien méritée.

Les journaux de Londres. parlent de prétendues discussions sérieuses entre la Porte et l'Angleterre, par rapport à l'affaire des îles Ioniennes, et notamment des places sur la côte d'Albanie occupées par les troupes anglaises. Cette nouvelle est trèsexagérée, et, telle qu'on la donne, tout à fait fausse, La Porte peut croire contraire à ses principes de consentir formellement à Tarrangement qui a été fait à Paris à cet égard; mais le Gouvernement anglais ne trouvera jamais dans ce refus une raison de retenir des places qui ne lui appartiennent pas plus d'après le traité du 5 novembre 1815 que d'après aucune autre transaction légale ou d'après aucun principe de droit public. Le seul prétexte que les Anglais pourraient alléguer, pour ne pas sortir de sitôt de Parga, Prévésa, etc., serait la crainte que leur inspire le pacha de Janina pour la sûreté des Sept-IIes. .le crois aussi qu'ils ont lait valoir ce prétexte, non pas pour s'approprier ces places , mais pour en retarder l'évacuation. Cepen-

dant,je suis sûr que cet objet n'amènera jamais, je ne dis pas une brouilleric, mais seulement un refroidissement entre l'Angfleterre et la Porte; et j'en suis d'autant plus persuadé que, d'après des avis que je crois parfaitement sûrs, Ali-Pacha me paraît dans ce moment rien moins que bien vu à Constantinople et qu'il a même été question de prendre des mesures sérieuses contre lui.

Vienne, 29 juillet 1810.

J'ai reçu de Pétersbourg (d'une source que je regarde comme infaillible) des nouvelles intéressantes sous plus d'un rapport, et dont je crois devoir faire l'objet d'une dépêche particulière.

Le démembrement de l'armée, qui devait avoir lieu au commencement de juin, a été ajourné au mois de septembre. On allègue pour raison de ce délai la difficulté de transporter ou de vendre les magasins qui se trouvent dans les cantonnements actuels; difficulté, dit-on, qui a suggéré la réfle.xiou qu'il valait mieux les faire vider peu à peu par les

troupes avant d'opérer un changement dans les positions de l'armée.

Cette résolution, et différents autres symptômes, réels ou imag^inaires, ffue Ton croit avoir observés, ont fait renaître à Pétersbourfj les bruits d'une (juerre prochaine contre la Porte. Les propos tenus depuis quelque temps par le parti qui désire cette guerre, et entre autres par le prince Ipsilanti, qui passe pour un des organes de ce parti, ont frappé les personnes qui s'y entendent et inquiété les amis de la paix, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des apôtres de la guerre.

Plusieurs circonstances ont encore concouru pour douner un air de probabilité à ces propos.

On parait s'attendre à Pétersbourg à une nouvelle insurrection en Serbie. 11 est certain que les Serbes y ont envoyé un émissaire de conséquence (je crois même que c'est Czerny-Georges, mais je n'en suis pas absolument sûr) qui a eu des conférences secrètes aver des hommes de marque. On a fondé sur ce fait une quantité de conjectures.

Ce qui est peut-être plus remarquable, c'est que l'amiral Cray, le premier homme de mer que la Russie possède, a été chargé d'équiper une flotte de treize vaisseaux de hgne pour la mer Noire, et que, malgré l'extrême pénurie d'argent, on a assigné sept millions de roubles pour cet armement. La

punition des États Barbaresques, grand cheval de bataille de nos jours, et que l'Empereur Alexandre prise à cœur avec un zèle tout particulier, servira à couvrir toutes les expéditions maritimes.

On a dit aussi que le départ du comte Strogonoff pour Constantinople avait été retardé par la seule raison que l'on aimait mieux y prolonger le séjour de M. d'Italinsky, que l'on suppose très-animé contre la Porte. Le bruit a même couru que l'envoi de M. de Strogonoff avait été entièrement contremandé. Il est cependant de fait qu'il se préparait sérieusement à partir.

En dépit de tous ces symptômes, la personne qui m'écrit, et qui est bien à même d'avoir une voix dans cette question, persiste à croire que la paix ne sera pas troublée, que le parti qui pousse à la guerre travaillera encore longtemps sans fruit, et que l'Empereur, toujours en suspens, il est vrai, entre les motifs qui l'éloignent de la paix , et ceux qui l'y rattachent, ne se jettera point dans des entreprises dont il serait difficile de calculer l'issue. Telle est aussi ma conviction intime. Je n'ai jamais douté un instant qu'une expédition contre la Porte ne fût du goût d'une grande partie de l'armée russe et de quelques-uns des entours de l'Empereur, et que l'Empereur lui-même ne pût la regarder dans

certains moments comme un moyen de se sous- I. 17

traire à la nécessité pénible, mais du reste inévitable, d'en venir à une grande réduction de ses forces militaires. Mais tant que le système politique de l'Europe restera tel qu'il a été jusqu'à présent, je regarde cette guerre comme impossible, et qui plus est, je crois que l'Empereur de Russie en reconnaît l'impossibilité, et ne s'y décidera jamais.

Ses rapports actuels avec la Prusse entre autres sont sur un pied si précaire, il règne entre ces deux cabinets un refroidissement et un état de jalousie et de tension si sensibles, que cette circonstance seule — sans compter les grandes considérations qui se lient à la politique de l'Autriche et de l'Angleterre — empêcherait la Russie de se livrer à des mesures dangereuses. L'amitié même entre la Russie et la Suède, que l'on aurait crue à l'abri de tout événement, a reçu un échec, depuis que l'on a appris à Pétersbourg que la Suède avait fait faire à Constantinople des proclamations d'amitié que l'on a jugées trop fortes pour de simples compliments d'étiquette. Enfin, rien ne favorise aujourd'hui les projets hostiles de la Russie contre la Porte, et beaucoup de choses les contrarient puissamment

vienne, 13 septembre 1816,

Le général Steigentesch est revenu de Pétersbourg, il y a peu de jours; il en est parti après l'Empereur Alexandre qui a quitté Pétersbourg le 14 août pour se rendre à Moscou, de là à Kiew, et finalement à Varsovie, où il comptait arriver à la fin de septembre.

J'ai eu avec le général Steigentesch, qui est mon ancien ami, plusieurs conversations intéressantes sur ce qu'il a vu et appris en Russie. C'est un homme digne de foi, et parfaitement en état de juger. Il a passé neuf mois à Pétersbourg, mal accueilli, et presque mal traité dans les commencements, mais au comble de la faveur dans les derniers trois ou quatre mois de son séjour. Pour donner à Votre Altesse une idée du caractère de cet homme, qui n'a pas précisément les formes élégantes d'un courtisan, mais qui est doué d'un esprit droit, d'un grand fonds de connaissances, et de qualités réelles très-estimables, je n'ai qu'à rendre compte de la manière dont il a fait sa paix avec l'Empereur. M. de Steigentesch avait été plus de deux mois à Pétersbourg sans que l'Em-

pereur lui eût jamais adressé la parole autrement que pour lui dire bonjour. A tous les cercles, à toutes les audiences publiques, il évita avec une affectation marquée non-seulement de lui parler, mais de lui témoijjner même la moindre attention. La véritable raison de cette conduite singulière était que l'Empereur s'imaginait que M. de Steigentesch, que l'on accuse (quoique à tort) d'être un peu brusque dans ses manières, et quelquefois un peu mordant dans ses propos, lui avait été envoyé exprès pour le chicaner ou pour le compromettre; projet qui était certainement aussi loin que possible des intentions du cabinet de Vienne, et dans lequel on ne reconnaît guère ni l'Empereur d'Autriche, ni M. de Metternich.

Un jour que l'Empereur, à un grand cercle, avait passé devant lui trois ou quatre fois, sans avoir l'air de le remarquer, et en cherchant toujours à droite et à gauche de lui à qui adresser quelques phrases de convenance, M. de Steigentesch, décidé à ne plus supporter ces procédés, prit la résolution de s'approcher de lui et de lui dire : « Sire, depuis longtemps je désirais connaître les causes de la disgrâce dont Votre INIajesté m'accable; si c'est une disgrâcepersonnelle, je dois, en homme d'honneur, vous en demander respectueusement la raison ; si c'est une disgrâce pour ma Cour, je dois.

en serviteur fidèle de mon souverain, solliciter une audience particulière, pour apprendre les fjriefs de Votre Majesté. » li'Empereur fut tellement frappé de ce discours, qu'il entraîna M. de Steigenteschdans une embrasure de fenêtre pour lui dire d'un ton très-animé : « Général, je vous connais pour un homme d'honneur; nous sommes tous les deux militaires ; nous avons fait la guerre ensemble ; je n'ai jamais eu l'intention de vous offenser; je vous prie de passer chez moi après le cercle ; nous nous expliquerons. » Le général eut alors avec lui une explication de deux heures, dans laquelle il parle à l'Empereur avec tant d'ingénuité et de franchise, que tous les nuages se dissipèrent à la fois. Depuis ce jour l'Empereur le traita avec les égards les plus recherchés ; peu à peu il en vint avec lui à un ton de confiance et d'intimité, et à la fin sa faveur était si grande , qu'il échpsait tout le reste du corps diplomatique, qu'il accompagnait l'Empereur dans toutes ses promenades à cheval et à pied, qu'il fut invité à Sarskoe-Szelo, et logé tout près de l'Empereur, et que pas un jour ne s'écoulait sans qu'il passât six à sept heures avec lui. Il a eu par conséquent les plus simples moyens de le connaître et de l'étudier.

Pour ne pas entrer dans trop de détails, je dois me borner à présenter à Votre Altesse le résumé

de ses observations, en tant qu'elles concernent des rapports politiques de la plus haute importance.

Nous savons depuis longtemps que l'Empereur Alexandre forme aujourd'hui, à lui seul, ce qu'on appelait autrefois le cabinet de Russie, que ses ministres ne sont, à vrai dire, que ses secrétaires, et que personne ne songerait même plus à avoir en fait de politique une opinion contraire à la sienne. Nous savons d'ailleurs que le système de ce souverain, avec tout son esprit, sa perspicacité et ses lumières, est toujours plus ou moins affecté par ses sentiments personnels, par des prédilections ou des aversions momentanées, et qu'il est par conséquent sujet à des changements quelquefois difficiles à calculer ou à prévoir. Nous l'avons vu, à l'époque du congrès de Vienne, intimement lié avec la Prusse, protecteur déclaré du Prince Royal de Suède, attachant un grand prix à l'amitié de l'Angleterre (quoiqu'il ne l'ait jamais aimée), très-favorablement disposé envers la France, et rempli d'amertume et de dépit contre l'Autriche. — Ce tableau paraît aujourd'hui renversé dans toutes ses parties.

Les désagréments entre la Russie et la Prusse

nt été poussés en dernier lieu jusqu'à un état de

brouillerie ouverte. Ce n'est pas le Roi, ni même à

proprement parler le cabinet de Prusse, qui eu

est la cause; mais il règne dans presque toutes les classes de la nation, surtout dans l'armée prussienne, et particulièrement encore dans les provinces limitrophes, une telle animosité contre la Russie, que le Gouvernement est incapable de la comprimer. L'Empereur, qui (avec quelque raison) croit avoir tiré la Prusse de l'abîme où elle se trouvait en 1813, et lui avoir rendu depuis cette époque des services qui exigeraient une reconnaissance éternelle, est furieux de l'ingratitude de cette Puissance ; il ne la ménage plus dans ses discouis ; il s'attend même à toutes ^es perfidies de sa part ; et il est certain que, si des considérations majeures ne s'opposaient à un pareil coup de tête, si l'Empereur ne savait pas qu'il n'y a plus aujourd'hui de guerres isolées, il serait fort disposé à infliger à la Prusse une leçon dont elle se souviendrait longtemps. — Voilà les véritables rapports dans lesquels il se trouve avec ce voisin.

Sa position envers la Suède, sans être envenimée à ce point, n'est cependant pas non plus celle d'une amitié bien claire. Il semble que l'Empereur se repent un peu de l'affection exagérée qu'il portait au Prince Royal de Suède dans les années 1812, 1813 et 1814, et que le Prince Royal n'a pas toujourspayé cette affection d'une complaisance et d'une soumission à toute épreuve. Il y a eu sur les affaire s

du Danemark, sur l'exécution du traité de Kiel', et sur plusieurs autres objets litigieux, des discussions très-vives entre les cabinets de Pétersbourg et de Stockholm ; et le comte Gustave Lôwenhielm, envoyé à Pétersbourg l'hiver dernier, pour négocier pendant l'absence de son frère, a été constamment traité par l'Empereur avec une indifférence et une froideur qui laissent peu de doute sur les dispositions secrètes.

Pour ce qui est de l'Angleterre, l'Empereur connaît trop l'importance de ses relations avec cette Puissance, et les ménagements qu'il lui doit, pour ne pas conserver vis-à-vis d'elle toutes les apparences d'égards et de considération. Il a écrit, il y a quelques mois, sous forme d'une lettre confidentielle adressée en son nom à lord Castlereagh, une longue dépêche raisonnée sur l'ensemble des grandes affaires de l'Europe, dans laquelle il s'est surtout expliqué sur son intention de réduire ses forces militaires, et sur les différentes mesures à prendre de toutes parts pour consohder la paix générale. J'ai lu moi-même cette pièce chez lord Stewart, à qui son frère l'avait communiquée; mais comme celuici lui avait enjoint de la tenir très-secrète, je n'ai pas pu en demander copie, ce que j'aurais beau-

1 14 janvier 1814.

coup désiré ; elle est rédigée en un style un peu oratoire, remplie de protestations pacifiques et de principes de philantropie. — Cependant je n ignorais pas que, en dépit de ces apparences d'intimité, l'aversion secrète de l'Empereur pour le Gouvernement anglais allait toujours en augmentant; les règlements de commerce et le dernier tarif des douanes, ainsi que les avances et les coquetteries prodiguées aux États-Unis d'Amérique, les déclamations contre les Barbaresques, et une quantité d'autres symptômes, la manifestaient suffisamment; et tout ce que j'ai appris par M. de Steigentesch me l'a confirmée d'une manière indubitable. Le ton de supériorité que 1 Angleterre avait pris dans les dernières années, et auquel l'Empereur, vu le besoin qu'il avait de ses secours, devait se soumettre comme les autres souverains, lui était depuis longtemps odieux et insupportable ; sa haine contre le Prince Régent est égale a celle que le Prince Régent lui avouée à son tour; et si le ministère britannique actuel n'était pas composé d'hommes extrêmement modérés , l'harmonie entre l'Angleterre et la Russie aurait déjà été plus d'une fois fortement compromise. Quoi qu'il en soit, l'Empereur, qui, hvré à ses impulsions secrètes, ne demanderait pas mieux que d'humilier l'Angleterre, sera toujours retenu par la crainte que lui inspire cette

Puissance; et depuis qu'il est mal avec la Prusse, il évitera avec soin tout ce qui peut faire naître le soupçon d'un refroidissement sensible entre lui et le Gouvernement anglais.

Quant à la France, c'est un pays qu'il aime, et dont il se sent naturellement porté à favoriser les intérêts. 11 a trop de sagacité pour méconnaître que dans l'état actuel de l'Europe, la Russie est l'alliée naturelle de la France ; et le Gouvernement français n'a certainement rien négligé pours'assurer les bonnes grâces de la Russie. Mais malgré tant de grands motifs de rapprochement, le mépris que l'Empereur a voué à la maison de Bourbon est tel, que ses rapports avec la France s'en ressentent continuellement, et qu'il ne paye les démonstrations les plus affectueuses du Gouvernement français que d'une bienveillance froide et stérile. Dans ses entretiens confidentiels, il se plaît souvent à relever et à développer les fautes énormes que les Bourbons ont faites depuis leur retour en France ; il verse les sarcasmes à pleines mains sur leur conduite faible et vacillante , sur leur attachement superstitieux aux anciens usages et à l'ancienne étiquette, sur l'ignorance et le fanatisme des émigrés, et sur la folie des ultra-royalistes. M. Pozzo de Borgo, qui veut à tout prix soutenir le duc de Richelieu (et qui en cela a parfaitement raison), lui fournit sur

tous ces articles des données suffisamment instructives. Aussi la réception de M. de Noailles ' à Pétersbourg a été la moins amicale et la moins honorable que l'on puisse imaginer. L'Empereur l'a fait attendre huit jours, avant de lui accorder audience; et après cette audience, six semaines se sont passées sans que l'ambassadeur ait revu l'Empereur.

Pour achever ce tableau des refroidissements et des disgrâces , il faut y ajouter les rapports de la Russie avec les princes d'Allemagne du second rang. Du temps du congrès de Vienne, l'Empereur avait fait entrevoir l'intention de se mêler trèsdirectement des affaires du corps germanique , et de prendre spécialement sous sa protection ceux des souverains qu'il croyait blessés ou menacés par l'Autriche. Tout cela a changé en dernier lieu. La manière dont les ministres de Bavière, de Wurtemberg et de Bade ont été traités à Pétersbourg a frappé tout le monde. Ils ont été des mois entiers à solliciter en vain des audiences ; leurs notes sur les objets les plus importants sont restées très-souvent sans réponse, etc. L'Empereur a dit plus d'une fois que, si ce n'était pas pour le prince Eugène, à qui il avait une fois promis son appui,

^ Ambassadeur de France.

il ne ferait plus écrire une ligne pour faciliter les négociations du Roi de Bavière. Les envoyés du Grand-Duc de Bade, qui criaient au meurtre contre le dernier traité de Munich', n'ont jamais pu se faire écouter. Le Roi de Wurtemberg est abreuvé de mortifications et d'avanies dans toutes les occasions. L'Empereur ne se pardonne pas d'avoir consenti au mariage de sa sœur avec le Prince Royal de Wurtemberg, qu'il déteste (autant qu'il aime son autre beau-frère, le prince héréditaire des Pays-Bas); et ses regrets sur ce mariage sont d'autant plus amers, qu'il est persuadé que la grandeduchesse Catherine eût pu épouser le Roi de Prusse, ou même l'Empereur d'Autriche(ce qui en vérité n'aurait pas été impossible). En un mot, il ne veut plus rien savoir de l'Allemagne, excepté tout au plus ce qui peut contrarier les projets du cabinet prussien, qu'il regarde comme le boute-feu de l'Europe , et les rapports que M. d'Anstedt^lui adresse de Francfort ne lui font plai.<;ir que parce que celui-ci a le talent de tourner en épigramme et eu ridicule tout ce qui se passe autour de lui.

Ainsi, par le plus bizarre des revirements, la seule Puissance pour laquelle l'Empereur Alexandre professe aujourd'hui un attachement parfait,

' l'.ijje 231, note.

2 Ministre russe près la Dicte.

dont il recherche 1 amitié avec soin, et avec laquelle il veut vivre et mourir, — c'est l'Autriche. Les choses qu'il dit et qu'il écrit à cet égard sont vraiment remarquables. Il n'y a plus, selon lui, que l'union étroite entre l'Autriche et la Russie qui •puisse garantir la paix de l'Europe ; l'Empereur François est le seul souverain dont la loyauté soit hors d'atteinte; et pourvu que l'Autriche rende justice à ses principes et à ses intentions, il ne se soucie plus d'aucun autre cabinet. La cause principale de ce retour inattendu vers l'Autriche est probablement le peu de cas que l'Empereur fait de tous ses autres amis ; plus ou moins dégoûté de la Prusse , de l'Angleterre , de la France , de la Suède, etc., il croit trouver un dédommagement en se rapprochant de la Cour de Vienne. Mais la conduite toujours égale de cette Cour, le calme qu'elle a opposé dans le temps à ses bouderies et à ses rigueurs, la constance et la modération de sa marche, ont beaucoup contribué à ce changement. Si la Cour de Vienne voulait profiter des dispositions actuelles de l'Empereur de Russie, si elle mettait moins de réflexion et de mesure dans ses mouvements politiques, si des considérations du plus grand intérêt ne l'attachaient pas à la Prusse, à l'Angleterre, à la Porte, rien ne lui serait plus facile que de former les liaisons les plus intimes avec la

Russie. T/Empereur Alexandre n'a pas manqué d'insinuations et de belles paroles pour engager l'Empereur François dans une espèce d'alliance personnelle, fondée sur les bases les plus sacrées; et je suis sûr que, pour que ses dispositions présentes soient durables, il ne perdra pas de vue ce projet, et reprendra avec INI. de Lebzeltern le fil qu'il avait noué avec le général Steigentesch.

Quoique loin de s'aveugler sur le compte de l'Empereur Alexandre, M. de Steigentesch a cependant quitté la Russie avec la conviction qu'il voulait sincèrement le maintien de la paix. 11 lui a souvent parlé des projets qu'on lui suppose contre la Turquie; M. de Steigentesch, dans ces conversations, a faitles questions les plus franches, les plus hardies, les plus embarrassantes; l'Empereur n'a jamais été en défaut. Il lui a juré plus d'une fois qu'il ne visait à aucune conquête, qu'il ne cherchait d'autre gloire que celle de faire prospérer son Empire ; que si les Turcs se frottaient contre lui , il se défendrait, mais qu'il aurait honte de verser une goutte de sang chrétien, pour leur arracher leurs pkis belles provinces. Et M. de Steigentesch croit qu'au moins lorsqu'il lui tenait ses discours, il était complètement de bonne foi

(Les dépêches suivantes, que j'ai supprimées, concernent l'expé-

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