‹ Dépêches inédites du chevalier de Gentz aux hospodars de Valachie pour servir à l'histoire de la politique européenneChapitre 12 sur 26 · DÉPÊCHES INÉDITES : 18IG · texte numérisé non relu

DÉPÊCHES INÉDITES : 18IG

didon anglaise contre Alger, l'état de la France [dissolution de la Chambre, élections, etc.], del'Angleterre [débats parlementaires, etc.]; les rapports entre le Portugal, l'Angleterre et l'Espagne; différentes affaires d'Allemagne; les dispositions de la Russie, etc.)

Vienne, 3 décembre 1816.

Il est certain que, s'il y a eu dans les dernières années des parties faibles , de fausses démarches , ou un manque de vigueur dans la conduite diplomatique du cabinet de Londres, on doit uniquement en chercher la cause dans l'inconcevable ascendant que la Russie exerce toujours sur les résolutions de ce cabinet. Tous les motifs d'affection ont aujourd'hui cessé; les sentiments réciproques du Prince Régent et de l'Empereur Alexandre ne sont rien moins que de l'amitié ; le ministère anglais sait parfaitement combien dans certaines éventuahtés la Russie pourrait devenir dangereuse à l'Europe ; les sympathies personnelles du Prince Régent, de lord Castlereagh , de presque tous les hommes influents en Angleterre, sont déci-

dément en faveur de l' Autriche ; mais la peur qu'inspire la Russie l'emporte sur tout. Depuis la fin des né{yociations de Paris au mois de novembre 1815, il n'y a eu que deux affaires diplomatiques proprement dites à traiter entre les grandes Puissances : les arran{][cments territoriaux qui restaient à terminer en Allemagne, et la question, en apparence très-chétive, des indemnités du prince Eugène Beanharnais. Je n'ai pas beaucoup parlé de ces affaires, parce que j'ai toujours senti qu'elles ne pouvaient avoir qu'un faible intérêt pour Votre Altesse. Mais les écritures et les discussions sans fin que ces deux objets, comparativement bien secondaires, ont produites depuis un an entre Francfort, Londres, Vienne et Pétersbourg, surpassent, je crois, tout ce que l'on a écrit pendant le congrès de Vienne. Et cependant il s'en faut de beaucoup que l'on puisse entrevoir quel sera le dénoûment. Eh bien, il est de fait que tant d'immenses complications pour des motifs si peu considérables n'ont dû leur origine qu'aux difficultés et aux entraves sans nombre que le cabinet de Londres, et surtout son plénipotentiaire de Francfort, ont constamment jetées dans la négociation ; et tout cela, non pas pour chicaner la Cour de Vienne, mais uniquement pour ne pas se compromettre avec l'Empereur de Russie, et pour ne jamais avoir l'air de

contrarier ses vues, lors même qu'elles changeaient d'une époque à l'autre

(Suit un passage relatif aux procédés du Brésil vis-à-vis des colonies espagnoles en Amérique, et aux différends qui s'étaient élevés, à ce sujet, entre l'Espagne et le Portugal , et dont il sera question dans un rapport ultérieur.)

Vienne, IG janvier 1817.

Il est arrivé hier un courrier autrichien de Péters- Jjourg qui ne nous a porté que de nouvelles assurances des bonnes dispositions de l'Empereur Alexandre vis-à-vis de notre Cour et pour le maintien de la tranquiUité générale. Il nous a fait annoncer, entre autres, que, pour mettre un terme aux éternelles négociations de Francfort, il emploiera luimême tous les moyens propres à engager le Grand- Duc de Bade à se prêter à la cession du cercle de Meyn et Tauber, contre des compensations pécuniaires ; arrangement par lequel les affaires territoriales de r Allemagne seraient finalement fixées et qui jusqu'ici avaitété principalement entravé par l'appuique la résistance de la Cour de Bade a trouvé du côté de la Russie.

De grandes délibérations ont eu lieu à Pétersbourg sur la fixation de l'état des finances pour l'année courante, et l'on a représenté à l'Empereur avec beaucoup de vérité et de force la nécessité d'une réduction dans la dépense, dans celle surtout qui regarde l'armée. On s'est flatté pendant quelque temps que ces représentations avaient produit leur effet; mais il paraît qu'on s'est trompé dans ce calcul. I/Empereur n'a pas absolument rejeté les observations de ses ministres , mais il a fini par ajourner jusqu'au 1" septembre toutes les questions relatives à une réduction ultérieure de la partie militaire.

MM. de Nesselrode et Capo se partagent toujours le travail sur les affaires étrangères. Ils vivent dans la meilleure harmonie, et quoique les questions les plus importantes incombent ordinairement au dernier, la faveur personnelle du comte Nesselrode, qui était en baisse depuis deux ans, s'est cependant considérablement relevée en dernier lieu.

D'après les premières nouvelles que nous avons reçues de la négociation entamée à Constantinople entre la Russie et la Porte, il y a peu d'apparence d'une issue favorable de cette négociation. Le ministre de Piussie', loin d'admettre les justes récla-

' M. de Sirogonoff.

mations de la Porte par rapport à l'exécution de certains articles du traité de Bukarcst, a plutôt mis en avant des prétentions et des griefs qui feraient croire que tous les torts sont du côté de la Porte. Il soutient entre autres que les stipulations du traité ont été mal exécutées en ce qui concerne les principautés de Valacliie et de Moldavie, et qu'elles ont été entièrement éludées et subverties en ce qui concerne la Serbie. Par conséquent, au lieu de parler de la restitution des places sur la mer Noire, la Russie demande au contraire une indemnité de plusparl'acquisition d'une îleàl'embouchure du Danube. Votre Altesse se rappellera quelle a toujours été mon opinion sur le sort de cette négociation. Heureusement que, dans l'état actuel de l'Europe, elle ne peut conduire à aucun résultat alarmant. Mais elle n'amènera pas d'arrangement définitif; et comme la Porte ne paraît vouloir réclamer l'intervention efficace d'aucune autre Puissance, il est à prévoir qu'après une série de conférences inutiles tout restera dans le statu quo du moment actuel. Le voyage inattendu et pour ainsi dire précipité de lord Wellington ' à Londres a donné lieu à une infinité de conjectures. Il est certain que le duc n'avait pas été appelé par son Gouvernement; et

' Coiniiiandaiit les troupes d'occiip.itioii en France.

tout porte à croire qu'il n'a fait ce voyage que pour tempérer un peu le désir des ministres de se rendre aux vœux du cabinet de France par rapport à une diminution quelconque de l'armée d'occupation. Nous ne savons pas encore s'il a atteint son but. Mais il est de fait que le Gouvernement anglais a tenu depuis quelque temps un langage beaucoup plus doux et plus conforme aux sentiments des autres Cours alliées, tant sur l'article de l'armée d'occupation que sur celui du délai de payement des contributions

vienne, 5 février 1817.

La méfiance de la Porte contre l'Autriche et en général contre toutes les Puissances chrétiennes s'est manifestée d'une manière très-prononcée et très-pénible, à l'occasion de la fameuse conférence qui a eu lieu au mois de décembre dernier entre le Reis-Effendi ' et le baron de Strogonoff. Immédiatement après cette conférence, l'internonce s'est adressé au Reis-Effendi pour lui demander, comme représen-

' Ministre des affaires étrangères.

tant d'une Puissance sincèrement attachée aux intérêts de la Porte, quelques détails sur les résultats qu'elle avait eus. Son interprète n'a obtenu qu'une réponse tout à fait vague et sèche; et lorsqu'il a sollicité des éclaircissements plus particuliers , le ministre de la Porte lui a dit avec beaucoup de politesse que M. de Stiirmer ferait bien de les demander à M. de Strogonoff , " lequel, eu égard aux liens inti- « mes politiques et religieux qui unissaient les Cours « impériales de Russie et d'Autriche, ne manquerait « certainement pas de les lui fournir n. Je n'ai pas besoin de faire observer à Votre Altesse l'ironie amère qui caractérise cette réponse.

C'est dans ce même entretien que le Reis-Effendi a articulé envers M. Testa' l'étonnement qu'avait causé à la Porte la nouvelle d'une augmentation considérable des troupes autrichi mines sur les frontières de la Turquie, en lui demandant avec de vives instances l'expUcation de ce prétendu fait. Je suppose que c'est à la même époque que Votre Altesse a reçu la lettre viziriale, qu'elle a bien voulu me communiquer; et je me flatte qu'il ne lui aura pas été difficile de déraciner jusqu'à la trace d'un soupçon qui n'a jamais eu l'ombre d'un fondement. Avec vous. Monseigneur, tout raisonnement ulté-

' Premier drogcnan de l'internonciatuie d'Autriche.

rieur sur cet article serait superflu ; mais si la Porte pouvait ima^jiner à quelle distance nous nous trouvons de tout ce qui ressemblerait à un préparatif de guerre, à quel point nous sommes pacifiques, non-seulement d'intention, mais de lait, mais de position réelle, une idée pareille serait certainement la dernière à laquelle elle se livrerait.

Ce qui est, non pas rassurant, mais au moins très-remarquable dans cette affaire, c'est que le ministre d'Angleterre à Constantinople , ayant fait vis-à-vis du Reis-Effendi la même démarche que 1 internonce, en ait reçu la même réponse, et ait été de même renvoyé à M. de Strogonoff pour apprendre de lui ce qui s'était passé à la conférence. Et, en effet, M. de Stiirmer n'en aurait eu la moindre notion, si le ministre de Russie n'avait pas jugé à propos d'entrer avec eux dans des communications verbales à ce sujet. Tout cela me paraît de bien mauvais augure , tout cela est bien opposé à mes vues et à mrs combinaisons politiques ; car si la Porte croit devoir traiter l'Autriche et l'Angleterre comme des ennemis secrets ou comme des amis suspects , quel appui autre que celui des armes lui restera-t-il donc enfin contre la Russie ?

Je ne sais pas si Votre Altesse a été bien informée de l'histoire de la conférence de M. de Strogonoff; je présume plutôt que non, vu le silence que la

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Porte paraît en avoir gardé envers tout le monde. Ce que j'en al dit dans ma dépêche dn 10 janvier n'était ni complet, ni même tout à fait exact; mais e suis maintenant en état de donner à Votre Altesse des renseignements plus détaillés sur cette affaire intéressante ; renseignements qui, quoique puisés dans le seul récit de M. de Strogonoff, me semblent toutefois mériter beaucoup d'attention.

Cette conférence avait été depuis longtemps demandée par la Porte, pour obtenir enfin l'exécution des articles du traité de Bukarest relatifs à la restitution des places sur la mer Noire. M. deStrogonoff a commencé par un discours long et solennel rempli de protestations sur les principes pacifiques de l'Empereur, son vœu sincère de vivre en paix et en amitié avec tous ses voisins, et son désir de terminer toutes les discussions avec la Porte par un arrangement amical et définitif. Le Reis-Effendi lui a répondu que, si tel était le vœu de Sa Majesté, rien ne lui paraissait plus facile que de le réaliser, vu qu'il ne s'agissait plus entre la Porte et hi Russie que de l'exécution pleine et entière d'un traité dont la Porte avait rempli toutes les conditions onéreuses, et de la restitution des places sur la mer Noire, clairement et distinctement stipulée parle seul article jusqu'ici non exécuté de ce traité. Dans tout le cours de la conférence, le Reis-Effendi n'est

plus sorti de cet argument, le meilleur, à la vérité, et le seul auquel il devait se tenir.

M. de Strogonoff a déclaré de son côté que l'Empereur avait les plus fortes raisons pour ne pas se prêter à la restitution de ces places; qu'à l'exception de celle à'Anacra, la Russie en avait pris possession rruanf la dernière [juerre, et moyennant la soumission libre des chefs de tribus qui les occupaient ; que par conséquent ces places ne se trouvaient point comprises dans la stipulation du traité de Bukarest; que, quant a Anacra, cette place avait été en vérité emportée pendant la guerre, et serait, par conséquent, dans le cas d'être restituée, mais qu'elle était tellement nécessaire à la sûreté des possessions russes dans le Caucase, et aux communications de toute espèce dans ces pays, et que la Russie en outre avait fait de si grandes dépenses pour la fortifier, qu'e//e ne pouvait plus s en désister. Il a passé de là à un exposé de griefs et d'accusations graves contre la Porte, à laquelle il a reproché non-seulement d'avoir mal exécuté plusieurs articles du traité (objet sur lequel cependant il ne paraît pai avoir beaucoup insisté), mais surtout d'avoir toléré ou autorisé une quantité d'actes hostiles, dont les possessions et les sujets de la Russie dans les provinces caucasiennes avaient extrêmement souffert. Il a principalement appuyé

sur le commerce d'esclaves constamment pratiqué dans ces pays, sinon avec l'approbation directe, au moins avec la connivence de la Porte, sur la protection que le Gouverneur militaire d'Ànapa avait accordée à ce commerce scandaleux, sur les distinctions et les marques de faveur que ce Gouverneur avait obtenues du Gouvernement turc. Il a cité comme un fait récent qu'un détachement de cavalerie russe de deux cents hommes, envoyé pour maintenir l'ordre dans le pays, avait été attaqué par une horde de Circassiens qui lui avaient tué quatre-vingts hommes ; et sur l'observation aussi simple que juste du Reis-Effendi, qu'il était impossible de rendre la Porte responsable d'un événement pareil, il a dit que cela prouvait au moins combien il était indispensable pour la Russie de se mettre en garde contre ces excès, et de renforcer les frontières autant que possible. Sa conclusion a été que l'Empereur ne demandait pas mieux que de vivre dans les meilleurs rapports avec la Porte ; mais que sans un arraïKjement définitifs l'état de paix ne pouvait être que précaire, et qu'il était autorisé à demander cet arrangement définitif comme condition sine (jiia non d'une pacification complète et durable.

Les réflexions que celte conférence fait naître se présenteront d'elles-mêmes à Votre Altesse, et

je n'ai pas besoin do les anticiper. Les déclarations de M. de Strogonoff ne laissent aucun doute sur ce que la Hussie entend par cet arraïujenient définitif, dont elle lait la condition absolue de l'état de paix; il est également clair que la Porte ne consentira jamais à un arrangement tonnel,qui lui enlèverait de droit des possessions dont elle est déjà privée de fait, et auxquelles (à en juger par les rapports autrichiens et anglais) le Grand Seigneur lui-même attache une grande importance. Il est de plus évident que le ton décisif et hautain que le ministre de Russie paraît avoir pris et soutenu dans cette conférence n'est pas fait pour inspirer à la Porte des sentiments de conciliation et de condescendance. La négociation doit par conséquent avorter ; et l'Empereur de Kussie y aura toujours gagné un point important, celui de se réserver une guerre ouverte avec la Porte.

Il serait téméraire de former des conjectures sur l'époque où cette querelle ouverte pourrait amener des effets plus sérieux. Dans l'état actuel des choses, il est impossible qu'une guerre, qui entraînerait des conséquences incalculables, éclate cette année et très-peu probable qu'elle éclate l'année prochaine. Mais c'est là aussi le dernier terme auquel j'aurais le courage d'étendre mes prophéties pacifiques.

J'ai reçu du comte Nesselrode une lettre trèsconfidentielle du 22 décembre, dans laquelle, après m'avoir parlé de certaines mesures de finance dont on s'occupait à Pétersbonrfj, il ajoute ces propres paroles : « Si la paix se maintient, j'ai la ferme conviction qu'avec le système que nous avons adopté, nos finances ne sauraient manquer de prospérer. Dans le cas contraire, // nj aura de finances pour personne, et nous partagerons le malheur général qui résulterait de toute catastrophe de ce genre. Ce n'est toutefois pas de nous qu'elle pourra venir tant que vivra l'Empereur. Il est pacifique tant qu'on peut l'être, et il pousse ses soins à le prouver jusqu'à la pédanterie. Je conçois qu'il peut exister une foule de doutes à cet égard; mais c'est au temps seul à les lever. »

Ce passage a été dicté par la bonne foi la plus incontestable, et, relativement aux dispositions actuelles de l'Empereur, je le crois d'une vérité parfaite. Mais ces dispositions ne renferment aucune garantie pour l'avenir. Deux considérations majeures me guident dans cette opinion. Premièrement: il y a des situations politiques si peu compatibles avec le maintien de la paix, que la guerre doit en résulter tôt ou tard par la seule force des choses, et quelles que soient les dispositions personnelles des souverains. Telle est, à mon avis, la situation res-

pective de la Porte et de la Bussie. On convient de part et d'autre que la paix n'est pas complète, que jiour la consolider il faut, de toute nécessité , un arrangement ultérieur ; et cependant cet arrangemcntultérieur est absolument impraticable, puisque les bases sur lesquelles il doit être établi sont de nature à éprouver une résistance invincible, soit d'un côté, soit de l'autre. Ainsi, la paix ne sera pas complète, ne sera pas consolidée; ce qui s'ensuit n'exige pas de démonstration. iSeco/u/e/zie/jf ; l'Empereur de Russie est, sans contredit, le prince le plus intelligent, le plus actif, le plus capable, le plus brillant de ceux qui régnent aujourd hui. Les côtés faibles qu'on lui reprochait autrefois s'effacent et disparaissent de plus en plus, tandis que dans les dernières années ses grandes qualités se sont développées d'une manière étonnante. Ce serait un aveuglement bien absurde et bien dangereux que de vouloir méconnaître un fait aussi positif, .le ne parle pas de ses forces matérielles ; mais je crains que sa force morale seule ne soit hors de proportion et hors démesure avec celle des autres cabinets. Ce prince a une ambition très-élevée; elle lui est inspirée par le sentiment de sa supériorité. Il désire et il doit naturellement désirer d'exercer un grand ascendant, de jouer le premier rôle dans toutes les affaires de l'Europe. Je suis convaincu qu'il a

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encore aujourd'hui l'intention sincère, qu'il se flatte, de très-bonne foi, de combiner ce désir avec une marche pacifique. La grande question est si à hi longue deux objets aussi difficiles à concilier ne le jetteront pas malgré lui dans des routes désastreuses, s'il y aura toujours une juste balance entre le besoin de donner la loi et l'influence des principes pacifiques, ou s'il n'est pas beaucoup plus vraisemblable que cet équilibre sera détruit par des événements que , dans l'état actuel du monde, chaque année, chaque mois peut produire

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