DÉPÊCHES INÉDITES : 1818. 3V
un objet d'exécration pour les peuples, et qu'un conquérant qui serait obli{;é d'en faire la base de son plan d'opération deviendrait sur-le-champ généralement odieux, et aurait dans un an le même sort que Napoléon a eu après quinze ans de victoires sans exemple.
Tant que l'Autriche et la Prusse seront unies , la Russie ne peut pas se porter à des entreprises partielles et isolées. Pour arriver à un but quelconque, proportionné aux vastes projets qu'on lui suppose, elle doit agir sur une ligne immense, depuis Memel jusqu'aux Carpathes. Cinq cent mille hommes ne seraient pas de trop pour cette entreprise. Au commencement, elle éprouverait peu de résistance; car, comme je l'ai observé plus haut, on serait mal préparé contre une attaque soudaine. Mais peu à peu les forces opposées se formeraient; l'Allemagne, plus que jamais attachée à son indépendance, s'ébranlerait tout entière , et fournirait à l'Autriche et à la Prusse des secours qui rétabliraient bientôt l'équilibre. Sans compter la coopération de l'Angleterre, — coopération plus redoutable .pour la Russie qu'une armée de terre de deux cent mille hommes^ —les armées russes, après quelques succès brillants et stériles , se verraient repoussées de toutes parts ; et l'Empereur Alexandre , après avoir perdu tous les
fruits de son ancienne politique, ne recueillerait de celle qu'il aurait embrassée que des regrets, des embarras et des dangers dont il ne se tirerait plus pendant le reste de sa vie.
La seule expédition isolée que la Russie puisse entreprendre sans affronter directement ces difficultés énormes serait celle dont on croit la Porte menacée depuis longtemps. Il est certain que, dans l'état actuel des autres Puissances , les armées russes pourraient avoir passé le Danube, et se trouver en pleine marche sur Constantinople, avant que le moindre mouvement hostile eût eu lieu sur leurs derrières et sur leurs flancs. Mais ces succès, en les supposant même beaucoup plus faciles qu'ils ne le seraient dans la réalité, n'en seraient pas moins éphémères et illusoires. Car, si l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre restent d'accord , — la France étant considérée comme nulle dans ce calcul, — ces Puissances ne pourront jamais souffrir que le territoire de la Porte soit envahi ou démembré par les Paisses. Quelque lente que puisse être leur opposition, il suffit qu'elle soit infaillible, pour que l'Empereur de Russie ne s'expose pas à une réaction dont les suites pourraient lui être tout aussi funestes que celles d'une tentative manquée contre l'Allemagne. C'est cette considération qui me fait persis-
ter à envisager le système actuel , quoique la Porte n'y soit pas nominalement comprise , comme une des plus fortes garanties de sa sûreté et de ses droits, et cette Sainte-Alliance qu'on paraît avoir vue d'un mauvais œil à Constantinople, et qui n'est, après tout, qu'une décoration de fantaisie de la fédération réelle, comme un des plus grands avantages pour la Porte.
Nous voyons donc qu'en dernier résultat la position de la Russie, malgré l'immensité de ses forces disponibles, est infiniment plus analogue qu'on ne le croirait à celle de la France. Tout comme la France , la Russie ne peut rien entreprendre sans avoir préalablement changé le système européen, et détaché de l'alliance générale l'un ou l'autre de ses membres essentiels, pour s'en faire un allié particulier. C'est alors seulement qu'elle pourrait sortir de sa ligne , essayer ses forces, soit contre l'Allemagne, soit contre la Porte. Si la Prusse était restée avec la Russie dans les rapports de 1814, il dépendrait aujourd'hui de l'Empereur Alexandre de choisir entre les rôles de protecteur, de dictateur ou de tyran de l'Europe. Ce danger est passé, et si le cabinet de Vienne a fait des fautes, il les a largement expiées par la part active qu'il a eue à la résipiscence salutaire de la Prusse. Dans quelques mains que tombe la
direction des affaires de cette Puissance , elle ne rentrera pas de sitôt dans ses anciens errements. La Russie ne peut pas se flatter davantage d'intéresser l'Angleierre à un projet quelconque contraire à l'intérêt général. Il lui resterait donc, pour dernière ressource et pour dernier épouvantai), une alliance particulière avec la France. Cette alliance est possible, elle est môme une des chances les moins invraisemblables et les plus effrayantes de l'avenir. Mais il faut du temps et beaucoup de temps pour la faire mûrir. Et comme les deux Puissances n'ont aucun point de contact, les Etats intermédiaires et l'Angleterre seraient coupables d'une négligence ou d'une faiblesse difficiles à supposer, si elles se laissaient surprendre par les effets d'une aussi fatale combinaison.
Ces réflexions conduisent à une conclusion aussi singulière que rassurante. Ce qui, au premier coup d'œil, paraît être la partie la plus faible du système actuel, est précisément ce qui constitue sa force. La France et la Russie sont aujourd'hui les deux seules Puissances qui puissent menacer l'Europe d'un nouveau bouleversement, et elles sont l'une et l'autre réduites à l'impossibilité de nuire, tant que la lujne du milieu, formée par des Puissances qui n'ont d'autre intérêt ni d'autre désir que la paix, ne sera pas rompue. L'Autriche,, la Prusse
et l'Angleterre, chacune peu disposée aujourd'hui et peu préparée à une guerre sérieuse, comparativement et isolément impuissantes, pacifiques par nécessité , mais toujours assez fortes pour une résistance combinée, sont le véritable boulevard de la sûreté commune de l'Europe , et les colosses qui en occupent les deux extrémités, se brisant contre cette digue centrale tant qu'elle subsistera, doivent chercher pour longtemps leur intérêt et leur gloire dans la conservation d'un ordre de choses qu'ils ne peuvent pas se flatter de détruire.
En ajoutant à ces considérations la situation générale des peuples, leur horreur pour la guerre, les ménagements qu'on leur doit, la pénurie de tous les Gouvernements, les dispositions bien constatées des cabinets de Londres, de Vienne et de Berlin, et ce que les données les plus justes et les calculs les plus raisonnables nous apprennent sur les principes qui régnent en France et en Russie, — je crois que de très-grandes probabilités se réunissent en faveur du maintien de la paix générale et du système poHtique qui, avec toutes ses imperfections et ses défauts , en fait aujourd'hui le fondement et la îiarantie.
Vienne, 4 avril 1818.
L'ouverture de la diète' a eu lieu le 15 mars. L'Empereur a prononcé un discours extrêmement remarquable. Après l'avoir prononcé, il est descendu du trône et s'est placé au milieu de l'assemblée. Le ministre de l'intérieur, Motocosky, a lu ensuite un rapport sur l'état du royaume , sur les avanta[jes de la nouvelle constitution, sur les institutions déjà achevées et sur celles qui se préparent encore, enfin sur les objets dont la diète doit s'occuper pendant les quatre semaines que durera la session.
Le discours de l'Empereur retentira, je n'en dis pas trop, sur tous les points du globe, et fera partout une sensation prodifTJeuse. Il élèvera l'Empereur au pinacle de la popularité et de la (>loire. Les idées libérales et les coiistitntious représentatives sont les idoles de notre siècle. Ce qui en est dit dans ce discours, le passage surtout commençant par ces mots : « Prouvez à vos contemporains, etc. » , fera tressaillir de joie et d'admiralion tous ceux qui
' ]Jc Varsovie pnr l'Einj>crcur Alexandre.
ne cessent de se plaindre delà lenteur des Gouvernements à réaliser les réformes et les changements, objets de tant de vœux ardents. Ils regarderont de nouveau l'Empereur Alexandre comme Je protecteur déclaré de leurs principes. Le projet d'étendre même à la Russie les nouvelles institutions accordées à la Pologne, projet annoncé dans ce discours dans des termes peu équivoques, ne manquera pas non plus de produire son effet. On n'examinera pas si la Pologne est réellement libre et si la Russie le sera moyennant toutes ces magnifiques promesses; mais les principes et les intentions de l'Empereur seront portés aux nues.
Ce n'est pas, sans doute, la première fois que ce souverain s'est prononcé en faveur des idées et des formes qui font fermenter aujourd'hui toutes les tètes. ]\iais le moment qu'il a choisi pour les mettre en avant a dû nous frapper; et la vérité est que, quoique préparés à quelques phrases de ce genre à l'occasion de l'ouverture de la diète, nous ne nous attendions pas à des démonstrations aussi fortes. Peut-être que l'état de ÏÀllemaf/ne, où l'établissement de nouveaux régimes constitutionnels offre déjà aux souverains une tâche si pénible, aurait mérité quelque considération. Peut-être aussi que la situation particulière de l'Autriche, placée au milieu de celte crise; avec un régime qu'elle ne veut
OU qu'elle ne peut pas changer, aurait exifjé un peu plus de ménagement; sans compter l'impression profonde que ces discours doivent faire sur la Gallicie. L'Empereur a paru le sentir lui-même ; car dans ses conversations avec le prince de Hessc ' (dont j'aurai plus tard tous les détails), il a eu constamment l'air de vouloir adoucir ce que son discours pouvait avoir de trop saillant sous ces différents rapports. Mais la tentation paraît avoir été trop grande pour qu'il y résistât.
J'ai eu l'honneur d'informer Votre Altesse, dans mes dernières dépêches, de la lettre que le prince Metternich avait écrite au comte Capo d'Istria, relativement à l'entrevue des souverains au mois de septembre. Cette lettre a au moins servi à éclairci^ parfaitement la question. La réponse du comte Capo d'Istria, et ce qu'il y a ajouté verbalement, ne laisse pas de doute sur les dispositions de la Russie. L'Empereur Alexandre, loin de partager les idées du cabinet de Vienne à cet égard, paraît avoir eu en effet (et nourrit probablement encore) l'intention d'admettre toute l'Europe à cette entrevue, d'y traiter toutes les grandes questions, d'y faire plaider toutes les causes, d'y juger en arbitre
' Philippe (le Hesse-Hombourg, envoyé par l'Empereur d'AiUridie pour complimenter l'Empereur de Russie.
suprême tous les procès des grands et petits souverains. II avait même imaginé de proposer pour lieu du congrès la ville de Bâle , qu'il semble avoir crue plus conforme à ses vues qu une ville prussienne. Lorsque la lettre du prince Mettornicli lui a fait voir à quel point 1 Autriche répugnait à une marche pareille, il a pris le singulier parti de renvoyer cette question à la conférence des ministres à Paris, pour qu'elle y fût décidée à la majorité des voix ! La conférence des ministres n'est pas un corps délibérant; elle ne peut agir qne d'après les instructions positives des souverains ; et la vouloir rendre juge dans une affaire qui n'aurait dû être traitée que de cabinet à cabinet était une démarche assez bizarre , pour n'en pas dire davantage. Je ne crois pas que nous ayons trop à craindre de ce que l'Empereur appelle la majorité des voix ; car, jusqu'ici au moins, l'Angleterre et la Prusse ont paru être entièrement d'accord avec l'opinion de l'Autriche, et la France, qui ne serait trop édifiée de se voir aux prises avec la moitié de l'Europe dans ime négociation aussi importante pour elle, doit nécessairement partager la même opinion. Mais, quoi qu'il en résulte, cet incident prouve toujours avec quelles idées l'Empereur Alexandre paraîtra en Allemagne; et j'avoue franchement que,
dans la disposition actnelle des esprits, son voyage, et l'entrevue, et tout ce qu'elle entraînera, ont de quoi faire trembler.
ViLMine, 18 avril 1818.
Les nouvelles de Varsovie qui ont succédé à celles dont j'ai fait part à Votre Altesse dans ma dernière dépêche n'ont pas été, à beaucoup près, du même intérêt. Tout paraît y avoir pris une allure assez calme et assez monotone. La diète s'est occupée de deux ou trois projets de loi qu'on lui a livrés pour remplir les séances, et qui ne concernent que des questions secondaires de léj'^islation civile ou d'administration intérieure. L'Empereur a passé dans son cabinet tout le temps qui n'est pas consacré aux revues, aux manœuvres, aux exercices militaires
Relativement à l'entrevue des souverains, les idées qu'il avait énoncées d'abord , et qui contrastaient sin{julièrement avec celles de l'Autriche, se sont beaucoup adoucies. Le comte Capo d' [stria a écrit au prince Metternich que l'Empereur attachait un si grand prix à tout ce qui [)onvait
convenir à l'Empereur d'Autriche, qu'il était prêt à se concerter avec lui sur telle base que la Cour de Vienne jugerait la plus désirable, A la suite de cette lettre, le comte Goloffkin', au grand étonnement de M. de Metternich , a été chargé de lui demander confidentiellement un plan d'opération ou précis des objets à traiter dans les conférences futures.
Ce qui paraît avoir contribué à ces changements, c'est que l'Empereur Alexandre a eu occasion de se convaincre que ni le cabinet de F.ondres , ni celui de Berlin ne partageaient ses vues sur l'étendue à donner au congrès futur. Le Roi de Prusse a envoyé à Varsovie un de ses aides de camp pour complimenter l'Empereur. Cet officier y a porté des lettres annonçant clairement que le Roi désirait, autant que l'Autriche, que la réunion des souverains se bornât aux affaires indispensables , et ne prît pas la tournure d'un congrès européen , dont la marche et la durée deviendraient également incalculables. Le Roi a fait déclarer aussi que, si le point de réunion devait être choisi dans ses États, il préférerait Aix-la-Chapelle à Dusseldorf , puisqu'il voudrait, en même temps, se
' ^linistio (le Russie à Slultgnrd, lernpl.içant |)iovisoiicmoin h; coiiitr Siackcllioq;, qui av;iit c't('' rnppelr ncoimiitnt du poste tic Vienne.
servir des eaux minérales de la première de ces villes. L'Empereur Alexandre a accepté tout de suite cette proposition ; et comme elle a été acceptée de même à Vienne , ce sera donc à Aix-la- Chapelle qu'on se rassemblera le 15 septembre.
Le prince Metternich a précisé les objets que cette entrevue doit embrasser, avec un discernement et une sagesse admirables
Si l'on voulait y traiter des questions auxquelles d'autres Puissances ont un intérêt particulier, on ne ferait que réveiller la jalousie et le mécontentement de toutes les Cours. Par conséquent aucun des objets qui ont été traités jusqu'ici dans des négociations particulières ne peut et ne doit être évoqué à i'entrevue des souverains ; tout doit rester à cet égard dans la marche qui a été suivie jusqu'à présent. Ce n'est qu'à cette condition , comme M. de Metternich l'a observé avec la plus grande sagesse , que les quatre cabinets signataires du traité de Paris peuvent exclure tous les autres d'une intervention directe dans ces conférences. Ce n'est qu'à cette condition, et en leur annonçant que rien de ce qui regarde leurs intérêts particuliers ne sera ni préjugé, ni même traité dans cette réunion, que l'on peut, sans leur donner ombrage et sans blesser leurs justes prétentions, faire entendre que, pour l'intérêt de tout le monde.
on n'admettra aucune affaire particulière, ni paiconséquent aucun agent diplomatique autre que ceux des cinq Cours délibérantes.
Les cabinets de Londres et de Berlin sont absolument d'accord sur cette manière de voir ; et les dernières communications russes me prouvent que l'Empereur Alexandre , quoique un peu à contrecœur, finira par l'adopter entièrement. J'ai fait depuis longtemps lobservation curieuse et trèsconsolante que ce souverain, malgré les idées quelquefois assez bizarres qui se forment dans sa tête toujours active, et malgré son désir secret de se placer à la tête de toutes les grandes questions, a une répugnance très-prononcée pour l'idée de se trouver isolé dans quelque affaire que ce soit, et qu'il abandonne avec une facilité que ceux qui ne le jugent que superficiellement ne chercheraient guère dans son caractère les projets auxquels il tient le plus, plutôt que de donner lieu à l'apparence d'une scission entre lui et les autres cabinets alliés.
Il était certainement de la plus haute importance de fixer les principes sur l'étendue à donner à la réunion des souverains. Cette réunion qui , je l'espère, consolidera la paix générale, deviendrait infailliblement l'occasion et le prétexte des complications les plus graves, et même des plus grands
troubles en Europe, si tout ce qui pourrait lui donner le caractère, ou seulement les formes, d'un congrès proprement dit n'en était pas soigneusement éloigné
Les premières ouvertures deM. de Capo d'Istria au prince de Hesse avaient de quoi nous effrayer, surtout lorsqu'on les rapprochait de l'esprit et des phrases du mémorable discours de l'Empereur à la diète. D'autres symptômes alarmants avaient déjà précédé ceux-ci. Le général Pozzo di liorgo a dit à Paris, dans un entretien très-animé avec un autre diplomate, « que l'Empereur ferait à l'entrevue des souverains des propositions auxquelles personne ne s'attendait , et dont tout le monde serait étonné " . Je sais bien que ce propos n'avait aucun sens hostile, et qu'il ne se rapportait qu'à des projets philanthropiques , ou à quelque nouvelle conception européenne. Mais, quel qu'en fût le but, tout ce qui tendrait aujourd'hui à changer soit le fond, soit seulement la forme du système politique, serait embarrassant et dangereux. Et si M. de Metternich, comme je n'en doute plus, parvient à écarter, par un règlement sage, tout ce qui n'est pas de stricte nécessité , il aura rendu un grand service à l'Europe
Vienne, 30 juin 1818.
Les dernières nouvelles officielles de Constantinople, et plusieurs données particulières, nous (ont présumer que les négociations avec la Russie ont pris, en dernier lieu, un caractère sinon alarmant, au moins fort embarrassant et fort pénible. Les rapports que l'ambassadeur d'Angleterre a adressés à sa Cour, et dont j'ai eu connaissance, ont même une couleur si noire , qu'on pourrait s'attendre à quelque grande explosion; en effet, M. Liston, jusqu'ici parfaitement d'accord avec notre manière de voir, ne veut plus admettre que M. de Strogonoff n'agisse pas dans l'intention prononcée de provoquer la Porte à la guerre. Les rapports autrichiens présentent l'état des choses sous un point de vue moins tranchant et plus conforme à notre ancienne hypothèse , à celle que l'Empereur Alexandre ne veut que brusquer et intimider le Gouvernement turc , sans jamais en venir à une rupture sérieuse.
Les affaires des deux Principautés formeront dans tous les cas un point essentiel dans ces négociations, et il me paraît assez probable que l'im-
portante question de la durée du règne ' de Votre Altesse sera , en grande partie , décidée d'après la tournure que prendront les discussions avec la Russie. Si Votre Altesse possédait à cet égard quelques renseignements qui pourraient éclairer et guider la marche du cabinet de Vienne, il serait certainement d'une utilité immense pour elle et pour nous que nous en fussions authentiquement instruits. On ne fera rien qui ne soit pleinement concerté avec Votre Altesse et qui n'ait obtenu son consentement préalable, et l'on agira <ivec toute la prudence et avec toute la réserve qu'exige une affaire aussi délicate. Vous ne risquez rien , Monseigneur, en nous mettant au fait de tout ce qui peut vous intéresser dans cette question ; car votre intérêt sera le nôtre, et nous n'aurons jamais d'autre vue que celle qui aboutira à votre avantage réel et à l'accomplissement de vos vœux , quels qu'ils puissent être
Carlsbad, 20 juillet 1818.
Les yeux de l'Europe sont exclusivement fixés sur la réunion future des souverains, et toute affaire
' Voir la préface.
politique, toute négociation, toute correspondance même entre les grandes Cours, est plus ou moins suspendue dans l'attente de cette entrevue solennelle.
L'idée d'un congrès général, qui s'attachait naturellement à la réunion des souverains, avait si fort saisi l'esprit des Cours et du public, qu'il était d'une haute importance, d'un côté, de déterminer avec précision les objets qui seraient traités à Aix-la-Chapelle, et de s'expliquer, de l'autre côté, sur les personnes que l'on admettrait à cette réunion.
La première de ces deux questions a été trèsheureusement résolue par un mémoire de M. le prince Metternich, .... que les cabinets de Berlin, de Londres et de Saint-Pétersbourg ont adopté unanimement et , pour ainsi dire , par acclamation; et l'Empereur de Russie, celui des souverains auquel on supposait, et non pas sans fondement, les vues les plus divergentes dans cette grande affaire, frappé de la justesse de celles que la Cour de Vienne mettait en avant, a non-seulement adopté le contenu du mémoire de M. de Metternich, mais s'en est même exprimé avec une satisfaction absolue, tant vis-à-vis de l'Empereur d'Autriche que dans ses dépêches aux Cours de Londres et de Berlin, rendant justice dans les termes
les plus flatteurs « à la haute sagesse " déployée dans cette afiaire par le cabinet de Vienne.
La seconde question, celle qui se rapportait aux personnes, était d'une nature assez délicate. Plusieurs souverains, et notamment le Roi d'Espagne, avaient formellement annoncé l'intention de se rendre à Aix-la-Chapelle; il était à prévoir que la plupart des souverains d'Allemagne auraient la même prétention, ou voudraient au moins envoyer des plénipotentiaires, ce qui eût nécessairement donné à la réunion le caractère d'un congrès général, et l'eût assimilée au congrès de Vienne par la multiplicité , la difficulté et la durée des discussions. Comme cependant les quatre cabinets n'avaient pas envie de faire directement envers les autres une démarche qui, de quelque manière qu'elle fût exécutée, avait toujours par elle-même quelque chose de désobligeant, on a sagement imaginé d'employer l'organe de la conférence ministérielle étabhe à Paris, pour faire connaître aux ministres des quatre Puissances accrédites auprès des autres Cours leur façon de penser sur la réunion prochaine et sur le droit qu'elles réclament de décider seules la question de l'évacuation de la France. L'explication devait être conçue de manière à exclure en même temps tacitement tout autre objet de délibération, et à couper court à
toute proposition qui contrarierait le projet fondamental établi par les quatre Puissances.
L'exclusion des souverains et de leurs plénipotentiaires a particulièrement choqué le Roi d'Espa<yne, et ses ministres n'ont pas caché le dépit qu'il en éprouve. Cependant ce prince est précisément un deceuxdontlaprésenceauraitproduitlesplus^raves inconvénients. II avait l'intention de s'opposer à l'évacuation de la France, prétendant que cette mesure exposerait la branche française des Bourbons aux plus grands périls, et qu'en sa quahtédeprincede Bourbon, il devait sauver le Roi de France en dépit de lui-même et malijré son désir peu réfléchi de se voir déUvré des troupes étrangères. Une conduite aussi insensée aurait pu ramener des scènes scandaleuses ; et comme il existe non-seulement en Allemagne et en Angleterre, mais aussi en France, un parti très -prononcé pour la continuation de l'occupation miHtaire, ce parti aurait saisi avec empressement l'avis offert j)ar le Roi d'Espagne. En attendant, et pour se venger de sa défaite, ce souverain a fait déclarer par son ministre des affaires étrangères, M. de Pizarro, aux ministres des Cours alhées, qu'il protestait d'avance contre tout ce qui serait arrêté et conclu à Aixla-Chapelle.
Heureusement l'intimité qui s'était établie, depuis plus d'un an, entre la Cour de Madrid et l'Empereur de Russie, — intimité qui eût pu devenir funeste sous plus d'un rapport, — paraît s'affaibhr peu à peu , et avoir même essuyé des échecs sensibles. L'Espagne avait positivement compté sur une intervention armée de la part de la Russie dans ses querelles avec les colonies, et surtout dans ses démêlés avec le Portugal. Voyant que l'Empereur Alexandre ne donnait pas aveuglément dans ses projets qui menaçaient de le compromettre avec les autres Cours alliées, le Roi d'Espagne a commencé à se refroidir
(Cette dépêche est la dernière que M. de Gentz ait adressée à l'Hospodar Karadja. Les embarras du prince, — dont j'ai parlé dans la préface, — avaient pris à cette époque une tournure si alarmante que M. de Gentz ju{;ea prudent d'interrompre le cours d'une correspondance qu'il ne pouvait exposer aux chances d'une situation aussi précaire. Les événements justifièrent cette précaution; le prince s'exila au mois d'octobre de la même année, et ses relations ultérieures avec M. de Gentz n'eurent plus qu'un caractère tout à fait privé.)