‹ Dépêches inédites du chevalier de Gentz aux hospodars de Valachie pour servir à l'histoire de la politique européenneChapitre 18 sur 26 · CONSIDERATIONS SUR LE SYSTEME POLITIQUE ACTUELLEMENT ÉTABLI EN EUROPE · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS SUR LE SYSTEME POLITIQUE ACTUELLEMENT ÉTABLI EN EUROPE

Le système politique qui s'est établi en Europe depuis 1814 et 1815 est un phénomène inouï dans l'histoire du monde. Au principe de l'équilibre ou, pour mieux dire, des contre-poids formés par des alliances particulières, principe qui a gouverné, et trop souvent aussi troublé et ensanglanté l'Europe pendant trois siècles, a succédé un principe d'union générale, réunissant la totalité des Etats par un lien fédératif , sous la direction des cinq principales Puissances , dont quatre ont une part égale à cette direction, tandis que la cinquième se trouve encore, jusqu'à ce moment, placée sous une espèce de tutelle , dont elle sortira bientôt pour se mettre sur la même ligne avec ses tuteurs. Les Etats de second, de troisième, de quatrième ordre se soumettent tacitement, et sans que rien n'ait jamais été stipulé à cet égard, aux décisions prises en commun par les Puissances prépondérantes; et l'Europe ne semble former enfin qu'une grande famille politique, réunie sous les auspices d'un aréopage de sa propre création, dont les membres se garantissent à eux-mêmes, et garantissent à cba-

cune des parties intéressées, la jouissance tranquille de leurs droits respectifs.

Cet ordre de choses a ses inconvénients. Mais il est certain que, si l'on pouvait le rendre durable, il serait, après tout, la meilleure des combinaisons possibles pour assurer la prospérité des peuples et le maintien de la paix qui en est une des premières conditions. L'objection la plus forte contre le système d'aujourd'hui est celle de la difficulté évidente de conserver pour longtemps l'amalgame d'éléments hétérogènes dont il se compose. Les intérêts les plus divergents, les tendances les plus opposées, les prétentions, les vues, les pensées secrètes les plus contradictoires, sont englobés et submergés, pour le moment, dans l'action commune d'une ligue, qui ressemble beaucoup plus à une coalition, créée dans un but extraordinaire, qu'à une véritable alliance fondée sur des intérêts distincts et permanents. Il a fallu des circonstances uniques pour amener une ligue pareille ; il serait contre la nature des hommes et des choses qu'elle remplaçât pour longtemps cet état d'opposition et de lutte, auquel la diversité de position, d'intérêts et d'opinion entraînera toujours une masse de Puissances indépendantes, dont chacune a nécessairement son caractère et son système particuliers. Cette perspective n'est rien moins qu'indifférente. Car on

ne peut se dissimuler que la chute d'un système actuellement établi, par quelque nouveau système qu'il soit suivi, fera naître sur-le-champ un état d incertitude, d'anxiété et de dang^er, et ouvrira les voies à un nouvel embrasement général dont les effets et le terme sont incalculables.

T^a question sur la probabilité de la durée de cette ligue européenne, qui a comblé pour le moment, mais qui ne saurait combler pour toujours, ni même pour bien longtemps, le gouffre des dissensious politiques, est donc aujourd'hui la plus importante dont un iiomme diktat puisse s'occuper. C'est au fond la seule question importante de nos jours; car le repos, les destinées et l'existence future des peuples de l'Europe y sont directement et entièrement attachés. Tant que subsistera cette espèce de fédération générale, les questions les plus difficiles à traiter s'aplaniront toujours, d'une manière ou de l'autre, sans donner lieu à des secousses sensibles. JVJais le moment de la dissolution de ce système sera un des plus critiques et des plus terribles qui nous attendent.

L'opinion des contemporains est généralement peu favorable à la solidité de l'état actuel des choses. On ne croit pas qu'un édifice qui doit sa naissance à des événements tout à fait extraordinaires, et qui ne repose que sur un seul intérêt commun,

quoique cet intérêt soit le plus {jiand de tous, puisse se maintenir au milieu de tant de causes de désunion qui l'entourent, et dont chaque jour peut faire éclater l'une ou l'autre. Ceux mêmes qui ne possèdent pas les données et la capacité nécessaires pour juger une aussi forte question , sont portés par un pressentiment vajjue à regarder la Grande Alliance comme un météore toujours prêt à s'éteindre; la méfiance est dans l'esprit de notre temps; et d'ailleurs il faut penser que les motifs pour douter de la stabilité de l'union des souverains sont beaucoup plus en évidence, beaucoup plus à la portée du public que les raisons plus cachées qui favorisent l'opinion contraire. Ayant souvent et mûrement réfléchi sur ce problème, et étant en possession de tous les matériaux qui peuvent guider le jugement, je ne saurais partager les conjectures et les alarmes que beaucoup de personnes ne cessent de nourrir. Je suis persuadé que la fédération européenne, — car c'est là le terme le plus propre pour désigner le système actuel, — n'est pas menacée d'une ruine prochaine. Je n'en répondrais pas pour un demisiècle; mais je n'hésiterais pas à en répondre pour dix et même vingt ans, intervalle qui me paraît assez long pour que chacun puisse songer à l'avenir et prendre à temps l'attitude qu'exigera un autre ordre de choses. Mon opinion est fondée,

non pas sur la construction du système, dont je reconnais moi-même l'extrême fragilité, mais sur la situation des principales Puissances qui le composent, situation telle qu'aucune de ces Puissances ne pourrait sortir impunément, et sans s'exposer à une ruine imminente, du cercle de ses rapports actuels.

Les cinq Puissances à la tête de la fédération sont les seules dont un changement de politique puisse rompre le système général. Les démêlés ou les mouvements des autres ne sauraient jamais avoir cet effet.

L Espagne et le Portugal d'un côté, la Suède et le Danemark de l'autre, sont beaucoup trop faibles et beaucoup trop éloignés du centre de l'Europe, pour que leurs démarches puissent influer sur les déterminations des grandes Puissances.

Le royaume des Pays-Bas est nécessairement lié par la marche et les rapports de ses grands voisins; suspendu entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, il ne peut avoir d'autre désir que la paix, ni d'autre principe que celui d'être bien avec tout le monde.

Les États de l'Allemagne, depuis qu'il n'y a plus et qu'il ne peut plus y avoir de liaison entre eux et la France, ne sont que les satellites des deux corps prépondérants; et tant que l'Autriche et la Prusse

DÉPÊCHES INÉDITES : 1818. 35îJ

seront réunies , les autres Cours allemandes ne pourront que suivre leur impulsion.

Les États d'Italie sont comprimés entre l'Autriche et la France, et privés de toute volonté indépendante.

La Porte Ottomane aurait indubitablement le pouvoir de se metti-e en guerre contre la Russie, sans être gênée par ses relations vagues avec la fédération européenne. Mais si la Porte se décidait, tôt ou tard, à attaquer la Russie sans être provoquée par cette Puissance , il n'en résulterait probablement qu'une guerre particulière qui ne dérangerait point le système général. Le cas serait tout autre si la Russie était l'agresseur; dans cette supposition sur laquelle je reviendrai plus tard, le système actuel de l'Europe toucherait inévitablement à une catastrophe.

Parmi les cinq Puissances qui, d'après cet exposé préalable, seraient seules en état d'amener un changement décisif, il y en a trois — l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre — qui regarderaient ce changement comme très-funeste, et qui feront tout pour le prévenir. Les deux autres , la France et la Russie , peuvent avoir, et même avant dix ou vingt ans, des motifs plus ou moins séduisants Dour sortir de leur position aciuclle ; mais elles y seraient retenues par des considérations supérieures, ou par des diffi-

:î60 le chevalier de gentz.

cultes insurmontables. C'est là ce que je tâcherai de prouver.

\j' Autriche s'est placée, depuis deux ans, sur une li{]fne tellement pacifique, qu'elle doit sérieusement craindre toute altération dans le système européen , tendant à lui attirer directement ou indirectement de nouvelles (juerres. Elle a réduit ses forces militaires au delà même des limites et des proportions indiquées par la prudence. Elle a négligé son armée sous tous les rapports ; et si , comme tout le présage , elle persiste quelques années de plus dans cette fausse route, il est à prévoir que, appelée un jour à agir, ce ne sera que par de pénibles efforts qu'elle parviendra à recomposer cette armée dont la décadence va toujours en augmentant. Ses finances se relèvent peu à peu ; et, au bout de trois ou quatre ans, elle peut, dans cette partie importante, se retrouver au niveau de ses affaires. Mais il ne lui en serait pas moins difficile de faire les frais d'une guerre sérieuse. Elle n'aura pas de fonds disponibles; des contributions extraordinaires ne suffiraient pas pour la moitié d'une campagne ; la ressource des emprunts est tarie pour longtemps; et personne ne peut, dorénavant, compter sur des subsides anglais. Ainsi, tout se réunit pour attacher l'Autriche à un système pacifique; elle ne le quitterait pas sans encourir des

DEPECHES INEDITES : 1818. :JGI

embarras et des dangers très-réels; elle n'a que du profit tout clair à maintenir Tétat actuel des choses aussi longtemps que possible; et comme elle joue, moyennant sa position centrale, un rôle assez brillant dans l'alliance européenne, elle sera certainement une des dernières à abandonner cette alliance.

La Prusse aurait peut-être quelques chances favorables de plus que l'Autriche dans un bouleversement du système actuel. Elle a cependant aussi des raisons puissantes de le craindre. Sou armée est moins désorganisée que celle de l'Autriche, et, comme elle a eu le bon esprit de conserver dans toute son intégrité l'étabUssement de ses mihces qui lui ont rendu de si grands services dans la dernière guerre, elle aurait moins de difficulté, et il lui faudrait moins de temps que pour reconstruire une armée active. Mais ses provinces sont trop épuisées pour que cette armée puisse s'élever au-dessus de deux cent mille hommes; et elle est sans moyens pour les payer. Quoique beaucoup moins surchargées de dettes que celles de l'Autriche, ses finances ne sont rien moins que florissantes; ce qui le prouve bien, c'est qu'elle négocie à présent même à des conditions très-onéreuses, par des banquiers anglais et autres, un emprunt de dixhuit millions d'écus, uniquement pour couvrir le

déficit des deux dernières années. La position géographique de la Prusse est devenue, malgré ses acquisitions récentes, plus difficile et pins précaire qu'elle ne l'a jamais été auparavant. Ses provinces sont accessibles de toutes parts; si elle dégarnit ses frontières occidentales, ses possessions sur le nhin et tout le nord de l'Allemagne sont exposés à une invasion française; si elle retire ses forces du côté de la Pologne, la Russie peut lui dicter des lois. Le cabinet prussien a heureusement reconnu qu'il n'y a pour lui de salut que dans une union intime avec l'Autriche, union qui assure à ces deux Puissances les moyens de disposer conjointement des forces du reste de l'Allemagne. Ce système a prévalu sur celui de l'alliance avec la Russie, qui n'a jamais eu de racine que dans des besoins et des circonstances temporaires. Cette alliance n'a plus un seul partisan en Prusse; le Roi lui-même, quoique personnellement attaché à l'Empereur Alexandre, en paraît revenu sans retour. INlais l'union avec l'Autriche suppose nécessairement le maintien du système général; car l'Autriche, tout en travaillant sans cesse à cimenter ses liens avec la Prusse, et à consohder la Confédération germanique dans l'intérêt des deux Puissances , ne vise cependant qu'au maintien de la paix, et considère son association avec la Prusse et la totalité de l'Allemagne (asso-

DEPECHES INÉDITES : 1818. 36:j

ciation qui forme aujourd'hui la base de sa politique particulière) comme encadrée, pour aiusi dire, dans le grand tableau de la fédération européenne, garantie de la tranquillité générale; et la Prusse cesserait de marcher sur la même ligne que l'Autriche, du jour où elle songerait à déranger ce système. Ainsi, la Prusse, sous quelque rapport qu'on l'envisage, est tout aussi intéressée que l'Autriche à éviter avec soin tout ce qui pourrait compromettre la paix ; et le cabinet de Berlin craint la guerre, et a raison de la craindre autant, et peutêtre plus que l'Autriche.

Ij Angleterre est absolument dirigée par les mêmes principes et les mêmes intérêts. Elle a atteint son point culminant; heureuse si elle peut rester ce qu'elle est, menacée de dangers incalculables, si elle voulait sortir de sa position, ou si des circonstances impérieuses la forçaient d'en sortir. Le système des emprunts a été poussé en Angleterre jusqu'à ses dernières limites. Les hommes les plus éclairés n'entrevoient pas la possibilité de franchir ces limites d'ici à dix ou quinze ans. Si l'on parvient dans cet intervalle à racheter deux cents ou trois cents millions de la dette publique, on peut songer à de nouveaux emprunts; hors de là tout effort ultérieur dans cette voie doit nécessairement conduire aux plus sinistres résultats. I/An-

gleterre s'est habituée depuis vingt ans à faire la guerre sur une échelle gigantesque ; chacune des dernières années hii a coûté cent millions de livres sterling et plus. Un rôle secondaire ne lui convient pas; il faut qu'elle soit au premier rang, ou absolument immobile. Le Gouvernement britannique a parfaitement compris sa position; il en est vivement "pénétré. Il prévoit, et non pas sans terreur, d'ici à peu de temps des dissensions sérieuses , et peutêtre une guerre inévitable avec les États-Unis d'Amérique, rival formidable, dont la puissance s'accroît à vue d'œil, et dont déjà les intérêts et les projets se heurtent avec ceux de l'Angleterre dans toutes les parties du globe. Tant de grandes considérations réunies font trembler le ministère anglais à la seule idée d'une nouvelle guerre en Europe. Il emploiera tous ses moyens, il fera même de grands sacrifices pour détourner une chance aussi périlleuse. L'Angleterre est le pivot de la ft'dération européenne; c'est elle qui a fondé ce système par le calcul très-juste et très-sage du danger immense auquel l'exposerait une nouvelle convulsion générale; c'est elle aussi qui le soutient, qui le cultive, qui le soigne sans cesse avec une attention, une sollicitude, une adresse remarquables. Éternellement jalouse de la France, pas moins alarmée des progrès de la Russie, elle ménage cependant

DÉPÊCHES INÉDITES : 18i8. 365

ces deux Puissances au point de leur ôtcr jusqu'au dernier prétexte d'un sentiment hostile. Elle traite, en même temps, les Puissances allemandes comme ses alliées véritables et permanents: mais, tout en leur prodiguant des preuves incontestables de sa confiance intime , elle ne cesse de les confirmer dans leurs dispositions pacifiques, et d'écarter tout ce qui pourrait de loin compromettre leur bonne intelligence avec la France et avec la lUissie. Cette marche prudente et réservée ne se borne pas à l'existence du ministère actuel ; elle est le résultat nécessaire des événements qui ont conduit l'Angleterre à la situation, brillante et dangereuse à la fois, dans laquelle elle se trouve maintenant; et quels que soient les ministres qui gouvernent ce pays, ils suivront le même système, peut-être avec moins d'art, d'aplomb et de dignité que ceux d'aujourd'hui, mais ils le suivront toujours, au moins jusqu'à l'époque où l'extinction d'une partie considérable de la dette publique, des intérêts et des impôts énormes qu'elle traîne à sa suite, leur permettrait de se jeter dans une nouvelle carrière.

.rnriive enfin aux deux grandes Puissances placées aux deux extrémités de l'Europe. Celles-ci, j'en conviens, n'ont pas le même intérêt que les autres à maintenir le système actuel. Cependant, en examinant leur situation particulière et leurs

rapports avec les Puissances voisines, il y a de quoi être rassuré beaucoup sur les craintes qu'elles nous inspirent.

Commençons par la France. Il est certain qu'elle ne peut pas sincèrement aimer un état de choses auquel elle a été forcée de se soumettre pour échapper à des maux plus cruels, mais qui n'a été ])our elle qu'une souj'C(^ d'humihations, de pertes et d'amertumes. La France n'oubliera jamais cette chute sans exemple qui, du haut d'iuie (jrandeur démesurée, l'a précipitée dans le néant; elle n'oubliera jamais les traités de 1815, et la ri[jiieur avec laquelle on a exigé l'exécution de ces traités, malgré les procédés honnêtes imaginés par les Puissances pour en adoucir la dure réalité. Le désir de venger ces affronts est dans le cœur de tous les Français ; et si l'esprit de parti a pu l'étouffer dans quelques enragés, dont toutefois le nombre n'est pas grand , il redeviendra tôt ou tard le sentiment dominant de toutes les classes de la nation. Cette fédération européenne, dans laquelle tant d'autres Puissances ont vu et voient encore leur sûreté et leur meilleure garantie, n'a été qu'un fardeau pour la France, et ne peut jamais être un bienfait pour elle. La l'rance y occupe elle-même une place considérable; c'est tout ce qu'elle pouvait faire de mieux pour le moment; mais elle n'en a nullement

DÉPÊCHES IINÉDITES : 1818. 36T

besoin pour l'avenir. Son intérêt est, au contraire, de la dissoudre le plus tôt possible; les chances de dédomma^jement et de succès ne sont pour elle que dans la division des grandes Puissances, division qui la mettrait dans le cas de choisir ses alliés d'après les anciennes rèjfjles de la pohtique, et de se refaire aux dépens de ses ennemis. — Toutes ces vérités sont incontestables ; et le caractère personnel du Roi, le caractère personnel de ses ministres, des traités solennels, des engagements particuliers, tout cela n'est que d'un poids faible et passager dans des calculs pareils.

Il est vrai encore que, à l'exception de la Russie, la France est celle des Puissances européennes qui arrivera le plus promptement à la restauration complète de ses forces. Elle a beaucoup souffert; mais elle a d'immenses ressources; et, ce qui est plus important que tout le reste, son Gouvernement peut, mieux qu'aucun autre, disposer de la totalité de ses moyens, parce que son système administratif surpasse de beaucoup celui des autres, et parce qu'il trouve dans un peuple cultivé, spirituel, propre aux grandes choses, et gouverné aujourd'hui par une constitution libre et forte, un instrument parfait pour l'exécution des plans les plus vastes. L'existence d'un parti placé, pour ainsi dire, en dehors de la constitution, et qui ne cesse de har-

celer et de tourmenter le Gouvernement , est aujourd'hui le seul côté faible, le seul côté vulnérable de la France; mais parla nature éternelle des choses, ce parti doit s'éteindre avec le temps. Les plaies pécuniaires seront jfjuéries plus tôt cpi'on ne le pense; l'armée sera rétablie dans peu d'années; et la France de 1825 ne ressemblera plus, à aucun point de vue, à la France de 1815.

Mais malgré tous ces avantages, la France aura de (grandes difficultés à réformer à son gré le système politique de l'Europe ; et tant qu'elle n'auia pas réussi à cette opération préalable, tant qu'elle sera isolée de fait, et membre seulement de cette union générale, qui surseoit aujourd'hui aux alliances spéciales et proprement dites d'autrefois, elle ne peut rien entreprendre de solide, et les hommes qui dirigent ses affaiics ne sont pas des aventuriers qui embrasseraient des projets romanesques. Cette Puissance sera encore bien longtemps l'objet de la défiance générale; les alarmes et les mesures de l'Europe entière seront encore longtemps dirigées contre elle ; et au moindre signal d'une entreprise offensive, elle retrouverait la ligue à laquelle elle a succombé en 1814. f^ongtemps encore une guerre contre la France sera la seule populaire en Europe; la seule qui, en dépit de la détresse générale, ne manquerait pas de par-

DÉPÊCriES INÉDITES : 1818. 369

tisans, de bras et de sacrifices. Les cabinets ont appris à comparer et à balancer les dan^jers qui peuvent leur venir du côté de la France et de la Russie; mais les peuples n'ont des yeux que pour la France ; la haine et la crainte que les Français ont inspirées partout ne se calmeront pas de sitôt. Le Gouvernement français a trop de lumières et de pénétration pour ne pas ju^jer et apprécier cet état de choses. II lui faut d'abord un certain nombre d'années pour se remettre de ses plaies. Cinq ou si\ ans seront absolument nécessaires pour cet effet. Au bout de cette époque, en le supposant même bien déterminé à reprendre une (jrande assiette dans les affaires de l'Europe, il doit trouver le moyen de se détacher de la Grande- Alliance, et d'y substituer des rapports d'intérêt commun avec l'une ou l'autre des piincipales Puissances ; condition qui ne sera pas facile à remplir. Sans avoir réussi dans cette démarche, la France ne peut rien entreprendre, ou échouerait à coup sûr dans ses entreprises. Tant que la lif^ue subsistera entre les autres Puissances, la France, en supposant môme le rétablissement le plus complet de ses forces, doit se borner à spéculer sur l'avenir. Ce raisonnement, dans lequel je ne mets pas eu compte les chocs que la mort du Roi ou d'autres événements intérieurs pourraient amener, me

confirme dans l'opinion que ce ne sera pas la France qui renversera le système actuel; mais je suis persuadé en même temps qu'elle saura profiter de la destruction de ce système lorsque d'antres circonstances l'auront fait tomber.

J'aborde avec beaucoup moins d'assurance le chapitre épineux de la Russie. Là où la volonté absolue d'un seul homme décide de tout, et où, pour comble de difficulté, le caractère de cet homme est un problème, les calculs et les conjectures ne portent sur aucun fondement solide, et n'admettent que des résultats hasardés. Quoiqu'il en soit, une question aussi grave vaut bien la peine qu'on établisse franchement le pour et le contre, sauf à en déduire un surplus de probabilité pour Tun ou l'autre côté.

L'Empereur Alexandre, malgré tout le zèle et renlhousiasme qu'il a constamment montrés pour la Grande-Alliance, est celui des souverains qui peut s'en passer le plus aisément. Il n'a besoin de l'appui de personne ; s'il y a pour lui des dangers, ils ne se trouvent au moins pas hors de son l^mpire, tandis que l'Europe entière craint son pouvoir et a raison de le craindre. La Grande- Alliance n'est pour lui qu'un instrument par lequel il exerce dans les affaires générales cette influence qui est un des premiers objets de son

ambition ; instrument commode et paisible dont il se sert avec beaucoup d'babileté, mais qu'il brisera le jour même où il croira pouvoir le remplacer par quelque cbose de plus direct et de plus efficace. Son intérêt pour la conservation de ce système n'est pas, comme celui de l'Autriche, de la Prusse, de l'Angleterre, un intérêt de nécessité ou de crainte j c'est un intérêt libre et calculé, auquel il est le maître de renoncer aussitôt qu'un système différent lui présenterait des avantages supérieurs.

L'Empereur de Russie est de plus le seul souverain parfaitement en état de se porter dès à présent aux plus vastes entreprises. Il est à la tête de la seule armée vraiment disponible qui soit aujourd'hui formée en Europe. lîien ne résisterait au premier choc de cette armée. II est inutile de répéter ici ce que nous savons depuis longtemps sur la position géographique de la Russie et sur celle de ses voisins. Aucun des obstacles qui arrêtent et entravent les autres souverains , autorité partagée , formes constitutionnelles, opinion publique, etc., n'existe pour \u\ Empereur de Russie. Les plans qu'il a rêvés la veille, il peut les exécuter le lendemain.

Il faut certainement des contre-poids bien respectables pour rassurer contre des dangers aussi

évidents. Mais voyons le revers de la médaille. Il s'a^jirait avant tont de savoir si l'Empereur Alexandre a la volonté et le désir d'opérer des changements, ou de bouleverser le système actuel On nous dit que c'est un homme impénétrable, et cependant tout le monde se permet de jujjer ses intentions. .Te ne veux pas tomber dans la même faute; mais j'ai assez examiné cette question pour avoir au moins appris combien il est difficile de la trancher. Je sais tout ce qu'on peut dire de son activité dévorante, de son ambition, de sa dissimulation. Mais je lui connais aussi des qualités d'une tout autre trempe. Sa loyauté chevaleresque ne lui permettrait jamais un acte de trahison. Il tient infiniment à la bonne opinion des hommes, peut-être plus même qu'à la gloire proprement dite. Les titres de Pacificateur, de Protecteur des faibles, de Régénérateur de son Empire, ont plus de charme pour lui que celui de Conquérant. Les sentiments religieux, qui ne sont })as de Thypocrisie, ont depuis quelques années pris si fort le dessus dans son âme, que tout y est subordonné. Un prince chez lequel le bien et le mal sont mêlés d'une manière aussi singulière doit nécessairement prêter le flanc à beaucoup de soupçons, et il serait téméraire de soutenir quelle sera sa conduite dans tel ou tel cas possible. Mais lorsque je

le vois placé dans des rapports donnés et positifs, il me paraît moins téméraire de juger ce qu'il fera et ce qu'il ne fera pas sous la loi de ces mêmes rapports. Use regarde comme le fondateur, comme le créateur de la fédération européenne; il voudrait en être regardé comme le chef. Depuis deux ans il ne fait pas écrire un mémoire, un office diplomatique, sans que ce système y soit préconisé comme la gloire du siècle, et comme le salut du monde. Est-il probable, est-il possible, qu'à la face de tant de protestations, dont les archives de tous les cabinets sont remplies, qui fourniraient matière à cent manifestes, à la face de l'opinion publique qu'il respecte et qu'il craint, et de la religion qu'il honore, il se jette dans des entreprises injustes et gratuites, pour démolir un ouvrage dont il attend son immortalité? Je ne crois pas facilement à une révolution aussi brusque. Quand beaucoup de personnes prétendent que tout cela n'est que jeu et comédie, j'ai le droit d'en demander les preuves. Pourquoi ne serait-il pas attaché à ce système par principe et par prédilection? Pourquoi ne préférerait-il pas ce genre de gloire, qui d'ailleurs se combinerait très-bien avec la pensée secrète d'une suprématie pacifique, à la chance des guerres et des troubles, dont 1 issue doit toujours paraître douteuse à celui qui ne peut pas, comme Napo-

374 LE CHEVALIER DE GEiNTZ.

léon , se flatter de la fixer par des talents militaires de premier ordre ?

Admettons toutefois qu'il survienne dans les idées et les sentiments dont l'Empereur a fait profession jusqu'ici un de ces chan/jements brusques qui le déciderait à braver l'opinion, les scrupules de conscience, les protestations les plus solennelles et les engagements les plus sacrés ; nous arriverions alors à une autre question. Aurait-il les moyens de réaliser des projets d'agrandissement et de domination sur une base tant soit peu solide et durable ?

La détresse des finances, maladie commune de tous les Gouvernements européens, pèse aussi sur celui de la Russie ; et des ressources extraordinaires, telles qu'il en faudrait pour des expéditions d'une grande étendue, elle les cbercherait en vain soit au dedans, soit au dehors de l'Empire. On répond à cela que les armées russes, poussées au delà des frontières par des opérations hardies et rapides, ne coûteraient plus rien au pays, et trouveraient bien de quoi se nourrir. On semble oublier dans cet argument que le système des réquisitions, facilement applicable à une invasion passagère, ne convient plus à une guerre ou à une occupation de longue durée; que l'abus que les Français ont fait de ce système l'a rendu partout

Page 1