‹ Dépêches inédites du chevalier de Gentz aux hospodars de Valachie pour servir à l'histoire de la politique européenneChapitre 22 sur 26 · OBJET DES CONFÉRENCES · texte numérisé non relu

OBJET DES CONFÉRENCES

On a souvent critiqué les Cours alliées sur l'inutilité de la réunion d'Aix-la-Chapelle, la question principale à traiter dans cette réunion se trouvant résolue d'avance, et il y a même eu des hommes

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d'État éclairés qui ont cru que le but du con^jrès pouvait être également atteint par de simples communications diplomatiques. Celte observation n'était pas juste. Une aussi grande mesure que l'occupation militaire de la France ne pouvait et ne devait finir que par un acte solennel. D'ailleurs quoique la question principale fût décidée dans l'intention des cabinets, il y en avait d autres du plus haut intérêt qui réclamaient une discussion approfondie, et les éclaircissements sur la situation intérieure de la France, éclaircissements indispensables pour fixer le système à adopter envers ce pays après l'évacuation de son territoire, ne pouvaient être obtenus que de la bouche d'un plénipotentiaire français et dans le voisinage de la France. Enfin, cette réunion a valu à l'Europe des avantages d'une si immense valeur, qu'on ne pouvait suffisamment s'applaudir de ce que le projet des souverains eût tenu tête à toutes les objections.

Il est vrai que de vives inquiétudes ont précédé dans plusieurs cabinets l'ouverture des conférences d'Aix-la-Chapelle, et l'exposé de ce qui a fait naître ces inquiétudes et de ce qui les a si heureusement terminées est peut-être la partie la plus intéressante de l'histoire secrète de ces transactions. Depuis plusieurs années , l'ascendant que

donnaient à l'Empereur Alexandre sa puissance colossale, ses énormes forces militaires et sa supériorité personnelle généralement reconnue , était devenu nn sujet d'alarme pour l'Europe. Les cabinets partageaient ces alarmes. Ce qui les augmentait beaucoup était l'opinion que l'Empereur avait pris à tâche de protéger ouvertement la tendance du siècle vers les idées constitutionnelles et libérales. On imagina de plus que, arrivé à x\ix-la-Chapelle, il se déclarerait hautement en faveur de la France; qu'il protesterait contre toute restriction et contre toute mesure de précaution que la prudence pourrait suggérer aux autres cabinets après l'évacuation du territoire français ; que, dégoûté de la quadruple alliance, il en relâcherait ou briserait le lien et se rapprocherait à grands pas d'un système d'union intime avec la France, système que Ton regardait avec raison comme un des coups les plus funestes pour la sûreté des Puissances intermédiaires et pour le repos du monde.

Ces soupçons , qui germaient dans toutes les têtes, avaient fortement frappé les cabinets. Celui de Vienne, puisqu'il faut dire la vérité, ne leur avait pas absolument refusé son oreille. Cependant le ministre éclairé qui le dirige fut un des premiers à en revenir. Nous avions des données suffisantes pour ne pas nous livrer aveuglément à l'opinion

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généralement reçue. Ces données se développaient à mesure que nous nous approchions de l'époque du congrès. J'eus l'honneur d'accompagner M. le prince Metternich au séjour qu'il fit à Carlsbad et Eger pendant les mois de juillet et d'août. M. le comte Capo d' [stria s'y trouva de même. Dans les entretiens journaliers et confidentiels avec ce ministre, l'homme qui, sans contredit, connaît le mieux les principes, les vues politiques et jusqu'aux pensées les plus secrètes <le son souverain, nous nous aperçûmes d'une foule de circonstances qui prouvaient sans réplique que les craintes auxquelles on se livrait sur les dispositions et les projets de l'Empereur de Russie étaient au moins fort exagérées. C'est avec cette perspective rassurante, communiquée sans retard aux Cours de Berlin et de Ijondres, que nous arrivâmes au mois de septembre à Francfort et bientôt après à Aix-la-Chapelle.

lia conduite de l'Empereur en Allemagne était le premier démenti solennel des bruits qui avaient précédé son voyage. Loin d'encourager des innovations dang(Meuses ou d'exalter l'agitation des esprits, il ne prêchait partout que la paix, la modération, le respect pour les principes conservateurs de l'oi'dre social et la soumission aux autorités légales. 11 ne reçut aucune plainte, ne prononça sur I. -2<J

ancane queslion. T^es princes qui cherchaient son appui, soit dans des querelles avec hnirs voisins, soit dans leur opposition aux deux premières Puissances de rAllema[>ne, n'en obtinrent que des conseils conciliants ou des réprimandes sévères. Il déclara partout qu'il ne se croyait nullement autorisé à prendre une part quelconque aux affaires intérieures de l'Allemaj^^ne; mais partout il représenta aux princes que l'union la plus étroite était le seul moyen de salut pour leur patrie commune, et que le premier de leurs devoirs était de reconnaître, sans renoncer à leurs droits, l'autorité, les conseils et l'ascendant nécessaire des Cours de Vienne et de Berlin, qui seules pouvaient diiiger l'ensemble d'un mécanisme aussi compliqué que celui de la Fédération Germanique. L'impression que ces discours, auxquels personne n'avait paru s'attendre, faisait à Weimar, à Francfort, à Darmstadt, et par contre-coup à Munich, Stutf^ard, dans toutes les fiours de second et de troisième rauff , enfin dans la masse i\\\ public dont une partie considérable, entraînée par les artisans des troubles et des mouvements révolutionnaires, s était flattée de trouver une protection puissante là où elle ne rencontrait que la sévérité imposante d'im censeur, — cette impression est indescriptible FiCSuns étaient frappés d'admiration, les autres de stupeur.

C'est après un prélude d'aussi bon augure que l'Empereur arriva ù Aix-la-Chapelle. Toutes les inquiétudes disparurent, tous les voiles tombèrent en moins de deux jours. Dans ses premiers entretiens avec l'Empereur d'Autriche, avec le prince Metternich, avec lord Wellington, lord Castlereagh et le duc de Richelieu, l'Empereur exposa ses sentiments et ses aperçus politiques avec une franchise, une clarté, une précision admirables. On apprit alors que, d'accord avec les autres Cours sur le principe de l'évacuation du territoire français, il n'avait jamais nourri la moindre disposition de se rapprocher de la France aux dépens de ses rapports intimes avec ses alliés , qu'il regardait comme un acte criminel et comme une trahison envers i Europe la pensée seule de dissoudre la Quadruple-Alliance; que, loin de croire la France dans une position assez calme et raffermie pour inspirer de la confiance à ses voisins, il était pénétré de la nécessité d'une surveillance constante, et d'une réunion de conseils et d'efforts ciiaque fois que les crises intérieures de ce pays pourraient amener de nouveaux dangers ; que , repoussant avec horreur toute idée de conquête, d'attentats sur les droits d'autrui, même du plus petit bouleversement dans l'ordre actuel des choses, il ne visait qu'au maintien de la paix, des traités qui l'a-

valent consolidée, du système suivi depuis trois ans parles grandes Puissances, et qu'il envisageait tout ce qui pouvait affaiblir ce système ou compromettre ou relâcher Tunion des quatre Cours qui en était la base , comme dangereux et pernicieux pour la tranquillité future et pour tous les grands intérêts du monde civilisé.

Ce langage soutena des expressions du plus noble enthousiasme pour le bien public, pour la morale, pour la religion, pour l'honneur, pour tout ce qu il y a de plus élevé dans les affaires humaines, ne put que produire l'effet le plus prompt et le plus puissant. Dès ce moment le caractère et les résultats de la réunion d'i\ix-la- Chapelle étaient décidés. Il n'était plus question ni de crainte , ni d'incertitude. On se félicitait réciproquement de n'avoir pas renoncé à ce congres, qui eût déjà fait le plus grand bien à l'Europe s'il n'avait amené que ces explications préalables. L'Empereur xilcxandre est resté fidèle à ses premières déclarations. Sa conduite pendant toute la durée des conférences a été un chefd'œuvre de sagesse, de loyauté, de modération. I/histoire du congrès d'Aix-la-Chapelle se groupe autour de son auguste personne; il en a été le ressort, le directeur et le héros. Ayant connu l'ensemble et tous les détails de cet événement, je ne

fais ici qu'anticiper le jugement qu'en prononcera la postérité impartiale. Amis ou ennemis, admirateurs ou critiques de ce grand souverain, tous ceux qui ont été exactement instruits de ce qui s'est passé à cette époque sont forcés de lui rendre les mêmes hommapfes.

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