‹ Dépêches inédites du chevalier de Gentz aux hospodars de Valachie pour servir à l'histoire de la politique européenneChapitre 23 sur 26 · OUVERTURE DES NÉGOCIATIONS · texte numérisé non relu

OUVERTURE DES NÉGOCIATIONS

La retraite des troupes étrangères du sol français ayant été réglée avec tous ses accessoires ' , la première tâche du congrès était remplie. Mais des questions bien plus délicates et plus problématiques se présentaient maintenant, comme il s'agissait de fixer les rapports dans lesquels les Puissances alliées se placeraient pour l'avenir vis-àvis de la France. Trois considérations majeures devaient diriger l'examen de ces questions : 1° Il importait à la tranquillité de l'Europe, il importait peut-être également à celle de la France, que le système observé jusque-là par les quatre grandes Puissances, et auquel celles d'un poids inférieur avaient régulièrement participé, ne fût pas abandonné à la légère, mais sanctionné plutôt pour le

* Par la convention du 9 octobre 1818. (Maidens, Acuveau Recueil, t. IV, i>. 549.)

cas OÙ quelque nouvelle catastrophe révolutionnaire menacerait la sûreté et l'ordre public en Europe. — 2" Il n'était pas moins essentiel d'écarter, sous tout autre rapport, jusqu'au souj)çon d'un sentiment hostile contre la France , et do reconnaître sans restriction, non-seulement la plénitude de son indépendance, mais encore le rang élevé qui lui est dû dans la grande communauté des Etats. — 3*^ 11 était nécessaire de s'entendre sur une forme propre à exprimer clairement et convenablement cette double position, sans blesser la nation française, et sans avoir l'air, vis-à-vis des autres, d'être trop alarmé des dangers de l'avenir.

Ces considérations ont occupé les conférences ministérielles pendant plus de trois semaines. .

Une quantité de combinaisons et de rédactions furent successivement pro[)osées et abandonnées dans le conrs de ces conférences. Une des plus grandes difficultés de ce travail provenait du scrupule du ministre d'Angleterre qui, ayant toujours devant ses yeux le Parlement auquel il serait obhgé de rendre compte de ces transactions et d expliquer et de justifier chaque phrase des pièces que l'on allait rédiger, rejeta souvent ce qu à tout autre égard il aurait hautement ap. prouvé , ou demanda des modifications quel(|uefois peu avantageuses

à l'effet général auquel on visait. Si ces entraves n'avaient pas arrêté les ministres de la conférence, le protocole (public) du 15 novembre ', au lieu d'une pièce froidement correcte et réduite au quart de sa composition primitive, serait devenu un des actes les plus imposants de la diplomatie européenne.

Par le résultat final de ces délibérations on établit une ligne de démarcation claire et distincte entre Vélat de paix, tel qu'il existe aujourd'hui de droit et de fait, et Yétat éventuel d'une coalition aimée, provoqué par quelque nouveau désastre

Avant les conférences d'Aix-la-Chapelle, on avait généralement accrédité dans le public l'idée que la Quadruple- Alliance allait être transformée en Quintuple-Alliance; idée absolument fausse , incompatible avec la position réciproque des Puissances comme avec tout objet raisonnable d'un système fédératif, entièrement o|)posée aux vues des quatre cabinets ci-devant coalisés, et piélaet en outre à toutes sortes d'interprétations et de conjectures al;.rmantes pour les Etats de second et de troisième ordre. Pour éloigner tout ce qui pouvait aouriir cette idée, on évita soigneusement dans

* Martens, Recueil des traités, Supplcinenl, l. VllI, p. 554.

toutes ces pièces, et même dans les rédactions les plus confidentielles, non-seulement le terme de Quintuple-Alliance, qui n'était jamais venu à l'esprit d'aucun des ministres, mais encore celui de Quadru ple-A l liaiice, qui, dans les relations amicales d'aujourd'hui , ne pouvait que réveiller des souvenirs désagréables. On ne reconnut d'autre association que celle de toutes les Puissances de l'Europe, et les cinq cabinets désormais unis se cbargeaient tout au plus de représenter cette association générale , de veiller à ses intérêts communs dans les cas d'un danger imminent, ou dans les affaires pour lesquelles l'une ou l'autre des Puissances réclamerait librement leur intervention.

Telle était la partie patente et purement pacifique de ces transactions. Mais, en admettant le cas de quelque revirement funeste en France, il fallait adopter une marche différente. Il n'y avait qu'une seule opinion parmi les souverains et les ministres (sans eu excepter même M. le duc de Richelieu) sur la malheureuse possibilité d'un événement pareil, et tout le monde était également d'accord sur les suites qu'il pouvait avoir dans la situation présente de tous les autres pays. Par conséquent la nécessité d'une mesure de précaution éventuelle était unanimement reconnue et senlie. il s'agissait de s'entendre sur la iornie la plus con-

venable. I^e traité d'alliance du 20 novembre 1815 (dont celui de Chaumout du 1" mars 1814 était envisagé comme la base) avait défini les conditions sous lesquelles la Quadruple-Alliance serait censée rentrer en activité, ou ce qu'en langage technique on appelle le casus fœderis ; il l'avait défini d'une manière assez exacte, pour ne laisser aucune latitude à des interprétations arbitraires. Par ce traité , les Puissances ne s'étaient réservé le droit d'intervenir dans les affaires de France que dans le cas où un bouleversement quelconque surviendrait dans ce pays , et menacerait le repos et la sûreté de ses voisins. Personne ne voulait s'éloigner ni de la lettre ni de l'esprit de cette clause. Lord Castlereagh jugea même à propos de remettre à la conférence un mémoire très-étendu, pour indiquer de la manière la plus précise le sens que le Gouvernement anglais avait attacbé jusqu'ici et continuerait d'attacher aux stipulations du traité du 20 novembre 1815. Il poussa la rigueur des principes et l'exactitude diplomatique au point de déclarer dans cette pièce « que si, par quelque catastrophe déplorable, la maison de Ijourbon était encore une fois précipitée du trône et remplacée par queUjue Gouvernement que ce fût, — excepté toutefois les membres de la famille de Napoléon, contre lesquels le traité avait

établi un casusfœderis spécial, — le Gouvernement aUjolais ne se croirait pas engaj^é à remplir les stipulations du traité, à moins (jiiil ne soit manifeste que la catastrophe en question compromettrait la trancjuillité des Etals voisins et la sûreté (jénérale de i Europe » . Poni* obvier à toute incertitude , la conférence ministérielle parut s'airéter un moment au projet de faire rédi<i^er un nouveau traité d'alliance et de coopération éventuelles , d'autant plus que celui de 1815 renfermait beaucoup de stipulations qui se rapportaient aux circonstances où il fut conclu , et n'étaient plus a[)plicables depuis la retraite des troupes. Cependant, après de mûres réflexions, ce projet, dont l'exécution avait aussi ses difficultés et ses dangers, fut abandonné, et l'on embrassa celui de déclarer, par la voie d'un protocole, le maintien j)ur et simple du traité de ISioy pour les cas spécifiés dans ce traité. On décida en même temps que ce protocole, qui aurait toute la force d'une convention, serait teuu secret, pour ne pas clioquer la susceptibilité des Frauçais. Mais cette disposition ne regardait point le plénipotentiaire de France. Le protocole réservé lui tut communiqué pour en prendre connaissance. On l'autorisa même à le transmettre (confidentiellement) à Paris, puisque les cabinets alliés tenaient fortement à ce que le lîoi de France fût instruit sans

restriction de la position dans laquelle il restait envers eux. Le Hoi ne pouvait pas se méprendre sur le sens et l'objet de cette confirmation de la Quadruple-Alliance. Réduit à des mesures purement éventuelles, exclusivement calculées sur des chances bien plus fatales encore à la maison de Bourbon qu'à toute Puissance étrangère, et propre à affermir plutôt qu'à compromettre le système essentiellement pacifique auquel la France se trouvait associée, cet engagement, loin de porter un caractère hostile ou suspect , était un véritable bienfait pour I^ouis XVIII, un instrument dont la simple existence, quelque peu disposé que l'on fût à en faire usage, pouvait bien devenir éminemment utile dans des temps de crise et de désordre , et rappeler à ceux qui voudraient menacer son trône que l'Europe ne fermerait pas les yeux sur leurs attentats. Aussi le Roi de France paraît-il avoir complètement senti ces vérités; et, sans qu'il ait pu s'en expliquer, il a envisagé le protocole réservé au même point de vue que les cabinets qui avaient signé cet acte.

Il a été joint au protocole réservé une pièce plus remarquable par son origine que par son contenu; car celui-ci est trop vague pour justifier des inductions alarmantes. L'Em[)creur de Russie (ce même souverain que l'opinion générale regardait comme

le protecteur exclusif de rémancipation de la France, et comme l'adversaire prononcé de tout ce qui pouvait avoir l'air de porter atteinte à son indépendance!), en insistant dès son arrivée à Aixla-Chapelle sur le maintien de la Quadruple-Alliance comme mesure de sûreté éventuelle, proposa en même temps la formation d'un comité militaire, chargé de concerter d'avance les plans et les combinaisons à adopter dans le cas d'un nouvel armement général provoqué par une nécessité impérieuse. Ce projet fut vivement appuyé, non pas par le cabinet de Prusse , mais par la plupart des généraux prussiens présents à Aix-la-Chapelle. Ces généraux, guidés en partie par leur ancienne irritation contre les Français, et en partie par les craintes que leur inspiraient la situation des Pays- Bas et celle des nouvelles provinces prussiennes contiguës à la France, avaient même imaginé ce qu'ils appelaient ;< un système intermédiaire », moyennant lequel on aurait laissé sur les frontières françaises, et notamment dans les places fortes des Pays-Has, un corps armé de quarante mille hommes pour surveiller ce qui se passerait en France, système que tous les hommes d'Étatjngeaient, comme de raison , incompatible avec l'esprit dans lequel on avait travaillé à Aix-la-Chapelle, et de plus absolument inexécutal)le sous tous les rapports poli-

DKPEGIIES INEDITES : 1819. 413

tiques , militaires et pécuniaires. L Empereur Alexandre ne partaj^eait pas précisément cette conception prussienne; mais son comilé militaire, et le travail dont il voulait le charp,er, était, quoiqu'à un moindre dejjré, sujet aux mêmes objections. Telle fut la persuasion intime des ministres d'Autriche et d'An^jleterre; et je puis ajouter que les ministres de Russie eux-mêmes en étaient é(jalement pénétrés. Heureusement que la sa^jesse et rénerjjie du duc de Wellington et l'ascendant de son opinion sur l'csjjrit de l'Empereur furent employés dans cette occasion pour empêcher une faute qui n'aurait pas été sans cons(''({n(Mice. Lord Wellington représenta à l'Empeieur les effets funestes que le bruit d'un nouveau plan de campagne dressé d'avance produirait d'un côté en France, et de l'autre côté dans tous les pnys de l'Europe; qu'une mesure aussi alarmante avertirait de la mauvaise opinion que les plus hautes autorités politiques et militaires sembleraient avoir conçue de la stabilité de l'état actuel des choses. Il lui représenta de plus qu'en dépit du secret que l'on tacherait de garder sur les travaux de ce comité militaire, il en transpirerait assez pour répandre les plus cruelles inquiétudes et pour fournir aux malveillants en France un excellent prétexte de crier contre la perfidie des cabinets

alliés. L'Empereur Alexandre , qui ne voulait que le bien , prêta l'oreille à ces représentations , et le comité fut supprimé dans sa naissance. Pour satisfaire jusqu'à un certaiu point à l'objet que ce souverain avait eu en vue, on rédigea une pièce contenant quelques dispositions préalables à suivre, si jamais les alliés se trouvaient forcés de reprendre les armes; et le protocole dans lequel ces dispositions — à la vérité peu positives et peu effrayantes — étaient consignées fut annexé au protocole réservé.

En décidant que les questions relatives à la France seraient le seul objet avoué et officiel de la réunion d'Aix-la-Chapelle , les cabinets n'avaient pas eu 1 intention d'exclure absolument toute autre affaire politique de leurs délibérations. Une fois réunis, ils avaient le droit incontestable de traiter confidentiellement et verbalement des questions qui depuis longtemps avaient occupé leur corres-

poudance diplomatique Afin de compléter

le t.'ïbleau de ce congrès, je procéderai à une énumération ti'ès-succincte de ces objiMs auxquels on a voué une attention particulière. En voici le sommaiie : 1" Affaires d'Allemagne. 2° Discussions entre la Suède et le Danemark. 3' Pacification des colonies espagnoles en Amérique. 4° Dispute sur Montevideo entre IP^.spagne et le Portugal. 5° Abo-

lition de la traite des nèjtjres. C" Mesures contre les Barbaresques. 7" Traitement de Napoléon à Sainte- Hélène

Vienne, 16 avril 1819.

La fameuse motion de M. de Barthélémy ' sur les changements à faire dans la loi sur les élections a été rejetée par la Chambre des députés à la majorité de 56 voix. Le ministère en est donc débarrassé ; et pour le moment le calme est rétabli en France. Cette entreprise laissera cependant de lonjTs souvenirs et produira des effets fort opposés à ceux que ces auteurs avaient en vue. L'ancienne aristocratie y perdra directement et indirectement une partie de ce qui lui était resté de considéiation et d'influence. L'aug^mentation subite delà Chambre des pairs diminue nécessairement le poids des anciens membres de ce corps, et l'idée même de son indépendance; et si le ministère a eu tort d'avoir recours à une mesure aussi tranchante, il faut avouer que la crise du moment excusait sa

' Ilistoirr <Ie la Ik'stuumtiou, i. II, p. 20-32.

416 LE CHEVALIER DE GEiNTZ.

résolution , et que ceux qui l'y ont forcé n'en ont pas moins de reproches à se faire

En attendant, tout ce qui se fait en France est observé en Europe avec une attention particulière ; les craintes et la terreur que ce pavs nous a inspirées pendant si longtemps donnent encore à chacune de ses démarches une importance que très-souvent elles n'ont pas en elles-mêmes. C'est ainsi que, depuis l'année dernière, on ne parle en Europe que des immenses préparatifs, des vastes armements de la France; la méfiance et la terreur exagèrent tout; et les mouvements les plus simples sont interprétés comme symptômes effrayants. . .

Je me tiouve, moyennant ma correspondance particulière de Paris, muni de plusieurs données, qui mettent un terme à toutes ces interprétations et à toutes ces alarmes , en me fournissant la véritable clef des remarques que la chaleur de la discussion a arrachées aux orateurs du parti ministériel ' .

Loin de méditer des projets hostiles contre les Etats voisins, on craint à Paris les intentions secrètes des Puissances étrangères; on craint que ces Puissances ne s'avisent d'intervenir de nouveau

* Dans la séance du 27 mars.

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